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« Les Nouvelles littéraires : une idée de littérature ? »

Colloque du cadre du programme ANR Histoire des idées de littérature (HIDIL)

Dans le cadre du programme ANR Histoire des idées de littérature (HIDIL) 1870-1940, dirigé par Didier Alexandre et Michel Murat (EA 2577 ‑ « Littératures françaises du XXe siècle » ‑ Université Paris-Sorbonne), le Centre Jacques-Petit (EA 3187 ‑ Université de Franche-Comté) a organisé, le 17 septembre 2010, une rencontre consacrée aux Nouvelles littéraires, l’hebdomadaire fondé en 1922 par Maurice Martin du Gard et Jacques Guenne, qui fut pendant l’entre-deux-guerres, et au-delà, l’un des lieux les plus représentatifs de la vie littéraire dans son actualité et sa conception théorique. Les meilleures signatures s’y côtoyèrent, de façon plus ou moins durable – Edmond Jaloux tint sa rubrique sans interruption pendant près de quinze ans – et certaines chroniques s’élevèrent à la dimension institutionnelle comme « Une heure avec… » de Frédéric Lefèvre. Ce qui contribua, sans conteste, au succès du titre fut son caractère radicalement novateur par rapport, d’une part, aux revues littéraires contemporaines (La NRFEurope…) dans le traitement de l’actualité, et ce, grâce à son rythme de parution ; de l’autre, aux pages littéraires des quotidiens (Le TempsLe Figaro…), grâce à une analyse approfondie des ouvrages recensés.

             Les participants à cette journée d’étude se sont intéressés en priorité aux aspects suivants :

-  l’originalité éditoriale de l’hebdomadaire dans le champ de la réception critique ;

-  la pertinence, en termes de prescription, des chroniques les plus en vue ;

-  la diversité des domaines couverts (roman, théâtre, poésie, essai…) ;

-  l’affirmation des signatures régulières (et leur lien éventuel avec d’autres organes de presse) ;

-  l’inscription du titre dans l’histoire littéraire (parallèlement aux Mémorables de M. Martin du Gard) ;

-  la matérialité typographique dans sa « modernité » (portraits dessinés des écrivains, disposition des colonnes, insertion des pavés publicitaires…)

           Le tout dans la perspective d’une « idée de la littérature » telle que les Nouvelles littéraires ont pu l’édifier.

             C’est ainsi que, pour les classer de façon peu ou prou chronologique, les différentes interventions ont dégagé les apports majeurs de l’hebdomadaire en termes d’histoire et de théorie littéraire. Afin d’en montrer toute la nouveauté, Yvon Houssais s’attache à prouver que le titre choisi par les fondateurs, Les Nouvelles littéraires, correspondait bien à l’intention d’inventer, dans le champ de la critique et de la réception, un traitement de l’actualité jusque là impensable, pendant que Catherine Helbert, de son côté, dresse le portrait de celui sans qui cette aventure n’aura jamais atteint sa pleine dimension, Frédéric Lefèvre, homme complexe et controversé mais d’une stature peu commune dans le journalisme littéraire.

            L’autorité acquise, au fil des années, par Les Nouvelles littéraires tient au fait que, à la différence de beaucoup d’autres titres, la vie des lettres ne s’y est pas réduite à l’événementiel et aux anecdotes – pourtant bien là ‑, la notion de littérature faisant l’objet d’un questionnement dès l’origine : Myriam Boucharenc recompose de la sorte la figure de l’écrivain telle que l’hebdomadaire a voulu la construire, entre caricature et visage authentique, entre publicité et sincérité.

Toutefois, le journal-revue ou la revue-journal ‑ et c’est l’ambiguïté de son statut qui en fait aussi l’intérêt ‑ ne trouve son identité propre que par les signatures qui y apparurent semaine après semaine, celles des chroniqueurs certes mais aussi celle des auteurs qui en étaient encore à leurs débuts, un Jean Prévost dont Mireille Brangé nous rappelle le prodigieux talent, ou plus confirmés, un Montherlant que Jean-François Domenget nous fait redécouvrir sous un jour parfois inattendu. Entre ces deux personnages qui, de façon fort contrastée, ont su insuffler aux Nouvelles littéraires leur enthousiasme pour le théâtre et le roman, Élodie Bouygues redonne à Jean Cassou son importance, encore trop négligée aujourd’hui, pour la « redéfinition » de la poésie dans les années vingt.

            Nettement moins effacée, on s’en doute, est le rôle de Claudel dans l’entre-deux-guerres, l’énergie, parfois furibonde, du Poëte et dramaturge le poussant à intervenir au cœur même de la création littéraire, de ses querelles et de ses combats : Pascal Lécroart retrace ici une chronique des relations très suivies de l’auteur du Soulier avec les Nouvelles et son premier directeur, Maurice Martin du Gard, qui en donna sa propre version dans Les Mémorables.

            Et, parce que, malgré le cadrage calendaire du programme HIDIL, il nous aurait paru dommage de faire « mourir » Les Nouvelles littéraires avec le déclenchement de la guerre, nous avons voulu donner un aperçu de leur renaissance : Corinne Contini-Flicker en prend un exemple dans l’année 1945, où l’activité dramatique nourrit d’un solide aliment les colonnes du périodique, et Bruno Curatolo, revenant sur des méthodes journalistiques qui très tôt furent parmi les recettes de l’hebdomadaire, à savoir l’enquête et l’interview, s’interroge sur l’idée du roman telle qu’elle pouvait s’esquisser dans l’immédiat après-guerre, chez les romanciers eux-mêmes, aînés et cadets confondus, mais tous « défendus » par un organe de presse qui sut, au cours de sa longue existence, concilier habilement la promotion commerciale et l’analyse conceptuelle.

            On se doute que la richesse et la diversité d’un titre qui a paru, chaque semaine, de 1922 à 1940, puis de 1945 à 1958, soient trente et une années et quelque mille six cents numéros, ne se circonscrivent pas en une dizaine d’articles : notre ambition a simplement été de suggérer, en une sorte de work in progress, l’ampleur d’un chantier où les journaux et les revues se révèlent les archives les plus vives de l’histoire littéraire, comme elle se pense et comme elle s’écrit. Nous avons déjà ouvert quelques campagnes de fouilles[1], nous espérons que de très nombreuses autres leur succèderont.

 

Bruno Curatolo

Directeur du Centre Jacques-Petit

Université de Franche-Comté



[1] Bruno Curatolo & Jacques Poirier (dir.), Les revues littéraires au XXe siècle, Éditions Universitaires de Dijon, 2002. Bruno Curatolo & Jacques Poirier (dir.), La Chronique littéraire (1920-1970), Éditions Universitaires de Dijon, 2006. Bruno Curatolo & Alain Schaffner (dir.), La Chronique journalistique des écrivains (1880-2000), Éditions Universitaires de Dijon, 2010.