Colloques en ligne

Emmanuel PESTOURIE (Lycée Dumont d’Urville, Toulon)

Différance et herméneutique dans Albertine disparue

« lire déjà, dans une version différente »

1Il peut paraître réducteur de comprendre l’esthétique d’Albertine disparue à partir des propos théoriques du Temps retrouvé, ne serait-ce que parce que Le Temps retrouvé lui-même met en garde contre les œuvres à thèse1. Ainsi en va-t-il du trop célèbre car très obscur passage du Temps retrouvé consacré aux « anneaux nécessaires d’un beau style » :

la vérité ne commencera qu’au moment où l’écrivain prendra deux objets différents, posera leur rapport, analogue dans le monde de l’art à celui qu’est le rapport unique de la loi causale dans le monde de la science, et les enfermera dans les anneaux nécessaires d’un beau style ; ou même, ainsi que la vie, quand en rapprochant une qualité commune à deux sensations, il dégagera leur essence commune en les réunissant l’une et l’autre pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore (éd. cit., p. 468)

2L’expression qui prête le plus à contresens est évidemment celle-ci : « il dégagera leur essence commune en les réunissant l’une et l’autre pour les soustraire aux contingences du temps, dans une métaphore ». Pour une analyse approfondie de la temporalité intrinsèque aux images, on consultera avec fruit les travaux de Gérard Genette, par exemple2. Constatons simplement que « soustraire aux contingences du temps » n’est pas une expression nécessairement synonyme d’accéder à une forme d’intemporalité, voire d’atemporalité et que, tout au contraire, cela peut signifier saisir « un peu de temps à l’état pur » (Le Temps retrouvé, p. 451), c’est-à-dire épuré de ses cristallisations contingentes et spécieuses comme de sa puissance d’oubli. Il s’agirait ainsi de ne pas « supprime[r] précisément cette grande dimension du Temps suivant laquelle la vie se réalise » (ibid., p. 608). Nous voudrions montrer, en effet, que Proust fait de la temporalisation différenciante — non de la durée de toute réalité ni d’un prétendu accès à des essences intemporelles — « la différence qualitative » (ibid., p. 474) et par là l’enjeu ultime, disons par manière de précaution, à tout le moins d’Albertine disparue, cette œuvre pourtant censée clore le cycle romanesque, avant de supposées vérités définitives.3

3Aussi peut-on convoquer à titre heuristique la notion de « différance », telle que Jacques Derrida la caractérise dans une célèbre conférence de janvier 1968, recueillie dans Marges de la philosophie4. De fait, malgré l’énoncé de lois et d’invariances, le réel proustien est fondamentalement temporalisé, c’est-à-dire en perpétuelle différenciation. L’être, quel qu’il soit — conscience du narrateur, personnages, vérité, vérité des images en particulier —, ne peut coïncider avec lui-même et, hic Rhodus hic saltus, loin de déplorer cette temporalisation différenciante comme une aliénation (le temps nous altérerait, nous aliénerait, cette vie ne serait qu’une vallée de larmes ou une errance, en somme du temps perdu, tant que la révélation de la réminiscence ne serait pas intervenue) dont on chercherait à s’émanciper par l’accès à d’hypothétiques essences, en fait Proust découvre par l’écriture que cette différance peut devenir la « vraie vie, la vie enfin découverte et éclaircie » (p. 474) dans l’acte même d’écrire ou de lire. A l’inverse, c’est précisément l’unité, la coïncidence à soi, la transformation d’un processus de signifiance en signification arrêtée, qui manifeste une aliénation irrémédiable : onto-théologico-thanathocentrisme, eût dit Derrida. Nous y reviendrons.

4Laurent Jenny adapte la notion de différance en en faisant le cœur d’une « esthétique de la variance », qu’il distingue d’une simple « esthétique de la variation »5. Il centre son analyse sur les variations indéfinies au sein de la poétique du personnage : apparitions changeantes d’Albertine, traits physiques variables, insaisissabilité psychologique ou sexuelle, inversion de catégories aussi élémentaires que le dehors et le dedans ou la vie et la mort, etc. De plus, il veut voir une influence de cet « anti-personnage » qu’est Albertine sur la diégèse qui ne saurait plus s’accommoder d’« une structure narrative close » (« L’effet Albertine », pp. 113 et 114). Par là, le critique en vient à distinguer fortement « Marcel » de Proust, soit le narrateur de l’auteur : celui-là progresserait vers les vérités définitives du Temps retrouvé et le bouclage de l’œuvre, tandis que celui-ci n’aurait de cesse de « défaire l’achèvement de la Recherche [...] en un mouvement qui semble si consubstantiel à sa survie » (ibid., p. 217).

5Cela posé, Laurent Jenny voit dans « L’effet Albertine » « une fascination pour l’indécidabilité des vérités de l’amour, bien éloignées en cela de celles de l’art » (ibid., p. 218). Il vaudrait sans doute mieux dire l’inverse. Hiérarchiser ainsi, en effet, c’est retomber dans une essentialisation du dit proustien, alors même que Jenny plaide pour le statut intrinsèque de work in progress de son dire. Pour l’exprimer d’un terme qu’il ne renierait sans doute pas, il ne saurait y avoir, au moment de la « variance » d’Albertine, d’édition ne varietur6 et, par là, il ne saurait y avoir de vérités esthétiques qui ne soient pas compromises de jure par une pratique ouverte, où la répétition même ouvre la possibilité d’une variation neuve. Toutefois, l’intérêt majeur de la notion de « variance » est d’invalider la notion d’invariance, tout en maintenant la possibilité de cerner une loi de la variation, qui reste écart par rapport à une norme, cet écart fût-il déréglé. Dans cette mesure, la différance ne saurait être le mot de la fin.

6Toutefois, nous ne voudrions nous intéresser qu’à un processus, en tentant d’articuler deux notions qui, a priori, ne vont pas de pair : différance et herméneutique7. Par herméneutique, on peut entendre un vaste spectre inhérent à l’art d’interpréter un texte. Au sens étroit du terme, l’herméneutique est un art d’interpréter la Bible selon une méthode codifiée, qui postule un sens caché, par exemple la bonté de Dieu, et éclaire le texte à la lumière de cette vérité supposée. Ainsi en va-t-il de la quadruple exégèse médiévale8. A l’autre extrême, on appellera herméneutique tout art d’interpréter un texte dont le sens ne serait pas immédiat. Dès Un amour de Swann, Proust met ainsi en place une herméneutique du jaloux qui préfigure celle du narrateur envers Albertine :

Et tout ce dont il aurait eu honte jusqu’ici, espionner devant une fenêtre, qui sait ? demain peut-être, faire parler habilement les indifférents, soudoyer les domestiques, écouter aux portes, ne lui semblait plus, aussi bien que le déchiffrement des textes, la comparaison des témoignages et l’interprétation des monuments, que des méthodes d’investigation scientifiques d’une véritable valeur intellectuelle et appropriée à la recherche de la vérité (Un amour de Swann, p. 117 ; c’est nous qui soulignons).

comme ces malaises que le médecin écoute son malade lui raconter et à l’aide desquels il remonte à une cause plus profonde, ignorée du patient, de même nos impressions, nos idées, n’ont qu’une valeur de symptômes. Ma jalousie étant tenue à l’écart par l’impression de charme [...] (Albertine disparue, p. 142)

7La sollicitation herméneutique, sur le modèle des symptômes à interpréter dans un récit (de) malade, est évidente dans Albertine disparue. C’en est le résultat qui pose problème. Le paradoxe central serait, en effet, que la différance s’accomplit a fortiori dans une sollicitation herméneutique du lecteur, mais afin de mieux faire avorter ce type d’interprétation9.

8Tout d’abord, le temps est bien ce qui interdit la coïncidence avec soi, comme le suggèrent deux citations d’Albertine disparue tirées des pages 5 puis 4 :

Et en même temps je calculais si j’aurais le temps 

Mais en même temps je me rappelais que j’avais vu agir sur [l’avenir] d’autres forces que la mienne et contre lesquelles, plus de temps m’eût-il été donné, je n’aurais rien pu. 

9Cette ressaisie de soi par un calcul qui maîtriserait le temps et que manifeste l’expression « en même temps », est en réalité vouée à l’échec car du temps s’insinue dans le temps même de la ressaisie de soi. Même si « plus de temps » peut être donné au sujet, ce temps donné n’est pas le moyen que trouve le sujet pour exercer une quelconque maîtrise. Tout au contraire, quand le temps se donne, il manifeste l’impuissance de celui à qui il se donne. On ne se donne pas le temps, il se donne à nous, ce qui est une défaite pour nous, la défaite de celui qui reçoit car cela révèle sa passivité essentielle, l’impossibilité de se réapproprier soi-même au fil du temps.

10A fortiori, dans le processus de pure répétition de l’habitude s’immisce un processus de différenciation ambivalent. Certes « l’Habitude » possède « un pouvoir annihilateur qui supprime l’originalité » (p. 4). Mais l’habitude de la pensée douloureuse altère cette douleur même : « pour que ces idées devinssent habituelles, c’est-à-dire pour que je pusse oublier ces idées » (p. 118).

11Par-delà cette psychologie ou phénoménologie de la différance, qui n’a rien de très original, on peut esquisser une stylistique de la différance. Tout d’abord, une des phrases maintes fois convoquées par la critique, et à juste raison par Laurent Jenny, est celle-ci : « Il n’y a pas une idée qui ne porte en elle sa réfutation possible, un mot le mot contraire » (p. 183). Or les deux phrases qui suivent immédiatement cette citation l’illustrent à loisir. En effet, le narrateur déplore qu’on apprenne trop tard la « vérité sur la vie d’une maîtresse », c’est-à-dire après la mort de celle-ci. Cela en fait une « inutile vérité » puisqu’elle ne peut plus servir dans la relation amoureuse en question : « Alors [...] on se désole ». Mais, en réalité, la troncature gomme une parenthèse qui brouille irrémédiablement le sens de la proposition principale :

Alors (pensant sans doute à quelque autre que nous aimons maintenant et à l’égard de qui la même chose pourrait arriver, car de celle qu’on a oubliée on ne se soucie plus), on se désole (ibid.).

12La parenthèse diffère l’interprétation de l’affirmation principale : elle la retarde mais aussi elle l’altère irrémédiablement. Se désoler ne constitue plus l’ultime manifestation d’un sentiment pour la personne aimée autrefois ou aujourd’hui. En réalité, c’est soi-même qu’on désole. La leçon psychologique se double d’une leçon de lecture confirmée quelques pages plus loin : parce que « le désir, allant toujours vers ce qui nous est le plus opposé, nous force d’aimer ce qui nous fera souffrir », l’amour ne peut qu’être « la persistance et une transformation de la méfiance », en sorte que « commencer à aimer, c’est, si innocent que nous le prétendions, lire déjà, dans une version différente, toutes ses trahisons et toutes ses fautes » (p. 191 ; c’est nous qui soulignons).

13Ainsi la phrase est l’échelle à laquelle peut se percevoir de la façon la plus troublante une esthétique de la différance. En un premier degré, élémentaire, la présence de subordonnées concessives fait bien qu’une phrase affirme une chose et son contraire, fût-ce d’une façon hiérarchisée et stable. Mais Proust ne se contente pas d’introduire des subordonnées dont l’idée compromettrait sur le principe la réalité énoncée dans la proposition principale sans la compromettre effectivement. L’introduction des concessives tend à virtualiser toute affirmation de réalité par une déhiscence qui fait advenir des possibles concurrents. Prenons le premier exemple qui se présente aux pages 5 et 6 :

Même si l’adhésion de Mme Bontemps ne suffit pas, si Albertine ne veut pas obéir à sa tante et pose comme condition de son retour qu’elle aura désormais sa pleine indépendance, eh bien ! quelque chagrin que cela me fasse, je la lui laisserai ; elle sortira seule, comme elle voudra ; il faut savoir consentir des sacrifices, si douloureux qu’ils soient [...] Puis-je dire du reste que lui laisser cette liberté m’eût été tout à fait douloureux ? je mentirais [...] D’ailleurs [...] elle n’exige nullement cette liberté [...] j’arriverais aisément à obtenir jour après jour quelque limitation. 

14La plasticité psychologique, qui fait basculer peu à peu de la résignation à ce que Albertine ait sa « pleine indépendance » vers sa reprise en main a priori, s’accomplit dans un usage subversif des concessives. D’affirmative, la modalité de l’énoncé principal en devient négative et la concession se fait condition ou cause : « il [ne] faut [pas] savoir consentir des sacrifices, si douloureux ». Ainsi la concessive, tout particulièrement la concessive scalaire à l’instar de la dénégation « quelque chagrin que cela me fasse », doit être interprétée par le lecteur comme une concession au réel impossible à faire pour le jaloux. Elle conduit donc à une déhiscence de la vérité psychologique déployée au fil de la page. Mieux, dès l’abord de la phrase, les dés sont pipés. De fait, « si Albertine ne veut pas obéir » constitue l’hypothèse d’indépendance qui entraîne la proposition principale : « je la lui laisserai ». Mais cette hypothèse n’entretient qu’une fallacieuse surenchère par rapport à la première subordonnée, introduite par « Même si ». En bonne logique, la phrase aurait dû commencer par « Si l’adhésion de Mme Bontemps ne suffit pas, si Albertine [...] ». Commençant par « Même si l’adhésion [...] » elle devrait se poursuivre, face au risque de la « pleine indépendance » d’Albertine, par « je [ne] la lui laisserai [pas] ». Proust opère donc une déhiscence de la signification au fil du phrasé grâce à « si Albertine ne veut pas obéir », où la conjonction « si » peut à la fois reprendre en une anaphore elliptique « Même si » ou, au contraire, signifier « si ». Autrement dit, ce peut être une hypothèse concédée mais sans effet sur le réel ou une hypothèse qui conditionne entièrement le réel. La dynamique de la signifiance est donc soit celle d’une résignation, soit celle d’un combat qui vise à triompher de la liberté de l’autre.

15Un esprit chagrin verra là négligence d’homme malade ou preuve de manuscrit inabouti. On pourrait cependant multiplier les exemples d’une telle déhiscence syntaxique. Voici le cas d’une « meilleure impression » au moyen d’une concessive hypothétique :

Alors commença une journée d’une folle agitation. Avant même d’aller acheter tout ce que je croyais propre à me parer pour produire une meilleure impression le surlendemain quand j’irais voir Mme de Guermantes [...] j’irais, quoi qu’il pût m’arriver d’ici là, dussé-je m’y faire descendre en chaise à porteur si j’étais malade, faire une visite à la même heure à la duchesse (p. 146 ; c’est nous qui soulignons).

16La « folle agitation » est à tout le moins celle d’un sens irrémédiablement divergent, qui mêle peut-être un discret pathos autobiographique avec l’humour de l’incongruité : d’un côté, la certitude de rendre visite à Oriane; de l’autre, l’éventualité d’être quasi grabataire, certes, mais énoncée comme par une marque aristocratique, celle de la « chaise à porteur ». Ce n’est plus alors une concession au réel qui se joue dans la concessive introduite par « dussé-je ». Même si l’on veut bien ne pas trop s’inquiéter pour cette « chaise à porteur », pourvue d’un seul porteur si l’on en croit l’orthographe, c’est en tout cas le mode de la virtualité qui l’emporte. Ainsi est emportée la valeur de futur dans le passé propre au conditionnel de « j’irais, quoi qu’il pût m’arriver » : la concessive « quoi qu’il pût m’arriver » ne peut-elle pas être un euphémisme qui désigne la mort ? Alors, « j’irais » ne peut plus dire la certitude d’aller mais son contraire, tandis que la concessive « dussé-je m’y faire descendre en chaise à porteur », au lieu d’évoquer un éventuel empêchement à l’action principale, en vient, tout au rebours, à en renforcer le sens : n’est-ce pas en chaise à porteurs, en effet, qu’on se rend chez les duchesses ?

17Il serait faux de croire que de tels phénomènes soient les effets involontaires ou, en tout cas, inconscients d’une syntaxe complexe. En réalité, ils s’inscrivent dans un processus de différance par le phrasé, plus clairement orchestrée au moyen du stylème proustien bien connu qu’est son usage original des liens corrélatifs. Alors qu’on serait en droit d’attendre que la progression d’une phrase s’accompagnât d’une élucidation croissante de son sens, Proust affectionne les corrélations hypothétiques, dont les supputations sur la raison qu’a Bloch de sourire fourniraient un exemple intéressant :

Peut-être le disait-il pour ôter à mes yeux de l’importance [...] peut-être parce qu’il était [...] peut-être parce que, même eût-il été d’une autre race [...] (p. 27).

18En fait, la juxtaposition de plusieurs hypothèses ne suffit pas pour évoquer un processus de différance. Il faut au moins qu’on ne sache pas si l’une des hypothèses s’avère. Mieux encore, il faut se demander si les hypothèses s’excluent les unes les autres ou si elles peuvent être toutes vérifiées ou simplement certaines, et ce de façon successive voire simultanée (p. 186 : « Ou bien [...] ou bien [...] ou bien »). Ainsi Proust s’ingénie-t-il à dramatiser au fil de la phrase cette instabilité entre hypothèses qui ne sont pas forcément alternatives : « Et voilà comment le faubourg Saint-Germain parle à tout bourgeois des autres bourgeois, soit pour le flatter [...] et plutôt, en même temps, pour l’humilier » (pp. 161-162 ; c’est nous qui soulignons). Là réside la vraie différance, d’autant que le lecteur ne peut se poser cette question de la disjonction entre hypothèses concurrentes que de façon rétrospective, une fois la lecture de la phrase achevée. Sans doute un lecteur professionnel pourra-t-il toujours s’y reprendre à plusieurs fois, relire tabulairement la phrase, supputer la meilleure hypothèse, en convoquant par exemple tout ce qu’il sait de Bloch. Mais le lecteur dilettante10 lit autrement, il ne perçoit d’abord que la déhiscence de l’explication psychologique au fil du phrasé. Il peut se fier, du reste, aux théories qu’expose avec clarté le narrateur au sujet de l’« émiettement » du moi en un « défilé heure par heure d’une armée composite » (pp. 61 et 71).

19Cette différance du phrasé proustien appelle alors une lecture originale ou, plutôt, des lectures possibles. Une célèbre citation du Temps retrouvé explicite cette diversité des lectures :

En réalité, chaque lecteur est quand il lit, le propre lecteur de soi-même. L’ouvrage de l’écrivain n’est qu’une espèce d’instrument optique qu’il offre au lecteur [...] la différence entre les deux textes pouvant être souvent imputée non à l’auteur mais au lecteur. De plus, le livre peut être trop savant, trop obscur pour le lecteur naïf et ne lui présenter ainsi qu’un verre trouble avec lequel il ne pourra pas lire. Mais d’autres particularités (comme l’inversion) peuvent faire que le lecteur ait besoin de lire d’une certaine façon pour bien lire; l’auteur n’a pas à s’en offenser mais au contraire à laisser la plus grande liberté au lecteur en lui disant: « Regardez vous-même si vous voyez mieux avec ce verre-ci, avec celui-là, avec cet autre » (pp. 489-490).

20Ni servile, ni non plus anarchique et purement subjective, la lecture selon Proust admet « la plus grande liberté », qui n’est pas, toutefois, une liberté absolue. L’auteur propose différents verres, comme un opticien et c’est le lecteur, plus ou moins compétent ou « naïf », plus ou moins gouverné par ses « particularités », qui interprète. On l’aura compris, le processus de différance ne s’accomplit que par le lecteur mais s’il s’accomplit par le lecteur, ce peut être l’unité du texte qui disparaît, son sens. Comment, en effet, puisque le texte célèbre la différance, ne s’accommoderait-il pas de toute lecture ou, plus exactement, de n’importe quelle lecture ? L’« inversion », au sens sexuel, reste en effet une modalité élémentaire, mécanique, de différenciation du sens. Ainsi, pour ce qui est de Charlus, « dans son enfance, pour pouvoir comprendre et sentir les vers des poètes, il avait été obligé de les supposer adressés non à une belle infidèle mais à un jeune homme » (Albertine disparue, p. 179). Le cas du télégramme vénitien, cet apocryphe albertinien, est plus troublant, qui donne lieu à une leçon générale : « On devine en lisant, on crée ; tout part d’une erreur initiale [...] Une bonne partie de ce que nous croyons [...]  vient d’une première méprise sur les prémisses » (p. 236). Par paronomase, la « méprise » se loge dans les « prémisses » : il suffit d’un texte tant soit peu opaque, le désir singulier, qui gouverne la précompréhension du lecteur, fait le reste.

21La logique d’une lecture purement subjective aboutit, de fait, à une absurdité :

A partir d’un certain âge nos souvenirs sont tellement entre-croisés les uns sur les autres que la chose à laquelle on pense, le livre qu’on lit n’a presque plus d’importance. On a mis de soi-même partout, tout est fécond, tout est dangereux, et on peut faire d’aussi précieuses découvertes que dans les Pensées de Pascal dans une réclame pour un savon (p. 125).

22Si l’on veut bien négliger l’ironie adressée au janséniste, ce passage traduit le danger pour la littérature, voire la pensée en général, d’une lecture qui ne serait que projection de ses désirs dans le texte. Ainsi l’épisode de l’article paru dans Le Figaro est l’occasion d’esquisser une typologie des lecteurs à partir de cinq cas, où le dernier, Bergotte, constitue bien une figure de lecteur idéal (p. 172).

23En réalité, le problème se complique du fait que Proust théorise un processus de différance entre les deux intentionnalités qu’Umberto Eco nomme l’intentio auctoris et l’intentio lectoris11. Les pages 149 à 153, 169 à 172 d’Albertine disparue constituent en effet une précieuse réflexion sur la lecture dans une perspective phénoménologique. Comme il n’y a pas de perfection qui fût accessible à celui qui écrit, selon le narrateur écrire reste irrémédiablement une visée en acte, un en-avant, une dynamique qui vise un but inaccessible. Mais le lecteur — qui ignore tout du travail de l’auteur, si bien qu’il part de l’absence de sens et non d’un état, au sens d’une étape — confond l’état du processus créatif qu’il lit, impressionnant car avancé, avec une perfection atteinte. Pourquoi ne pas se contenter de cette admiration sans différance consciente ? Laissons le narrateur répondre :

Mais maintenant, en m’efforçant d’être lecteur [...] sans le souvenir de l’échec qu’elles représentaient pour mes visées, [ces images] me charmaient par leur éclat, leur imprévu, leur profondeur. Et quand je sentais une défaillance trop grande, me réfugiant dans l’âme du lecteur quelconque émerveillé, je me disais : « Bah ! comment un lecteur peut-il s’apercevoir de cela ? Il manque quelque chose, c’est possible. Mais sapristi, s’ils ne sont pas contents ! Il y a assez de jolies choses comme cela, plus qu’ils n’en ont l’habitude » (p. 152).

24Certes, le personnage du narrateur se délivre un satisfecit, empreint d’un renoncement insouciant tourné en forfanterie. Mais cela ne saurait être le dernier mot de Proust, ce que suggère la page suivante où l’on peut lire sans doute une parole d’auteur :

je me disais cela, mais je sentais bien que ce n’était pas vrai, que si j’aimais à me figurer leur attention comme l’objet de mon plaisir, ce plaisir était un plaisir intérieur, spirituel, solitaire [...] car mon plaisir ne serait plus dans le monde mais dans la littérature (p. 153)

25Toutefois, comment faire pour que l’auteur lucide et non plus narcissique ou solipsiste puisse continuer, face à ses lecteurs, à se « figurer leur attention comme l’objet de [s]on plaisir » ? Pour que la différance reste différance entre deux différances et non entre un processus besogneux et une lecture d’émerveillement naïf, illusoire et figé, il faut mettre de la différance dans la lecture. Tout comme le narrateur, pour continuer à désirer les jeunes filles, a besoin de s’imaginer le désir d’Albertine « géminant le [s]ien d’une aile mystérieuse » (p. 142), l’auteur a besoin de s’imaginer un désir de perfection du lecteur, doublant le sien quoique différant a priori du sien. C’est là qu’intervient de façon non pas fréquente mais exemplaire et régulatrice le modèle herméneutique de la lecture.

26Dans l’anthropologie proustienne, c’est le désir subjectif qui est toujours l’origine instable et insaisissable du processus de différance dans la mesure où il gouverne la croyance12. Inversement, seule la différance des signes entretient le désir d’Albertine :

la savoir vivante et de pouvoir être réuni à elle me la rendait tout d’un coup si peu précieuse [...] peut-être parce que je n’avais plus qu’un signe à faire (p. 223).

27L’herméneutique vise ainsi à canaliser le désir de sens du lecteur dans une direction programmée par l’auteur. Le lecteur ne saurait lire librement, il doit reconnaître des signes dont le déchiffrage donne accès à un sens caché : « Vous n’avez pas compris mes signes », déplore Oriane, réprobatrice envers le narrateur (p. 170). Mais comme l’herméneutique est une machine à reproduire du sens13, il importe de l’amorcer sans qu’elle atteigne son but. De même que l’erreur d’interprétation du signe commis par Gilberte autrefois à Tansonville apparaît à la fin d’Albertine disparue « poétique à cause de la longue série d’années au fond de laquelle il fallait l’accomplir » (p. 272), de même l’interprétation herméneutique ne vaut que si sa fin est différée ou avortée, si bien qu’elle ne s’exerce que dans un « monde des possibles » (p. 196) de l’interprétation, un monde où, pour le jaloux, « la réalité des faits extérieurs [...] prête à mille suppositions » (p. 100).

28Si l’herméneutique du jaloux est la plus évidente, elle ne se comprend qu’adossée à une herméneutique plus générale de moraliste, à une herméneutique propre au roman policier également, mais, bien mieux, à une herméneutique religieuse, le modèle a priori le plus apte à verrouiller le sens. Toutefois, avant d’illustrer ce dernier cas, prenons la mesure de l’enjeu avec l’interprétation14 des rêves :

 [...] c’était un rêve. Presque tous répondent aux questions que nous nous posons par des affirmations complexes, mises en scène avec plusieurs personnages, mais qui n’ont pas de lendemain (p. 172).

29Le rêve est ici un possible du réel, il résoudrait le problème qui se pose au narrateur en quête d’un bon lecteur, mais sa réponse avorte et c’est précisément en cela qu’il intéresse Proust. Le contre-modèle de l’herméneutique recherchée est alors incarné dans la mère du narrateur. Ce dernier peut, en effet, en livrer la clef d’interprétation univoque et sans surprise : « on pouvait lire dans son visage, sans crainte de se tromper, si l’on prenait pour clef le désir de faire plaisir aux autres » (p. 148).

30En revanche, comme Dieu dans l’herméneutique religieuse, l’être aimé est représenté comme une espèce de deus absconditus, source et clef du sens du réel, quel qu’il soit, quelque inconséquent qu’il apparaisse :

Il y a beaucoup de chances pour que [...] l’être dont chaque décision est supputée d’avance, avec autant de crainte que celle d’un Dieu dissimulé, par celui qui l’aime apparaisse comme une personne sans conséquence (p. 23)

31Si l’isotopie chrétienne est si présente dans La Recherche, c’est sans doute parce que le texte est écrit à un moment-charnière : les dieux sont morts15, le système d’explication chrétien du monde vient de tomber en déshérence mais il est encore accessible ou, du moins, lisible, sur le mode de la nostalgie envers une explication ordonnée du réel. Plus exactement, c’est le premier temps du modèle interprétatif chrétien qui semble fécond : il postule un arrière-monde qui échapperait à la mort et donnerait son sens au monde, ou, pour le dire en termes plus franchement littéraires, il ménage un désir et une réserve de sens. C’est dans cette optique qu’on peut sans doute interpréter l’éloge de la discrétion qu’entonne le narrateur au sujet des révélations d’Andrée, dont les indiscrétions seraient rendues impossibles dans un monde où l’on croirait encore à une vie après la mort :

Si ces indiscrétions sont vraies, on devrait redouter le ressentiment de celle dont on dévoile les actions [...] Et si ces indiscrétions sont fausses [...] on devrait craindre plus encore la colère de la morte si on croyait au ciel. Mais personne n’y croit (p. 197).

32Ce que garantissait ainsi le modèle chrétien, c’était une réserve de sens, ailleurs, dans un temps différé qui, tant qu’il n’était pas advenu, faisait que les morts n’étaient pas morts, pas réduits à un ça-n’était-que-cela. Car, à l’inverse, le prosaïsme d’une vérité accessible hic et nunc condamne le désir :

« Comment ! cette vérité que j’ai tant cherchée, tant redoutée, c’est seulement ces quelques mots dits dans une conversation, qu’on ne peut même pas penser complètement parce qu’on n’est pas seul ! » [...] On voudrait que la vérité nous fût révélée par des signes nouveaux, non par une phrase, une phrase pareille à celles qu’on s’était dites tant de fois » (p. 182 ; c’est nous qui soulignons).

33Une interprétation chrétienne ne doit donc être sollicitée que sur un mode virtuel : le lecteur amorce l’interprétation religieuse comme un possible au mieux axiologique, sinon simplement culturel, littéraire si l’on veut, en tout cas plus dogmatique. Ainsi, le lecteur ne se représente plus le sens, il l’imagine comme un pur possible suspendu à la temporalité de sa confirmation, qui peut être repoussée ad infinitum. Dans l’intervalle, le réel est meublé, habité et orienté par un désir de sens, qui titillera tel lecteur, taraudera tel autre :

A l’univers vague et inexistant où se passaient les promenades d’Albertine et Andrée, il me semblait que celle-ci venait par une création postérieure et diabolique, d’ajouter à l’œuvre de Dieu une vallée maudite (p. 129)

34Il ne faut donc pas forcément se moquer de la façon dont Gilberte de Forcheville tend à masquer « ses origines », car sa croyance n’est pas loin de figurer celle de cet herméneute improbable que devient le lecteur d’Albertine disparue :

Peut-être croyait-elle vraiment les cacher, de cette croyance incertaine qui n’est pourtant pas le doute, qui réserve une possibilité à ce qu’on souhaite et dont Musset donne un exemple quand il parle de l’Espoir en Dieu (p. 167).

35Par là, Proust réussit le tour de force de faire de l’herméneutique chrétienne non plus un modèle explicatif objectif, a priori et universel, donc atemporel, mais, pour son lecteur, un modèle d’interprétation du monde subjectif, toujours incertain quoique programmé, donc temporalisé. C’est un moyen de faire différer le sens, dans la double acception de différer célébrée par Derrida, et l’on y loge son « Espoir », comme dans un au-delà des vérités prosaïques.

36 Mais, si ce modèle n’est plus à prendre au sérieux, il engendre, outre un surcroît virtuel de sens, le plaisir très actuel de l’humour qu’engendre le porte-à-faux de l’incongruité herméneutique chrétienne, comme du côté de Més-église :

l’enfant de chœur de l’église de Combray, Théodore, qui, il faut l’avouer, était bien gentil (Dieu qu’il était bien !) et qui est devenu très laid (il est maintenant pharmacien à Méséglise) s’y amusait (p. 270).

Albertine était, à Balbec, sous la pluie menaçante, par exemple, allée faire, Dieu sait pourquoi, de grandes promenades, dans le maillot collant de son caoutchouc ! (p. 73).

37L’usage déceptif de la machine herméneutique chrétienne ne se fait donc pas forcément décevant. Du reste, la proximité entre l’échec de l’interprétation chrétienne et l’herméneutique policière est énoncée assez tôt dans le tome :

Quand on se voit au bord de l’abîme et qu’il semble que Dieu vous ait abandonné, on n’hésite plus à attendre de lui un miracle. Je reconnus que dans tout cela je fus le plus apathique quoique le plus douloureux des policiers (p. 18).

38Le jaloux est un piètre policier car, à la différence du véritable policier, il ne fonde pas son enquête sur la possibilité de l’inouï auquel on accéderait par l’investigation, mais sur le jeu d’une imagination reproductrice qui postule un sens qu’a posteriori le réel prend aisément en défaut (voir p. 83). L’herméneutique n’est donc plus ainsi un moyen de ramener le réel à un savoir antérieur ou de créer un sens neuf mais, comme pour le jaloux, elle constitue une façon de vivre dans un présent du texte déceptif :

Jadis je songeais sans cesse à l’avenir incertain qui était déployé devant nous, j’essayais d’y lire. Et maintenant [...] aussi difficile à déchiffrer [...] ce n’était plus l’Avenir d’Albertine, c’était son Passé. Son Passé ? C’est mal dire puisque pour la jalousie il n’est ni passé, ni avenir et que ce qu’elle imagine est toujours le Présent (pp. 72-73)..

39Le style de Norpois, tel que le dissèque le narrateur, ne serait plus alors un simple repoussoir. Son goût marqué pour le conditionnel et, surtout, « le présent de l’indicatif pris non dans son sens habituel mais dans celui de l’ancien optatif » (p. 218) représente comme une caricature la virtualisation du sens telle que l’orchestre Proust dans le présent de la lecture. Pour cette dernière, nulle vérité ne doit être comprise comme énoncée à l’indicatif simple mais plutôt sur le mode de l’optatif, celui d’une option sur le sens, désirée mais dont la réalisation demeure incertaine.

40Proust, ce faisant, vise à ne pas livrer une « notion immobile » (p. 154) au lecteur mais à entretenir chez lui « [c]ette perpétuelle erreur qui est précisément la ‘‘vie’’ » (p. 155), sur un mode fascinant ou plaisant. Aussi trompe-t-il plaisamment le lecteur en jouant sur son désir de coup de théâtre, de résurrection romanesque d’Albertine, alors même que le quiproquo du télégramme vénitien ne devrait pas duper le lecteur prévenu par le précédent quiproquo de la page 10 ou, un peu plus loin, par une parole définitive : « Elle ne revint jamais » (p. 58)16. Mieux, le grave discours du narrateur sur l’« amour de la femme [...] débarrassé de toute association exclusive avec une certaine femme déjà aimée, [qui] flottait comme ces essences » peut sans doute être lu comme une vérité d’auteur. Mais comme il est déclenché par le détachement par rapport à Gilberte et que son illustration, qui suit immédiatement, concerne le fait de désirer une Gilberte qui n’avait pas été reconnue, la vérité générale est en somme vraie et fausse. Elle fait que le lecteur ne saurait chercher dans la mystérieuse Mlle D’Eporcheville Gilberte, alors même que le début du chapitre, très programmatique, annonçait qu’il allait s’agir de « traverser en sens inverse tous les sentiments [...] » (p. 139) : comprenons par là, entre autres, repasser de l’amour pour Albertine à l’amour pour la mère en passant par l’amour pour Gilberte. Le présent vivant de la lecture apparaît donc bien déhiscent et Proust joue, pour ce faire, aussi bien des « promenades inférentielles »17 du lecteur que de sa mémoire herméneutique des pages précédentes, soumise, comme le reste, à « la loi générale de l’oubli » (p. 224).

41Cependant, à la différence de l’oubli psychologique, celui du lecteur est programmé, il est donc racheté car il fait sens. En effet, la vérité ne se révèle pas, elle se raconte comme l’histoire d’erreurs successives d’interprétation, celles des lecteurs comme de tous les êtres guidés par un désir qui leur permet de différer la fin, de retarder la mort. Ainsi veut-on comprendre l’éloge appuyé de Clio :

la Muse qu’il convient de méconnaître le plus longtemps possible si l’on veut garder quelque fraîcheur d’impressions, et quelque vertu créatrice [...] la Muse qui a recueilli [...] tout ce qui n’est pas fondé en vérité, tout ce qui n’est que contingent mais révèle aussi d’autres lois (p. 255).

42Et, comme l’herméneutique religieuse, comme celle de l’enquêteur apathique ou encore celle de la justice18, l’herméneutique du moraliste doit être tenue en échec pour que le temps de la différance ne s’arrête pas. Ainsi Proust moraliste accorde-t-il trois natures à Andrée qui défie par là une interprétation assurée du lecteur et fait conclure par la loi qui explicite l’échec des lois psychologiques simples, et ce grâce à une énumération de différences irréductibles : « différences entre les esprits [...] impressions différentes [...] différences de sentiment [...] différences entre les caractères » (p. 200)19. Ce qu’aura ainsi atteint l’auteur, tant que le roman ne sera pas une histoire achevée, c’est que « en nous, de chaque idée comme d’un carrefour dans une forêt, partent tant de routes différentes » (p. 124).

43Art de différer le sens en aiguisant ce désir de sens, l’herméneutique proustienne, dans ce qu’elle a de plus neuf, n’est pas une fin en soi, elle ne vise pas la révélation d’un sens suprême et ultime. Elle sert bien plutôt à organiser la lecture comme un jeu de différance partagé par tous les lecteurs, fût-ce au moyen de différents verres d’optique. Car, pour sa part, le modèle proustien d’un accès authentique aux vérités cachées semble ne pas reposer sur un sens d’abord postulé ou présupposé mais intuitionné. Mais, alors, tout est dit d’emblée, à moins que ne s’interpose une herméneutique qui diffère le jugement dernier : « il nous faut interpréter de bonne foi pour connaître la vérité [...] J’aimais mieux que la vérité fût à la hauteur de nos intuitions [...] Peut-être malgré tout, ces intuitions premières, valait-il mieux que je ne les rencontrasse à nouveau, vérifiées, que maintenant» (p. 190).

44Car amorcer une lecture herméneutique, c’est accentuer la lecture comme disponibilité au sens dans le présent de la lecture, tel le perpétuel présent du jaloux. Par là le phrasé proustien est doublement interprété et la sensibilité du lecteur à la temporalité propre de ce phrasé est accrue. Ce faisant, le temps de la différance (du sens vers le phrasé) reste un temps immanent puisque la différence n’est jamais renvoi à une vérité transcendante mais résolution retardée20. Le terme est connu, c’est « le retour vers l’indifférence » (p. 223), vers la mort, il est présent dès ce monde, dès ses vérités, on ne peut que le différer. Il faut donc écrire jusqu’à la mort, se faire volubile, non pas d’une « volubilité irritée » comme le marquis de Norpois (p. 212), mais en un triple sens latin du terme volubilis que connaissait bien Montaigne : qui roule ou s’enroule sur soi ; qui roule, insaisissable et changeant comme un cours d’eau ; qui se déroule fluide, aisé comme une parole libérée.

45La différance ou volubilité est une temporalité du sens et de la voix21, voulue par soi, non par le Temps de la destruction. L’altération n’est plus subie, c’est une disjonction indéfinie, qui vaut suspension du prosaïsme grâce au suspens par déhiscence de la signification dans l’exercice même de l’écriture ou de la lecture. Il faut imaginer une Schéhérazade asthmatique heureuse22.