De notre lien aux lieux : écrire les deltas (Matthieu Duperrex, Fanny Taillandier)
1Notre relation aux lieux, aussi concrète soit-elle, n’a bien souvent pas l’évidence que nous imaginons. Certes, nous sommes toujours dans un lieu à un moment, hic et nunc. Nous dirigeons nos perceptions vers l’environnement dans lequel nous évoluons, nous sommes enveloppés par des ambiances. Notre désir de lieux, également, est puissant. Nous voyageons, déménageons ou au contraire, nous enracinons. Nos inclinaisons suivent des tropismes, nous nous attachons aux lieux, ou ils nous déplaisent. Tout cela indépendamment des raisons, pratiques ou rationnelles, et parfois même des personnes que l’on cherche à rencontrer pour pouvoir s’installer quelque part. Il semble donc bien établi que nous avons des liens sensibles avec les lieux en soi.
2Et pourtant, cette relation est aussi bien souvent contrariée, marquée par la difficulté à saisir, et par l‘empêchement d’une expérience pleine de ces endroits que nous parcourons. Nos errances sur les circuits parfois inévitables de l’ultratourisme et la perplexité qui ne peut qu’en découler, nos fuites à la recherche de terres « authentiques » et de creux dans la marchandisation du monde nous rappellent que, si l’idéalisation du « lieu plaisant » n’a rien de neuf, la fonctionnalisation à outrance des espaces comme la virtualisation de nombre de nos activités ont problématisé d’une manière nouvelle notre relation aux lieux. Un sentiment inédit de vivre « hors-sol » a émergé, alors même que la question de l’habitabilité de notre monde soulève des problèmes de plus en plus prégnants et urgents.
3Le philosophe et artiste Matthieu Duperrex écrit ainsi que nous sommes, par la vertu de « la commodité, abstraction reine des temps modernes », « désintriqués »1 de ce sol que nous foulons et des infrastructures par lesquelles nous l’exploitons sans limite. Joëlle Zask dans son livre Se tenir quelque part sur la terre ou Jean-Christophe Cavallin dans son essai Valet noir prennent aussi pour point de départ cet état « hors sol » qui est le nôtre, coupé des réalités concrètes du monde et de la capacité à les nommer. La « crise de la sensibilité » évoquée par Baptiste Morizot (2020) s’enracine dans le même constat : devenus ignorants de notre monde, nous ne percevons et savons dire que pauvrement le vivant qu’il définit comme les interrelations et interdépendances entre les entités de la biosphère. Les bouleversements écologiques dans lesquels nous sommes entrés sont donc inséparables d’une difficulté croissante à faire une expérience dense du monde, difficulté liée à une crise de nos sensibilités autant qu’à une crise de langage. Nous voulons explorer ici des écrits qui à la lisière des genres — récits poétiques mais aussi écriture essayiste — offrent à cet égard des pistes pour « se relier » aux lieux que nous habitons, c’est-à-dire pour leur accorder une véritable attention, en s’offrant pour reprendre les mots de Matthieu Duperrex « une cure de vision » permettant d’accroître cette expérience que l’on avait « troquée contre quelque chose comme une représentation de la nature » (Duperrex, 2019, « Avant-propos »).
4On voudrait donc ici explorer les expédients que se donnent certaines démarches d’écriture pour densifier notre expérience et notre relation aux lieux, montrer la pluralité des manières de saisir un même espace et de le définir en même temps que l’on s’y situe comme sujet — en face, en surplomb, en immersion. On s’intéressera pour cela à deux œuvres qui vont à la rencontre d’un même endroit et en font leur plein objet : Delta de Fanny Taillandier (2022) qui raconte et explore le delta du Rhône, autrement nommé la Camargue, et Voyages en sol incertain de Matthieu Duperrex, qui repose sur un va-et-vient entre ce même delta du Rhône et le delta du Mississipi aux États-Unis. Récits poétiques d’exploration et enquêtes centrées sur un lieu, ils tissent tous deux des relations avec différents genres et disciplines nécessaires à leur saisie géographique et créent un objet composite, révélateur de la complexité de ces endroits et de la diversité des angles d’observation et de restitution, des poétiques, qu’il faut déployer pour tenter de les appréhender.
Écrire les lieux : nouveaux enjeux théoriques
5Ces récits s’inscrivent pour partie dans les suites du tournant spatial qui marque la littérature comme les sciences humaines depuis la fin des années 1990. Plusieurs courants de la critique littéraire ont théorisé cette importance prise par la ressaisie de notre relation aux espaces qui nous entourent. L’Institut international de géopoétique fondé par Kenneth White en 1989 se proposait « de renouveler chez l’être humain la perception du monde, de densifier sa présence au monde » (White, 2015, p. 335). La géocritique de Bertrand Westphal se penche sur les systèmes de représentation de l’espace entre mondes fictionnel et réel. Suivront encore le travail de Michel Collot sur la géographie littéraire, ou avec un ancrage plus écopoétique, celui de Pierre Schoentjes revisitant dans Ce qui a lieu (2015) la place du monde naturel dans une littérature française jugée pauvre en la matière.
6De nombreux essais ont interrogé par ailleurs ces dernières années les affects qui marquent notre relation aux lieux, qu’il s’agisse par exemple de la nostalgie de lieux qui ne sont pas ceux de nos origines avec Barbara Cassin dans son livre sous-titré « Quand donc est-on chez soi ? » ([2013] 2018), ou le questionnement plus général des formes d’attachement à certains endroits qui ne sont pas synonymes d’appartenance et de fixité (Zask, 2023) ; ou encore que l’on se penche sur cette « volonté obstinée » de saisir des lieux, des paysages pour leur « rendre justice » qu’évoque Jean-Christophe Bailly (2018b, p. 14). Tout un pan de l’écriture contemporaine essayiste, aux frontières génériques et disciplinaires poreuses, se montre ainsi de plus en plus attentif aux lieux conçus dans leur singularité et leur dimension sensible, refusant d’en faire le décor d’une intrigue ou un beau « paysage », pour les appréhender comme une entité avec laquelle un vrai lien doit être établi. Dans ces écritures transitives, animées par le souci d’un monde écologiquement vacillant, cherchant à dire le monde dans son détail tout en s’y impliquant subjectivement, les langues de la science et de la technique rencontrent des paroles et des expériences personnelles, souvent en refusant une posture d’autorité.
7Au sein de ces textes, les écritures de l’eau sont nombreuses. Son statut de ressource essentielle et critique explique, pour une part, cette attention et le désir de lui trouver une langue que nous puissions entendre et défendre2, mais ses formes, et notamment ces lignes fluviales qui séparent et relient, entrent aussi en ligne de compte dans l’importance prise par ce thème. Des essais et des recueils de poésie, des récits et romans3 déclinent ainsi l’imaginaire matériel de l’eau dans ses aspects multiples et ses agentivités variées. Parmi eux, les deltas, zones humides fertiles, tissés d’interrelations et d’hybridations extrêmement serrées, sont des objets particulièrement inspirants pour cette écriture attentive aux milieux de vies et on les retrouve dans de nombreux romans et récits, dont les deux qui vont nous occuper.
8Les deltas sont des zones constituées par des alluvions apportées par les bras d’un fleuve à son embouchure dans la mer. Ce sont des espaces particulièrement sensibles aux bouleversements climatiques. Le delta du Rhône comme celui du Mississipi peuvent avoir, avant la fin du siècle, disparu avec toutes les vies qui s’y logent encore, alors qu’ils se salinisent et reçoivent de moins en moins d’alluvions depuis les années 1950 du fait des aménagements fluviaux, qui en ont fait dans les zones tropicales des autoroutes à cyclones. Si les histoires des populations qui habitent la Camargue ou les bayous de Louisiane sont différentes et en rien réductibles à un seul modèle, si les allures de ces deux zones sont distinctes, elles présentent des points de comparaison qui expliquent cette vulnérabilité. En tant que zones humides de transition, ce sont des endroits de tension et d’équilibre précaires, jamais fixés où l’énergie de la mer et l’apport alluvial du fleuve se disputent sans cesse la main. Cette tension se retrouve autour des nombreuses activités et exploitations, de la terre et des hommes car les deux vont de pair : agriculture et élevage liés aux fertiles alluvions, gisements pétroliers et gaziers liés aux roches sédimentaires, relations commerciales. Ils constituent ainsi des nœuds paradoxaux devenus habitat du fait des opportunités d’activités qu’ils offrent. Dans les cultures singulières qui s’y déploient, on trouve d’ailleurs souvent des cultures particulières dans la résolution de conflits.
9Lieux d’intrications et de relations enchevêtrées, les deltas sont décrits par Matthieu Duperrex comme un « environnement cyborg » (2019, « Black Matter Lives ») où rivière et mer ont chacune leur régime d’action, dans l’entrelacement, poussé à l’extrême, de forces naturelles et anthropiques. Fanny Taillandier, quant à elle, choisit pour exergue une citation de Michel Serres qui prône, sous le titre « Symbiose », un contrat naturel complétant le contrat social, un contrat où l’on se déprendrait d’un rapport de « maîtrise et possession pour l’écoute admirative, la réciprocité, la contemplation et le respect » (Taillandier, 2022, p. 4). Les relations d’interdépendances sont donc l’horizon du récit du delta, et avec elles il s’agirait de rendre compte de notre être « réintriqué » au monde matériel en rendant sensibles, en miniature, les enjeux traversant notre cosmos : « Mettons que le delta est en petit, ce que notre monde est en grand : le travail triangulaire perpétuel du minéral, de l’organique et de l’imaginaire » (Taillandier, 2022, p. 6). Plus encore qu’un autre lieu peut-être, le delta appelle à remplacer la projection perspective sur la toile de fond supposée neutre que nous appelons nature, par « un espace d’interrelation, [à] formuler une parole du monde dont nous ne serions pas l’unique instance » (Duperrex, 2019, « Avant-propos »).
10Lieu incertain et mobile, il dessine une forme de pensée et une façon de cheminer à l’image de son ampleur et des cours d’eau qui y divaguent naturellement, des zones de transition poreuses qui récusent la pensée binaire au profit des camaïeux de couleurs et des nuances ténues. L’écriture des deltas appelle une réflexion sur le régime descriptif, où la recherche de l’exactitude et de la sensibilité vont de pair, dans un déploiement scripturaire que l’on pourrait dire lui-même deltaïque et qui implique de redéfinir une position subjective.
Rencontrer un lieu, composer un récit
11En les prenant pour objet principal ces textes ôtent à ces lieux leur fausse évidence et ils font apparaître que la relation que nous avons à eux est tout entière à construire. La définir requiert des choix de place et de trajectoires, dans l’espace géographique comme dans celui du livre. Écrire une relation géographique implique des choix de représentation et de composition, demande à déterminer les types de savoirs qui constituent nos filtres perceptifs comme les positions imaginaires depuis lesquels on regarde, et les enjeux de domination qui vont avec.
12Delta s’inscrit dans un travail sur cette domination du monde. C’est le troisième volume du cycle « Empires » dans lequel Fanny Taillandier explore nos supposés domaines souverains, où elle interroge les zones de partage et les barrières friables derrière lesquelles se déploient nos vies. Dans Farouches, par exemple, un couple vivant dans un lieu idyllique, une belle villa sur la côte d’Azur, se voit envahi et menacé de différentes manières. Des hordes de sangliers invisibles saccagent le jardin la nuit, un règlement de compte dans la ville proche puis une nouvelle voisine venant habiter une maison abandonnée à côté les inquiète. Leur quotidien se tend sous ces menaces qui effritent les frontières qui semblaient jusque-là pérennes. Ce désir d’ancrage géographique en même temps que les utopies d’habitation que nous échafaudons au cœur d’espaces découpés en parcelles les plus standardisées qui soient, étaient d’ailleurs déjà présents, avant le cycle « Empire », dans Les États et Empires du Lotissement Grand Siècle. Les relations que les habitants y tissaient apparaissaient tramées de l’imaginaire utopique autant que de la prosaïque « réalité » des lieux.
13Dans Delta, l’enquête sur la relation géographique prend d’autres chemins. Le delta du Rhône est une sorte de parfait opposé du lotissement, cet espace extrêmement défini et conçu spécifiquement pour l’habitation humaine. La délimitation du delta oblige, pour sa part, à composer avec des contours poreux, discutables, des frontières moins nettes. Aller à sa rencontre ce sera donc pour Fanny Taillandier d’abord poser la question de ses limites et définir l’entité qu’il constitue, à l’aide d’une carte topographique schématisée. Ses limites posées, elle définit trois points situés aux confins de cet espace. Ils représentent trois temporalités et trois types d’activités distinctes, trois des formes d’occupation humaine les plus remarquables du site sur vingt siècles : Arles, la ville romaine, la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-mer vue depuis le They de la gracieuse et enfin La Grande Motte avec son ensemble architectural caractéristique, à côté de l’Étang du Ponant. Ce sont également des points de vue adoptés non sans une certaine position imaginaire de surplomb : « […] depuis ces sommets on plonge le regard vers cette surface du globe, en tâchant de rendre à chacune des trois têtes du delta (les histoires, la nature, les humains) ce qui lui revient, et qui ensemble donne la Camargue » (p. 7). Chacun de ces points est le produit d’une généalogie dont l’autrice retrace les strates, la logique. Elle raconte à partir de l’un l’histoire de l’installation humaine et la géographie romaine de ce territoire. On y découvre la patrimonialisation de l’espace naturel par l’élaboration du mythe de la Camargue vierge, sur fond de western folklorique et romantique. On y voit se confronter l’utopie populaire des cabanes de Beauduc et le développement de la zone industrialo-portuaire de Fos-sur-mer, les maladies des habitants, la destruction silencieuse des écosystèmes. Aborder le delta c’est ainsi convoquer sa dimension invisible, le temps qui parfois explique le paysage visible et parfois n’existe plus qu’à l’état de traces indiscernables sans savoir extérieur. La perception n’est pas toujours le déclencheur de ces récits.
14Dans ce texte, le delta est donc saisi depuis le dehors, abordé par des points que l’autrice a définis comme névralgiques et significatifs d’une identité du lieu. Ce sont eux qui organisent le regard et structurent les trois parties du récit. Elles seront entrecoupées par des « Interludes », faisant entendre d’autres voix que celle de la narratrice : celles des gitanes diseuses de bonne aventure et l’oraison des agents grutiers au soleil matinal. La dimension chorale du récit, le changement de forme d’énonciation, apparaît comme une nécessité, non seulement pour rendre compte de l’existence de ceux qui vivent ou ont vécu ces lieux, mais pour restituer quelque chose de son épaisseur, de sa consistance.
15Mathieu Duperrex change aussi de forme d’énonciation dans son livre en multipliant les langues qui traduisent le lieu. Le récit-essai principal, « Les Fragments », se divise en quatre parties : les spectres, les résidents, les sentinelles et les voyants, chaque entrée dans ces parties étant accompagnée d’encres. Il est suivi d’une deuxième partie « Les Pièces » qui sont autant de formes d’énonciations distinctes : un récit, un texte plus essayiste et conceptuel, des photos et vidéos et une élégie (Pipelines Songlines). Les fragments sont eux-mêmes composés de 31 entrées « d’existants » des deltas, que l’auteur présente comme autant de « médiateurs en manières d’être ici ». Le lieu est abordé par le truchement des vivants, ces habitants qui donnent à voir des formes et des manières de vivre, rappelant qu’on ne rencontre pas « directement » un lieu. Ces espèces sont classées selon qu’elles persistent sous des formes tenues qui nous font mesurer les pertes (les spectres), s’adaptent et nous accompagnent dans l’exploration (les résidents), nous devancent et alertent (les sentinelles) ou donnent accès à d’autres dimensions de ce monde en nous initiant à de puissants rituels (les voyants). Mais ces médiateurs ne sont pas facilement accessibles pour autant. Chaque entrée associe une espèce sous son nom latin à un thème, mais l’espèce, si elle apparaît à un moment dans le texte, n’y est souvent pas centrale. Elle se cache entre les lignes comme l’animal se dissimule dans le paysage, en particulier quand il n’y vit plus qu’à l’état de survivances.
16La première entrée de la section « Les spectres », intitulée « Le Monde à reculons. Procambarus clarkii », traite ainsi principalement, à partir d’un petit disque fixé sur une tige fichée dans la terre, de la mesure de la subsidence, autrement dit l’enfoncement des sols. L’écrevisse de Louisiane qui donne son nom à l’entrée n’apparaît qu’à la fin, dans une vision indicielle (les cônes de terre qu’elle forme en s’enfonçant dans le sol) au milieu des ruines post-Katrina, l’ouragan ayant emporté les écrevisses avec les torrents d’eau et de boue jusque dans la ville et les jardins. L’image de ces écrevisses, qui dans les mots d’Apollinaire qui termine la page, s’en vont « à reculons, à reculons », s’inscrit complètement dans le sillage de la pensée de la survie dans un monde abîmé que développe Anna Tsing et dont Matthieu Duperrex se revendique. L’entrée « La Genèse. Brachypodium retusum », quant à elle, ne signale qu’en passant, comme un élément vu sur le chemin, le buisson en question et explore bien davantage le long temps de l’histoire géologique et la manière dont ses dépôts invisibles sont notre condition, « colorent » notre relation et notre présence au monde dans toutes ses strates. C’est aussi le cas des autres « spectres » qui sont autant les chênes décimés par l’industrie chimique, les disparus de Katrina évoqués dans une cérémonie de boat blessing que les habitants « chassés du paradis » d’Assomption par l’effondrement d’un dôme de sel qui siphonne le bayou où ils vivent, ou les crevettes récupérées dans les filets entre les galettes de pétroles et de vase mêlés qui remontent encore à la surface 75 ans après que les dispersifs jetés pour résorber une marée noire les aient fait sombrer dans les fonds marins.
17La multiplication des portes d’entrée en ces lieux rend lisible dans la structure même du livre que l’on a affaire à un espace stratifié, aux dimensions multiples et aux êtres directement visibles ou non, présents à l’état de traces, d’intermittences ou au contraires invasifs. C’est la perspective principale du livre que d’aborder un espace par ses couches puisque son sujet central est le sol et ses sédiments. S’intéresser aux sédiments c’est entrer dans une lecture verticale, temporelle et indicielle : « [L]es sédiments sont des traces qui indiquent des conflits anciens ou bien une paix prolongée. Les sédiments existent par strates distinctes, chacune témoignant d’une diversité interne dans les relations du vivant et de l’inerte » (Duperrex, 2019, « Avant-propos »). Ce paysage vertical, invisible pour un œil nu et superficiel, matérialise la dimension temporelle des lieux, les lignes multiples qui composent un temps-paysage (Bensaude-Vincent, 2021).
18Entrer dans ces deltas avec Matthieu Duperrex c’est ainsi aborder un espace tramé de lignes, qui nous traversent autant que nous les traversons et qui rendent sensible la multiplicité des dimensions qui font un lieu. Il y a celle des spectres, ces « lignes de vie qui font notre histoire et alimentent les racines de notre existence », l’entrelacs des vivants (Duperrex, 2019, « Avant-propos »). Il y a les lignes tracées par les anguilles, ces sentinelles qui nous enseignent « la conciliation des lignes de vie des deltas par leur science des couches sédimentaires de surface » mais aussi des fossés profonds (« Anguilla anguilla, ou le rituel du feu », « Les voyants »). Il y a ces lignes verticales que l’on trace au travers des dépôts sédimentaires pour lire dans le temps passé, et les lignes horizontales et sinueuses du Rhône, de la Durance et du Mississipi. Le livre multiplie les manières d’en rendre compte. Le lecteur est lui-même invité à un parcours intermittent (une fois dans le Mississipi, une autre en Camargue) et l’itinéraire de lecture peut se faire divagant, le livre numérique notamment, permettant une entrée par une carte interactive, « Itinéraires de lecture. Cartes », délaissant la vision cartographique classique pour articuler les trois fleuves.
19En pluralisant les manières d’entrer dans le texte et dans l’espace, on entre pleinement dans le jeu de l’écriture des fils et des traces, et ce qu’elle comporte de pari sur l’immanence. Les pieds dans la terre, les roues sur le bitume, jusqu’à passer quelques nuits en prison pour quelques malheureuses photos d’une raffinerie prises au petit matin, on s’immerge avec l’auteur dans le lieu, en assumant le parcellaire et le fragmentaire qu’implique cette approche indicielle, qui ne prétend pas embrasser le lien d’un seul regard, mais s’en approche progressivement. Cette lecture par les lignes plutôt que par des nœuds rappelle la pensée de Tim Ingold et son étude sur la vie des lignes où il prône « une écologie de fils et de traces et non de points nodaux et de connecteurs » (Ingold, 2013 [2007], p. 136), une écologie qui peut résonner avec une certaine défense du principe d’immanence dans notre relation au monde.
20Pour contrer les récits d’anticipation apocalyptiques qui prennent valeur de fétiche, c’est-à-dire de « mise à distance » et de soutien au déni, ce dont nous avons besoin, « ce sont des récits d’immanence — c’est-à-dire de moins d’imminence (péril, anticipation) et de plus de relations » écrit Cavallin à l’orée de son Valet Noir (2021, p. 15). L’exploration physique est une voie tout indiquée pour ces récits, et les deltas sont des lieux particulièrement pertinents pour saisir la puissance de nuances apparemment mineures, l’importance des subtiles divagations restituées dans la temporalité où elles se découvrent et où un sujet tente de leur donner sens.
21Écrire l’immanence des lieux, c’est donc pour une part, refuser de les enrôler dans les affects de l’urgence de la crise, même si elle est la toile de fond de ces explorations. Mais c’est aussi adopter des points de vue qui, à l’opposé de la vue de drone, délaissent l’illusion de préhension totale que donne la vue « du ciel » pour rendre compte de la difficile rencontre avec un territoire qu’on ne sait pas par où aborder. Loin de s’offrir comme un trajet simple, émanant naturellement du réel et de l’expérience qu’on en fait, le récit de ces explorations montre donc combien elles sont objet de choix de représentation et de composition. Le récit d’immanence pourrait tenir à l’équilibre précaire que l’on trouve dans ces textes entre le sensoriel, l’atmosphérique, la connaissance scientifique et historique mais aussi l’arpentage par les mots. Percevoir ce qui diffère, l’enregistrer, se soumettre au vécu, dirait Perec, ne relève pas en effet d’un simple travail d’identification mais d’un travail de description minutieux qui demande de varier les stratégies d’élucidation et les régimes descriptifs, face à un milieu singulièrement opaque.
Nommer et déchiffrer un milieu opaque
22L’approche générale du Delta de Fanny Taillandier se fait à partir de points névralgiques et de savoirs convoqués pour en raviver l’épaisseur historique. L’écriture cherche moins l’immersion qu’une certaine ouverture aux dimensions parfois invisibles du lieu par des savoirs extérieurs, des arpentages de la bibliothèque. Certaines descriptions cependant suivent des lignes qui entrent dans le delta, l’une d’elles se fait même en cheminant. Les cinq kilomètres de sable qui constituent le They de la Gracieuse, cette pointe de la flèche littorale, sont décrits dans la lenteur de la marche en milieu mouvant, tous les sens en éveil. S’y adjoignent des actes de nomination comme au premier jour, élucidant un paysage où règne l’indistinction et dont il faut faire « apparaître » mot par mot, dans le son, les différents éléments :
Frênes, jonchaies, roselières à phragmites qui cliquètent dans le mistral, scirpe maritime, iris jaune, potamot ; salicornes frutescentes, pelouses à saladelles mauves en automne, tamaris, genévriers de Phénicie, oyat, pins pignons. (Taillandier, 2022, p. 74.)
23À cette tentative d’épuisement d’une végétation succède celle des animaux. De cet inventaire adamique ou de cette suite de realia — ces réalités locales qui pouvaient paraître intraduisibles aux premier explorateurs — la plupart des lecteurs ne concevront pas d’images. On y goûte plutôt le plaisir de l’étrangeté, l’effet de sonorités sans référentialité directe et de l’imaginaire qu’elles portent. Il s’agit d’une connaissance poétique et poïétique plus que documentaire. Fanny Taillandier cite d’ailleurs Paul Valéry, au début de son livre, à propos du delta qu’il connaissait enfant : « Tout, ici, ne reposait que sur la vertu enchanteresse du langage. » (Taillandier, 2022, p. 19.)
24Les entrées par l’appellation latine binomiale que choisit Matthieu Duperrex visent à éviter de reproduire ou de fabriquer des hiérarchies. Mais elles ont aussi pour effet de différer une référence immédiate et de dérouter une éventuelle illusion d’identification par la dénotation. Ce n’est souvent qu’en progressant dans le texte et avec l’interprétation que fournit l’encre à la fin du chapitre que l’on peut faire à leur sujet des hypothèses qui restent parfois approximatives sans dictionnaire. Choisir de donner à imaginer et savoir de manière indirecte restitue aussi une expérience : celle de l’opacité du monde que mentionne chacun à leur manière les deux auteurs. Au début, ou au fond, « on n’y voit rien », pour reprendre ce qui pour l’historien de l’art Daniel Arasse constituait le début d’un vrai et honnête travail du regard. Et c’est dans ce déceptif sûrement, dans ce manque en tout cas, que s’ancre une pérégrination qui renonce au paysage dans ce qu’il a de plus convenu.
25Si Fanny Taillandier parle à plusieurs reprises de « planter le décor » comme on ébauche un croquis mental pour quelqu’un, pour donner quelques repères, elle témoigne aussi par cette expression de ce que cette aventure camarguaise a d’abord été pour elle : une lecture de terrain très difficile qui devient majoritairement exploration d’autres récits. Étendue plate, roseaux hauts, monotonie, ou encore « platitude » : on ne distingue rien, et le décor qu’on va planter pour le lecteur passera par des savoirs acquis au dehors. Mais lire les strates qui composent le delta, c’est dans le même temps savoir décaper certaines couches de récits et de représentations dont le delta est imbibé, telle l’imagerie de « la Camargue sauvage » ou celle du « pays gitan » dont témoignent les deux récits et dont Delta rappelle qu’elles se fondent en réalité au début du xxe siècle, sur fond d’épopée coloniale française, dans la rencontre du marquis de Baroncelli et du Wild West Show de Buffalo Bill. L’imagerie populaire provençale, adaptée du spectacle de Buffalo Bill, lui-même fantasme colon d’un folklore autochtone américain, rejoint de manière ambivalente d’autres légendes et récits du delta : elles servent à saisir le delta en frappant l’imagination, mais écrasent aussi ses strates et entravent le « sentiment paysager ambigu » qui nous étreint face à ce témoin de l’Anthropocène et de nos capacités de dévastation. Elle dissimule son opacité profonde et les stratégies de déchiffrage qu’il commande.
26Matthieu Duperrex fait de cette résistance du lieu au déchiffrage une question transversale : les paysages enchevêtrés de l’industrie pétrochimique sont « difficilement lisibles pour le profane » (« Black Matter Lives ») mais le vivant ne l’est pas davantage. Se penchant sur les touristes qui ne viennent pas voir le delta, mais le folklore, il commente à l’entrée « Un western agro-industriel, Bubulcus ibis » :
Comment les en blâmer ? Ce sol sans aucune roche, ces joncs, ces roselières, cette vase, ce sable, ce sel… C’est une soupe primordiale, le premier temps de la genèse. C’est un geste, avorté par l’indécision d’affectation, qui lègue un royaume dont on ne sait s’il sera maritime ou terrestre. Rien n’est joué. (Duperrex, 2019, « Les résidents ».)
27L’illisible apparaît dans son texte autant lié à une qualité intrinsèque du lieu qu’à une condition contemporaine et une perte. Face à un caillou du Pliocène, dont nous ne savons rien dire l’auteur s’étonne : « C’est quelque chose d’extraordinaire que nous ayons rendu la Terre aussi mutique » (2019), car les sédiments, dans leurs strates logiques liées à la gravité, et leurs désordres, constituent des archives des actions naturelles et humaines et détiennent un récit de l’existence terrienne :
Du mouvement brownien des particules en suspension jusqu’à cette étendue physique qu’on appelle très justement « dépôt », puisque le résiduel devient alors archive, s’exprime une poïétique de l’eau (le fleuve, l’océan) qui est un hybride de matière et de culture des relations entre des objets disparates, lithiques et aqueux, solides et fluents. (Duperrex, 2019, « Black Matter Lives ».)
28Si le livre de Duperrex s’écrit au plus près du terrain perçu et infusé de connaissances scientifiques, notamment géologiques, qui permettent de le nommer et d’expliquer les mécanismes qui le fabriquent, il n’est jamais pur document parce qu’il prend en compte cette résistance de l’archive et épouse par l’écriture le mouvement poïétique qui compose les lieux. Les entrées tissent peu à peu la trame du grand tableau géologique dans lequel l’humain et ses activités s’inscrivent à de multiples endroits — dans les digues, les barrages, les activités industrielles —, le grand tableau dans lequel, quoi qu’il n’en n’ait pas conscience, il est complètement intriqué.
29Cependant, pour que ce dépôt devienne l’archive d’un hybride de matière et de culture, il faut « le détour d’un processus sémiotique, d’un acte de reconnaissance » (Duperrex, 2019, « Black Matter Lives »). Quelle que soit l’attention sensible dirigée vers le monde, elle nécessite cette construction imaginaire pour être assimilée, notamment quand une partie de son épaisseur tient à la conscience du temps qui s’y inscrit. À notre seule échelle, sans un patient effort d’imagination, ne se découvre qu’« une matière sans contour morphologique, abandonnée aux caprices des turbulences de l’eau. Rien que des particules diverses qui se déposent au fond sous l’effet de leur gravité » (« Black Matter Lives »). Seul le temps qui solidifie ces sédiments les rendra, telles les premières cartes gravées sur les tablettes d’argile, lisibles. L’explorateur des eaux du delta devra donc anticiper sur cette longue durée pour lire dans les eaux troubles du delta.
30Lire le delta requiert donc à la fois un mélange de savoir et laisser aller sensible qu’incarnent bien les pilotes du Mississipi, une des entités spectrales que Duperrex convie. Ils sont assurément de bons guides en la matière, eux que leur savoir, le water-reading, amenait à pouvoir lire le fleuve les yeux fermés. Duperrex cite ainsi Horace Bixby s’adressant à Samuel Langhorne Clemens : « Tu apprends la forme du fleuve ; et tu l’apprends avec une certitude si absolue que tu peux piloter en suivant toujours la forme qui est dans ta tête et en ne te souciant pas de celle que tu as devant les yeux. » (Duperrex, 2019, « L’héritage colonial. Saccharum officinarum », « Les spectres »).
31C’est par une sorte d’imagination matérielle, plantée dans la matière, que se crée une voie pour redonner à l’expérience subjective et au temps collectif leur épaisseur, pour nous rappeler notre affiliation corporelle à la géologie, notre métabolisme carbonifère et notre devenir pétrole, mais aussi notre condition incertaine et mouvante. Ce mouvement est ce qui anime tant les relations organiques qui font ces deltas que les liens qui nous y attachent comme le résume bien dès le début Fanny Taillandier : « Mettons que ce texte, tentative de rendre compte de ce monde mouvant, fait d’eau et de mots, soit un arrêt sur image et un salut rendu au perpetuum mobile. » (Taillandier, 2022, p. 12.)
32Fixer temporairement par les mots et comme le font les dépôts sédimentaires, le mouvement perpétuel. Cette incertitude est une leçon sur le monde et ce que nous pouvons en attendre : « Pourquoi ne pas accepter que la Terre puisse être une puissance mouvante, que le sol soit une entité transitoire, que le temps géologique soit fait de déplacements, mutations de surface et de profondeurs ainsi que de consistances et densités ? » demande quant à lui Matthieu Duperrex (2019, « Black Matter Lives »).
33Le caractère mouvant du delta est au cœur de ces livres, sans pouvoir être l’objet d’une description sensorielle, parce que sa temporalité ne le rend pas perceptible, mais aussi parce que les deltas ont été largement fixés par les travaux d’aménagement et ne changent plus sous l’influence des crues et des tempêtes. L’organisation humaine des lieux leur a ôté une de leur qualité fondamentale, ce flou intrinsèquement attaché aux zones de transition qui constitue leur force et leur vulnérabilité :
[…] les lignes floues de démarcation qui n’appartenaient ni au sel ni à l’eau douce, ni au sol ferme ni à l’élément liquide, ces bandes territoriales actives mais vagues, bruissant de vie derrière leurs rideaux de roselières, s’estompent et meurent. Ce que perdent les grands deltas, étrangement, c’est la plénitude vaporeuse et indécise de ce qui n’appartenait à aucune force brute […]. (Duperrex, 2019, « Black Matter Lives ».)
34Intégrer le mouvant dans l’écriture de ces lieux, c’est justement redonner justice à cette dimension vague des lieux, en rendant sensibles des relations, des ajustements, des érosions mutuelles. À l’inverse des paradigmes écologiques fixistes et stationnaires, c’est à un accompagnement du mouvement et à la reconnaissance d’un modèle dynamique où l’entropie est prise en compte qu’arrivent ces récits.
35Tendue entre les désirs de rendre compte du détail du monde et du vague des lieux, tiraillée entre l’attention sensorielle, la connaissance et la nécessaire imagination, l’écriture deltaïque progresse et élucide à tâtons, dans la prise en considération d’une matérialité qui combat l’abstraction-extraction de notre modernité et en s’appuyant sur les qualités de ces Payvagues (Jou, 2023) dont nous devons prendre soin. Elles apprennent d’eux l’ampleur et sa lenteur, les méandres mouvants comme forme de rencontres, l’ajustement attentif à un vivant incertain, dans la continuité duquel se nouent nos relations et interdépendances ainsi que nos identités plurielles et mouvantes.

