Colloques en ligne

Alain Schaffner

Évolution spéculative et fictions zoologiques

Speculative evolution and zoological fictions

1La théorie de l’évolution de Darwin et Wallace, associée aux découvertes des paléontologues, à des analyses chimiques et le cas échéant génétiques, nous propose des scénarios évolutifs constamment remis en cause et réévalués par la discussion scientifique1. Notre représentation des dinosaures non aviens se modifie ainsi par exemple régulièrement au fil des nouvelles découvertes. Le cas de l’iguanodon représenté faussement par Benjamin Waterhouse Hawkins, dans la sculpture de Crystal Palace, au milieu du xixe siècle, comme un crocodile avec une corne sur le nez (alors qu’il s’agit en fait d’un ergot qui se situe sur son pouce), est resté célèbre. En 1996, la découverte, dans la formation du Yixian, du Sinosauropteryx prima, le premier dinosaure chinois à plumes, a de nouveau changé notre vision des choses. Mais de quelles couleurs les dinosaures pouvaient-ils bien être ? On tâche aujourd’hui de les reconstituer tant bien que mal à partir des mélanosomes ou des métaux traces qui peuvent être associés à l’eumélanine, pigment responsable des colorations foncées : brune ou noire. De sorte que nous avons l’impression que l’histoire de la vie se reconstitue derrière nous en de multiples intrigues au long cours, construites sur la base d’indice lacunaires et d’hypothèses incomplètes.

2La tentation est donc grande, non seulement de reconstruire le passé avec les éléments dont nous disposons mais aussi d’imaginer une évolution alternative quelque part sur notre planète ou ailleurs dans l’univers, et de nous projeter en avant sur l’axe du temps pour y déployer notre « bestiaire imaginaire » (De Baecque, 2011)2. On pourrait employer, à ce propos, en lui donnant un sens nouveau, l’expression « Darwin plots » (Beer, 2009), autrement dit « intrigues darwiniennes », pour décrire la mise en récit de ces stratégies alternatives de l’évolution que les ouvrages de fiction nous présentent sous la forme d’utopies, d’uchronies3 ou de divers scénarios de fiction scientifique. À la perspective diachronique, qui met en place une histoire alternative de l’évolution, et parfois le récit de sa découverte, s’ajoute alors la dimension synchronique et panoramique d’une encyclopédie fictive. Le monde s’y déploie dans l’espace d’un traité scientifique, produisant des effets tantôt comiques, tantôt effrayants, en tout cas fascinants.

Le monde étrange des Rhinogrades

3En 1961 paraît chez Gustav Fischer, maison d’édition scientifique réputée, un petit livre d’une centaine de pages construit sur le modèle d’un ouvrage scientifique et intitulé Anatomie und Biologie der Rhinograndentia. Eine seriöse Monographie (Stümpke, 1961). Harald Stümpke, savant imaginaire, y présente de surprenants animaux, les Nasins ou Rhinogrades (littéralement « qui marchent sur le nez »). Traduit en français, le livre paraît chez Masson en 1962 sous le titre Anatomie et biologie des Rhinogrades. Un nouvel ordre de mammifères. Il comporte une préface de Pierre-Paul Gassé, membre de l’Académie des Sciences, zoologiste lamarckien, auteur d’un monumental Traité de zoologie publié à partir de 1947.

4Pastiche ou parodie ? À mi-chemin entre le traité de zoologie et l’histoire naturelle, ce texte hybride, qui renvoie à des traditions plus anciennes comme celle du bestiaire, décrit avec le plus grand sérieux des animaux étranges dont l’existence laisse rêveur. Il est assorti d’une bibliographie fictive de quatre pages en français, en allemand et en anglais, relevant clairement de « l’érudition imaginaire » (Piégay-Gros, 2009) et faisant apparaître, entre autres, le nom de Louis Bouffon, déformation parodique et significative de celui de l’auteur de l’Histoire naturelle. L’introduction de Harald Stümpke à l’édition originale nous entraîne dans le récit des aventures d’un Suédois, Einar Pertersson-Skämtkvist, échappant en 1941 dans la « mer du Sud » à la captivité japonaise, et qui découvre les îles Aïeaïeaïes, en abordant l’île de Assaalor surmontée par le mont Vavouarça. L’onomastique met clairement en évidence le caractère fantaisiste de l’aventure. L’aspect évolutionniste n’est pourtant pas absent de cette préface puisqu’on y présente l’idée d’une niche évolutive de 1690 km2 comparable aux îles Galapagos où Darwin a fait de très fameuses observations lors de son voyage à bord du Beagle. Quoique de taille relativement restreinte, les îles semblent la partie émergée d’une terre autrefois bien plus vaste :

C’est au plus tard au Crétacé supérieur que l’archipel a dû être complètement isolé des autres continents ; cependant, il faut admettre que l’archipel lui-même représente les vestiges d’un continent jadis important, car sur ces quelques 1690 km2 il présente une richesse en groupes zoologiques endémiques et originaux incomparablement plus grande que par exemple la Nouvelle-Zélande. (Stümpke, 1962, p. 14)

5Par-delà son ancrage scientifique, l’introduction s’inscrit également dans une généalogie plus littéraire en rappelant que la première mention du Nasobema lyricum se trouve dans un poème, bien réel lui, du poète allemand Christian Morgenstern (1871-1914)4. Plutôt que de lui en attribuer la paternité, elle préfère émettre des hypothèses fort improbables sur la manière dont il aurait pu être en contact avec l’animal.

Il ne s’agit pas tant de souligner la manière dont le poème de Morgenstern revendique le pouvoir génératif de la poésie, que la manière dont il souligne le pouvoir pour ainsi dire poétique de la zoologie. En construisant un nouvel être imaginaire et en le dotant d’une nature semblable à celle des autres êtres vivants, Das Nasobēm ne se contente pas d’exalter, de manière romantique, le pouvoir créatif de la parole poétique ; plus subtilement, il insinue que ce pouvoir créateur est analogue à celui des histoires naturelles. (Leone, 2024, p. 12)

6La postface à l’édition originale signée par Gerolf Steiner, professeur de zoologie à l’université de Karlsruhe, véritable auteur du livre et des illustrations, prend le relais de l’histoire entamée dans la préface pour annoncer la disparition totale, dans une explosion atomique, à la fois de l’archipel des îles Aïeaïeaïes (planche I), de l’institut Darwin où était rassemblé le matériel issu de l’exploration des îles et de la « plupart des chercheurs mentionnés dans le présent ouvrage » (Stümpke, 1962, p. 111). Le monde des Rhinogrades apparaît ainsi comme un monde englouti à jamais, un « monde perdu » pour reprendre le fameux titre du roman d’Arthur Conan Doyle. La dimension narrative de l’ouvrage est presque entièrement située dans le paratexte, à l’exception d’un long passage en italiques situé à la fin de l’ouvrage et emprunté à l’explorateur Skämtvist, passage qui décrit un concert de musique organisé par une espèce de Nasopode dotée d’un talent musical (ibid., p. 103-105)5.

7L’inventaire de style scientifique se déploie dans l’ouvrage, usant de la classification dite « binomiale » de Linné qui attribue deux noms latins à chaque espèce. Le bestiaire imaginaire de Stümpke est pour l’essentiel un traité de zoologie à vocation encyclopédique, opérant un joyeux mélange des racines grecques et latines (Rhinogrades) ou latines et grecques (Nasopodes). Le pastiche y tend constamment vers la parodie par des effets d’hyperbole qui produisent des effets comiques, mais aussi vers ce que Gérard Genette appelle dans Palimpsestes (1982) le pastiche de genre. Le traité est illustré de quinze planches en pleine page et de douze figures qui sont l’œuvre de Gerolf Steiner. Un arbre généalogique des Rhinogrades y est mis en place : les généralités d’Harald Stümpke, venant après l’introduction, présentent une taxonomie des Rhinogrades fondée sur le développement du « nasarium » (appelé aussi « Nasoir ») et distingue les Uninases marchant sur leurs pieds : monorrhina pedestria (unique espèce Archirrhinos), les Uninases marchant sur leur nez (monorrhina nasestria) et les Plurinases – Polyrrhina comme groupes principaux, ce qui donne sa structure à l’ouvrage, censé répertorier 15 familles et 138 espèces – sans compter celles qui pourraient être découvertes dans des endroits inexplorés de l’archipel. Les espèces sont distribuées, sur le modèle d’une classification zoologique, dans des tableaux de répartition en « phalanges » ou en « sections », puis en « tribus », « familles » et « genres ».

8Toutes ces espèces improbables de mammifères se déplaçant sur leur « nasarium » ou « ambulacre rhinal » (ibid. p. 20), de manière aussi farfelue ou loufoque6 (Mourey, Vray, 2003) pour les unes que pour les autres. Archirinnos haeckelii (planche II) l’ancêtre commun qui continue de se déplacer à quatre pattes, est d’ailleurs nommé d’après un naturaliste allemand du xixe siècle, Ernst Haeckel, auteur de magnifiques dessins mais qui avait tendance à les modifier un peu pour les faire mieux correspondre à la théorie darwinienne qu’il défendait (Hopwood, 2018). Opteryx volitans (planche VIII), L’Oreille-Volant, quant à lui, rappelle quelque peu l’éléphant Dumbo7. Chez ce Rhinograde aérien, on notera que « les abducteurs des rhinanges sont particulièrement puissants et servent à étaler l’autonasium servant de gouvernail »8. Cet animal si remarquable voit sa description complétée par deux vignettes anatomiques (figure 10 : le squelette ; figure 11 : la musculature). L’inventaire systématique des Rhinogrades se poursuit avec Orchiopsis rapax (planche IX) qui, comme son nom l’indique ressemble à une fleur et se nourrit d’insectes, et avec le Nasobema lyricum, (planche X) – nommé ainsi en hommage à Morgenstern – sorte de souris marchant sur un nez fait de quatre tentacules ou « canalicules arborescents ». On voit par ces quelques exemples que la diversité des Nasopodes n’a d’égale que celle des pinsons des îles Galapagos qu’observait Darwin pendant son voyage.

9Le traité de zoologie de Stümpke nous livre non seulement la description de l’anatomie interne d’Opteryx volitans, mais nous donne aussi accès, comme le faisaient les histoires naturelles, au comportement habituel de l’animal, à son milieu, à la manière dont il se nourrit.

Représenter la nature, comme la figurer, c’est puiser dans un répertoire de formes visuelles partagé par une société et sa mémoire culturelle afin de lui donner corps, d’habiller sa conception d’un imaginaire spécifique. […] il n’y a pas de représentation « naturelle » de la nature, pas même en photographie ; il y a tout au plus, comme le suggère Descola et comme l’indique Stümpke-Steiner, une représentation naturaliste, qui s’appuie sur une certaine conception de l’ontologie de la nature ainsi que sur une certaine épistémologie de son exploration afin de produire un effet de sens de vraisemblance. (Leone, 2024, p. 20-21)

10Il faut bien reconnaître que le texte de Gerolf Steiner, précurseur de l’évolution spéculative, n’a pas touché un très large public. En revanche, il a connu un certain succès international. Plusieurs autres traductions ont en effet suivi la traduction française : traduction en anglais (The University of Chicago Press, Chicago, 1967), en japonais (1987), en Italien (1992). Par ailleurs il a fait l’objet d’un phénomène de tranfictionnalité9 : un texte de vingt pages écrit par Guillaume Lecointre, professeur au Museum national d’Histoire naturelle, est en effet venu compléter le volume français en 2012. Ce texte fait état de la découverte de trois espèces inconnues de Rhinogrades lors d’une nouvelle expédition sur l’île de Espiritu Santo (état du Vanuatu) en 2006. Parmi celles-ci, le Nasoperforator bouffon, qui serait responsable du naufrage de La Pérouse ! Les Rhinogrades sont également sortis du livre : après le Museum d’Histoire naturelle en 2012 qui en a exposé des exemplaires naturalisés, le musée zoologique de Strasbourg, ceux de Vienne et de Salzbourg, leur ont à leur tour consacré des vitrines.

Une histoire naturelle du futur

11Dale Russel, paléontologue au Muséum National des Sciences Naturelles d’Ottawa, frappé en 1982 par le volume du crâne et par le caractère bipède d’un dinosaure qu’il venait de décrire (le Stenonychosaurus, désormais appelé Troodon) demanda au taxidermiste Ron Seguin d’en reconstituer l’apparence en trois dimensions. Parallèlement, laissant libre cours à leur imagination, ils conçurent tous deux en associant bipédisme et encéphalisation, une autre créature qu’ils associèrent à la première : un dinosauroïde, créature anthropomorphe à peau de dinosaure, produit d’une évolution alternative qui n’aurait pas été interrompue par la disparition des dinosaures lors de la crise Crétacé-Tertiaire. Si l’aspect anthropomorphique du dinosauroïde a pu être contesté (comme témoignant d’une visée téléologique et quelque peu anthropocentrique), force est de constater toutefois que cette saisissante expérience de pensée nous donne accès, comme l’inventaire savamment organisé des Rhinogrades, à une vue d’artiste de ce que l’évolution aurait pu être. Elle prend le relais de certaines inventions d’écrivains comme Robert E. Howard ou Howard P. Lovecraft, greffées sur d’encore plus anciennes histoires d’hybridité entre humains et serpents (Mélusine). La science rejoint ici l’art dans la constitution d’un bestiaire imaginaire mais pas tout à fait de la même façon que dans la série Arthropoda iconicus, dans laquelle on trouve l’ensemble intitulé « Insects from a far away galaxy ». L’artiste Richard Wilkinson y fait en effet entrer la morphologie des insectes en contact avec la culture pop et le space opera pour produire des images hybrides dans une présentation voisine de celle des histoires naturelles10.

12En 1981, le géologue et paléontologue écossais Dougal Dixon, inspiré par La Machine à explorer le temps de H. G. Wells (1895) où apparaissent quelques animaux du futur, amorce l’écriture d’une trilogie qui donne naissance à ce qu’il est désormais convenu d’appeler tantôt la biologie spéculative tantôt l’évolution spéculative. Son deuxième livre, intitulé The New Dinosaurs (1988) explore, d’une autre façon que Dale Russel, un monde alternatif peuplé par des dinosaures qui n’auraient pas subi l’extinction Crétacé-Paléogène. Le troisième livre, intitulé Man after Man (1990) s’intéresse au changement climatique dans le futur et aux modifications que doit subir l’espèce humaine pour s’y adapter. Mais c’est surtout son premier livre qui nous intéresse ici : Après l’homme, les animaux du futur (Dixon, 1981). Cet ouvrage illustré, préfacé par Desmond Morris, qui dit d’ailleurs regretter de ne pas l’avoir écrit lui-même, décrit la terre 50 millions d’années après l’extinction de l’espèce humaine. Sur fond d’un remodelage complet des continents lié à la tectonique des plaques, de nouvelles espèces s’y sont multipliées. L’exploration de ce monde à venir, après des remarques à caractère général sur l’évolution, est organisée par biotopes : forêt tempérées et prairies, forêts de conifères, toundra et régions polaires, déserts et contrées arides, prairies tropicales, forêts tropicales, îles et continents (dont la Lémurie, inventée pour l’occasion). De nombreuses espèces animales y sont décrites, et constituent l’inventaire fictif de ce monde inconnu : on y croise parmi bien d’autres les rabbucks (ungulagus silvicultrix, pour l’espèce la plus commune), ongulés issus de l’évolution des lapins, les gigantelopes, dont le nom se passe de commentaire, ou les raboons, descendants des babouins, pour ne citer que quelques exemples. Chaque animal est référencé, comme l’étaient les Rhinogrades, par les deux noms latins de la classification linnéenne, et a droit à une description précise ainsi qu’à une ou plusieurs illustrations. Le procédé narratif, relativement peu affirmé dans l’ouvrage, est ainsi décrit par Dougal Dixon dans son introduction :

Ce monde du futur est décrit comme le ferait un voyageur dans le temps qui aurait été notre contemporain et qui aurait voyagé dans le monde devant exister dans 50 millions d'années et étudié sa faune. Un tel voyageur connaît la vie terrestre actuelle et il est donc capable de décrire celle du futur en comparaison avec les espèces qui sont familières au lecteur. Son rapport est écrit au présent comme s’il était adressé à d’autres voyageurs dans le temps qui voyageraient dans la même époque du futur et qui désireraient découvrir ce monde eux-mêmes. (Dixon, 1981, p. 10)

13Dans un ouvrage en français plus récent intitulé Demain les animaux du futur, Marc Boulay, sculpteur animalier et sculpteur numérique et Sébastien Steyer, paléontologue au CNRS, reconnaissant leur dette envers Dixon, tentent d’imaginer à leur tour, avec les moyens techniques contemporains, la vie sur terre dans dix millions d’années, après l’extinction de l’espèce humaine. L’ouvrage, publié en 2015, explore un écosystème complet à travers différents milieux successivement parcourus : milieu marin (« Les océans du futur »), milieu hybride (« la mangrove infinie ») et milieu terrestre (« un nouveau continent ») avant, dans une dernière partie intitulée : « le futur mode d’emploi », de présenter la manière dont le livre a été réalisé. Notre monde contemporain fait constamment intervenir des mécanismes de simulation, destinés à obtenir des prédictions plus ou moins fiables suivant l’éloignement, et dont on peut vérifier l’exactitude, comme c’est le cas pour les bulletins météorologiques par exemple ou la surveillance des phénomènes sismiques. Mais l’évolution des espèces est selon les auteurs un phénomène contingent et chaotique qui ne peut relever de la prévision :

Notre démarche a été radicalement différente. Elle est de l’ordre de l’anticipation : nous n’avons pas peur d’affirmer que le monde que nous avons présenté ici n’existera jamais. Ce monde a simplement le mérite d’être construit selon quelques bases scientifiques – comme tout travail d’anticipation en science-fiction – dont nous allons ici donner un aperçu… (Boulay, Steyer, 2015, p. 136)

14S’appuyant sur le mouvement – quant à lui tout à fait prévisible – des plaques tectoniques, les auteurs prévoient que, dans dix millions d’années, le supercontinent du futur ne sera pas encore au rendez-vous (les continents se regroupant tous les 500 millions d’années environ), et que la Terre aura finalement une apparence assez voisine de celle d’aujourd’hui. Sans pouvoir le prédire avec certitude, ils imaginent que la Terre sera alors dans une période interglaciaire, imaginant même une température légèrement supérieure à celle de notre climat actuel.

15Pour produire les animaux du futur, les auteurs recourent souvent à la pratique du « copier-coller », par exemple entre un batracien et un requin baleine, ou une baleine, pour produire l’amphibien Benthogyrinus giganteus, têtard géant des profondeurs. D’autres fois ils décident de pousser une évolution en marche vers son terme, par exemple pour produire le manchot du futur, Neopygoscelis dentatus, animal totalement adapté au milieu aquatique. Ou alors ils ont recours à des innovations radicales les poussant à imaginer des giraffornidés (chapitre 3), oiseaux-girafes du futur, ou un scolopendre aérien (scolopendra volans), volant grâce à des segments dorsaux en ailettes. Chaque animal du futur est accompagné d’une fiche d’identité comprenant les rubriques suivantes : Systématique (science de la classification des taxons), Étymologie (signification des noms latins), Cousin ou cousine du xxie siècle (origine possible de l’animal modifié), Morphologie (description des adaptations formelles de l’animal) et Écologie (interactions de l’animal avec son environnement). « Le cabinet de curiosités du futur » permet par ailleurs d’accéder à des explications complémentaires et parfois à l’anatomie interne de certains spécimens. Les illustrations ne sont plus des dessins comme ceux de Gerolf Steiner représentant les Rhinogrades, mais des images de synthèse donnant au lecteur l’illusion d’être face à des photographies en couleurs des animaux concernés11. On y voit apparaître entre autres des seiches géantes prédatrices de dix mètres de long (Rhombosepia imperator), des chauves-souris aux ailes colorées comme celles des papillons (Velocipterus acrobatus et ses variantes) et un oursin terminator d’un mètre de diamètre, plaisamment nommé Neocidaris schwarzenheggeri [sic]. Le volume est nettement plus narratif que celui de Gerolf Steiner. Les auteurs du livre y sont présentés comme des personnages en train d’explorer le monde qu’ils ont créé. Ils font également apparaître, dans la dernière partie intitulée « Le futur mode d’emploi », la manière dont le processus créatif se fonde sur un dialogue constant entre le scientifique et l’artiste :

À partir de l’animal imaginé par l’artiste, le scientifique tente d’abord de déterminer dans quel groupe il peut, de façon plausible, placer la bête : s’agit-il d’un oiseau, d’un mammifère ou d’un amphibien ? Pour cela, il ouvre sa « boîte à outils » de paléontologue et tente d’identifier les caractéristiques anatomiques propres au groupe en question. Ce faisant, il invente une histoire évolutive à l’espèce imaginaire, qu’il relate ensuite à l’artiste. Celui-ci s’en nourrit et affine l’animal ou la plante. (ibid., p. 148)

16Si le parcours encyclopédique réalisé dans Demain les animaux du futur ne prétend aucunement à l’exactitude – « les animaux du futur relèvent plus de la fiction que de la science » (ibid., p. 140) – il se fonde tout de même on le voit sur une recherche constante de vraisemblance scientifique. Par ailleurs, il nous présente un monde duquel l’humanité a totalement disparu, ce qui va dans le sens de nos pires inquiétudes actuelles :

La biologie spéculative, loin d’être un exercice futile réservé à quelques adeptes, peut donc être utile pour mieux appréhender le réel. Elle est une fabrique du faux qui questionne le vrai, et l’évolution spéculative invente un futur plausible pour mieux comprendre le présent. (Lehoucq, Steyer, Boulay, 2016, p. 235)

17Si au xixe siècle, les théories de l’évolution ont pris le dessus sur l’histoire naturelle, on voit que le goût poétique de l’inventaire et de la description détaillée n’a pas pour autant disparu. Le dynamisme des théories de l’évolution, associé aux possibilités actuelles de l’image de synthèse et de l’intelligence artificielle ouvre aujourd’hui la possibilité de créer de multiples « mondes possibles », selon le concept leibnizien revisité récemment par les théories de la fiction (Lavocat, 2010). Ces mondes imaginaires plus ou moins plausibles, de l’archipel habité par les Rhinogrades aux biotopes peuplés par les animaux du futur, sont habités par un nombre considérable d’espèces en voie d’apparition. Ils se situent pour une part, malgré leur ancrage scientifique affirmé, dans la continuité de la tradition ancienne des animaux fantastiques que décrit par exemple le Manuel de zoologie fantastique de Jorge Luis Borges12.

18Si à chaque « monde possible » est associé en logique modale un Livre qui rassemble l’ensemble de toutes les propositions vraies dans ce monde (Pavel,1988), on peut imaginer qu’à l’exploration d’un monde de fiction s’associe métaphoriquement une encyclopédie qui en fait l’inventaire. Dans le cas qui nous occupe, ce livre prend la forme d’un bestiaire imaginaire ou d’une histoire naturelle, explorant le « détail du monde » et retrouvant à sa façon « l’art perdu de la description de la nature » (Bertrand, 2019).