C’est au croisement de perspectives historiques, théoriques et méthodologiques que se situe ce dossier de Médias 19, dirigé par Marie-Astrid Charlier. L’ensemble des contributions met au jour des connexions et des liens nouveaux entre acteurs de la vie littéraire et culturelle de la fin du XIXe siècle et, ce faisant, ajoutent des nœuds au réseau naturaliste tel qu’il se déploie en France et à l’échelle internationale. Les textes sont répartis en cinq axes qui témoignent de la richesse de l’approche réticulaire.
Le premier axe, « Stratégies groupales et réticulaires », articule la notion de groupe, fondée sur des liens forts, institutionnalisés et au capital symbolique important, et la notion de réseau, qui s’attache, elle, à des liens moyens, voire faibles, peu institutionnalisés et reposant davantage sur un capital relationnel. Ces deux types de structuration du naturalisme recoupent l’histoire du mouvement, qui se cristallise avec le groupe de Médan et l’aventure collective des Soirées de Médan, mais qui, dès le départ, se déploie réticulairement, de manière à la fois beaucoup plus vaste et beaucoup plus « molle ». L’auto-affiliation d’une autrice comme Georges de Peyrebrune montre que le réseau naturaliste se construit aussi à distance de Zola et par-delà une école qui s’est voulue masculine.
Le deuxième axe, « Réseaux médiatiques et éditoriaux », explore la réception critique de Zola à Paris, au Brésil et au Portugal, ainsi que les manières dont le naturalisme exploite la presse et l’édition pour étendre son réseau. Cet axe est porté par une perspective résolument médiapoétique, centrée sur les supports et la manière dont leur position dans le champ médiatique influe sur leur discours critique et l’image qu’ils construisent de Zola. Si la construction de réseaux médiatiques touche la question du public du naturalisme, les réseaux éditoriaux, quant à eux, fonctionnent plutôt en interne et concernent l’entre-soi littéraire, surtout quand il s’agit pour Zola d’accepter (ou non) de préfacer autrui.
Consacré aux « réseaux dramatiques », le troisième axe du dossier s’intéresse aux acteurs de la vie dramatique et plus largement spectaculaire de la fin du XIXe siècle qui ont été déterminants dans la circulation du naturalisme au théâtre, à savoir la génération de 1887, avec Antoine en tête de file, mais aussi Ibsen qui problématise le fameux carrefour « naturalo-symboliste1 » des années 1890. En s’attachant aux individus en premier lieu, cette partie montre les liens que chacun a pu tisser autour de lui (acteurs, actrices, traducteurs, journalistes, directeurs de théâtre, imprésarios), illustrant le fait que le naturalisme se présente comme un hyper-réseau à l’intérieur duquel se touchent de nombreux cercles. Par effet retour, l’hybridité poétique et esthétique des œuvres est la conséquence du fonctionnement réticulaire – donc hétérogène – du naturalisme.
Dans cette perspective, le quatrième axe, « Les bords du naturalisme », souhaite précisément s’intéresser aux interactions du naturalisme avec d’autres genres romanesque et d’autres mouvements qu’il a inspirés (pro ou contra) ou qu’il a seulement côtoyés. Le roman d’anticipation, le roman symboliste, le mouvement naturiste et le réseau Cladel sont tour à tour étudiés et témoignent, ensemble, de la diversité des implications du naturalisme quand on privilégie une perspective réticulaire. Cette partie montre tout l’intérêt d’une approche pragmatique, synchronique et horizontale des pratiques littéraires et artistiques, souvent prises dans les mêmes toiles cependant que les discours les distinguent, voire les opposent.
Le dernier axe, « Le naturalisme-monde », explore enfin les réseaux dans une perspective internationale et transnationale qui inscrit le naturalisme dans une histoire globale et connectée. Que ce soit en Europe, en Amérique du Nord ou en Amérique du Sud, le naturalisme a été largement diffusé grâce à un certain nombre de « passeurs » (traducteurs, éditeurs, journalistes, directeurs de journaux, imprésarios, etc.) que les textes réunis contribuent à identifier. Les façons parfois inattendues dont les liens se sont construits avec et autour du naturalisme ainsi que la diversité de ses appropriations à l’échelle mondiale plaident pour une appréhension globale et matérielle du naturalisme.
1 Jean-Pierre Sarrazac (dir.), « Mise en crise de la forme dramatique, 1880-1910 », Études théâtrales, n° 15-16, 1999.
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MARIE-ASTRID CHARLIER
Du groupe aux réseaux. Perspectives historiques et théoriques sur la constitution des liens en régime naturalisteSTRATÉGIES GROUPALES ET RÉTICULAIRES
ALAIN PAGÈS
Le groupe de Médan : portraits en miroir
NICHOLAS WHITE
Les Soirées de Médan et le moment-Nana de 1880
PIERRE-JEAN DUFIEF
Goncourt-Zola ou la guerre des réseaux
SOPHIE MÉNARD
LUCIE NIZARD
Georges de Peyrebrune, ou comment s’inscrire en « bas-bleu » dans les réseaux naturalistes
LOÏC LE SAYEC
Identité de groupe, stratégies de promotion et héritage naturaliste : l’Académie GoncourtRÉSEAUX MÉDIATIQUES ET ÉDITORIAUX
MARIE-ÈVE THÉRENTY
La Vie Moderne (1879-1883). Doubles, duplicité et doublure dans le réseau Charpentier
CHRISTOPHE REFFAIT
« Marchez tout seul » ! Zola préfacier d’autrui
ALIÉNOR POITEVIN
PEDRO PAULO GARCIA FERREIRA CATHARINA
Le naturalisme français vu par les hommes de lettres brésiliens dans la presse des années 1880
CÉLIA VIEIRA
La presse comme moyen de diffusion et de révision du modèle zolien : les journaux portugais A Província et A Folha NovaRÉSEAUX DRAMATIQUES
MARIANNE BOUCHARDON
La génération de 1887 et ses ramifications
ANNE-SIMONE DUFIEF
André Antoine et le groupe de Camaret
NICOLAS DIASSINOUS
Ibsen le connecteur : à la croisée du naturalisme et du symbolisme
GENEVIÈVE DE VIVEIROS
L’Assommoir en chansons : réseaux et popularité du naturalisme
ORNA LEVIN
Le Naturalisme brésilien en réseau. L’appropriation du roman zolien et du théâtre musical espagnol dans O Cortiço, roman d’Aluísio AzevedoLES BORDS DU NATURALISME
VALÉRIE STIÉNON
L’anticipation, aux marges du naturalisme ? Cartographie de deux options littéraires
YOSUKÉ GODA
Entre succession et rivalité : les réseaux littéraires construits autour du roman symboliste
BÉATRICE LAVILLE
PAUL ARON
Les réseaux CladelLE NATURALISME-MONDE
TIMO KEHREN
Le naturalisme argentin : un transfert culturel entre cosmopolitisme et revendication nationale
MICHAEL ROSENFELD
Les réseaux littéraires et queer de Georges Eekhoud
VALERIA TETTAMANTI
Le kairos d’une rencontre : le réseau de Zola en Italie (1894)
ÉLISE CANTIRAN