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Au "Bonheur des valeurs" : les lieux littéraires, de la sanctuarisation à l’ère du soupçon ? (Nantes)

Publié le par Esther Demoulin (Source : Marie-Clémence Régnier)

Au « Bonheur des valeurs » : les lieux littéraires, de la sanctuarisation à l’ère du soupçon ? 

Médiacampus, 41 boulevard de la Prairie-au-Duc, Nantes

14h-16h

« Grande demeure », « belle maison », « lieu incontournable », « haut lieu », « lieu célèbre », « monuments grandioses ou modestes », « superbe édifice », « institution des lettres », « pilier », « foyer », « petite maison », « humble logis », « lieu illustre », « lieu méconnu »… : difficile de dresser l’inventaire des mille et une expressions employées pour désigner la catégorie hétérogène des « lieux littéraires »[1]. La grande variété de ces termes pose question en soi, comme invitent à le penser Nathalie Heinich (2009) sur le patrimoine en général, ou bien encore Daniel Fabre (2001) et Gaston Bachelard (1957) concernant, respectivement, les « maisons d’écrivains » et la « poétique de l’espace ». Non contentes de désigner les lieux, ces expressions soulèvent un certain nombre d’interrogations autour de la construction et de la déconstruction des valeurs qui leur sont attachées, au plan historique, politique, idéologique mais aussi esthétique, voire affectif.  

Les différents termes évoqués, comme les discours d’escorte qui encadrent les réflexions et les activités culturelles engagées autour de ces « lieux littéraires » paraissent convoquer en creux les notions de « haut lieu », de « lieux exemplaires », fruit d’une construction sociale, économique, politique, symbolique… complexe, marquées par la propagande nationale entreprise au xixe siècle par les différents régimes et largement étudiées en sciences sociales et en histoire culturelle notamment (Micoud, 1991 ; Grange et Poulot, 1997 ; Fabre, 2001). Expression couramment employée il y a une trentaine d’années dans le sillage des Lieux de mémoire (Nora) et qui entérine ipso facto une hiérarchie de principe légitimante, normée et normative, elle paraît aujourd’hui être davantage en retrait. Mais d’autres termes ne reconduisent-ils pas incidemment ou non la hiérarchisation des valeurs en jeu (« monument », « lieu célèbre », « fameux », « berceau », « Le Paris d’un tel »…), tandis que labels et storytelling touristique ne cessent de mettre à l’honneur le caractère exceptionnel des lieux qu’ils valorisent ? Cela est-il symptomatique d’un changement d’usages, de représentations, d’appropriations culturelles plus profond qui dirait le goût contemporain pour des lieux non, moins, pas « institués » ? Des lieux qui ne seraient pas sanctuarisés, mais des repères, des espaces hybrides que toute forme d’activité sociale, culturelle, économique ou encore artistique peut s’approprier par-delà une dimension patrimoniale, commémorative et historiques ? Des lieux méconnus, oubliés, inattendus ou décalés (hôtels littéraires, parcs d’attraction, supermarchés…) qui se développent depuis quelques années et font l’objet d’études [2]? Ces nouveaux objets culturels et de recherche paraissent refléter en tout cas la vectorialisation de la littérature, objet culturel (Martens et Watthee-Delmotte, 2012), mais aussi de ses référentiels de valeurs au sein de mondes qui, hétérogènes à elle à première vue, lui sont de plus en plus étroitement associés (secteur marchand, tourisme… « promenade littéraire » : Marty de Montety, 2013 ; Bonassa, 2018 ; Martens, 2020).

On le voit, le panorama des « lieux littéraires » s’est considérablement élargi depuis les panthéons sanctuarisés et l’engouement intellectuel et touristique pour les « lieux de mémoire » (Becker, Clébert, 1991) où se sont construites la gloire, la mémoire et la patrimonialisation d’un écrivain (Saurier, 2007 ; 2013 ; Régnier, 2019, 2020), d’une œuvre ou bien encore d’un personnage, d’un mouvement ou d’un univers fictionnel. Mais au nom de quelles valeurs ces lieux sont-ils qualifiés de « lieux » ou de « hors lieux », de « monuments » qui plus est « grandioses » ou « modestes » ? Qu’advient-il de la hiérarchie des valeurs attachée à ces lieux hétérogènes, aujourd’hui élargi (« enrichi », « concurrencé » ?) par ces « non-» et « hyper » lieux hier considérés comme « infâmes » (Thérenty & Wrona, 2020) ? Cette hiérarchisation n’est-elle pas encore en usage aujourd’hui ? Est-elle vraiment devenue caduque, désuète, irrecevable, voire invisible à l’heure où les « lieux littéraires » se démultiplient justement tous azimuts dans et hors des institutions traditionnelles de transmission de la littérature (École, université, critique…) ? La grille de valeurs associée au « canon national » ne demeure-t-elle pas un repère structurant, à la manière « d’un retour du refoulé » autour des notions de « célébrité » et de « reconnaissance » (institutionnelle), bien souvent amalgamées à celles de « popularité » et de « best-seller », de « marque » (Marie-Ėve Thérenty, AdelineWrona, 2020) moins « avouables », moins « légitimes » ?

De fait, bien que les projets culturels (expositions, musées, labels…) et les travaux universitaires consacrés au(x) patrimoine(s) littéraire(s) en général et aux « lieux » en particulier (Labbé, 2020, Bisenius-Penin, 2015/ « La Lorraine des écrivains », séminaire PatrimoniaLitté…) n’aient jamais été aussi nombreux qu’à l’heure actuelle, la nomenclature employée (« lieu », « littéraire, qualificatifs tels que « haut », « grand », « beau », « petit », « intime »…) et les enjeux afférents en termes de valeurs n’apparaissent pas comme les questions centrales et explicites de ces démarches.  

Le séminaire entend interroger ces points à un premier niveau scientifique et disciplinaire. Que signifie l’emploi de tel ou tel terme par rapport à la démarche de recherche adoptée ? Autrement dit, que disent ces termes du positionnement intellectuel adopté par rapport à ces lieux ? Auraient-ils des effets sur la manière de les penser, de les interroger, de façonner les projets de recherche entrepris ? La nomenclature adoptée n’induit-elle pas une forme de « mise en valeur », de « patrimonialisation », mais aussi de (dé-)valorisation des lieux selon les cas, « labellisés » par les chercheurs parallèlement à l’étiquetage institutionnel ? Cette forme de « labellisation », adossée à telle ou telle expression fonctionnant à la manière d’une « marque », ne serait-elle pas liée à la tendance (plus ou moins volontaire) des SHS à adopter un lexique propre aux sciences dures et à la gestion (administrative) de projet pour favoriser le financement de travaux « labellisés » aux acronymes attrayants et « impactant » socialement ? La manière de désigner ces lieux d’étude ne serait-elle donc pas conditionnée par un certain formatage administratif dès la conception et la rédaction des projets ? Ne viserait-elle pas à les auto-légitimer en adoptant une grille de valeurs faisant autorité au sein de la culture savante et institutionnelle ? Ces travaux ne cherchent-ils pas incidemment à se démarquer d’une grille davantage marquée par la valeur touristique, esthétisante et expérientielle des termes attachés à ces lieux par l’ingénierie culturelle et par les médias (« célèbre », « beau », « envoûtant », « intime »…) ?

Par ailleurs, que penser de l’apparent déplacement de l’intérêt pour les « lieux » à des notions telles que celles de « territoires », d’« ancrages »… et à des pratiques diverses d’investissement de « lieux triviaux » (Jeanneret, 2008) ?  Ce possible élargissement de l’objet d’étude permet-il son déplacement vers des questionnements plus complexes sur la construction de la valeur de ces lieux ? Ces inflexions mettent-elles à l’honneur une cartographie du littéraire plus fine, plus dynamique, à géométrie variable, faisant la part belle au local, au territorial (de La Soudière, 1991), plutôt qu’au monumental, au national, à la petite histoire plutôt qu’à la grande Histoire (voir à cet égard l’entreprise idéologiquement marquée du « Loto du patrimoine » de S. Bern, par exemple : Dumont, 2018) ? Permettent-elles d’arrimer les patrimoines littéraires au monde contemporain et à la création vivante, de favoriser ses appropriations plus largement ? Cette reconfiguration opère-t-elle de nos jours dans le sens d’une fragmentation, d’une individualisation et d’une territorialisation qui troubleraient le caractère universel et national des « hauts lieux » que d’aucuns regrettent (Melmoux-Montaubin, 2020) ? N’assiste-t-on pas à une fragmentation des objets d’étude, observés à géométrie variable, qui risque de rendre insaisissable le panorama kaléidoscopique qu’ils forment ?

Le projet de recherche, coordonné par Marie-Clémence Régnier (université d’Artois) et Delphine Saurier (Audencia Nantes), sera conduit sous la forme d’un séminaire trimestriel de 2h au format hybride à partir de l’hiver 2023. Il entend penser la construction « littéraire », mais aussi touristique, politique, marchande ou encore institutionnelle de ce que l’on appelle couramment les « lieux littéraires », dont il s’agira précisément de poser les contours définitoires (histoire, usages, cartographie, représentations…) de façon critique. On interrogera ainsi la manière dont la littérature participe de la construction d’un « régime de singularité » (Heinich, 2005), voire d’exemplarité (Micoud (dir.), 1991) qui se déporterait des « figures » d’écrivains (Saurier, 2007) et des œuvres aux « lieux ». Au cœur de la réflexion, la manière dont les études littéraires, au sens large, contribuent à enrichir et à considérer à nouveaux frais le sujet en envisageant ses manifestations et ses implications textuelles, génériques, poétiques et esthétiques. Celles-ci seront mises en perspective avec les enjeux afférents en matière iconographique, cartographique, monumentale, mais aussi culturelle (médiations diverses) ou encore artistique. Enfin, le projet encourage les investigations conduites à dépasser le cadre monographique au profit d’approches comparatives menées sur le temps long et dans différents espaces géographiques, en France et à l’étranger. 

 
 
[1] Elle rassemble aussi bien des statues, des « maisons d’écrivains », des musées, des centres d’archives, des résidences d’auteurs, que des endroits plus ou moins délimités dans l’espace, quand ils ne sont pas considérés au figuré.
[2] https://artoistv.univ-artois.fr/video/2115-colloque-lieux-et-hors-lieux-de-lexposition-du-litteraire/

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 Calendrier prévisionnel

Séminaire hybride : place et lien de connexion sur réservation à demander à :

Marie-Clémence Régnier marieclemenceregnier@hotmail.com et Delphine Saurier dsaurier@audencia.com



Séance 1 : Envisager le haut lieu autour de Marcel Proust
Anne Borrel, Conservatrice en cheffe des bibliothèques

Anthony Guerrée, Designer et auteur de Les assises du temps perdu aux Éditions Bouclard

Date : 7 février (13h30-16h, Médiacampus, 41 boulevard de la Prairie-au-Duc, Nantes)



Séance 2 : Numérique : eldorado éditorial ou haut lieu de la littérature ?
Marc Jahjah, Maitre de conférences, Université de Nantes

Jessica de Bideran, Maîtresse de conférences, Université Bordeaux Montaigne

Date : 7 mars (14h-16h, Médiacampus, 41 boulevard de la Prairie-au-Duc, Nantes)

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Séance 3 : L’auteur : figure, figuration ou motif des hauts lieux de la littérature ?
Oriane Deseilligny, Maîtresse de conférences, Université Paris 13

Mathilde Labbé, Maîtresse de conférences, Université de Nantes

Date : 4 avril (14h-16h, université d’Artois, Arras)

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Séance 4 : Les genres littéraires comme bas-lieux ?
Kaoutar Harchi, Chercheuse, Haute école de travail social, Genève, écrivaine

Jean-Baptiste Legavre, Professeur, Université Paris-Panthéon-Assas

Date : 23 mai (14h-16h, université d’Artois, Arras).