Essai
Nouvelle parution
Roy Pinker, Faits divers & vies déviantes – XIXe-XXIe siècle

Roy Pinker, Faits divers & vies déviantes – XIXe-XXIe siècle

Publié le par Marc Escola

Un « chourinage » dans la Seine en 1890, l’empoisonnement d’une archiduchesse d’Autriche par ses bas noirs en 1894, l’inquiétude autour d’une maison hantée à Yzeures-sur-Creuse en 1897, la mystérieuse disparition d’un étudiant en 1906, l’explosion de l’outil piégé d’un marbrier en 1914, un meurtre de chien en 2015 : voilà quelques-unes des affaires sélectionnées ici par Roy Pinker dans la presse du XIXe au XXIe siècle. Ces faits divers, incidents, accidents, canulars, délits, voire crimes, mettent en scène une incongruité du quotidien, un déraillement de la logique, une petite vie obscure ou infâme soudainement rendue visible par un journal.

Ces petits faits curieux, loin d’être insignifiants, apparaissent alors comme les symptômes des inquiétudes ou des enthousiasmes d’une société ; ils forment les éléments significatifs d’un vaste imaginaire social et médiatique, qui passionnait l’historien du crime, Dominique Kalifa, auquel ce livre est dédié, abordant tous ses sujets de prédilection : le fait divers, le sensationnalisme, les marginaux, la Belle Époque, le bagne, les bas-fonds, l’érotisme.

Pour Faits divers et vies déviantes (2022), Roy Pinker dissimule une trentaine d’universitaires, de journalistes et d’écrivains, amis de Dominique Kalifa auquel le livre rend hommage. L’ouvrage a été piloté par Marie-Ève Thérenty.

Préface de Alain Corbin.

Roy Pinker était un pseudonyme collectif utilisé par les journalistes de Détective dans les années trente pour faire croire que leur hebdomadaire avait aux États-Unis un dynamique correspondant particulier et pour pratiquer en fait un journalisme inventif, créatif et parfois romancé. Ce pseudonyme a été repris par une équipe d’historiens de la presse (voir le projet Numapresse) qui signent ainsi des livres inventifs avec une écriture plus grand public que les ouvrages académiques.  

Sommaire :

Alain Corbin, Préface

Marie-Ève Thérenty, Introduction

Loïc Artiaga, « Suites terribles de la lecture des romans » (1854)

Paul Aron, « Pour copie conforme » (1862)

Laurence Guignard, « Le décapité parlant » (1866)

Quentin Deluermoz, « Des sergents de ville faisant leur ronde… » (1868)

Laura Suarez de la Torre, « S’envoler vers les cieux du Mexique » (1871)

Alex Gagnon, « Une chasse singulière » (1875)

Yoan Vérilhac, « Le petit Jean, mangé par un cheval. Il faut renoncer à peindre la douleur des parents » (1884)

Marie-Astrid Charlier, « L’acrobate du Pont-Neuf. Manège fumiste » (1885)

Claire Devarrieux, « Petitau en sapin » (1885)

Andrea Goulet, « Le dessous de cartes » (1888)

Michel Moatti, « Une affaire d’identité » (octobre 1888)

Emmanuel Fureix, « Un coupeur de nattes au Trocadéro » (1889)

Laurent Bihl, « L’encre, le sang et le surin au fil de l’eau » (1890)

Sarah Mombert, « Le danger des bas noirs » (1894)

Amélie Chabrier, Fantômas, mais pourquoi est-il si méchant ? Parce qu’il prend les « Pilules Pink Pour Personnes Pâles ! » (1896)

Stéphanie Sauget, « La maison hantée d’Yzeures-sur-Creuse » (1897)

Marie-Ève Thérenty, « La Tête de la rue Théophile Gautier. Une enquête hypertextuelle à la Belle Époque » (1901)

Philippe Artières, « L’hypothèse Léopold » (1902)

Anne-Marie Thiesse, « Tuer l’épidémie : une enquête sensationnelle » (1905)

Carol Christen, « Mystérieuse disparition d’un étudiant à la Belle Époque » (1906)

Christophe Prochasson, « La gloire de Pasteur. Culture de masse, civilisation du journal et démocratie au début du XXe siècle » (1906)

Mélodie Simard-Houde, « Les excès du « reportage vécu » (1907)

Luis Teixeira, « La main baladeuse » (1908)

Matthieu Letourneux « Nick Carter débarque en France » (1909)

Venita Datta, « L’as-tu vue la Joconde ? » (1911)

Guillaume Pinson, « Un drame de la jalousie » (1912)

Bertrand Tillier, « Une Belle Époque explosive » (1914)

Claire-Lise Gaillard, « Le mystère de la chambre jaune » (1918)

Elsa Genard, « Dans les pas de l’évadé au caleçon » (1923)

Stéphane Gerson, « Tentatives de cambriolage et troubles d’historien » (1932)

Mathilde Rossigneux, « « Le sexagénaire est violent » - « Une brèche ouverte sur le fourmillement du social » (1954)

Anne-Emmanuelle Demartini, « Meurtre de chien » (2015).

Règle du jeu :

Vous choisirez : Chaque auteur a choisi dans le journal de son choix un article (fait divers énigmatique, canard, canular, nouvelle à la main, épigramme, petite annonce) mettant en scène une incongruité du quotidien, un déraillement de la logique, une petite vie déviante, soudainement placée sous les feux des projecteurs ou, disons plus modestement, sous la faible lueur d’une loupiotte médiatique. Cet article a été reproduit dans sa mise en page d’époque dans le livre. Il ne s’est pas agi de reprendre une grande affaire connue mais d’aller chercher un récit inconnu, éventuellement même anonyme., 

Vous écrirez : Il a ensuite écrit un texte bref lié au premier article, en expliquant, dans l’esprit des travaux de Dominique Kalifa, en quoi ce petit fait est un symptôme éclairant les peurs, les désirs et les aspirations de la société qui l’a produit ou un régulateur des affects et des sensibilités.  

Il était autorisé de mettre en relation l’histoire en question avec des archives, des chansons, des romans, d’autres versions de la même affaire, des faits d’époque. Ou d’étudier les modalités d’écriture et de production de cette nouvelle, de faire l’histoire du texte, de sa circulation et de sa réception. Ou d’en proposer un dénouement fictif ou imaginaire, de pasticher, de parodier, d’ironiser, de proposer une contre-version de la même histoire. L’auteur a pu se transformer en détective, en policier, en romancier ou garder votre sa casquette professionnelle pour enquêter. Tout est était permis. La seule contrainte est était de longueur (ou de brièveté).

L’objectif était de produire un livre dans laquelle lequel on identifiera pourra identifier certaines thématiques chères à Dominique Kalifa : le fait divers, le crime, le sensationnalisme, la presse, les marginaux, Paris, la Belle Époque, le bagne, les bas-fonds, l’érotisme, la littérature romanesque, la scène. On y reconnaîtra aussi sans doute certaines de ses méthodes : l’interdisciplinarité, l’attention à la langue, aux mots et à l’imaginaire qu’ils véhiculent, son goût pour le document de presse, son intérêt pour toutes les formes d’enquêtes et sa passion pour le jeu. L’ouvrage parlera certainement à ceux qui l’ont aimé et qui connaissent l’œuvre de Dominique Kalifa mais l’enjeu est de construire un livre distrayant qui pourra aussi être une porte d’entrée à l’œuvre de l’historien.

Chaque contribution est signée par son auteur mais l’ouvrage collectif est publié sous le nom de Roy Pinker. Nous avons repris ce pseudonyme collectif de journalistes à la rédaction de la première formule du journal Détective (1928-1940) qui avait elle-même inventé ce fait-diversier américain pour faire croire que l’hebdomadaire avait aux États-Unis un dynamique correspondant particulier. En fait, ce personnage fictif était l’occasion de joyeux bidonnages de la rédaction. Nous avons décidé de le faire revivre ce personnage il y a quelques années en le pensant comme un canular académique dans la veine de nombreuses mystifications médiatiques ou littéraires, voulant faire réfléchir en travaillant sur les zones d’intersection entre le faux, le vrai et la fiction[1].

Dominique Kalifa aimait cette recherche collective un peu facétieuse que nous pratiquions depuis des années. Son avant-dernier article dans Libération a couvert le volume dû au pseudonyme collectif, Roy Pinker, sur les fake news[2]. Il aurait apprécié que Roy Pinker lui consacre un ouvrage. 

 


 
[1] Roy Pinker a déjà écrit deux livres : Faire sensation. De l’enlèvement du bébé Lindbergh au barnum médiatique, Marseille, Agone, 2017 et Fake news et viralité avant Internet, CNRS éditions, 2020. 
[2] Dominique Kalifa, « Hics médiatiques pré-clic », Libération, 12 août 2020.