Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2015
Septembre-octobre 2015 (volume 16, numéro 6)
titre article
Jacques Dubois

Double passion de la patience

DOI: 10.58282/acta.9461
Jean-Philippe Toussaint, L’Urgence et la Patience [2012], Paris : Les Éditions de minuit, coll. « Double », 2015, 116 p., EAN 9782707329035.

1Une tendance croissante me porte à confondre réalité et fiction — en littérature et ailleurs. Elle sera à l’œuvre une fois encore dans le présent travail — et plus d’un lecteur déplorera cette confusion d’esprit quelque peu perverse. Confusion ou perversion, qu’on veuille bien me pardonner cette fâcheuse tendance mais elle m’entraîne bien malgré moi. Ainsi, dans les pages qui viennent, je vais mettre en regard et comparer un héros de roman fort ancien et un écrivain tout actuel. S’ils appartiennent tous deux à la sphère littéraire, ils ne s’en tiennent pas moins de part et d’autre de la ligne qui sépare l’imaginaire du réel. Une ligne qui cependant n’est pas ici tout à fait opérante : tandis que le héros de jadis tient un journal de bord et nous propose donc de suivre un texte rédigé par lui, l’écrivain donne l’impression, à travers ses dernières œuvres, de faire de sa vie amoureuse un roman, son roman. Voilà, me semble‑t‑il, qui réduit l’écart entre les statuts de mes deux « témoins » et rend plus acceptable ma façon de procéder. Mais l’intéressant à mes yeux — et sur quoi je m’arrêterai — est que héros et écrivain se revendiquent l’un comme l’autre de cette vertu tranquille que l’on nomme la patience et à propos de laquelle Jean de La Fontaine — encore un auteur — disait : « Patience et longueur de temps font plus que force ni que rage ». Le fabuliste opposait ainsi l’emportement du lion à la patience du rat, d’un rat qui délivre le lion du piège où il est tombé en rongeant longuement et patiemment les cordes qui emprisonnent le puissant animal.

2Que l’on sache tout de même que mon propos principal est de parler de l’écrivain notre contemporain, qui n’est autre que Jean‑Philippe Toussaint, et de sa méthode d’écriture, marquée selon lui par deux phases successives, la première toute de patience, la seconde toute d’urgence. Si je commence toutefois par le héros de jadis, c’est qu’il m’apparaît comme le champion des comportements inspirés par l’endurance et la persévérance et que sa célébrité doit beaucoup à ces dernières. On aura sans doute compris que je veux évoquer ici le Robinson Crusoé de Daniel Defoe, figure souveraine d’une œuvre qui, publiée en 1719, passe pour fondatrice de la tradition occidentale de la littérature romanesque au même titre que le Don Quichotte de Cervantès, paru cependant un siècle auparavant. Et déjà j’aime ce rapprochement et le couple antagoniste qu’il propose : tandis que, chez le romancier espagnol, on a affaire à un personnage qui n’arrête pas d’aller, de venir et de guerroyer, souvent en pure perte et en se rendant ridicule, le héros anglais vit réfugié sur une île d’une existence on ne peut plus repliée mais néanmoins dédiée à une activité multiple. On se rappellera toutefois que, de même que Defoe connut une vie agitée, passant du journalisme pamphlétaire à l’intrigue politique et d’un reportage sur la peste à Londres à la publication de romans, Crusoé fut d’abord un navigateur aventureux dont les traversées essuyèrent différentes tempêtes, qui fut capturé par des pirates et se retrouva esclave en pays maure. C’est au cours d’un voyage que le bateau sur lequel il servait fit naufrage et le jeta sur une île dépourvue de toute présence humaine, où il va mener une existence solitaire ou presque (n’oublions pas Vendredi) pendant vingt‑huit ans. Quelle obstination et quelle constance dans l’effort ne fallut‑il pas au brave naufragé pour survivre pendant toutes ces années ! En somme, son histoire fut celle d’un Lion qui s’est fait Rat — et que le prestigieux héros me pardonne ces comparaisons animalières.

3Je ne vais pas trop rappeler les circonstances et péripéties du séjour insulaire du fameux Anglais (d’origine allemande) mais je veux essentiellement revenir brièvement à un commentaire que je fis jadis du roman et que j’intitulai « La passion de la patience1 ». Ce me sera un tremplin pour réfléchir plus loin avec J.‑Ph. Toussaint sur les exigences d’une forme de patience qui caractérise la création littéraire et peut se déployer sur une durée longue comme c’est précisément le cas avec lui.

4Naufragé sur son île, Robinson y déroule son existence sans aucune compagnie humaine avant l’arrivée de Vendredi. C’est dire que le récit se réduit à la relation d’une entreprise de survie élémentaire, allant de l’existence domestique à la satisfaction des besoins primordiaux et de la rédaction d’un log book à la lecture de la Bible. Pas de vie sociale, des péripéties de faible importance mais qu’agrémente la découverte d’une nature tout exotique. Ainsi celui qui a d’abord placé son existence sous le signe d’une pression violente et de ce régime que J.‑Ph. Toussaint appelle l’urgence et que La Fontaine nomme la force et la rage, se trouve jeté dans une tout autre voie à l’intérieur de laquelle il s’agit de faire œuvre pas après pas, jour après jour. L’exilé est donc largement voué à s’en tenir à des comportements marqués au coin d’une persévérance tout artisanale. Il se construit ainsi un univers de vie pareil à celui d’un colon à ceci près qu’il ne peut compter sur la collaboration de personne.

5C’est dire que la longueur de temps dont parle aussi le fabuliste est exactement la sienne. Il lui faut du temps et il a tout le temps à la fois. Aussi le récit qu’il fait de son action est‑il placé sous le signe d’une durée distendue et d’une grande lenteur. La trouvaille du roman de Defoe est de faire que la patience qui s’impose à Robinson commence par tenir d’un destin, le naufragé n’ayant pas le choix de ses actions. Puis, dans un second temps, de transformer et de sublimer cette patience en passion : l’exilé prendra alors plaisir à accomplir tous ses actes — un plaisir entêté. Il s’émerveillera par exemple de faire pousser du blé puis de faire cuire son premier pain, ce qui lui prendra facilement deux années. Mais qu’il puisse cueillir aux branches d’un arbre des cédrats qui lui semblent venus du ciel ne l’enchantera pas moins.

6Ce qui n’empêche pas celui qui travaille la matière et fabrique des objets d’adjoindre à son propos pratique une préoccupation morale. Robinson Crusoé est également un roman du rachat d’un mauvais garçon qui se fait être exemplaire et rend grâce au divin de son amélioration continue. Il est ainsi l’un des premiers romans d’apprentissage que nous devons à la classe bourgeoise et à ses littérateurs, qui en proposeront bien d’autres. L’Irlandais James Joyce a gentiment ironisé sur l’Anglais bourgeoisement typique qu’incarne Crusoé :

On trouve dans Crusoé toute l’âme anglo‑saxonne : l’indépendance virile, la cruauté inconsciente, la ténacité, l’intelligence lente et pourtant efficace, l’apathie sexuelle, la religiosité pratique et bien équilibrée, la taciturnité calculatrice. Quiconque relit ce livre simple et émouvant à la lumière de l’histoire ultérieure ne peut manquer d’en subir le charme fatidique2.

7Tout est là, s’agissant de Robinson et de l’Anglais de toujours, sauf peut‑être le « phlegm » ou la « coolness », l’un et l’autre comme oubliés. Mais surtout beaucoup y est de celui que l’on peut appeler l’éternel Patient. Ainsi de la ténacité que l’on nomme aussi persévérance, de la lenteur raisonnée et de cette « taciturnité calculatrice », qui est bien trouvée. Et que l’Anglais standard ait aussi une tendance à l’indépendance comme à certaine forme d’apathie, pourquoi pas, en effet ? Mais c’est en fin de compte le portrait d’un « homme de l’art » venu du fond des âges que propose Joyce sans trop le vouloir. À cet égard, Robinson se présente en parangon absolu de cet homme‑là puisqu’il cumule en sa personne tous les métiers. Et citons Joyce à nouveau qui, cette fois, s’émerveille franchement : « naufragé sur une île déserte avec en poche un couteau et une pipe, [Robinson] devient charpentier, architecte, rémouleur, astronome, boulanger, constructeur naval, potier, bourrelier, agriculteur, tailleur, fabricant de parapluies et ministre du culte3. » Roman d’édification pratique donc que Robinson Crusoé, dans lequel le héros finit par dominer toutes les modalités de la fabrication humaine et vers lequel viennent refluer bien des mythes de la création et bien des utopies. Roman aussi des logis successifs de l’exilé (arbre, cabane ou grotte), qui jalonnent la conquête d’un royaume insulaire sur lequel le héros finit par régner totalement en maître. Ainsi Robinson gouverne les êtres qu’il a recueillis et soumis — Vendredi devenu protestant, son père resté idolâtre, un Espagnol « papiste » —, leur accordant démocratiquement la liberté de conscience.

8Mais revenons‑y, l’exercice de la patience chez Robinson a son noyau le plus intime dans un certain sens de la durée. De même qu’il ne manque pas d’espace, le naufragé a, nous l’avons dit, du temps en abondance puisqu’il ne se voit imposer aucun délai. Qu’il s’agisse donc de construire une pirogue ou de constituer un troupeau de chèvres au sein d’un enclos, rien ne le presse et d’autant qu’il veut bien faire. Et c’est un peu comme s’il savait par avance que son séjour sur l’île s’étendra sur des années. Ainsi la patience en acte se découpe dans la trame temporelle en longues séquences :

C’était agir avec prudence et je me mis à l’œuvre avec courage. Je fus trois mois environ à entourer cette première pièce. Jusqu’à ce que ce fût achevé je fis paître les trois chevreaux avec des entraves aux pieds, dans le meilleur pacage et aussi près de moi que possible, pour les rendre familiers. […] Si bien qu’après l’achèvement de mon enclos, lorsque je les eus débarrassés de leurs liens, ils me suivaient partout, bêlant après moi pour avoir une poignée de grains.

Ceci répondit à mon dessein et au bout d’un mois et demi environ j’eus un troupeau de douze bêtes : boucs, chèvres et chevreaux ; et deux ans après, j’en eus quarante‑trois, quoique j’en eusse pris et tué plusieurs pour ma nourriture4. (C’est moi qui souligne.)

9Comptabilité des objets acquis et comptabilité du temps passé au travail. Ce devrait être monotone à la lecture et pourtant ça ne l’est pas. C’est que notre intérêt est pris dans le tempo d’une production, dans les succès d’une méthode et, une fois encore, dans la passion d’une patience. Le héros ne cessera guère de remercier le Seigneur du succès de ses entreprises et l’on ne peut s’empêcher de penser ici à Max Weber qui viendra deux siècles après Defoe soutenir que la religion protestante (ou puritaine ou anglicane) encourageait chez ses adeptes le goût de l’entreprise productive et de l’enrichissement terrestre. Après tout, Crusoé est d’origine allemande et, à sa petite échelle, il esquisse un projet d’accumulation capitaliste.

10De là aussi, les robinsonnades qui, par la suite, ne furent pas toutes des romans pour enfants. Golding dans Sa majesté des mouches (1954), Tournier dans Vendredi ou les limbes du Pacifique (1967) etCoetzee dans Foe (1986) interrogèrent tous trois Defoe sur son Robinson à partir de cette question insidieuse mais judicieuse : à rester seul sur une île pendant vingt‑huit années comment ne devient‑on pas fou ? Oui, la patience est une bonne règle de vie mais elle doit bien avoir des limites.


***

11Passons à présent du personnage à l’écrivain, du xviie au xxie siècle, de la pratique à la théorie. Saut démesuré et qui se justifierait mal s’il n’y avait de part et d’autre beaucoup de patience invoquée avec passion ! Quittant Defoe‑Robinson, nous voici donc avec J.‑Ph. Toussaint qui, lorsqu’il évoque sa pratique d’écriture, met en avant une dialectique fine qui unit et fait alterner ces valeurs antagonistes que sont l’urgence et la patience. Alliance heureuse qui va de trois années d’élaboration diffractée en procédures diverses et toutes de persévérance jusqu’à un climax produit par un sentiment d’urgence, voire de perte contrôlée de soi que le romancier assimile à la plongée au sein d’une profondeur toute marine. C’est que l’énergie patiemment accumulée jusque‑là se libère soudain pour s’exprimer en quelques pages lyriques et magnifiques, où la thématique de l’eau chère à l’auteur donne toute sa mesure :

Il faut plonger, très profond, prendre de l’air et descendre, abandonner le monde quotidien derrière soi et descendre dans le livre en cours, comme au fond d’un océan […] Nous sommes dans un monde trouble, entre la réalité et la fiction. On descend encore et, au‑delà de 200 mètres, plus aucun rayonnement solaire ne nous parvient. C’est que nous avons atteint le territoire de l’urgence, le monde des abysses, plus de 300 millions de mètres carrés d’obscurité et de silence où règnent des pressions écrasantes et où prolifèrent d’incessantes présences aveugles, d’infimes potentialités de vie en mouvement. Nous y sommes, c’est la bonne profondeur, nous avons maintenant le recul nécessaire, la distance idéale pour restituer le monde5.

12Certes mais cette « bonne distance » située entre réel et fiction n’a pas été fournie toute prête au plongeur démonté : « L’urgence est un état d’écriture qui ne s’obtient qu’au terme d’une infinie patience6. » Il nous faut donc remonter à la surface et à la patience, une patience toute moderne et qui devrait être sans rapport avec celle du naufragé britannique. C’est que chez Toussaint elle est voulue, qu’elle ne concerne qu’une part de l’existence (importante certes), qu’elle a ses intermittences, qu’elle relève d’une haute culture. Et pourtant… Nous sentons qu’il est un lien fort entre ce que font Crusoé et J.‑Ph. Toussaint à plusieurs siècles d’écart. Au fond, chez l’un et chez l’autre, la patience est le grand principe et la règle d’or d’un artisanat. Cent fois sur le métier… Et l’artisanat littéraire, même s’il peut produire des chefs‑d’œuvre, n’en est pas moins façon persévérante, itérative et méticuleuse de fabriquer l’objet. Et de fait, les écrivains dont J.‑Ph. Toussaint se réclame, ne comptent pas seulement parmi les plus grands mais ils sont aussi des patients obstinés jusqu’à l’obsession, qu’il s’agisse de Proust, de Kafka ou de Beckett, à chacun desquels l’auteur de Faire l’amour consacre un chapitre de son petit essai. Et de sa part ce n’est pas seulement louange des œuvres achevées mais tout autant admiration pour la façon, chez chacun, de récrire sans fin les textes en chantier.

13En quelques pages décisives, J.‑Ph. Toussaint va d’ailleurs expliciter sa méthode, et comment douter que c’est bien d’une longue patience qu’il est question. Avec lui, ramenons‑la à six phases, tout ensemble classiques et personnelles et qui peuvent se lire en « conseils à un jeune romancier » :

141. Phase d’infusion et de maturation : des personnages se dessinent, un plan s’ébauche. Phase à ne pas faire durer trop longtemps : le syndrome Barthes menace.

152. Phase d’écriture avec multiplication des états du texte. Autre menace ici, celle qui découle de l’équipement électronique : la commodité de la reproduction répétée peut conduire à la noyade (dans un tourbillon de papier) et au naufrage :

En aval, dès qu’une page est terminée, on l’imprime et on la relit, on l’amende, on la rature, on trace des flèches à travers le texte, on corrige, on ajoute quelques phrases à la main, on vérifie un mot, on reformule une tournure. Puis, on réimprime la page et on recommence, on recorrige, on vérifie encore, puis on réimprime et on relit, et ainsi de suite, à l’infini, traquant les fautes et débusquant les scories, jusqu’à l’ultime échenillage des épreuves7.

163. Phase parallèle du sommeil créateur, sommeil propice aux améliorations inconscientes du texte et qui ouvre à une nouvelle fraicheur du regard sur ce dernier. Terminez votre journée sur une phrase inachevée, me recommandait un sociologue styliste, pour avoir un démarrage aisé le lendemain.

174. Phase de l’installation dans un lieu approprié : île (Corse) ou bord de mer (Ostende) pour J.‑Ph. Toussaint. Local parasité à titre de bureau avec apport d’une « panoplie ambulante », faite du seul matériel nécessaire et suffisant à l’activité scripturale. Aucun risque de sombrer dans la mer proche n’est envisagé. D’ailleurs notre homme sait nager et nage volontiers en soutien de l’écriture.

185. Nouvelle phase d’écriture qui fait passer des phrases aux blocs de texte. Est venu le temps de l’exigence. Les conditions de travail se durcissent et sont comparées à l’exercice du joueur de foot qui, équipé de chaussures de ski, tire des pénalités.

196. Phase de la documentation complétive en quête d’un enrichissement technique ou scientifique du récit. L’on enquête et l’on s’informe avec parfois le seul profit d’un mot qui rayonnera depuis ses connotations.

20Au long de ses phases préparatoires, Jean‑Philippe T. apparaît bien en insulaire et en aquatique tout comme le faisait Defoe‑Crusoé. Pour nos deux témoins, repli et persévérance pointent vers un chronotope commun et pas seulement fantasmatique : l’île. L’île de l’Anglais est accidentelle, exotique et somptueuse ; celle du Belge est choisie, cultivée et démultipliée. L’île de l’Anglais est mythique et comme inaugurale ; celle du Belge tient du refuge locatif (« je suis un bernard‑l’hermite », dira‑t‑il) dans un coin de vieille civilisation. Détail troublant et délicieux : alors que Crusoé passe sa vie au bord d‘un océan, il ne se baigne jamais. Savait‑il d’ailleurs nager ? En tout cas, les bains de mer ne se pratiquaient pas en son temps. Restait, pour la distraction, la pirogue ou toute forme de bateau.

21Sur cette base aquatique, patience et urgence convergent et se rejoignent. Si l’urgence est plongée aux abysses, la patience peut être vue en rivière lente ramenant à elle bien des choses au passage. J.‑Ph. Toussaint ne conçoit d’ailleurs d’autre style que fluide, s’épandant sur la ligne des mots et de la syntaxe. Et telle scène de baignade dans La Vérité sur Marie, scène à l’érotisme charmant, conjoint avec bonheur surface et profondeur, accumulation lente des observations et immersion soudaine et triomphante (de Jean‑Philippe T. à Marie de M., on a changé de plongeur) :

Je ne la quittais pas des yeux, accompagnant son maillot de bain du regard, qui était devenu son étendard, le pavillon pirate de sa nudité dans la mer. […] je la sentais prête à s’abandonner à mon étreinte, quand elle aperçut soudain un scintillement de nacre au fond de la mer — une oreille de Vénus ! — , et, glissant comme une anguille contre ma peau mouillée, elle s’échappa d’entre mes bras et plongea, bascula à la verticale vers le miroitement entraperçu, en me présentant, avant de disparaître le Noli me tangere le plus éloquent qui se pût concevoir, la courbe de son cul s’enfouissant dans la mer8.

22Marie si raffinée et Marie si élégamment confondue avec l’élément marin. Mais aussi Marie pirate et Marie sauvage. Oserions‑nous dès lors nous la représenter en Vendredi du xxie siècle ? Oui mais une Vendredi sans piété, sans pudeur et sans patience, il faut bien le dire.


***

23Un dernier point et il n’est pas mineur, car il touche à la structure morale de la patience insulaire. L’urgence lorsqu’elle se thématise chez J.‑Ph. Toussaint est clairement du côté de la dépense. Pensons, dans le cycle de Marie, aux deux incendies sur l’île d’Elbe par exemple. Robinson connaît aussi cette urgence‑là : en témoignent la trace angoissante d’un seul pied sur le sable ou le voyage en pirogue où le héros ne retrouve pas son port de départ. Mais la longue patience n’en reste pas moins source de tout, vertu dominante et référence souterraine du récit. Or, à tout égard et bien normalement, elle tend vers la rétention, tant psychique qu’économique. Et cela va s’exprimer en un trait commun inattendu : Jean‑Philippe T. comme Robinson C. se présentent en collectionneurs, voire en thésauriseurs, qui aiment à accumuler et à aligner les objets en série.

24Ainsi Robinson Crusoé se plaît à faire l’inventaire de ses possessions dont le nombre va croissant bien évidemment. Nous l’avons vu augmenter avec fierté son troupeau de chèvres et agrandir l’enclos qui les rassemble. Mais son vrai bonheur est de décrire par le menu les étapes d’une fabrication et d’autant plus minutieusement qu’elle s’étend sur la durée. À chaque fois, c’est comme un chapitre de l’histoire de la production humaine qui nous est conté de la sorte. C’est Crusoé décrivant en une douzaine de pages les multiples étapes qu’il a dû franchir pour arriver à faire un pain alors qu’il manque de tout outillage et ne dispose au départ que de quelques graines sauvées du naufrage. Car chaque opération suppose une remontée dans l’histoire du génie humain. Pour mettre la pâte à cuire, il est besoin de vases ; pour faire ces vases, il faut trouver la glaise adéquate ; pour donner forme à la glaise, on doit inventer un instrument, etc. Et cette longue suite de gestes finit par prendre deux ans. Mais rien n’est jamais perdu pour le thésauriseur : pendant que, par temps pluvieux, Robinson formate vaille que vaille ses vases, il apprend à Poll, son perroquet, le langage humain…

25Le héros anglais inventorie et sérialise même sa grotte et ses propriétés. On ne s’attendrait pas à trouver l’équivalent de ce plaisant dénombrement dans L’Urgence et la Patience. Et cependant il est bien là et fort en évidence puisqu’il occupe les premiers chapitres de l’essai à l’exception du premier. Et le romancier d’évoquer ses « collections » toutes liées à sa pratique d’écriture et aux souvenirs qu’il en garde. C’est que l’activité scripturale génère, chez un pratiquant quelque peu maniaque, des habitudes traduites, au cours du temps, en objets et en lieux. Et cela va donner « mes bureaux », « mes machines à écrire », « mes calepins », « mes hôtels ». Soit autant de sites et d’instruments de travail liés à cet artisanat spécial qu’est l’art d’écrire. Mais les choses sont un peu moins simples et chaque série a sa particularité bien à elle.

26Détaillons une nouvelle fois. Jean‑Philippe T. a écrit dans maints logis et s’est accommodé de chacun d’eux pour y faire son trou, un peu comme si le lieu lui était indifférent. Et pourtant il est un bureau fondateur, — archétypal, paradigmatique, — qu’il semble à chaque fois vouloir reconstituer où qu’il travaille, et c’est celui de son grand‑père à Sars‑Dames‑Avelines (Wallonie). Besoin de retrouver une odeur, un silence et « cette pièce fascinante, où l’on pouvait penser et où l’on pouvait écrire, cette pièce qui était une protection contre le monde extérieur, un abri, un refuge, une salle de bain9. »

27Série plus technique pour/à suivre [ce] qui va des machines à écrire d’hier aux ordinateurs d’aujourd’hui. Mais ici encore une origine fantasmée avec la première machine perfectionnée que le jeune écrivain eût possédée : l’Olivetti ET51. Une machine légère et séduisante, que l’utilisateur un peu gauche caressait et fit frémir pendant dix années « avec deux doigts seulement ». Série à laquelle viennent naturellement s’accrocher les calepins et stylos si précieux pour la prise de notes. L’objet‑fétiche cette fois est au bout de la collection, cette « pointe » bon marché mais commode proposée en France Muji.

28Vient enfin le chapitre « Comment j’ai construit certains de mes hôtels ». Nous sommes partis d’un bureau originel ancré dans un réel familial et campagnard. Nous terminons avec des hôtels de fiction même s’ils sont faits de pièces et de morceaux dont certains appartiennent à une réalité d’expérience. Soit ces montages composites, où tel élément vient d’une autre œuvre, tel autre d’un lieu effectivement fréquenté, tel autre encore de la pure imagination. « Il n’y a pas de différence, écrit l’auteur, entre construire un hôtel et construire un personnage. Dans les deux cas, des détails issus de la réalité se mêlent à des images qui se forment dans l’imagination, le songe ou le fantasme10. » De là, chez l’auteur, l’idée plus générale que toute représentation fictionnelle est un concentré de réel obtenu par distillation à la façon du romarin en flacon.

29La patience artisanale est partout diffuse chez J.‑Ph. Toussaint comme chez Defoe‑Robinson. Mais, en regard des dernières remarques et des séries relevées, il est plaisant de la voir culminer dans la figuration d’objets et de lieux d’habitation. Joyce voyait en Crusoé un charpentier et un architecte ou même un constructeur naval et un potier. J.‑Ph. Toussaint, lui, aime à se réclamer des hôtels qu’il invente et dans lesquels il égare ses lecteurs. Ainsi les personnages seraient plus pleinement, avec leurs affects, leurs aventures, leurs souffrances, du côté de l’urgence, pendant que, plus naturellement, les lieux, sites et bâtiments relèveraient de cette grande patience que nous venons de célébrer avec nos deux auteurs. C’est dire que, quand Defoe‑Robinson aménage une grotte, quand J.‑Ph. Toussaint édifie une auberge, l’un comme l’autre construisent deux fois : une première de manière fictionnelle, une seconde de manière fonctionnelle. De la sorte, ils portent leur artisanat à son meilleur, ce qui concorde avec le soin qu’ils consacrent tous deux à l’état des lieux en lui consacrant patience et longueur de temps. À l’action dramatique, et elle n’est pas peu elle non plus, restent la force et la rage.