Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2012
Mars 2012 (volume 13, numéro 3)
titre article
Guillaume Bellon

« Une façon de s’imaginer comme individu » : Barthes lecteur

DOI: 10.58282/acta.6879
Kris Pint, The Perverse Art of reading. On the phantasmatic Semiology in Roland Barthes’Cours au Collège de France, Amsterdam/New York : Rodopi, coll. « Faux titre », 2010, 293 p., EAN 9789042030923.

1Tout un paysage dans une fève ; l’idée même de littérature dans la couleur « jaune » d’un chat ; la bonté d’une vie passée dans la façon maladroite dont une enfant noue ses mains : la pensée barthésienne nous a appris à investir le détail dans sa puissance d’expansion. C’est cette leçon que reconduit l’ouvrage de Kris Pint, lequel travaille à déployer, à partir d’un portrait oublié de deux sœurs lisant1, toute une question : celle de l’expérience de la littérature, telle que les cours au Collège de France de Barthes, et avant eux certaines positions de l’œuvre écrite, en définissent les enjeux dans la construction d’un sujet. Construction active (conformément à la « sémiologie active » que, dans sa leçon inaugurale, le professeur dit vouloir mettre en œuvre, et qu’à sa suite, Kr. Pint essaie d’expliciter) autant que problématique : le vœu énigmatique de « faire partir, chaque année, cet enseignement d’un fantasme » figure la porte d’entrée privilégiée par l’ouvrage dans l’exploration des lieux entre ce que la narratologie, naguère, eût appelé la fiction et la réalité, et qu’il faut se résoudre à formuler d’une façon plus nue : la littérature et la vie.

2The Perverse Art of Reading, par son premier titre, engage un parcours bien plus vaste que celui circonscrit par son sous-titre (On the phantasmatic Semiology in Roland Barthes’ cours au Collège de France). Si l’introduction pose les implications d’une lecture investie du poids du fantasme, Kr. Pint choisit ensuite d’en fixer d’abord le cadrage théorique large (principalement autour de deux pôles : la psychanalyse ; Nietzsche), avant de poursuivre l’évolution de l’appréhension du geste de lire dans la pensée de Barthes, et son ultime inflexion durant les quatre années pendant lesquelles le professeur occupe une chaire de « Sémiologie littéraire ». En travaillant ainsi à un rétrécissement progressif de l’empan d’étude, la démarche témoigne d’un rapport ambivalent aux notes de cours : déclarées de peu d’intérêt pour la compréhension globale de l’œuvre (« In terms of content, this lecture series does not house the most interesting elements of Barthes’ work » ; p. 26), elles sont pourtant défendues comme ensemble à reconsidérer pour la réflexion d’après le « tournant éthique » de la littérature (p. 27). Seule la dernière section de l’ouvrage (intitulée « Lessons from an amateur » ; p. 257‑276), via la difficulté à faire de cet « art pervers » une pédagogie, approche la singularité du corpus annoncé. La possibilité de la lecture comme chance d’individuation — selon le mot emprunté à Deleuze dont Barthes lui-même (mais avec distance, mais avec légèreté) s’empare — n’en conduit pas moins l’ouvrage. Et c’est à celle‑ci que je m’arrêterai ; aussi les remarques suivantes ne s’inscrivent‑elles pas dans l’ordre du compte rendu, de la reprise et de la mesure des propositions de l’ouvrage, mais cherchent‑elles à en ressaisir les pistes autant qu’à les reformuler, en lien avec les enjeux de ce neuvième numéro de LHT.

Quatre lectures ?

3Kr. Pint, à la faveur d’une proposition du Roland Barthes, distingue ainsi quatre « façons de lire2 » chez l’auteur, et souligne l’assomption de « la lecture perverse » (« perverse reading ») dans la pensée de celui que Tiphaine Samoyault appelait déjà, en 2002, le « dernier Barthes » — celui des cours —, auquel Jean‑Pierre Richard a consacré un lumineux petit essai (Roland Barthes, dernier paysage) dont on peut regretter l’absence dans la bibliographie secondaire somme toute assez restreinte3. Reprenons ces modalités de lecture dans l’ordre choisi par Kr. Pint : la lecture hystérique (qui ne donne d’autre chance au texte que celle du premier degré, et dont Emma Bovary serait alors le type) ; l’obsessionnelle (laquelle cherche, à force d’érudition, à combler toutes les lacunes du texte : l’exemple en serait donné par la critique universitaire telle que Critique et vérité l’épingle) ; la paranoïaque (illustrée par Le Pendule de Foucault d’Umberto Eco ou l’étrange Feu pâle de Nabokov) ; la « perverse » qui veut maintenir la possibilité d’apparition de la réalité dans le texte (et qu’illustre, pour Kr. Pint, cette citation du Plaisir du texte, donnée p. 147 : « je sais bien que ce ne sont que des mots, mais tout de même… » ; les italiques sont de Barthes). Ces modalités, plus que des modes fixes et arrêtés, définissent pour l’auteur du Roland Barthes autant d’humeurs saisissant le lecteur, et il serait intéressant de les penser dans la reconfiguration constante à laquelle elles donnent lieu. Reconfiguration dont la carte temporaire définirait alors le sujet, et justifierait la protestation du Roland Barthes : « mon corps n’est pas le même que le vôtre4 » — tantôt plus paranoïaque que pervers, ou confusément paranoïaque après avoir été obsessionnel… « à la fois ou tour à tour », dit encore Barthes, en une rectification qu’ignore Kr. Pint. Le choix est fait d’observer l’essayage et l’abandon successif, chez Barthes, de ces lectures possibles : l’évolution de la conception de la lecture se fait alors récit intellectuel ; comme tout récit, celui‑ci encourt le risque de construire une identité, de niveler la somme de propositions singulières qu’appelle, à chaque fois dans un contexte provisoire, l’attention au lecteur ou à la lecture (selon une distinction, sans doute mal établie par Barthes, mais que ne repose pas l’étude).

4Si l’on revient à la proposition d’une « lecture perverse » à l’œuvre dans la pensée barthésienne, deux entrées en dessinent les conditions : la « dérive » et la « bêtise ». Les mots sont ceux de Barthes lui‑même, et demandent à être reformulés : la « dérive » promet une distance heureuse, une inconséquence dans l’usage fait du texte des autres ; la « bêtise » recouvre une intimité qui risque toujours, dès lors qu’elle est insérée dans le texte de savoir, de décevoir chez le lecteur l’attente d’une formalisation, d’une élaboration suffisante de l’idée qui en faciliterait le rapatriement dans sa propre expérience. Ressorts évidents de la pensée barthésienne, ces modalités jouent dans le même temps son difficile partage. C’est là sans doute la modalité la plus retorse des gestes barthésiens pour qui chercherait, au moment d’en considérer l’héritage, à le prolonger : la « lecture perverse » (selon les mots de Kr. Pint) n’est pas reconductible sans aménagement ; elle ne vaut pas « art de faire » et ne se veut pas programme.  Elle aménage une possibilité dont le risque reste grand qu’elle ne puisse ensuite que « se répéter — sans jamais rien introduire5 ». Soucieuse de sa disponibilité, attentive à son ré‑emploi, une telle lecture n’est peut‑être pas tout à fait « perverse » : on pourrait discuter le choix du terme (même en partie désengagé de toute acception technique, imposante), notamment en ce qu’il ménage une part trop belle à la psychanalyse.

Des intertextes antagonistes

5La quête, souvent relancée, d’un sentiment d’étrangeté — et d’étrangeté à soi — au cœur de la lecture entraîne bien le désir d’une déstabilisation du sujet (« The texte de jouissance profoundy destabilizes the reader’s identity », p. 141) ; celle-ci, pourtant, ne va pas tant dans le sens d’une déconstruction du moi et de ses instances qu’elle ne prend la suite de la « joie » sartrienne « d’intérioriser ce qui est le non‑moi par excellence » au cours de l’acte de lire. Il faut, certes, repenser l’expérience esthétique et l’injonction éthique qu’elle noue à l’aune d’autres propositions : Lacan (présenté dans sa capacité à réinterpréter le platonisme), Deleuze (dont le projet explicité dans Différence et répétition est de « renverser le platonisme ») et, bien sûr, Nietzsche. Penseurs qu’il s’agit pour Kr. Pint de « concilier » (p. 77), afin de mieux les envisager comme « a point of departure » (p. 20) pour Barthes, dans l’effort de traduction (de « translation », pour reconduire l’équivoque de l’anglais au français) au terme duquel il fera continûment jouer, dans sa réflexion, le fantasme (selon Freud, Lacan, mais aussi Winnicott) et le « programme » de Deleuze et Guattari, la « cartographie » des devenirs que ceux‑ci élaborent à la suite de Nietzsche. Le recours barthésien au fantasme vaut sans doute comme lieu de nouage entre intertextes antagonistes, notamment en ce qu’il permet de tenir ensemble, pour le dire à la façon de Paul‑Laurent Assoun, Lacan et Nietzsche6. Non que Barthes se soit montré particulièrement sensible à ce risque d’inconséquence : la reconnaissance, par lui, d’influences peu conciliables peut aussi valoir stratégie provisoire.

6Un regard du côté de textes non abordés par Kr. Pint pourrait ici orienter différemment l’étude et autoriser à repositionner une question — celle de la valeur, d’appui ou de relance, de l’important réseau emprunté plus ou moins lointainement à la psychanalyse. Le « Semblant méthodologique » qui clôt la première des deux années du séminaire sur Le Discours amoureux, édité par Claude Coste en 20077, permet en effet de considérer sous un autre angle l’insertion, dans le texte barthésien, du lexique psychanalytique. Devant les auditeurs de l’École des hautes Études, Barthes distingue la réponse à une demande pressante de la part des étudiants (nous sommes en 1975…) tout en défendant la psychanalyse comme dernière « psychologie du sujet ». Mais en ouvrant son discours aux mots de la psychanalyse, Barthes entre en débat avec elle, arrache certains lexèmes à leur entour théorique pour n’investir que leur capacité évocatrice, délestée de tout emploi spécialisé ou technique. Certes, nulle ambition là de refondre une théorie quelconque, et guère de velléité agonistique : une simple suggestion, sans doute ; le rappel que les mots de refoulement, de fantasme, de sujet, de leurre, pour valoir mots‑repères de la culture contemporaine, et inscription dans un champ précis, sont d’abord des mots de la langue commune, dont chacun peut se ressaisir. Il y a, je crois, une force de réemploi dans le « vol de langage » que défend (sans l’expliciter) Barthes dès la préface à Sade, Fourrier, Loyola que Kr. Pint écarte un peu trop rapidement. La « tâche de s’élaborer lui‑même », reconnue par Foucault, dans Qu’est‑ce que les lumières ?, à l’individu moderne (cité par Kr. Pint p. 113) commence peut‑être là, dans le désir barthésien (rappelé p. 149) de traverser « le monument psychanalytique  comme les voies admirables d’une très grande ville », avec la nonchalance, élégante et distraite, d’un flâneur occupé à réinventer sa langue.

« Le fictif de l’identité »

7Réinventer sa langue, en dissoudre les acceptions (c’est là l’option défendue lors d’une séance du Vivre ensemble : celle d’une lecture a-signifiante, étudiant les mystiques sans le signifiant « Dieu », Sartre sans l’« engagement ») pour mieux se réinventer soi‑même. L’« anachronisme », le « détail » (p. 205 et suivantes), mis en perspective avec justesse comme outils premiers d’un tel projet, valent dans la promotion à laquelle ils œuvrent d’un « espace potentiel » (p. 197) qui serait celui des identifications successives autour desquels le sujet veut (et peut) se construire. L’étude, à ce propos, circonscrit bien la séduction qu’exerce sur le professeur le vieux Gide — celui des Cahiers de la petite dame (Maria Van Rysselberghe), auquel il emprunte l’image, insistante, du « pneu qui se dégonfle » — ou encore Proust, dont il admirait le « je » (ce « miracle » dit‑il encore, capable de concilier l’identité d’état civil et celle de l’écriture ; cité p. 237). Kr. Pint a raison de rappeler cette page du Plaisir du texte : « Un certain plaisir, écrit Barthes, est tiré d’une façon de s’imaginer comme individu, d’inventer une dernière fiction, des plus rares : le fictif de l’identité » (cité p. 148). Cette « façon » s’étend aux deux côtés de la lecture : du côté de l’interprétation (celle du critique) comme de son appropriation (par le lecteur que chacun d’entre nous figure). Elle l’investit de la possibilité d’« accéder à une vie créatrice » (selon le mot de Foucault, rappelé p. 102), créatrice de cet « individu » que Barthes place en italique, comme ultime lieu d’investissement. Et si la « leçon d’un amateur », poursuivie par Kris Pint, se tenait toute là ? Comment vivre ensemble, ce serait dans ce sens chercher comment faire vivre ensemble les multiples chances d’individuation qu’offre la lecture, les relances soudaines d’une identité que bien des auteurs, et au travers eux bien des œuvres, mettent en jeu. Au nombre de ces œuvres, celle de Barthes joue encore, pour beaucoup, la promesse de « cet infléchissement de nous-mêmes, léger mais décisif8 ».