Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Novembre-Décembre 2010 (volume 11, numéro 10)
Lily Robert-Foley

Intraduisible illegible ?

Craig Dworkin, Reading the Illegible (Avant-Garde & Modernism Studies), Chicago : Northwestern University Press, 2003, 264 p., EAN 9780810119277.

1Illegible, d’une part, se traduit simplement en français par « illisible ». D’autre part, « illisible » se traduit en anglais par unreadable. Or, unreadable c’est de nouveau, en français, l’« illisible ». L’illegible est donc intraduisible. Qu’est-ce que j’entends par « intraduisible » ? Je donne quelques exemples : l’intraduisible peut s’entendre par un excès d’univoque (ex : les noms propres), ou bien quelque chose de l’ordre d’un trop fort équivoque (ex : les jeux de mots). L’intraduisible peut être une affaire de grammaire (ex : genre), ou de culture (ex : nourriture). Ce schéma contient donc l’intraduisible signification de ce qui ne peut être exprimé — à suivre : ce qui ne peut pas être ni compris, ni lu.

2Je vais présenter la structure et l’argument tels qu’ils apparaissent dans l’essai de Craig Dworkin, Reading the Illegible, en même temps que je reterritorialiserai ses propositions dans une réflexion sur l’intraduisible. Cette discussion prend la poésie comme point de départ. A travers un compte-rendu du livre de Cr. Dworkin, elle rejoint également une recherche sur la notion du traduisible. Un rapprochement des termes, intraduisible et traduisible, surgit spontanément à la lecture des théories du livre qu’à l’analyse des pratiques qu’il y emploie.

3Le livre de Cr. Dworkin commence par un texte illisible : une introduction constituée de phrases recueillies d’autres textes, collées l’une après l’autre dans un simulacre de lisibilité qui ne tient pas même à un fil. Les liens entre les phrases sont aléatoires, métonymiques, selon un effet purement formel (du fait que le texte est arrangé comme des textes qui établiraient des liens entre leurs phrases) et non basé sur des rapports de signification ou de contenu.

4L’introduction se poursuit par une réflexion sur le Radical Formalism et sur le paragrammatic « misreadings » qui vont constituer le fil rouge de tout le livre. Le premier chapitre s’intitule ainsi Radical Formalism. Ces idées se construisent à partir et autour d’une non-division de forme et de sens dans une théorie de langage. Dans l’introduction, Cr. Dworkin postule qu’il pratique son Radical Formalism en même temps qu’il le lit dans les textes. Radical Formalism est ce qui :

 reads textual details not merely as points of description but rather as inherently significant (that is, both important and signifying) and independant of lexical reference. A Radical Formalism, that is, reads such details as points of de-scription.1

5propositions que je traduis ainsi :

lit des détails textuels non seulement comme des points de description mais plutôt comme significatifs en soi (c’est-à-dire à la fois, importants et signifiants) et indépendants de toute référence lexique. Ainsi, un Radical Formalism, comme tel, lit ces détails comme points de de-scription. 

6Les détails textuels signifient en même temps qu’ils sont significatifs. Le paragrammatic misreading part de ce même principe. Cela suppose qu’une lecture qui pose un défi aux structures référentielles et normatives peut aussi effectuer des changements auprès du texte lui-même, c’est-à-dire, la culture qui entoure le texte, et qui lui infuse de la signification. Les textes et leurs lectures peuvent ainsi avoir une signification politique.

7Radical Formalism et paragrammatic misreadings sont donc à la fois les manières de comprendre les textes, les manières de les écrire et des manières de « changer le monde » en quelque sorte. Toutes les structures que Cr. Dworkin décrit établissent un double mouvement. Il réalise le texte et son écriture dans un lire-écrire. Ce double mouvement se matérialise à travers plusieurs approches chez Cr. Dworkin. La plus évidente se constitue du fait que le livre est consacré aux lectures de textes qui ne se lisent pas2 (textes illegibles/illisibles). Son livre donc part des textes illegible, c’est-à-dire du lieu même où il effectue sa lecture de l’unreadable (dans le fond quelque chose qui ne peut jamais s’accomplir : lire ce qui ne peux pas être lu.). De même, ses lectures qui visent à lire ces textes illegible/illisibles sont saisies en y appliquant les principes analogues à ceux qu’il y trouve dans sa lecture. Sans doute l’exemple le plus frappant réside dans une répétition d’une mise en abîme qui caractérise un grand nombre de ces textes illegible dont il parle, notamment quand le texte fait référence à sa propre matérialité, qu’il se définit en tant qu’objet même du texte ou comme texte à lire. On le note dans maints passages de son essai — il écrit, par exemple :

…the conventionally set page (like the one you are reading now)

(…la mise en page conventionnelle (comme celle que vous lisez maintenant).)3

This chapter has been the signal of an emergency as well… it has sacrificed its principles… its redemption lies in the degree to which that enactment has in fact led to a local awakening : to your recognition of its failure. »

(Ce chapitre est aussi le signal d’une urgence … il a sacrifié ses principes… sa rédemption se trouve dans le degré auquel cette pratique peut amener au réveil local : à votre reconnaissance de son échec.)4

what we usually think of simply as « reading » : what you are doing now in following this sentence to its end,

(ce qu’on considère normalement comme la « lecture » : ce que vous faites maintenant en suivant cette phrase jusqu’à sa fin)5

stop reading, and it continues. Look away, it’s still happening. Close the book. It’s still going on. Try to forget it. It’s goes on. It doesn’t care. It continues.

(arrêtez de lire, et ça continue. Détournez votre regard, ça se passe quand même. Fermez le livre. Ça continue. Essayez de l’oublier. Ça continue. Ça s’en fiche. Ça continue.)6

I am setting down these apparently aimless phrases so that the reader may have some sort of background…

(Je rédige ces phrases apparemment sans raison pour que le lecteur puisse avoir une idée du fond…).7

8Et il y aurait bien d’autres exemples encore à donner.

9Cr. Dworkin pratique donc ses théories du Radical Formalism et du paragrammatic misreadings en même temps qu’il écrit sur elles. C’est sa manière de prévenir un livre évoquant des textes qui posent des défis aux paradigmes langagiers, et de tomber à nouveau dans les pièges du système de langage dominant auquel les textes lus tentent d’échapper (modes de lecture et écriture normatives, conventionnelles).

10Cette croissance des notions de Radical Formalism et paragrammatic misreadings joue un rôle bien plus important qu’une simple astuce, ou qu’un clin d’œil de l’auteur, parce que de cette croissance émerge de la résistance. J’emploie ici le mot « résistance » selon trois acceptions : d’abord au sens où un texte illisible s’oppose aux tactiques de lectures et d’écritures conventionnelles, puis au sens où l’intraduisible oppose à sa propre langue en même temps qu’il la pose à sa traduction, et enfin, troisième sens, à celui de la résistance politique.

11Il s’agit de la singularité de l’inscription du mot : qu’un « mot » ne peut jamais être un word qui retrouve sa problématique dans une discussion sur la tendance des poètes illegible à mettre l’accent sur le matériel du langage. Cela implique aussi l’effet de renverser des hiérarchies de signification qui existent dans la pensée traditionnelle du langage. Dans le Radical Formalism de Cr. Dworkin, ce renversement participe de la pratique du « détournement » qu’on retrouve chez les Situationnistes (qui font l’objet d’une réflexion dans le premier chapitre) ainsi que des interruptions d’écriture et de lecture que l’on voit à l’œuvre chez Susan Howe. Ce mouvement constitue la matière d’une analyse dans le deuxième chapitre « Politics of noise », titre où noise8 est conçu comme un parasite9 du discours dominant de la culture. Cette même approche est reprise au troisième chapitre « Destroying Redness » dans une analyse des moments d’interruption de la lecture chez Charles Bernstein et Rosmarie Waldrop (dont les qualités physiques du corps ajoutent encore à ses propres interruptions.)

12Les enjeux innombrables de l’équivocité et de la plurivocité dans la traduction des textes poétiques les rendent souvent intraduisibles. Disons qu’un texte poétique oppose des résistances à sa langue natale en établissant des liens de signification qui n’existaient pas dans des discours hors poème — ou qu’il brise ces liens conventionnels. L’illegible effectue ces mêmes stratégies mais au niveau de la forme. Selon l’argument de Dworkin, les réflexions sur la forme, et les réflexions propres au contenu ne se séparent jamais (non parce que l’on ne veut pas les séparer mais parce que forme et contenu ne sont pas séparables).

13À partir du quatrième chapitre, « The Inhumanness of Langage », qui traite de la capacité du langage à signifier même sans l’intention de l’auteur ni la rédaction déterminée d’un texte (chez l’œuvre de Rosemarie Waldrop par exemple), ce raisonnement rejoint les problématiques de l’intraduisible autour de la question de la résistance (linguistique et politique) et commence à évoquer un étrange point de contraste.

14Le texte de Rosemarie Waldrop, « Camp Printing »10 que Cr. Dworkin lit dans le quatrième chapitre, ainsi que « Lautgedicht » de Man Ray, ou les textes de John Cage11 et Jackson MacLow12 qu’il étudie dans le cinquième chapitre « Gamble and Sharp », et dans le travail de Robert Smithson13, Tom Phillips14, Armand Schwerner15, entre autres dans le sixième chapitre, « Cover Up », Schwitters16 notamment dans le septième chapitre, « The Aesthetics of Censorship » — sont tous des réécritures. C’est-à-dire : écrire un texte illegible c’est rendre illegible un texte lisible. (Cr Dworkin désigne de manière différente ce processus, en fonction des situations : les « writing throughs » de Cage et MacLow ou les « appropriations » ou bien les « détournements). Dans la grande majorité des cas, des textes illegible sont réécrits à partir d’un texte d’origine : ce sont donc des traductions. Les textes illegible sont des traductions en langue intraduisible.

15Craig Dworkin (en connaissance de cause ou non) emploie souvent la rhétorique de certaines pensées contemporaines de la traduction. Ainsi par exemple dans sa manière de regarder les transformations effectuées par des traductions non comme perte de sens mais comme gain d’une autre sorte de lisibilité. L’intérêt qu’il exprime à diversifier les manières de lire et écrire (voire de traduire) est un autre bon exemple de cela. Les lectures de ses textes sont des lectures des traductions des textes originaux — mais comme ces traductions ne suivent pas les règles des traductions conventionnelles, le champ de réflexion sur la traduction est augmenté sinon pulvérisé. Chez Cr. Dworkin, on a le droit de parler des traductions qui ignorent le « sens » d’un mot en privilégant l’espacement sur la page, la typographie et l’orthographe, la ponctuation, la syntaxe, aussi que des structures profondes, et bien d’autres détails matériels (ou non) du langage. Ainsi on rejoint une autre sorte de lecture quant au sens des mots.

16Que peut-on retirer de la lecture du livre de Cr. Dworkin, qui traite des poésies illegible et qui se construit sur la dynamique entre traduisible et intraduisible ? Ici, je laisse la parole au livre lui-même en faisant écho à ce que Cr. Dworkin identifie comme la thèse de son propre livre. Je cite ce qui n’existe pas, je me l’approprie :

En court, la thèse de base de cet article, est: *

* « In short, the basic thesis of this book is        . » (xviii Introduction.)