Acta fabula
ISSN 2115-8037

2026
Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre article
Delphine Rosenthal

Pourquoi Cyrano n’est-il probablement pas l’auteur de L’Art de persuader ?

Why is Cyrano probably not the author of L’Art de persuader?
L’Art de persuader. Pièce anonyme attribuée à Cyrano de Bergerac, édition de Guy Fontaine et Robert Horville, avec la collaboration d'Annick Benoit-Dusausoy et Lucile Castelain, Paris : Classiques Garnier, coll. « Bibliothèque du théâtre français », 2025, 151 p., EAN 9782406176213.

1C’est à l’occasion de la vente aux enchères d’un manuscrit anonyme intitulé L’Art de persuader que cette comédie, exhumée en 2022, bénéficie aujourd’hui d’une édition critique. Lors de la vente, le texte fut attribué au dramaturge Gabriel Gilbert (1620-1670). Toutefois, les éditeurs de L’Art de persuader proposent de regarder du côté de Cyrano de Bergerac, l’auteur des États et Empires de la Lune et du Soleil et dont la comédie du Pédant joué inspira à Molière la fameuse « scène de la galère » des Fourberies de Scapin. Or, nous souhaiterions ici essentiellement discuter de la pertinence de cette attribution.

Les intuitions premières d’une nouvelle attribution : un double vol

Le vol d’un manuscrit

2Comme l’indiquent en préambule les éditeurs critiques de L’Art de persuader, l’intuition de cette nouvelle attribution repose tout d’abord sur un événement biographique non élucidé : un vol de manuscrits. En effet, aux dires d’Henri Le Bret – ami d’enfance de Cyrano et préfacier de son roman lunaire –, l’auteur des États et Empires de la Lune aurait vu ses manuscrits subtilisés par « un voleur qui pilla son coffre1 ». À partir de la déclaration de Le Bret — au sujet duquel Madeleine Alcover a révélé que la plupart des témoignages sur Cyrano étaient à lire avec circonspection2 —, les éditeurs de L’Art de persuader ont émis l’hypothèse que le manuscrit de la comédie récemment redécouvert aurait pu faire partie de ce larcin.

3À ce premier argument, on peut répondre tout d’abord que les manuscrits subtilisés sentaient le souffre de l’irrévérence et de l’hétérodoxie. Ce « pillage » fut probablement commandité par la Compagnie du Saint-Sacrement qui ne voulait pas voir publier les textes de Cyrano dont certains membres de sa famille côtoyaient l’illustre Compagnie3. Or, aucune réplique de L’Art de persuader n’atteint les irrévérences des deux romans cyraniens — où sont discutés la finitude du monde et le dogme de la résurrection — ni ne s’approche de l’équivocité de certains vers de l’unique tragédie de Cyrano, La Mort d’Agrippine, où les dieux et la peur de la mort sont réduits à néant4.

Vol vers la lune ?

4Le second argument des éditeurs de L’Art de persuader repose sur un détail de l’intrigue de la comédie anonyme : son protagoniste est un rhéteur hissé sur une nasse pour méditer au plus près de la lune. Il s’adresse ainsi à son valet Philippin au début de la pièce :

Endure et viens m’aider tout sur l’heure à monter
Où tu sais que je veux près des cieux méditer.
La lune est en son plein : elle est claire, elle est belle
Et la douceur de l’air à son repos m’appelle. (v. 115-118)

5Ainsi installé en hauteur, le savant divulgue son savoir à ses disciples. Comme le précisent les éditeurs de la comédie manuscrite, l’idée proviendrait des Nuées d’Aristophane qui mettent en scène Socrate sur un « trône aérien » (p. 30) mais, toujours selon les éditeurs qui situent la rédaction de L’Art de persuader aux environs de 1650 pendant la Fronde (voir p. 11), l’idée pourrait aussi venir du roman lunaire de Cyrano. Celui-ci en effet, bien que publié seulement en 1657, circulait déjà manuscrit et sous le manteau5. De ce fait, comme le suggèrent les éditeurs de la comédie anonyme, le vers du savant qui décrit la lune « en son plein » évoque indéniablement l’incipit des États et Empires de la Lune où le narrateur contemple l’astre lunaire qui « était en son plein6 » et décide de s’y envoler. Toutefois, selon nous, s’il s’agissait de s’inspirer d’un héros souhaitant s’envoler vers la lune (ce qui du reste ne fait pas partie du projet du savant de L’Art de persuader) une autre source serait également susceptible d’avoir inspiré l’auteur de la comédie anonyme. Il s’agit du roman intitulé L’Homme dans la lune, traduction française parue en 1648 du roman anglais de Francis Godwin, The Man in the Moone de 16387. En somme, dans les années 1650, Cyrano n’avait pas le monopole des protagonistes fascinés par ce globe et ses États et Empires de la Lune étaient probablement en cours d’écriture et connu d’un cercle restreint, à la différence du roman achevé et traduit de l’anglais Godwin.

L’ombre d’Épicure

6Aux deux premiers arguments, qui constituent le socle premier de l’attribution de L’Art de persuader à Cyrano, succède une lecture comparée des œuvres de l’auteur de L’Autre Monde8 et de la comédie anonyme. Plus exactement, sur les cinquante pages d’introduction — proposant un résumé, une datation, une analyse de la dramaturgie et des sources, une étude des personnages et de la langue —, le chapitre consacré à « L’ombre de Cyrano » occupe les sept dernières pages de l’introduction (p. 45‑52). Nous nous attacherons ici à reprendre les arguments soumis.

7Tout d’abord, les éditeurs décèlent dans la comédie anonyme un « ferment libertin » qui reposerait notamment sur une allusion à la philosophie épicurienne du plaisir et à une occurrence du nom « Épicure ». Précisons d’emblée que la mention du nom du philosophe et de son épicurisme n’est propre ni à Cyrano ni à l’auteur de L’Art de persuader. Gillet de la Tessonnerie y fait référence dans son Desniaisé de 1647 : « Épicure a voulu que l’esprit de l’Amant/Fist vœu d’estre sensible aux plaisirs seulement9 ».

8Observons le « ferment libertin » de L’Art de persuader qu’y décèlent les éditeurs. La première allusion à l’épicurisme s’appuierait sur un éloge de la bonne chère et du bon vin à l’occasion de la préparation d’un grand buffet qui se tiendra au dernier acte et qui mobilise la majorité des protagonistes, dont Pandoclère, l’instigateur du festin destiné à Julie :

Quoi ! La voir tous les soirs ! La voir tous les matins !
Avoir la liberté d’y faire des festins10 ! (v. 1250-1251)

9Cette première allusion à Épicure et son épicurisme relève a priori de ce qu’on appelle le libertinage de mœurs, celui du premier tiers du dix-septième siècle, traditionnellement rattaché à Théophile de Viau mais dont le procès retentissant calma les ardeurs festives et surtout les démonstrations publiques de ce libertinage-là. Du reste, depuis l’ouvrage de René Pintard, on sait que les textes de Cyrano et de la plupart des penseurs qu’il côtoya (La Mothe Le Vayer et Gassendi essentiellement) ne relèvent pas tant du libertinage de mœurs que du libertinage « érudit11 ». Le plaisir n’est évidemment pas absent des romans et des lettres de Cyrano, mais lorsqu’il convoque le plaisir des sens, dans ses romans notamment, il n’est pas rattaché à « des festins » mais à une certaine frugalité et un plaisir sensuel parcimonieusement distribué au sein d’un groupe d’amis choisis.

10La seconde présence de l’épicurisme dans L’Art de persuader repose sur la mention explicite du nom du philosophe, rattaché à l’atomisme :

Justifie Épicure et vois combien d’atomes,
Et menus et subtils en leur forme dernière,
Composent tous les corps qui sont en lumière. (v. 1577-1579)

11Or, lorsque Cyrano nomme « Épicure » dans son roman lunaire, sa façon de citer le philosophe est différente. Tout d’abord, Cyrano tend à désigner des savants selon le principe de l’énumération. Épicure est inséré dans une liste qui comprend Pythagore, Démocrite, Copernic et Képler12. Ce principe d’énumération a été étudié comme faisant partie des stratégies d’écriture hétérodoxe visant à banaliser ou faire passer inaperçus les noms les plus sujets à caution et censure (ici Copernic et Kepler dont les conclusions scientifiques étaient encore interdites par l’Église)13. Ensuite, lorsque Cyrano convoque des philosophies, et non des philosophes (matérialisme d’Épicure, relativisme de Bruno) pour en exposer les idées, dans ce cas de figure, paradoxalement, Cyrano ne nomme pas les philosophes mais rappelle les principes de leur pensée par maints détours. En l’occurrence, le matérialisme épicurien associé à l’infinité du monde et à la mortalité de l’âme, est évoqué dans les romans sans qu’Épicure ne soit nommé14. Il s’agit là d’un stylème de l’écriture hétérodoxe fondée sur la discrétion et l’auto-censure d’une part, mais aussi sur une forme d’élitisme à l’attention de ceux qui sauront décrypter les allusions15. En somme, la référence par trop explicite à Épicure, rattachée sans détour au terme même d’« atomes » dans L’Art de persuader, ressemble peu aux stratégies d’écriture masquée de Cyrano.

12Quant au fait que L’Art de persuader présente « une tendance à l’éclectisme » (p. 49) digne des romans cyraniens, cette propension à l’étalage de références se lisait dans plusieurs comédies inspirées des comédies érudites italiennes (commedie erudite ou sostenute) ou dans les farces au cours desquelles l’acteur officiait parfois auprès d’opérateurs dont il vantait les médecines et constellait à dessein ses tirades facétieuses de très nombreuses références savantes. Les textes de Cyrano n’avaient donc pas le monopole de l’érudition, bien que sa comédie du Pédant joué contienne, sans conteste, un record de références mythologiques, historiques, latines, à l’image de ses romans. Bien que L’Art de persuader ne nous semble pas atteindre le niveau d’érudition (parfois indigeste et abscons) du Pédant joué, sa comédie s’inscrit donc dans l’ensemble constitué de comédies françaises dites « à l’italienne » qui mettaient en scène des savants pédants, à l’image d’une autre comédie manuscrite et anonyme, Boniface et le pédant (1633), pour ne citer qu’elle.

La tentative tentante de rapprochements stylistiques

13Poursuivons notre passage en revue des rapprochements suggérés. Certains vers de La Mort d’Agrippine ressembleraient à ceux de L’Art de persuader, notamment lorsque Tibère coupe la parole à Nerva au dénouement de la tragédie de Cyrano par un cinglant « C’est assez16 » que les éditeurs rapprochent de l’échange suivant :

Antandre :
On vient de me voler.
Chrisale :
Qui ?
Antandre :
Moi-même.
Chrisale :
Vous-même ! (v. 1185)

14Cependant, ces vers ne nous semblent pas illustrer la situation d’un personnage coupant la parole à un autre, comme dans le dernier vers de la tragédie de Cyrano, mais plutôt un exemple de stichomythie où l’alexandrin est scindé en quatre, à l’image par exemple de ce vers brisé de l’Héraclius de Corneille : « Hé bien ! — Si… — Taisez-vous. (À Exupère) Depuis quand ? — Tout à l’heure17 ».

15Dans leur chapitre introductif consacré à « L’ombre de Cyrano », les éditeurs proposent ensuite de lire dans le trio que forment un maître érudit, son valet et un capitan amoureux (qui contre toute attente ne fait montre d’aucune extravagance et fanfaronnerie) la face inversée du trio conventionnel et ridicule du Pédant joué formé par le pédant Granger, son cuistre Paquier et le capitan bravache et peureux Châteaufort (p. 48). En somme, les deux trios formeraient les versants opposés d’une même médaille. Ceci étant dit, il semble que le trio ridicule du Pédant joué se retrouve aussi dans un certain nombre de comédies du premier xviie siècle et pourrait, de ce fait, postuler au rang de face inversée de L’Art de persuader. Signalons, une fois de plus, Le Déniaisé qui met en scène le pédant Pancrace et Jodelet, à la fois valet-farceur et avatar des matamores de comédie.

16Concernant plus précisément le savant de L’Art de persuader, les éditeurs suggèrent de deviner derrière ce portrait Jacques Rohault, que Cyrano côtoya et dont on crut pendant longtemps qu’il correspondait aussi au maître de philosophie du Bourgeois gentilhomme (p. 48). Si la biographie de Georges Forestier a rétabli la vérité concernant Molière, il est plus difficile de contrer l’argument avancé concernant Cyrano dans la mesure où, parmi la liste de ses connaissances divulguées par l’ami préfacier Le Bret, figure en effet Rohault qui inspira probablement à Cyrano son Fragment de Physique18. Ceci étant dit, nous nous permettons de préciser que lorsque Cyrano souhaite faire référence à des personnalités de la vie savante ou littéraire, il les nomme sans masque dans ses œuvres (tels « Tristan », « Cardan », « La Mothe Le Vayer » et « Gassendi » dans les romans) ou alors par une déformation si transparente que le patronyme y est aisément reconnaissable, à l’image de « Soucidas » dans sa lettre rédigée contre Charles Dassoucy, ou du pédant « Grangier » censé représenter sur scène le véritable régent de collège, Granger. Jacques Rohault n’aurait-il pas fait l’objet d’un même travestissement minimal ? et le savant de L’Art de persuader n’aurait-il pas porté un nom moins antique que celui de « Craton » s’il devait rappeler au public un savant vivant du temps de Cyrano ?

17Craton, bien que moins ridicule que les pédants traditionnels, aide ses disciples à rédiger des lettres d’amour en les invitant à conjuguer le verbe latin amo, ce qui peut être rapproché d’une scène du Pédant joué où Granger s’applique à réciter une déclaration rhétorique et jargonneuse à celle qu’il aime19, tout comme les déclarations ridicules de Fabrice du Docteur amoureux (une comédie anonyme de 1638), qui s’étonne que son recours aux « bons auteurs », sa connaissance de « l’idiome latin » et sa conjugaison du verbe « amo jusqu’à l’infinitif » n’aient pas séduit celle qu’il aime20.

18Enfin, parmi les similitudes observées par les éditeurs entre L’Art de persuader et Le Pédant joué de Cyrano, ceux-ci s’appuient sur une mention de saint Mathurin dans les deux comédies. Dans la comédie anonyme, le valet Philippin affirme que Craton doit « au bon Saint Mathurin […] une couronne » (v. 22). Dans Le Pédant joué, lors d’une scène particulièrement comique où le fils du pédant se fait passer pour fou, le père épouvanté déclare : « Mon fils est fol, mon Cousin, le pauvre enfant doit une belle chandelle à Saint Mathurin21 ». Pour étayer l’argument selon lequel le saint est apprécié de Cyrano, les éditeurs s’appuient sur un argument biographique, Mathurin étant le « protecteur des fous vénéré dans le Gâtinais proche de la vallée de Chevreuse, dont est natif Cyrano ». Or, Cyrano n’était pas Gâtinais mais Parisien et fut baptisé le 3 mars 1619 en l’église Saint-Sauveur. Certes, il suivit sa scolarité en vallée de Chevreuse, dans le domaine grand paternel, de 1622 à 1631, mais il rentra ensuite à Paris pour suivre sa scolarité au Collège Beauvais. De plus, l’allusion au saint n’est pas l’apanage de Cyrano. On le trouve mentionné dans deux comédies, la Comédie des comédiens (1635) de Scudéry22 et L’Avocat dupé (1637) de Chevreau23.

Quelques incompatibilités

19Nous serions tentée d’affirmer, pour avoir passé plusieurs années à étudier Le Pédant joué dans le cadre d’une édition critique en cours24, que le style de la comédie de Cyrano est différents à maints égards de celui de L’Art de persuader. Ainsi peut-on observer que les personnages de la comédie anonyme ont une très forte tendance à employer les interjections « Va ! » et « Sus ! » dont n’usent jamais ceux du Pédant joué ; qu’en outre, l’auteur de L’Art de persuader lie d’une manière particulière les scènes entre elles, très différemment de la manière qu’emploie Cyrano. En effet, dans L’Art de persuader, un personnage quitte une scène après que celle-ci a commencé, tandis que dans Le Pédant joué, toutes les liaisons de scènes s’effectuent (de manière assez commune du reste) par la fuite ou le départ d’un personnage à la fin de sa scène, et non au début de la suivante. Autre détail lexical d’importance : le mot « créance » qui apparaît dans la comédie anonyme, ne fait pas partie du vocabulaire de Cyrano, ou tout du moins est-il employé dans des circonstances critiques, où la crédulité et la foi sont en jeu, comme dans sa lettre « Contre les sorciers » où le terme est utilisé lors d’un développement sur les superstitions25. Dans L’Art de persuader, le mot apparaît comme synonyme de croyance : « Julie, hé ! Fallait-il si témérairement / Donner tant de créance aux froideurs d’un amant » (v. 1091-1092). Or Cyrano n’emploie jamais le mot « créance » comme un doublet anodin de « croyance ». D’une manière générale, l’emploi de certains mots sensibles sont employés à des fins philosophiques et irrévérencieuses. Le mot « Bible » par exemple est absent du corpus cyranien, bien qu’il y soit souvent fait référence en tant que « recueils de peau d’âne » ou de « contes faits à plaisir »26. L’auteur de L’Art de persuader quant à lui évoque la Bible et l’un de ses commandements dans les termes suivants :

Il faut, Antandre, il faut se venger aujourd’hui.
Mais comment se venger de Julie et de lui !
L’une et l’autre vengeance est-elle difficile
À qui de tous ses sens fait hommage à la Bible ? (v. 867-870)

20Le respect ici exprimé à l’égard du commandement biblique nous semble éloigné du traitement particulièrement irrévérencieux que réserve Cyrano à la Bible. Il semble même, sauf erreur de notre part, que le mot « hommage » soit absent de tout le corpus cyranien, ce qui n’est pas pour étonner de la part d’un auteur aussi sarcastique et pointu que lui. Ainsi, cette alliance entre la « Bible » et son « hommage » nous semble doublement étranger au vocabulaire et à l’hétérodoxie cyraniens.

L’Art de persuader de Gabriel Gilbert : « Pourquoi non ? »

21Pour bien faire, nous pourrions prolonger cet article en opérant désormais des rapprochements entre l’œuvre de Gabriel Gilbert et la pièce anonyme dont on a supposé jusque-là qu’elle était de lui. Cette attribution du reste n’est pas explicitée par les éditeurs, qui indiquent seulement que lors de la vente aux enchères de 2022, le manuscrit fut signalé comme étant de « Gabriel Gilbert », sans plus de précisions (voir p. 7). En consultant les sites de la BNF et César, ainsi que la biographie d’Eleanor J. Pellet (ouvrage qui a presque cent ans aujourd’hui27) et les éditions en ligne des pièces de Gilbert sur le site Bibliothèque dramatique28, la mention de la comédie manuscrite L’Art de persuader n’apparaît nulle part. Nous ne savons donc pas exactement qui attribua la pièce anonyme et manuscrite à Gilbert sinon, comme le raconte sa biographe anglaise, que le dramaturge prolixe composa de toute évidence une vingtaine de pièces disparues et introuvables29.

22Nous avons procédé à un très rapide passage en revue des pièces de Gilbert ce qui nous a permis de glaner et retrouver quelques indices permettant de rattacher L’Art de persuader au corpus gilbertien, tels une référence à l’épicurisme dans la tragédie Arie et Petrus30, un autre personnage nommé Cresphonte dans sa tragi-comédie Téléphonte comme le capitan de la comédie, le motif de la gémellité présent dans les deux « Julie » de L’Art de persuader, les frères jumeaux de Rodogune, une sœur et son frère jumeau dans Les Intrigues amoureuses, titre qui ressemble fort à la comédie manuscrite, sans nom de personnages et faisant référence à un genre littéraire (la rhétorique pour L’Art de persuader et la comédie ou tragi-comédie pour Les Intrigues amoureuses).

23Ainsi souhaiterions-nous désormais passer le relais aux spécialistes de Gabriel Gilbert qui viendraient éventuellement étayer nos arguments selon lesquels L’Art de Persuader ne nous semble pas être une comédie de Cyrano.

*

24Cet article, qui eut pour dessein premier de discuter l’attribution de L’Art de persuader à Cyrano, ne souhaite rien enlever à la qualité de la comédie anonyme éditée, qui sous couvert d’une intrigue conventionnelle, présente des caractéristiques extrêmement originales, au rebours de la tradition des comédies françaises à l’italienne : un mélange subtil et inédit de comique et de galanterie via le personnage d’un capitan amoureux et délicat ; un savant généreux usant d’un langage aux antipodes du galimatias jargonneux ; et la peinture de deux pères aimants, fort éloignés des barbons de comédie. Reste à savoir qui l’a écrite.