Acta fabula
ISSN 2115-8037

2025
Janvier 2026 (volume 27, numéro 1)
titre article
Laurent Angard

Quand le regard devient « saveur et sens »

When the gaze acquires both savour and sens
Madeleine Bertaud, Autour des visages dans l’œuvre de François Cheng, Paris : Hermann, coll. « Savoir Lettres », 2025, 106 p., EAN 9791037041425.

1Les mots, ces fleurs rares offertes en des moments choisis, s’épanouissent dans l’œuvre de François Cheng. Comme la pivoine chérie du poète et l’azalée contemplée par son exégète, Madeleine Bertaud, le livre qui s’ouvre à nous, intitulé avec délicatesse Autour des visages dans l’œuvre de François Cheng, publié chez Hermann (2025), aurait pu tout aussi bien porter le nom Les Visages de François Cheng tant il reflète l’essence même de l’humanité — on trouvera en page 8 l’explication du titre. Car en suivant la plume de l’amie fidèle, le lecteur découvre la pluralité et la diversité de ces visages, tous reflétant des mondes, des cultures et des mots entrelacés.

2Si la métaphore florale clôt l’ouvrage sous la forme d’une lettre intime adressée à François Cheng, signée d’un simple « Madeleine » (p. 99), le livre s’ouvre sur une splendide calligraphie offerte à l’auteur en 2023, célébrant leur amitié de longue date. Ce sixième livre de l’universitaire consacré à François Cheng débute par deux citations du poète en exergue, donnant le ton : « Le visage est ce trésor unique que chacun offre au monde » et « [...] admirons ce beau mot de visage en français. Il suggère un paysage qui se dévoile et se déploie et, en lien avec ce déploiement, l’idée de vis-à-vis ». L’hyperbate met ainsi en lumière la beauté de l’œuvre — car l’élan de la beauté « anime l’ensemble de la création » (p. 50) : scruter les visages en face de soi, comme dans un miroir, où l’on découvrira un peu (beaucoup ?) de soi — l’autre est moi, aussi.

3Dans un prélude empreint de délicatesse, Madeleine Bertaud, érudite au verbe limpide, en parfaite connaisseuse du xviie siècle, esquisse en quelques lignes le portrait de François Cheng, avant de plonger dans les méandres de son œuvre. Cette ouverture, une clé harmonique, dévoile la pensée chengienne à travers un kaléidoscope de citations choisies, éclairant ainsi les néophytes sur la profondeur de l’Académicien qui « a rejoint le chant français » (dans Une longue route/pour m’unir au chant français, 2022, ouvrage que Madeleine Bertaud apparente à juste titre à des Mémoires (p. 24), genre qu’elle connaît fort bien).

4Les thèmes chers à Cheng se déploient comme des fils d’or : la beauté et la bonté (p. 47)1, l’amour de l’autre, l’humain dans sa palette infinie de couleurs — une ontologie poétique, selon elle, qui évoque ensuite la dualité culturelle qui imprègne ses écrits, allant de la poésie aux romans, en passant par les essais et les œuvres d’art (p. 8). Si l’homme et la poésie sont le cœur battant de l’œuvre chengienne, le chiffre trois y danse également, souvent enlacé au chiffre deux, car dans ce duo résonne toujours une présence tierce — l’on en prendra conscience dans le chapitre intitulé « Variations sur le “troisˮ », p. 71-80, à travers Le Dit de Tianyi dans lequel Madeleine Bertaud montrera la « beauté du trio » qu’un Occidental peine à saisir.

5Dialogue ou résonance ? Madeleine Bertaud s’interroge avec humilité, suggérant que le « chant », celui des âmes, caractérise mieux l’art du poète :

Chanter, c’est bien cela ! Chanter, n’est-ce pas
Résonner ? À quoi d’autre, sinon à l’Être ?
Chanter, vraiment chanter, c’est se hausser
À l’incessant appel de l’Être, c’est être (p. 19).

6Ainsi, l’œuvre entière de François Cheng résonne d’harmonies qui transcendent les frontières culturelles sino-françaises. Le poète, ayant embrassé le christianisme avec évidence (p. 20), demeure imprégné d’une spiritualité qui puise ses racines dans le taoïsme, créant une symphonie unique entre Orient et Occident :

Dans cette vision [celle du taoïsme] qui m’est native, je me sens charnellement en connivence avec l’univers vivant ; je ne l’abandonnerai pas et je n’ai pas à l’abandonner. Elle me permet au contraire de vivre pleinement la voie christique, celle par laquelle la destinée humaine est portée à son plus haut degré d’exigence et de réalisation (Discours prononcé le 16 octobre 2007).

7François Cheng illumine les rivages de la poésie et de la littérature mondiale, en conviant tout une pléiade éclectique d’écrivains. De Rimbaud à Whitman, en passant par Rilke, son favori (p. 29), Romain Rolland, Henri Michaux, Guillevic, Vercors et Gide, rencontré en 1949, son âme vibre au diapason des grands esprits de son temps.

8Tous ces visages esquissés d’une plume virevoltante s’entrelacent et résonnent dans l’œuvre de Cheng. Avant de plonger au cœur du sujet, Madeleine Bertaud, muse inspirée, murmure aux lecteurs (p. 35) :

Pas plus que lèvres et paroles, visages, yeux et regards ne sont exactement synonymes. François Cheng l’a affirmé en de très beaux vers :

Puisque le regard est

plus que les yeux

Et la parole

plus que les lèvres…(Vide médian, p. 197).

9Éclairés par cette révélation, explorons ensemble « le visage humain, l’entité la plus mystérieuse de l’univers » (Pèlerinage au Louvre, p. 46).

10Dans l’univers de Cheng, les mots « regard » et « regarder » transcendent leur acception commune, s’élevant au-delà du banal quotidien de nos jours. Ici, le regard s’aiguise, pénétrant le cœur des choses « avec acuité » (p. 35). Regarder devient un acte sacré, une communion totale de l’être. C’est plonger dans les profondeurs de soi, là où « l’âme » (ibid.), quintessence de notre humanité, s’éveille et observe, transformant chaque vision en une expérience révélatrice.

11Devant L’Autoportrait avec un ami de Raphaël (que Cheng décrit dans Pèlerinage au Louvre, p. 54-55), le regard de poète s’illumine. Il y décèle la présence d’un disciple, hypothèse que le mot « maître » vient subtilement confirmer. Madeleine Bertaud, quant à elle, perçoit dans cette toile l’écho d’une amitié profonde, voyant en cet homme « le compagnon d’une vie » (p. 37), témoin silencieux d’une passion partagée, d’une complicité artistique qui modifie tout à la fois le temps et la toile.

12Dans Le Dit de Tianyi, les héros (Tianyi et l’Ami), pèlerins de l’âme, rencontrent une constellation de visages. Parmi eux, un paysan, enraciné dans son microcosme, offre un lien à sens unique, tel un miroir voilé, pourtant scruté par le jeune homme. Plus loin, une maison de thé traditionnelle dévoile son théâtre vivant. Tianyi y contemple un homme corpulent, brossant un portrait luxuriant, vibrant et mélodieux (p. 38). Madeleine Bertaud y percevrait une nuance « burlesque » (ibid.), sans aucune connotation péjorative (voir note 15, p. 38-39). Ces traits expressifs révèlent un éventail d’émotions, de la surprise ingénue à l’ire ardente. Ces visages, tels des fenêtres sur l’âme, sont autant d’« esquisses relevant de l’ontologie » (p. 39), dévoilant l’essence de l’être. Les deux aspiraient à découvrir davantage de visages, tant leur « soif de lire et de rencontrer d’autres visages » était insatiable.

13Dans cette symphonie des sens, la vue orchestre l’étude, mais les autres sens ne restent pas muets. Madeleine Bertaud souligne avec finesse qu’« ils font, dans une œuvre littéraire, pleinement partie des portraits » (p. 41). Si la synesthésie n’est pas convoquée au premier plan, « le masque des paroles » résonne (verbe favori chez Cheng) profondément. La voix, instrument sensible de l’âme, permet à l’être de se dévoiler ou de se voiler, de chuchoter des vérités ou de chanter des mensonges, voire de s’envelopper dans le silence éloquent de l’indicible.

14L’auteur souligne que « les visages ont leur langage » (p. 42), un dialogue silencieux mais éloquent. Dans son deuxième roman, Cheng peint avec des mots abstraits et une technique épurée, créant une aquarelle subtile qui capture la complexité de l’expérience humaine. Il esquisse « d’autres immigrés, d’autres solitaires », des « silhouettes croisées dans la rue », « un Arménien bavard », « un musicien indien », et bien d’autres. Chaque détail, chaque pause devient un lien vers autrui, nous invitant à découvrir les nombreuses facettes de notre humanité commune. En effet, chaque visage se présente comme une énigme, invitant le lecteur à déchiffrer le destin unique qu’il renferme (p. 45).

15Cette fascination pour les visages est centrale dans l’œuvre de Cheng, comme il l’exprime dans Le Dit de Tianyi : « Durant toute cette période, je fus fasciné, pour ne pas dire obsédé par les visages » (p. 231). Pour le protagoniste, l’observation est primordiale : « L’important pour lui est de regarder. Quoi donc au juste ? Disons la vie des autres qu’il capte au petit bonheur. Suivre d’un œil distant, sinon distrait, la vie des autres, après tout, c’est une façon de vivre. » (ibid., p. 227).

16Ayant à l’esprit l’équation entre beauté et bonté, nous l’avons suggéré plus haut, le lecteur ne peut ignorer son reflet inversé : la laideur, écho du mal. Pourtant, les choses ne sont jamais aussi simples qu’elles en ont l’air. La beauté, dans sa diversité infinie, semble former une (illusoire) unité — ce fameux « quart de beauté » (p. 53). En revanche, le mal s’étire en une infinité de nuances, entraînant la laideur dans son sillage. Pour en saisir l’essence, il faut commencer par observer les visages.

17Dans Le Dit de Tianyi, le praticien avait tout oublié — si tant est qu’il l’eût jamais compris — du sens profond du serment d’Hippocrate. Quand cet homme entra, sa laideur éveilla en lui un sentiment de délivrance : il se retrouva face à un visage bourru, marqué par un désenchantement qui faisait écho au sien. Ce moment de reconnaissance silencieuse semblait tisser une étrange connivence entre eux, cette connivence si chère à Cheng, empreinte d’une positivité rare.

18Les mots tissent ici la trame de l’œuvre de Cheng, où la « connivence » brille d’un éclat singulier. Ce terme s’entrelace avec l’amour, perceptible uniquement par le regard pur d’un enfant ou d’un pèlerin. Face à la beauté, la véritable pitié — dénuée de condescendance et englobant « tous les êtres y compris soi-même » (p. 49, p. 58) — nous rappelle la fragilité de notre condition humaine. Paradoxalement, elle souligne aussi combien notre existence est précieuse et unique. Cette pitié seule nous permet d’embrasser notre condition tragique : elle transforme notre vulnérabilité en force et notre finitude en source de compassion universelle.

19Ainsi, dans cet entrelacement entre beauté et bonté, laideur et mal, Cheng nous invite à scruter non seulement les visages mais aussi les âmes. Car ce que nous percevons comme disgracieux ou imparfait n’est souvent qu’un reflet de nos propres failles – celles-là mêmes qui nous rendent humains. Et M. Bertaud d’ajouter : « si une seule phrase devait être gardée, ce pourrait être, dans les Entretiens avec Françoise Siri, la simple affirmation : « C’est la beauté qui nous apprend à aimer » (p. 57).

20Dans la section finale, « Peinture et poésie : deux arts jumeaux et complémentaires », M. Bertaud explore la symbiose entre ces disciplines, nuançant les perspectives chinoise et grecque. Guo Xi affirme : « Un poème est une peinture invisible. Une peinture est un poème invisible », tandis que Simonide déclare : « La poésie est une peinture parlante et la peinture est une poésie muette » (p. 81). La tradition impériale chinoise mariait peinture et poésie calligraphiée, le « pinceau-encre » insufflant vie aux éléments de l’univers. Dans l’ensemble de ses œuvres, François Cheng perpétue cette tradition « bon gré mal gré ».

21Cheng, initié très tôt à la calligraphie par son père, la pratique secrètement, la considérant « au cœur de [sa] vie » (p. 83). Pour lui, calligraphie, peinture et poésie fusionnent :

Calligraphier, peindre, méditer, consiste à entrer en relation avec le Souffle qui est à l’œuvre dans tout ce qui est (ibid.).

22Le Dit de Tianyi illustre cette philosophie : le protagoniste, aspirant peintre impressionniste inspiré par Van Gogh, crée une fresque paysanne, évitant les portraits risqués sous le régime communiste. Tianyi incarne ainsi la dualité de l’amant et du peintre, sa vision artistique imprégnée de passion et d’observation.

*

23Ainsi, l’étude Autour des visages dans l’œuvre de François Cheng, qui résonne comme un livre testament, nous invite à explorer les méandres de la pensée et de l’art poétique du poète : sa vision entrelacée de la beauté et de la bonté, sa perception de la femme, et plus profondément encore, cette relation singulière entre l’être et l’univers, si délicate à saisir pour l’esprit occidental. Le(s) visage(s) y apparaît (apparaissent) comme une force perpétuellement renouvelée de métamorphose. Il(s) est (sont) lumière, surgissement mystérieux, appel constant à l’existence. C’est pourquoi il(s) demeure(nt) indissociable(s) du visage-amour, de cette beauté qui témoigne qu’aucun fossé ne sépare le réel de l’imaginaire. Il(s) révèle(nt) non seulement le don de représentation de l’i, mais aussi sa capacité à contempler en poète, toujours dans une relation à l’autre qui s’oppose radicalement à l’indifférence.

24Après une brillante carrière universitaire consacrée au Grand Siècle, M. Bertaud s’est lancée avec passion dans l’exploration de l’œuvre fascinante de François Cheng. Telle une exploratrice infatigable des lettres, elle étude depuis des années les recoins les plus difficiles de l’univers chengien, nous guidant avec grâce et simplicité. Sa modestie, sensible entre les lignes, loin d’être un voile, est le reflet d’une rigueur intellectuelle exemplaire. Chaque hypothèse qu’elle avance (et qu’elle dit avancer), chaque interprétation qu’elle propose, est le fruit d’une réflexion profonde. Cette humilité, paradoxalement, renforce la puissance de son analyse, nous invitant à partager son émerveillement devant la richesse de l’œuvre de Cheng, parfois, avoue-t-elle aussi, difficile à déchiffrer pour des Occidentaux.