Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2022
Janvier 2022 (volume 23, numéro 1)
titre article
Alice Laumier

Deux regards sur les liens entre littérature & terrorisme

Two views on the links between literature and terrorism
Contemporary French & Francophone Studies, vol. 24, issue 4, 2020 : « Writing Terrorism », Roger Célestin, Eliane DalMolin et Catherine Brun (dir.), ISSN 1740-9292 & Figurer le terroriste. La littérature au défi, Elara Bertho, Catherine Brun et Xavier Garnier (dir.), Paris : Karthala, coll. « Lettres du Sud », 2021, 273 p, EAN 9782811127831.

1« Writing Terrorism/Écrire le terrorisme », dossier paru en septembre 2020 dans la revue Contemporary French & Francophone Studies, et Figurer le terroriste. La littérature au défi, ouvrage collectif publié en 2021 aux éditions Karthala, sont parents à plusieurs égards. Ils ont en commun de se pencher sur des œuvres littéraires et artistiques, mais aussi sur quelques textes philosophiques, traitant du terrorisme. Parus à quelques mois d’intervalle, ces ouvrages ont été dirigés par Catherine Brun, notamment, et plusieurs chercheurs ont participé à l’élaboration de l’un et de l’autre. Par ailleurs, et c’est un choix heureux, chacun d’eux fait la part belle aux mots des écrivains : Figurer le terroriste est ponctué d’extraits d’œuvres qui entrent en dialogue avec les différentes contributions et dynamisent la structure générale de l’ouvrage ; « Écrire le terrorisme » inclut un texte de Laurent Mauvignier et un entretien avec Philippe Lançon. Enfin, nous pouvons souligner la qualité d’ensemble de ces deux ouvrages qui se confrontent à des événements et des enjeux cruciaux du présent, largement auscultés et étudiés par ailleurs, en faisant le pari que la littérature a quelque chose à nous en dire.

2Malgré ces similitudes, il nous faut mettre en relief des différences qui nous permettront de circonscrire les particularités de chacun de ces deux ouvrages1. Car les corpus étudiés, la démarche et finalement les objets d’étude sont en fait distincts. Et le souligner est une façon de faire honneur à une préoccupation constante de ces travaux, et notamment du second : à travers l’analyse des œuvres littéraires, il s'agit de chercher à préciser, spécifier l’objet d’étude — les attentats de 2015/le terroriste — pour contrer l’anesthésie de la pensée et de la mémoire, la fixité des stéréotypes ou encore le ressassement comme la prolifération des mêmes images.

« Écrire le terrorisme » : la mémoire des attentats de 2015

3« Écrire le terrorisme » se concentre sur les attentats qui touchèrent Paris en 2015 et en particulier ceux du 13 novembre. À ce fort ancrage géographique s’ajoute un cadre temporel particulièrement structuré : l’année 2015 forme la borne initiale de la période — par ailleurs toujours en cours — dont sont issues les productions littéraires et artistiques étudiées. En cela la question de la date peut être saisie par un autre biais que celui proposé, en début d’ouvrage, par Marc Crépon sur la difficulté à nommer l’événement et sur la répétition compulsive des dates des attentats2. « 2015 » est, en effet, le point de référence à partir duquel s’ouvre un « temps de l’après ». Et c’est ce temps de l’après dont rendent compte les œuvres analysées et que le dossier « Écrire le terrorisme », à travers elles, prend pour objet d’étude. Il faut alors rappeler, comme le fait d’ailleurs l’introduction, le lien entre ce numéro de la revue Contemporary French & Francophone Studies, élaboré en grande partie par des membres de l’équipe « Écrire le 13‑Novembre, écrire les attentats » au sein de l’UMR THALIM (Sorbonne Nouvelle) et le « Programme 13‑Novembre », piloté par l’historien Denis Peschanski et le neuropsychologue Francis Eustache. Ce programme pluridisciplinaire de grande envergure a pour objectif d’« étudier la construction de la mémoire après les attentats du 13 novembre 2015, et en particulier l’articulation de la mémoire individuelle et de la mémoire collective », de « constituer un corpus de témoignages opérationnels à des fins patrimoniales et scientifiques » et de « conserver et transmettre la mémoire des attentats ». Peu ou prou, le dossier « Écrire le terrorisme3 » reprend à son compte ces grandes lignes tout en les articulant à des enjeux littéraires et artistiques.

Les écritures des attentats

4En 2020, cinq ans après ces événements marquants et tout juste avant leur commémoration, « Écrire le terrorisme » se penche donc sur les productions de différentes natures qui réagissent aux attentats immédiatement ou après coup, témoignent de la rupture qu’ils ont opérée et du temps singulier qu’ils ont ouvert, cherchent des formes adéquates pour dire le choc comme ses répercussions. Le dossier ne vise pas à « embrasser l’ensemble de ce corpus mais [à] manifester sur pièce sa diversité, voire son hétérogénéité » (ET, p. 367). Ce sont ces deux caractéristiques que nous souhaitons souligner dans un premier temps.

5Les écritures « personnelles », témoignant d’une expérience directe des attentats, sont les plus représentées. Plusieurs contributions sont, en effet, consacrées au Lambeau de P. Lançon ou au Livre que je ne voulais pas écrire d’Erwan Larher. Ces deux textes sont appréhendés à travers le motif de la « suture » dans la réflexion proposée par C. Brun ou encore à travers celui de la « survie » dans l’article d’Olivier Penot‑Lacassagne. Le Lambeau et sa réception nourrissent ensuite l’interrogation de Cécile Rabot sur les usages sociaux de la littérature de témoignage, tandis que c’est à E. Larher que se trouve consacrée la contribution d’Aline Marchand. À ces deux récits de témoignage, il faut ajouter l’œuvre de Fred Dewilde, auteur de Mon Bataclan, album divisé en une partie dessinée et une partie écrite. O. Penot‑Lacassagne s’y réfère, tandis que Cynthia Laborde met en regard cette œuvre avec une autre production graphique autobiographique, celle de Catherine Bertrand intitulée Les Chroniques d’une survivante. Cette forte présence des écritures personnelles semble venir confirmer le constat d’Alexandre Gefen dans un article sur les écritures française et étasunienne des attentats : « C’est plutôt dans les nombreux témoignages traumatiques des victimes que se trouve la spécificité des écritures françaises du terrorisme, qui préfèrent l’analyse biographique à la fiction4. » Cependant, en intégrant l’étude d’œuvres graphiques, le volume fait déjà preuve d’une volonté d’élargir son champ d’investigation. Cette volonté de diversité est confirmée par le reste des objets étudiés, les uns n’étant pas exactement narratifs, les autres empruntant les voies de la fiction.

6Un premier ensemble de contributions, qui n’hésite pas à tisser des liens avec la sociologie sans délaisser l’analyse littéraire, tourne ainsi son regard vers la chanson et les messages spontanés écrits par des milliers d’anonymes au lendemain des attentats. Cécile Prévost‑Thomas s’intéresse, en effet, « aux œuvres musicales, et particulièrement aux chansons de langue française qui ont été consacrées à ces événements tragiques et à leur répercussion » pour penser la « résonance » (ET, p. 458), notamment à partir des propositions d’Hartmunt Rosa. De leur côté, Elara Bertho, Xavier Garnier, Aline Marchand et Martin Mégevand se penchent suivant différents angles d’approche sur l’ensemble hétéroclite formé par les messages, les dessins ou encore les citations déposés spontanément à la suite des attentats à proximité des lieux. L’originalité de ces analyses tient au fait qu’elles appréhendent ces différents documents comme des objets poétiques et qu’elles s’intéressent à leur dimension matérielle mais aussi formelle suivant quatre axes de réflexion : les conflictualités, les lieux, le rythme et l’ambivalence.

7Un second ensemble d’articles fait la part belle à l’étude de romans, et notamment de fictions destinées à la jeunesse, qui questionnent les attentats tout en délaissant la narration subjective du traumatisme. En se penchant sur les « romans maïeutiques » qui font « du personnage djihadiste de Daech le personnage principal […] en focalisation interne » (ET, p. 436) ou en examinant un corpus de littérature de jeunesse qui met en scène et par là questionne, parfois de manière critique, les réactions de « l’École » face aux attentats, Tristan Leperlier d’un côté et Lisa Romain et Marie Sorel de l’autre, analysent la façon dont la littérature se positionne vis‑à‑vis du débat public et affirme ses propres modalités d’intervention. Par ailleurs, l’étude de Vernon Subutex de Virginie Despentes qui mentionne les attentats de 2015 et les prolonge à travers un attentat fictif déterminant dans l’économie narrative, permet à Cécile Chatelet de se questionner sur « les modes de fictionnalisation des attentats et […] les fonctions littéraires et politiques de cette fictionnalisation » (ET, p. 427).

Réponse, réplique, riposte

8Le dossier, et cela lui confère sa singularité, nous invite donc à comprendre le verbe « écrire », qui apparaît dans son titre, dans sa plus grande extension : désignant tout autant les inscriptions spontanées produites au lendemain des attentats que les productions littéraires, graphiques ou musicales concertées. Écrire c’est donc réagir encore sous le coup de l’événement, c’est parfois se tourner vers la littérature pour la première fois à la suite de cette expérience bouleversante ou bien donner, à une œuvre déjà en cours, une inflexion déterminante. Écrire, c’est encore intégrer la problématique de l’attentat à la fiction et confronter le roman à ces événements incontournables du contemporain.

9À quoi tient alors la cohérence de cet ensemble ? Il semble que celle‑ci repose en grande partie sur ce qui est posé dès l’introduction et prend valeur de paradigme : la « réponse », la « réplique » voire la « riposte » que constitue la littérature vis‑à‑vis des attentats. Ces termes ont leur importance. Ils soulignent de prime abord le lien essentiel, notamment temporel, qui unit ces productions artistiques à l’événement. D’autre part, ils définissent la littérature comme acte de création mais aussi comme objet culturel par le biais des fonctions qu’elle aurait face aux attentats. Si le motif de la « réplique » est emprunté au champ lexical du séisme et que la « riposte », proche de la contre‑attaque, introduit celui du combat ou de la lutte, l’idée d’une portée réparatrice de la littérature et de l’écriture n’est pas très loin. Certaines contributions y adhèrent (voir notamment celles de C. Prévost‑Thomas, de C. Laborde et de C. Rabot). D’autres, en revanche, s’en écartent préférant mettre en avant la capacité de la littérature à problématiser le présent, voire en proposent la critique. O. Penot‑Lacassagne conclut son article en délaissant l’hypothèse thérapeutique pour se tourner vers « l’incurable du contemporain » auquel se heurte, selon lui, « cette indéniable attraction contemporaine pour les livres‑pansements » : « L’incurable est l’inopérable — ce qui dans l’opération réparatrice reste inguérissable. En tous points du corps, en tous points de la langue, en tous points de l’âme. » (ET, p. 403) Pour C. Brun, la « poétique de la suture » qu’elle repère chez Larher et Lançon se distingue également de l’appréhension réparatrice de la littérature puisque

si elle réduit les fractures, elle ne les abolit pas. Il ne s’agit pas alors de reconstituer un ordre antérieur abîmé par la catastrophe, de revenir à un état similaire à celui d’avant la chute dans la condition historique, mais de maintenir un décalage, une non‑coïncidence essentiels. La question est évidemment d’ordre éthique : abolir les traces cicatricielles, en recouvrir le souvenir reviendrait à nier ce qui a définitivement disparu avec la catastrophe. (ET, p. 415)

10Enfin, c’est P. Lançon, répondant à une question d’Églantine Colon, faisant cette fois‑ci explicitement référence à l’ouvrage d’A. Gefen, Réparer le monde, qui semble rejeter la fonction « thérapeutique » de la littérature, « du moins pour celui qui écrit », précise‑t‑il (ET, p. 506).

11On ne peut que saluer cette pluralité de positions qui entrent en dialogue avec certains des questionnements théoriques qui, depuis quelques années, préoccupent les études littéraires contemporaines. On pourra cependant regretter que ne soit pas davantage interrogée cette polarisation, sous‑jacente mais structurante, où s’opposent les attentats terroristes d’un côté, à la fois violents, dévastateurs et sidérants, engendrant des discours de réaction eux‑mêmes problématiques, et la littérature de l’autre. Cette dernière, constituée par ce que les individus — victimes directes, témoins ou contemporains impliqués — ont été amenés à écrire à partir de l’ébranlement engendré par les attentats, viendrait retirer aux terroristes le pouvoir de détenir le dernier mot, donner une forme à l’expérience intime comme collective, accompagner une sortie de la sidération sans céder aux grandes simplifications destructrices. Sans nécessairement remettre en question cette opposition, en interroger la genèse, les principes mais aussi les effets sur la conception de la littérature et sur l’appréhension du terrorisme aujourd’hui, pourrait être intéressant.

Figurer le terroriste : représentations et désignations en question

12L’ouvrage Figurer le terrorisme. La littérature au défi pose un double questionnement : comment la littérature participe‑t‑elle à la fabrique de la figure du terroriste et à son éventuelle mise en crise ? Que fait la figure du terroriste à la littérature ? Pour tenter d’y répondre, l’ouvrage s’appuie sur un large corpus d’œuvres du xxe siècle, francophones comme non francophones, à travers lesquelles sont abordés des contextes historiques, géographiques et politiques au demeurant très différents : de la cause basque aux attentats du 11 septembre en passant par l’action violente anticolonialiste en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane. La prise en charge d’une telle variété de situations est à saluer. Elle permet de précieuses mises en perspective en répondant à l’exigence d’un décentrement du regard comme d’une variation des points de vue. Elle participe en acte à la réflexion — présentée dès l’introduction comme l’un des enjeux majeurs de l’ouvrage — sur les difficultés que pose la définition de la violence terroriste et sur la question, particulièrement sensible, de la nomination/désignation du terroriste. Plusieurs contributions s’attachent ainsi à offrir des pistes prolongeant cette hypothèse initiale : « Il s’agirait […] d’une guerre de mots dont l’objet serait alors le droit de nommer l’autre ‘‘terroriste’’ : une guerre de dénomination. La question serait celle — très littéraire — de l’orientation et du changement de point de vue » (FT, p. 9). Nous le comprenons déjà, l’ouvrage accorde une large place à la critique des constructions, notamment discursives, de la figure du terroriste, que cette dimension critique émane des œuvres littéraires étudiées ou qu’elle forme le parti pris des contributions. Mettre à mal l’héroïsation de la figure terroriste, dénoncer les usages non pertinents ou abusifs du terme « terroriste », rappeler la réversibilité de l’accusation : la plupart des contributions s’attachent aux désajustements et aux ambiguïtés que la littérature relaie ou produit pour défaire, ou du moins problématiser, les discours et les imaginaires simplificateurs qui entourent la figure du terroriste. Deux cibles qui, abondant en stéréotypes, ne cessent de mettre en scène et de ressasser la figure du terroriste, émergent ainsi progressivement. D’un côté, il s’agit de déconstruire les images, les récits et les discours produits par le terrorisme lui‑même ; de l’autre, il s’agit de s’attaquer à ceux engendrés par les politiques et les médias, mais aussi les films, les séries ou encore la littérature. Ce sont dès lors les liens entre ces deux espaces (davantage que leur opposition ou leur étanchéité) ainsi que les modes de circulation de la figure du terroriste qui peuvent être analysés. Dans ce contexte, la notion de « figure » explicitement théorisée à plusieurs reprises ainsi que les approches postcoloniales nourrissent de manière heuristique cette portée critique5.

Personnages, choix formels & stratégies littéraires

13En premier lieu, plusieurs contributions se penchent sur les enjeux narratifs que constituent les personnages et les narrateurs terroristes pour les œuvres littéraires et plastiques. Ces enjeux sont d’ordre à la fois littéraire et politique. Comment représenter et donner voix à cette figure hautement problématique ? Quels dispositifs narratifs et énonciatifs sont aptes à rendre compte du basculement dans l’action violente ? Quels sont les effets souhaités ou potentiellement problématiques des œuvres sur tel ou tel lectorat ? Comment composer avec l’horizon d’attente de ce dernier et les représentations consensuelles d’une époque donnée ? Ces questions orientent les réflexions de plusieurs articles.

14On peut songer notamment à celui de Christina Horvath qui se penche sur Cités à comparaître de Karim Amellal. Ici, le récit à la première personne « à la manière d’un journal thérapeutique rédigé en prison » doit davantage sa forme autobiographique au « confessionnal » tel que Loft Story l’a institué que des confessions rousseauistes (FT, p. 197). Quant au narrateur du roman de Mahi Binebine, Les Étoiles de Sidi Moumen, analysé par Chloé Tazartez, il nous parle depuis l’au‑delà après s’être fait explosé dans un hôtel de luxe de Casablanca. Le retour sur son passé est l’occasion d’une tentative de saisie et d’explication de son parcours. Dans un cas comme dans l’autre, les auteures soulignent que le récit rétrospectif à la première personne comporte une forme de béance ruinant tout bouclage, contrecarrant ainsi le désir d’explication totalisante du lecteur et finalement « le stéréotype [du terroriste] construit par le récit héroïque6 de l’événement » (FT, p. 180). L’article de Lisa Romain consacré à À quoi rêvent les loups de Yasmina Khadra et au Serment des barbares de Boualem Sansal se propose, de son côté, de réfléchir aux différentes stratégies narratives employées par ces deux auteurs qui s’attellent à l’épineuse question de la causalité menant à l’action terroriste. Si le premier choisit la première personne du singulier « pour préserver les acquis d’une saisie subjective en réduisant les risques d’empathie qui lui sont associés » (FT, p. 164), le second refuse l’immersion dans la tête du tueur. Pour ces deux auteurs algériens, le problème est également celui de la réception, notamment en France, de ces romans écrits pendant la décennie noire. On comprend ainsi que la figuration du terroriste est un enjeu simultanément littéraire, axiologique et politique qui engage les auteurs.

15L’analyse des personnages et narrateurs terroristes semble ainsi déboucher sur le questionnement et l’interprétation des stratégies littéraires des auteurs. Prises entre choix concertés, dilemmes insolubles et contraintes, ces dernières concernent tout à la fois l’orientation de l’œuvre et l’inscription des auteurs dans le champ littéraire. Particulièrement mis en avant dans l’article de Lisa Romain, ce questionnement se retrouve également dans celui de Chloé Chaudet consacré à l’œuvre de Salman Rushdie et à la manière dont les personnages de terroriste cristallisent certaines des positions de l’auteur et participent à la dynamique de l’écriture. Pour sa part, M. Sorel démonte patiemment la fabrique du personnage de terroriste dans Soldat d’Allah de Christian Authier et conclut son article par ces mots :

Derrière ce qui se donne à lire comme le parcours d’un idéaliste basculant dans le terrorisme, s’expriment les prises de position d’un auteur qui, sur un ton certes désinvolte, relaie certaines topiques racoleuses et droitières sur fond de lamento décliniste. Transgression de façade, l’héroïsation du « terroriste » sert un discours idéologique indissociable de la trajectoire de cet écrivain‑journaliste et des réseaux de sociabilité et de solidarité qu’il souhaite cultiver. (FT, p. 160)

Déstabiliser les représentations

16Si la figuration du terroriste peut être posée par l’ouvrage comme un défi pour la littérature, c’est qu’une préférence manifeste est accordée aux œuvres qui cherchent à en déstabiliser les représentations les plus convenues, à dérouter à la fois sa dimension fantasmatique et fascinatoire, à jouer avec les stéréotypes. De nombreuses contributions analysent ainsi comment les œuvres minent et désolidarisent les attributs — parcours, discours, mobiles, actions violentes — qui assurent la complétude comme la pleine actualisation de la figure terroriste ou bien en défont le sérieux. Dans ce contexte, on ne sera pas étonné de rencontrer à plusieurs reprises le motif de l’échec ou du ratage (Harpin, Chatelet) et de voir mobilisés le grotesque et l’ironie. Dès l’introduction, E. Bertho, C. Brun et X. Garnier évoquent « la voie grotesque » comme l’une des orientations esthétiques qu’il est possible de dégager. Cette dernière

joue sur la monstruosité du terroriste et va de la parade à la caricature. […] Il y a là une accroche possible pour les artistes et les écrivains, qui peuvent travailler ces formes grotesques, enferrer les figures terroristes dans leur propre caricature ou au contraire s’appuyer sur elle pour faire résonner l’effet de terreur (on pense aux reprises cinématographiques de la figure du “clown agresseur”.) (FT, p. 11).

17Le grotesque n’est pas absent de certaines œuvres littéraires et plastiques abordées par Ninon Chavoz. L’analyse de l’ironie y occupe également une place importante tout comme dans la contribution de C. Chatelet portant sur Lisbonne dernière marge d’Antoine Volodine.

Le problème de la désignation

18Plusieurs contributions se proposent d’étudier des œuvres qui mettent en relief la problématique de la désignation du terroriste comme tel. Ces dernières se répartissent sur deux lignes. D’un côté, il y a les œuvres qui dénoncent l’usage idéologique et simplificateur — mais politiquement efficace — du terme de terroriste. C’est par exemple le cas du roman de Florence Delay Etxemendi étudié par O. Penot‑Lacassagne : « Etxemendi brise le récit unilatéral de cette historiographie du terrorisme en donnant une existence littéraire à ce qui n’en a pas. Il rompt, en langue française, le silence de la fiction, fait entendre la voix de celui ou de celle, militant, que l’on nomme indistinctement l’ennemi, le barbare, le criminel. » (FT, p. 49) L’article de Cécile Chatelet portant sur Lisbonne dernière marge d’A. Volodine pointe également ce problème de la nomination en insistant, de son côté, sur le rôle que jouent les termes terroriste/terrorisme dans l’invisibilisation de la violence d’État et sur la possibilité de retourner l’accusation. L’étude de l’œuvre post‑exotique de Volodine est par ailleurs l’occasion d’explorer une zone d’ambivalence et de porosité entre littérature et terrorisme qui dès lors ne s’opposent plus :

Au sein d’un univers où le pouvoir violent et l’opposition armée sont compromis, c’est alors le désir “terroriste” de l’écrivain d’une subversion de la réalité par le texte qui subsiste, afin de contester le monde tel qu’il est lorsque l’entreprise révolutionnaire a échoué. (FT, p. 229)

19Un autre ensemble est formé par les œuvres qui font du « terroriste » fantasmé, ou accusé à tort de l’être, leur personnage central. Ici, le terroriste est moins une construction discursive qu’une projection imaginaire nourrie par la peur et le racisme. On songera notamment à l’article de Crystel Pinçonnat, « Présumés coupables ou la fabrique nord‑américaine du terroriste », qui propose une lecture croisée de trois romans publiés aux États‑Unis dans la première décennie des années 2000 : Zeitoun de Dave Eggers, The Reluctant Fondamentalist de Moshin Hamid et Home Boy de H. M. Naqvi. Alors que les attentats du 11 septembre ont soit « généré une littérature du trauma » soit engagé la fiction d’espionnage sur les voies d’une représentation « simplifiée, pour ne pas dire simpliste, voire raciste » du terroriste, les trois textes étudiés « mettent tous à mal l’image du terroriste telle qu’elle a été diffusée par les séries, films et romans d’espionnage post‑11 septembre » (FT, p. 89). Plus précisément, en choisissant la focalisation interne pour rendre compte du parcours de personnages accusés à tort de terrorisme, les romans mettent à vue la vulnérabilité de ces derniers face à la « guerre contre le terrorisme », avec sa part de fantasme et de paranoïa, engagée par les États‑Unis après le 11 septembre. Dans l’article de Chloé Tazartez sur les liens entre « récit héroïque » et figures stéréotypées de terroriste, on trouve à nouveau un personnage sur lequel les autres projettent la figure du terroriste jusqu’à en faire un bouc émissaire. Il s’agit de Yassim, un immigré jordanien aux États‑Unis, dans Once in a Promised Land de Laila Halaby.

20Enfin, il nous faut mentionner la stimulante contribution de Claire Gallien, « La littérature comme “menace sérieuse pour la sécurité de la nation”. Interventions littéraires du “terroriste” contre interventions “terroristes” de la littérature », qui occupe une place un peu à part, notamment parce qu’elle porte sur un corpus non fictionnel. Cette dernière se penche sur deux textes écrits par des détenus de Guantánamo, Guantánamo Diary de Mohamedou Ould Slahi et Poems from Guantánamo. The Detainees Speak rassemblant les écrits de dix‑sept terroristes présumés, publiés mais soumis à la censure, et sur un projet artistique, How To Do Things With(out) Words, qui porte sur la question de la censure et sur la lecture du texte censuré. À travers sa réflexion sur l’usage de la censure et ses conséquences, C. Gallien aborde à son tour le retournement dont peut être l’objet le terme terroriste :

Les autorités américaines ont sans doute raison de présumer que la littérature peut constituer une « menace pour la sécurité de la nation » qui doit être éliminée ou censurée en vue d’une circulation auprès du public. En réalité, cette littérature, marquée par les bandeaux noirs de la censure, met en évidence de manière très éloquente un autre type de « terreur », d’État cette fois. […] Ces textes mettent en avant le rôle de l’État dans l’élaboration de la figure du « terroriste » et, en attirant l’attention sur ces bandeaux noirs, ils dévoilent la nature terroriste de la violence étatique. (FT, p. 63)

21Enfin, son article vise également à renouveler la lecture des poèmes écrits par des détenus de Guantánamo en reliant cette « littérature “terroriste” » (FT, p. 77) à des traditions littéraires de langues arabe et pachtoune et donc à l’inscrire dans une histoire littéraire.

22En soulignant la nature hautement problématique du terme « terroriste » et surtout de son application, en prêtant attention, à travers une variation des points de vue, aux diverses formes et sources de la violence, cet ouvrage collectif ne laisse pas indemne l’opposition entre littérature et terrorisme, entre l’écrivain et le terroriste. Du moins, peut‑on dire qu’il ouvre la possibilité de l’interroger et, sans renoncer à une critique de la violence terroriste7, d’explorer certaines zones d’ambiguïté, certains liens posés entre littérature et terrorisme : des « écrivains‑terroristes » d’A. Volodine à la « littérature “terroriste” » étudiée par C. Gallien ; de « l’ambivalence de [Salman Rushdie] face à certains des actes criminels qu’il dépeint » (FT, p. 107) aux positions de Hans Magnus Enzensberger pour qui « la qualité de l’écrivain réside dans sa capacité à penser l’amok comme “proche” de l’écrivain lui‑même » (FT, p. 114). La volonté d’appréhender sans les réduire les contradictions, les ambivalences et les apories donnent à l’ouvrage toute sa valeur.

***

23La parution quasi simultanée de ces deux ouvrages témoigne bien sûr de l’actualité de la question du terrorisme aujourd’hui. Elle témoigne en outre de l’importance et de la spécificité des apports de la littérature, et plus largement des arts, pour s’en emparer. Ces deux ouvrages abordent cette question brûlante par des corpus et des biais différents, nous l’avons vu. Mais il nous faut préciser, et c’est là‑dessus que nous conclurons, que c’est aussi leur interrogation de fond qui diffère. En cela ces deux ouvrages se révèlent complémentaires.

24Il apparaît que pour « Écrire le terrorisme » l’enjeu soit de penser l’événement que constituent les attentats de 2015 en France. Les œuvres littéraires, et plus généralement artistiques, étudiées s’attellent chacune à leur manière à cette tâche qui pourrait bien être sans fin. Dans ce contexte, la première contribution, celle de Marc Crépon, est significative puisqu’elle place la notion d’événement au cœur de sa réflexion. Revenant sur des textes de J. Derrida et de J. Habermas sur les attentats américains du 11 septembre 2001, le philosophe y cherche des pistes pour pouvoir penser ceux de 2015. Le lexique convoqué par cet article inaugural — césure, coupure, rupture, irruption, effroi, traumatisme… — fera ensuite régulièrement retour dans plusieurs des contributions suivantes. Cette récurrence nous informe sur deux choses. D’une part, ces termes nous renseignent sur une certaine façon de concevoir « l’événement » (occidentale et moderne pour le dire vite) et plus précisément sur la manière particulière dont les attentats de 2015 se construisent comme événement dans le discours et les représentations. D’autre part, leur récurrence nous indique à quel point c’est bien la question de l’événement qui occupe l’ouvrage, de sorte que l’on pourrait interroger la préférence donnée au terme générique « terrorisme » dans le titre « Écrire le terrorisme ». Car ce qu’il s’agit d’écrire c’est peut‑être moins « le terrorisme » — notons qu’il n’est d’ailleurs jamais question dans cet ouvrage que d’un certain terrorisme, à une certaine époque et dans un certain pays — que l’événement que constituent les attentats de 2015 en particulier, les expériences auxquelles ils ont donné lieu sur le coup, leur « après » ainsi que les ondes de choc qu’ils ont et continuent de générer.

25Parallèlement à l’étude de la figure et de la figuration du terroriste, Figurer le terroriste, de son côté, tente de penser la violence. Et ce, suivant trois axes que nous allons brièvement préciser. En premier lieu, il s’agit d’appréhender le basculement dans l’action violente. Si l’article de Grégory Cormann et Jeremy Hamers apportent quelques pistes de réflexion à partir des travaux théoriques de l’auteur du Perdant radical. Essai sur les hommes de la terreur, H. M. Enzensberger, c’est surtout la manière dont la littérature s’empare de cette question, sinon de cette énigme, qui est mise en relief. Entre tentatives d’explication (historique, sociale, psychologique...) et résistance au paradigme explicatif, entre refus de sa justification et volonté de penser ses conditions d’émergence, la littérature se confronte à la question de la violence avec les moyens particuliers qui sont les siens et qui la distinguent des sciences humaines. La fiction et le travail sur les dispositifs narratifs permettent notamment d’explorer ce qui conduit à l’action violente tout en préservant ce qui ne cesse de résister à la volonté d’explication. Dans ce contexte, il est dommage que la notion de « saut épique » développée par Fethi Benslama dans Le Saut épique ou le basculement dans le jihâd8 n’ait pu être prise en compte (l’ouvrage ayant paru en 2021). Non seulement elle permet de re‑clarifier le concept de « passage à l’acte », souvent employé à mauvais escient, dont elle se distingue pleinement, mais par ailleurs elle n’est pas sans lien avec des questions littéraires comme en témoigne le terme « épique » et plus largement l’importance qu’elle donne aux constructions narratives.

26D’autre part, c’est également à la scénarisation et à l’imagerie de la violence terroriste que s’affrontent la littérature et les œuvres plastiques. Choisir de tenir la violence hors‑champ, détourner ou saper sa mise en scène (produite par le terrorisme lui‑même ou bien par les médias), sont quelques‑uns des gestes qu’étudient les contributions du volume.

27Enfin, comme nous l’avons déjà souligné, une place importante est accordée aux processus de dévoilement d’une violence posée comme légitime, et par là‑même occultée. Il s’agit de la violence coloniale, plus largement de la violence d’État, mais aussi de celle que produisent les stéréotypes attachés à la figure du terroriste.