Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2021
Février 2021 (volume 22, numéro 2)
titre article
Nadia Hachemi

Débattre avec l’œuvre : vers une herméneutique du soupçon. Entretien avec Intercripol

Debating with the work: toward a hermeneutic of suspicion. Interview with Intercripol
DOI: 10.58282/acta.13410

1Dans le champ de la critique contemporaine, peu de textes poussent aussi loin la réflexion sur le débat des fictions que l’Enquête sur Hamlet. Le Dialogue de Sourds de Pierre Bayard. Dans la continuité de ses travaux s’est fondée une organisation de chercheurs, l’Internationale de la critique policière, qui place le débat critique au centre de son activité, quitte à infléchir le sens des œuvres. Organisés en bureaux présents sur toute la surface du globe, les enquêteurs d’Intercripol mettent en cause les idées reçues, innocentent des personnages injustement accusés par leur narrateur, et surtout, réfléchissent sur ce que l’on fait vraiment quand on interprète un texte. Les membres du bureau directeur d’Intercripol, le Policburo, nous répondent aujourd’hui collectivement, d’une même voix.

2Les réponses à cet entretien ont toutes fait l’objet d’un débat nourri entre les membres du Policburo (bureau directeur) d’Intercripol.


Qu’est que
l’Internationale de la Critique Policière ?

3Intercripol est un réseau d’enquêteurs et d’enquêtrices venus de tous horizons géographiques et disciplinaires. Notre équipe, répartie en brigades qui travaillent main dans la main, se charge de mener diverses investigations au sein des fictions, pour en explorer les virtualités et proposer, à l’intérieur de l’œuvre, d’autres parcours narratifs que celui que le texte semble programmer, ou qui s’est imposé dans la tradition critique. Le principe fondateur de ces enquêtes est double : il n’existe pas de version unique et définitive du sens d’une œuvre ; le soupçon peut être une attitude de lecture féconde. C’est en repérant, à l’intérieur des fictions, des invraisemblances, des incohérences, des ellipses, des points douteux ou non élucidés de l’intrigue, qu’il est possible de mettre au jour des interprétations inédites, le plus souvent différentes de celles couramment admises.

4En abordant toute fiction comme un jeu d’enquête où les critiques sont chargé(e)s de résoudre une énigme cachée, Intercripol a vocation à ouvrir de nouveaux champs herméneutiques, en rendant les lecteurs et lectrices consciemment actif(ve)s dans la construction du sens – jusqu’à explorer les limites autorisées par le texte. Comme Interpol, Intercripol remplit donc, au sein de la fiction, une mission d’utilité publique en dévoilant les secrets cachés des œuvres – et en particulier, en épinglant les criminel(le)s impuni(e)s qui étaient, jusque-là, parvenu(e)s à déjouer, non seulement la vigilance des lecteurs et lectrices qui nous ont précédé(e)s, mais aussi potentiellement celle des narrateurs et narratrices, voire des auteur(e)s qui les mettent en scène.


En quoi le dispositif d’Intercripol fait-il « bouger » ou renouvelle-t-il la manière dont on débat sur les fictions ?

5Le principe d’Intercripol est d’abord celui du débat : proposer une hypothèse en rupture avec les interprétations reconnues de l’œuvre, c’est d’emblée entrer en débat avec celles-ci. Une telle démarche implique d’en justifier la possibilité, et, de fait, de mettre en question le consensus préexistant. Il s’agit toujours de débattre d’une ou de plusieurs fictions, et surtout de débattre avec des lectures qui reconfigurent et infléchissent le sens de l’œuvre initiale.

6 Intercripol fonctionne selon unmodèle collaboratif, où l’on peut mener l’enquête de façon collective,en confrontant ses hypothèses avec celles des autres et en les discutant. Son nom, clin d’œil à Interpol, le signale : de même qu’attraper certain(e)s criminel(le)s particulièrement retors(es) requiert la mise en commun des services de police de plusieurs États, renouveler l’interprétation des fictions n’est parfois possible qu’en sortant de ses propres frontières théoriques, en se confrontant à d’autres techniques d’investigation,rarement mises en œuvre sur les textes concernés ou pratiquées dans d’autres sphères scientifiques1.En ce sens, Intercripol s’inscrit pleinement dans l’idéal de dialogue intra et interdisciplinaire qui anime la communauté universitaire. Partir de considérations au plus près du texte (les données de l’intrigue elle-même), permet d’aborder la fiction là où elle s’adresse le plus évidemment au lecteur ou à la lectrice. Le débat qui en résulte, situé dans un premier temps à un niveau accessible à tou(te)s, peut ensuite s’étoffer et se spécialiser en fonction des pistes explorées. L’intérêt de cette pratique est donc d’ouvrir un champ d’investigation commun où peuvent se croiser des perspectives très variées – et de vivifier le débat par le plaisir de créer et de raconter de nouvelles histoires mises au jour par une élaboration spéculative, celle de la contre-enquête.

7Nos enquêtes rejoignent certessouvent des observations faites depuis longtemps par d’autres chercheurs et chercheuses qui nous ont précédé(e)s – Intercripol n’innove pas en pointant les erreurs, zones d’ombres et invraisemblances qui sont légion dans la fiction. Notre originalité est que nous ne nous contentons pas de relever des failles ou des ambiguïtés dans la narration, nous ne les déplorons pas comme un défaut ; nous tentons de construire, à partir de ces aspérités objectives de l’intrigue, une nouvelle lecture qui rende compte, à un niveau intradiégétique, de ces faiblesses apparentes. Et chaque nouvelle interprétation, conçue comme un nouveau récit du récit d’origine, ouvre elle-même sur de nouveaux possibles, buttant à son tour sur des apories inédites, appelant de nouvelles contre-enquêtes – comme l’avait d’emblée perçu Marc Escola à la sortie de l’ouvrage fondateur de la critique policière, Qui a tué Roger Ackroyd ?2.


Y a-t-il des œuvres qui se prêtent mieux à l’enquête policière ? Quels sont les « cas » qui ont fait l’objet des contre-enquêtes les plus productives ?

8Il est évident que le récit dit « à énigme », sous-catégorie à l’origine du genre du roman policier (Poe, Conan Doyle, Agatha Christie…), où la narration est centrée sur l’enquête menant à la découverte d’un assassin, constitue le modèle paradigmatique de ce type d’approche – ne serait-ce que parce qu’il place d’emblée ses lectrices et lecteurs dans la situation d’enquêter, comme un(e) rival(e) des détectives dans la fiction. Ce type de texte propose en général des intrigues fermées, où le sens est fixé au moment de la résolution de l’enquête – et favorise donc, par la construction de son intrigue, une contre-enquête qui réexaminerait les indices disséminés dans le récit. Il va de soi que cette structure n’est pas l’apanage du roman policier à énigme, puisque de nombreuses œuvres, antérieures même à l’autonomisation de ce genre, reposent-elles aussi sur une énigme (au cœur ou en marge de l’intrigue), qui sera généralement résolue, du moins en partie – et dont la solution pourra être débattue. Certains textes se prêtent moins aisément à ce type d’approche – en particulier certaines œuvres dont le caractère expérimental est manifeste, multipliant les blancs et les lacunes, ou proposant une intrigue qui ne présente pas la cohérence nécessaire à l’établissement de faits. Mais, comme l’a montré Maxime Decout à propos du Voyeur de Robbe-Grillet3, la contre-enquête n’y est pas impossible : elle suppose seulement de faire apparaître ses propres limites et de mettre en place une méthodologie adaptée et clairement affichée.

9On le voit, la critique policière excède donc largement le champ du roman policier. Nous ne comptons finalement que peu de spécialistes du polar dans nos rangs, et les enquêtes proposées dans notre laboratoire numérique et publiées dans notre revue ne concernent pas majoritairement ce type de littérature. Le modèle policier constitue plutôt pour nous un cadre permettant d’aborder différemment tous types de récit. Aucune fiction ne peut élucider tous les détails de l’univers qu’elle crée ; il se cache toujours, au détour d’une ligne, la possibilité d’un mystère capable de modifier en profondeur, une fois qu’il est exhumé, notre perception de l’intrigue.

10Depuis sa fondation, il y a un peu plus de trois ans, Intercripol a mené l’enquête dans des œuvres de genre et d’époque très variées, du théâtre antique (Œdipe-Roi) aux séries télévisées (Top of the lake, Twin Peaks), des légendes médiévales (Perceval, La Belle Dame sans merci) au roman contemporain (Gide, Giono, Perec…) – en passant par les fictions, courtes ou fleuves, du XIXe siècle (Maupassant, James, Stendhal, Balzac, les sœurs Brontë). Il est encore difficile de tirer des conclusions génériques de ces diverses investigations, puisque nous procédons expérimentalement, par études successives de cas, sans considération initiale de genre : c’est la possibilité d’une remise en question de la version communément admise de l’intrigue par la découverte d’un indice probant qui amorce l’ouverture d’une enquête, individuelle ou collective. Pour l’instant, aucun genre ne nous semble interdire ce type d’approche – pourvu que, pour chaque enquête, nous soyons capables de construire les outils d’investigation les plus adaptés pour obtenir des résultats pertinents.C’est d’ailleurs pour tenter de découvrir expérimentalement les limites de la critique policière que nous avons décidé de choisir chaque année collégialement une œuvre posant des problèmes théoriques spécifiques, différents de ceux traités lors des dossiers précédents, afin de mener l’enquête ensemble4 – et ce quel que soit notre champ disciplinaire.


L’utilisation par Pierre Bayard d’un narrateur dans ses livres met à mal la distinction entre discours critique et littéraire en floutant l’attribution de ce discours. Qu’en est-il dans les enquêtes proposées par les membres d’Intercripol ?

11Comme nous le disions, nous essayons d’adapter et de réinventer nos outils d’analyse à chaque enquête. Nous partons généralement des perspectives méthodologiques qui nous sont familières pour aborder les textes ; mais changer de regard sur des œuvres canoniques ou qui ne semblent a priori guère autoriser une grande liberté interprétative, peut parfois nous amener à emprunter une identité qui ne coïncide pas avec notre ethos habituel – un peu comme un(e) policier(ère) qui, sous une identité de couverture, adopte, le temps de son investigation, les us et coutumes du milieu criminel qu’il doit infiltrer pour mieux en comprendre les rouages et en révéler les secrets cachés.

12Ainsi, pour s’extraire de la réception idéologique de Soumission de Houellebecq, nous avons adopté, le temps d’un article, la logique complotiste qu’on a reproché à l’œuvre de susciter – sorte de version superlative de la paranoïa herméneutique propre à la critique policière. Pour le dossier sur Ils étaient dix, plusieurs se sont imaginé(e)s à la place de leur meurtrier(e) ; Sarah Delale s’est, elle, glissée dans la peau d’un philologue du XIXe siècle, se projetant à l’époque où son champ de recherche, les études médiévales, ne disposait pas des mêmes ressources scientifiques qu’aujourd’hui, pour aborder le texte de Christie comme s’il s’agissait d’un agrégat de plusieurs manuscrits.

13Débattre du sens d’une fiction, c’est donc aussi mettre en débat sa propre identité de recherche, en la confrontant à d’autres lieux, fictionnels et théoriques, que ceux dans lesquels elle s’épanouit habituellement.


Prendre le discours sur la fiction comme objet d’analyse soulève la question de la frontière entre fiction et réalité. En quoi la démarche d’Intercripol permet-elle de repenser cette question ?

14Dans la fiction, aucune hypothèse ne peut être totalement infirmée ou vérifiée. On ne disposera jamais de tests ADN ou d’empreintes permettant d’identifier avec certitude le meurtrier dans un roman policier. Ce qui ne veut pas dire qu’on puisse affirmer n’importe quoi : un texte charrie toujours des éléments non résolus, mais impose, en pleine lumière, un cadre intangible que la lecture ne peut pas contourner. Intercripol propose d’explorer ces zones d’ombre pour voir si elles ne permettent pas de réévaluer le sens général de l’œuvre. Et, pour pouvoir en débattre, nous nous sommes doté(e)s d’une charte méthodologique commune5 qui repose sur deux postulats essentiels et complémentaires : aucune version de l’intrigue n’est incontestable (pas même celle de l’auteur(e)), mais toute hypothèse doit être rigoureusement compatible avec la lettre du texte.

15Intercripol offre ainsi une occasion de repenser la notion de « vérité », appliquée à la critique littéraire. Sauf à considérer l’univers fictionnel sur le modèle quantique, où un personnage, comme le chat de Schrödinger, peut se trouver simultanément dans deux états incompatibles, on ne peut concilier la lecture communément admise d’un texte et celles que nos enquêtes mettent au jour. A l’image de la théorie des univers parallèles, notre démarche vise moins à invalider le sens « réel » d’une œuvre, celui que programme massivement le texte et qui fait l’objet d’un consensus général de lecture, qu’à ouvrir les possibilités d’interprétation et à suggérer que d’autres coexistent avec lui, à la fois proches et différents de ce monde que l’on connaît comme le seul « réel ». Paul Morand remarquait, dans sa préface à La Chartreuse de Parme, que les grandes œuvres voyagent en nous, et que, avec l’âge, on ne lit plus le même texte que dans sa jeunesse ; mais il est rare d’être capable, seul(e), de lire simultanément plusieurs livres dans la même œuvre. C’est cette démultiplication de la fiction, dont on éprouve la diachronie dans la vie réelle, qu’Intercripol essaie de faire exister au présent.


Comment se livrer à une enquête de critique policière en restant dans le domaine du « partageable », ou pour le dire autrement, sans tomber dans le « dialogue de sourds » que Pierre Bayard a décrit dans son Enquête sur Hamlet (2002) ?

16Il semble au contraire que, par nature, la critique policière soit éminemment « partageable ». Sa caractéristique première est de déployer une démarche herméneutique qui peut être complexe, mais en partant de ce qui est le plus accessible pour le lecteur ou la lectrice : les données de l’intrigue. Une enquête menée à Intercripol est donc toujours aussi un récit en débat avec d’autres récits préexistants : le récit possible d’une fiction, jusque-là caché par le récit apparent que l’œuvre suscite, et révélé par le récit de l’enquête qui permet de le mettre en lumière.

17Plusieurs modalités de partage se sont d’ailleurs empiriquement dessinées depuis la fondation d’Intercripol. La plus évidente est celle de l’enquête partielle : un chercheur ou une chercheuse propose un indice ou une piste, laissant, explicitement ou implicitement, le soin à d’autres de l’achever. De même que tout(e) citoyen(ne) de bonne volonté peut faire un signalement à un service de police, il est possible à toute personne visitant notre site de remplir notre formulaire, de nous faire part de ses soupçons concernant une fiction et de demander l’ouverture d’une enquête, sans avoir à la mener soi-même, simplement en nous indiquant les raisons qui justifient ses doutes sur l’intrigue6. Nous avons ainsi une section de notre laboratoire dédiée aux enquêtes à mener, qui attendent qu’un(e) ou plusieurs détectives s’emparent du dossier7.

18L’indice proposé par Uri Eisenzweig à propos de Double assassinat dans la rue Morgue, pour l’ouverture de notre laboratoire numérique, jetait par exemple le doute sur la solution du héros de Poe, Dupin, mais n’allait pas jusqu’à désigner un(e) autre coupable ; deux autres contre-enquêtes, menées indépendamment l’une de l’autre, s’en sont depuis chargées ; et c’est à Uri Eisenzweig qu’a été confiée la conclusion (provisoire) du dossier. La bande dessinée Milady ou le mystère des mousquetaires8, écrite par Sylvain Venayre (qui s’est inspiré de la critique policière pour composer sa réécriture et a, depuis, rejoint Intercripol), offrait la possibilité de réévaluer le feuilleton de Dumas en le relisant du point de vue, discrédité par la narration, de Milady ; mais, pour sauver son héroïne d’une mort affreuse, elle faisait le choix de laisser de côté les derniers chapitres du roman, et de les considérer comme un ajout fantaisiste d’Auguste Maquet à l’œuvre initiale voulue par l’auteur. Cet album ouvrait donc la possibilité de reprendre le dossier en prenant en compte, cette fois, l’ensemble du volume.

19Comme en témoignent les échanges publiés sur notre site, qui ne constituent qu’une petite partie des discussions menées au fur et à mesure de l’élaboration du dossier, il est rare que le dialogue ne se noue pas entre celui ou celle qui a initié l’investigation, et ceux ou celles qui l’ont prolongée. La surprise de redécouvrir une œuvre qu’on croit connaître sous un jour nouveau est propice à l’échange ; elle crée une dynamique de débat qui a vocation à se perpétuer. D’où la possibilité offerte à chaque visiteur ou visiteuse de notre laboratoire numérique de proposer, pour chacun des articles que nous publions, des commentaires susceptibles de relancer et d’approfondir la réflexion.

20Certesil n’est pas toujours évident de faire dialoguer deux démonstrations fondées sur des principes méthodologiques hétérogènes ; mais ce sont ces incompatibilités même qui forment la base d’un dialogue fécond. Pour en revenir à l’exemple de Milady, la première contre-enquête de Caroline Julliotrelit l’œuvre en fonction des normes d’écriture du roman-feuilleton au XIXe siècle (ce qu’est le texte de Dumas), alors que la deuxième, menée par Charles-Olivier Stiker-Métral, l’aborde en le replaçant dans le genre des mémoires au XVIIe siècle (ce que le texte est censé être, le paratexte l’instituant comme la transcription du manuscrit écrit par le Comte de La Fère – connu dans le roman sous le nom d’Athos). Ainsi, derrière cet objet d’investigation commun que l’on appelle Les Trois Mousquetaires se cachent en réalité plusieurs textes de nature totalement différente. Si chaque hypothèse construit, de fait, un espace de recherche autonome, apparemment clos, il est justement possible de les faire dialoguer ensemble lorsqu’on en revient aux données objectives de l’intrigue, qui demeurent l’horizon commun à toutes ces enquêtes.

21Et, même au-delà de ce socle propice au débat, il ne s’agit pas d’un dialogue de sourds, puisque les points précis où l’on mesure l’impossibilité de débattre constituent toujours une occasion de prendre conscience de la relativité de nos propres méthodes d’analyse. Opportunité d’élargir ses perspectives et de « placer [s]on esprit au-dessus de [s]oi-même », comme disait joliment Flaubert.


Intercripol a organisé un concours autour de la solution à l’énigme de
Ils étaient dix, d’Agatha Christie9, précédant la sortie du livre de Pierre Bayard, La Vérité sur Dix Petits Nègres (2019)10. Quels ont été les résultats de ce concours d’un point de vue théorique ? De quelle manière le dispositif du concours a-t-il permis de discuter autrement de cette fiction ?

22Avant même la fondation officielle d’Intercripol, au moment d’organiser le premier colloque de critique policière en 201711, nous avions envisagé un atelier de contre-enquête collective permettant de discuter, en amont, des indices et pistes trouvés – et avions pensé à ce roman précis. En tant que roman policier à énigme classique, Ils étaient dix nous paraissait dans la lignée directe des contre-enquêtes déjà menées par Pierre Bayard, mais nous intéressait également en ce qu’il posait à l’analyse des problèmes différents de ceux déjà abordés dans ses livres ; en particulier, une narration en focalisation zéro, qui, en comparaison duMeurtre de Roger Ackroyd ou duChien des Baskerville, écrits à la première personne par un narrateur identifié, rendait plus ardue la contestation du point de vue sur la diégèse. Prenant contact avec Pierre Bayard pour lui présenter ce projet, il nous a alors révélé qu’il était en pleine rédaction de sa propre contre-enquête. Nous avons alors développé cette idée de concours – qui a constitué une sorte de matrice pour le fonctionnement de nos enquêtes à venir. Il s’agissait alors, surtout, de penser une forme nouvelle de recherche, qui permette un débat collectif. C’est ainsi qu’Intercripol a lancé ses enquêteurs et enquêtrices sur le roman d’Agatha Christie et organisé un atelier au cours duquel chacun(e) est venu(e) présenter ses conclusions et les soumettre à la discussion avec les autres membres. Nous avons réuni une dizaine de solutions alternatives, et nous continuons à en recevoir régulièrement, dont certaines sont venues compléter le dossier que nous avions publié12. L’affaire est encore loin d’être close et le débat continue !

23Outre le bilan théorique13 que nous avons dressé en préface du premier numéro de la revue annuelle en ligne Intercripol, on retient de ce travail collectif une forme d’expérimentation en acte de la richesse et de la variété des lectures possibles que permet une œuvre. Si un roman à énigme, genre réputé pour laisser peu de liberté à son lecteur ou sa lectrice, peut donner lieu à plus de dix solutions alternatives, toutes radicalement différentes et pourtant rigoureusement compatibles avec la lettre du texte, on peut rêver à l’infinité d’interprétations divergentes auxquelles peut donner lieu un texte plus ouvert.

24Nous venons d’ailleurs de lancer un deuxième chantier collectif qui nous permettra d’interroger ce qu’il en est de la critique policière sur des textes dont la structure est autrement plus compliquée que chez Agatha Christie : « 53 jours » de Georges Perec. L’intérêt de ce texte est qu’il reprend le schéma du roman à énigme pour en démultiplier les possibles à travers un emboîtement de récits, à pas moins de six niveaux de mise en abyme. Le texte forme un objet idéal pour une exploration des possibilités de la critique policière, puisqu’il conjugue la forme close et canonique du roman à énigme avec une exacerbation de la mise en abyme telle qu’on la trouve dans certaines œuvres du Nouveau Roman. Par ailleurs, l’inachèvement de « 53 jours », publié de manière posthume et en partie recomposé à partir des brouillons, nous permettra d’orienter aussi nos investigations vers la question des manuscrits et de la genèse des œuvres.

25On aura en tout cas compris que, si chaque contribution à nos dossiers d’enquêtes collective a un intérêt en soi et permet d’envisager le texte sous un angle différent, nous estimons que c’est aussi l’ensemble des enquêtes regroupées qui fait sens et qui permet de sonder plus en détail des problèmes théoriques généraux.


Quelle est la productivité éthique de la critique policière ? Si les enquêteurs d’Intercripol redressent des erreurs judiciaires littéraires et innocentent des personnages de papier, redressent-ils aussi des torts dans le monde dit « réel » ?

26En composant Le Mystère de Marie Roget,Edgar Poe a mené l’enquête dans le monde réel, et pourra se vanter d’avoir, comme son héros le Chevalier Dupin, résolu, sans même bouger de chez lui, l’énigme d’un fait divers qui avait récemment défrayé la chronique en Amérique (l’affaire Mary Rogers). De même, Intercripol a vocation à travailler en étroite collaboration avec ses collègues homologues du monde réel, et notamment Interpol. Nous comptons déjà dans nos rangs des policier(ère)s et ancien(ne)s policier(ère)s ; leur aide sera précieuse pour repérer les erreurs commises par les détectives de fiction, et nous sommes bien sûr disposé(e)s, en retour, à leur apporter notre concours pour avancer dans leurs dossiers.

27En attendant, une maison d’édition spécialisée dans le polar nous a proposé d’expertiser en amont les manuscrits qu’elle compte publier, afin de pouvoir signaler aux écrivain(e)s les faiblesses de leur narration. Grâce à Intercripol, le monde comptera donc peut-être à l’avenir un peu moins d’intrigues policières bancales. Cela ne réduira certes pas le nombre d’assassins psychopathes dans le monde réel, mais au moins, les copycat killers14pourront désormais, pour accomplir leurs crimes, s’inspirer d’assassins de fiction au modus operandi irréprochable.


En quoi les travaux d’Intercripol mettent-ils en jeu, par exemple en les réécrivant, les structures sociales et politiques qui déterminent les fictions sujettes à enquête ? Spécifiquement, quels sont les apports de la critique policière aux studies, qu’elles soient gender, queer ou postcolonial ?

28En tant qu’elles sont un défi à l’interprétation dominante du texte, nos enquêtes sont souvent amenées à croiser les études qui s’attachent à dénoncer le rejet, dans les marges de la fiction, de certaines catégories minorées. Dès l’Affaire du chien des Baskerville (2008), Pierre Bayard a ouvert la route à la réhabilitation de ces suspects victimes d’un délit de faciès en innocentant un chien que rien, sinon le regard biaisé qu’on posait sur lui, n’accusait – méritant par là la reconnaissance des militant(e)s anti-spécistes. Uri Eisenzweig a fondé sa contre-enquête sur Agatha Christie sur les préjugés racistes, et plus précisément antisémites, véhiculés par cette autrice15 ; Jessy Neau n’a pas manqué de s’appuyer sur l’obsession de pureté et la peur de l’étranger qui innerve l’imaginaire victorien pour remettre en question la nature accidentelle de l’incendie dans Jane Eyre ; quant à Emma Burston, elle a récemment débusqué notre premier tueur transgenre, poussé au crime par l’intolérance et le puritanisme de l’époque, dans une nouvelle de Henry James. Est-ce un hasard si ces enquêtes émanent de membres d’Intercripol enseignant, de façon permanente ou régulière, aux États-Unis ou au Canada, cadre théorique pionnier dans les studies ? On peut supposer que non.


Quels sont les liens entre la démarche d’Intercripol et les nouveaux régimes de réception des fictions tels qu’ils se manifestent, par exemple, sur les nombreux forums de fans qui foisonnent sur internet depuis quelques années ? L’équipe compte-t-elle se pencher sur ces nouveaux espaces médiatiques de débat qui sont aussi parfois des lieux de récriture, producteurs de fanfictions voire de contre-enquêtes ?

29Nous nous intéressons beaucoup à l’effervescence créative, souvent très ingénieuse, qui se déploie sur les forums de fans – dont il n’est pas exclu qu’elle induise aussi, pour les fictions sérielles, de nouveaux modes de création, les auteurs et autrices continuant leur histoire au fur et à mesure des interactions avec leur public. Dès notre colloque inaugural nous avons fait une place à ces nouveaux modes de réception16, et nous relayons régulièrement dans nos éditos les théories proposées sur Internet qui nous paraissent les plus intéressantes17. Certaines de leurs démarches peuvent inspirer de nouvelles enquêtes – par exemple, le « syndrome Chuck Cunnigham », développé à propos de la série Happy Days, sur lequel s’est appuyé Pierre Bayard pour affirmer la nécessité de lancer, dans toute fiction, des avis de recherche pour les personnages portés disparus18. Nous n’hésiterons pas à contacter directement les forums de fans si nous percevons des failles de raisonnement dans leurs théories ou si nous estimons pouvoir apporter, par notre expertise scientifique, des éléments décisifs à leurs débats.

30Notre démarche se distingue néanmoins radicalement des fanfictions en ce que nous ne nous autorisons aucune modification littérale de l’œuvre sur laquelle nous enquêtons. La critique policière n’est pas une réécriture : toutes nos interprétations doivent demeurer rigoureusement compatibles avec les données objectives de l’intrigue. C’est en cela que la critique policière appelle le débat : elle n’est pas recréation émancipée de toute contrainte d’un univers romanesque, comme certaines pratiques transfictionnelles; elle ne revendique pas une liberté absolue et s’inscrit dans un cadre théorique strict, délimité par le texte lui-même.


Comment inclure la démarche d’Intercripol dans l’enseignement des œuvres de fiction et quels en seraient les apports ?

31Tout d’abord, la critique policière permet, d’une certaine façon, de contourner la distance des jeunes générations vis-à-vis d’œuvres patrimonialisées – monumentalisation que le cadre scolaire ou universitaire ne peut que renforcer. En abordant le texte comme une œuvre vivante et non figée, en encourageant les élèves et étudiant(e)s à se frayer leur propre chemin dans les interstices des textes, tout en pouvant leur démontrer, citations à l’appui, ce qui relève de la surinterprétation, parce qu’incompatible avec certains éléments du texte, on leur offre une occasion de nouer une expérience de lecture forte et intime.

32La critique policière n’exclut pas les axes traditionnels des études littéraires ; au contraire, elle s’en nourrit et les nourrit à son tour. Elle interroge par exemple la contextualisation historique (pourquoi une interprétation est anachronique, notamment) et les intentions auctoriales. En révélant et assumant la subjectivité de l’acte de lecture, elle l’inscrit et le situe à l’intérieur de l’ensemble préexistant des lectures dont elle s’écarte, et elle permet d’en évaluer la pertinence et les limites.

33Les membres d’Intercripol, en France, aux États-Unis ou en Australie notamment, ont déjà commencé à animer des séminaires proposant aux étudiant(e)s de s’approprier notre démarche. Ceux et celles qui y ont participé étaient en général très stimulé(e)s par l’idée d’exercer leur liberté herméneutique, d’autant plus que, comme on vient de l’évoquer, les élèves ont pris l’habitude d’assister à des débats passionnés, ou de débattre directement des fictions contemporaines sur les forums de fans ; mais en se rendant vite compte que, pour pouvoir jouer avec le sens et proposer une interprétation à contre-courant de celle qui fait consensus, ils et ellesdevaient acquérir une connaissance approfondie de l’œuvre. Bref, conçue comme pratique pédagogique, la critique policière exige de l’élève ou de l’étudiant(e) un travail conséquent, qu’elle couple à une démarche ludique et accessible. Après expertise et révision des articles, nous avons d’ailleurs publié certains de ces travaux, les plus aboutis, dans notre laboratoire19.

34Nous avons également reçu des témoignages d’enseignant(e)s du secondaire qui ont organisé dans leur classe des ateliers d’enquête, notamment sur Œdipe-Roi, et qui nous font part de leur expérience. L’une de nos enquêtrices, Sarah Delale, a profité de la période du confinement pour amener les lycéen(ne)s dont elle avait la charge à mener l’enquête sur Le Chien des Baskerville ; et, chapitre par chapitre,grâce à une série d’exercices visant à stimuler leur esprit critique et leur créativité, elle est parvenue à une dizaine de solutions alternatives. Elle prépare un bilan de cette expérience, qui paraîtra dans le prochain numéro de notre revue ; celui-ci comprendra une partie méthodologique et réfléchira aux moyens concrets permettant d’initier les détectives en herbe à la critique policière.