Acta fabula
ISSN 2115-8037

DOSSIER CRITIQUE n°93

2026Mars 2026 (volume 27, numéro 3)
titre du numéro

enVO n°5 : Littérature et politique : de l’engagement littéraire au postcolonialisme

Dir. Yoonsun Choi, Mihai Duma, Camille Joubert, Seongyoun Lee, Hannah Rindzunski et Ni Zeng

La revue Acta fabula propose chaque année un numéro « enVO » dédié à la publication de comptes rendus et de traductions sur la recherche étrangère non anglophone. Les lecteurs francophones peuvent par ce biais découvrir des travaux novateurs issus de langues souvent peu accessibles. L’ambition de ces contributions est de créer des questionnements théoriques féconds et de nouvelles perspectives de recherche dans les champs de la littérature et des sciences humaines. Intitulée « Littérature et politique : de l’engagement littéraire au postcolonialisme », cette livraison est le fruit d’un séminaire doctoral, organisé à Sorbonne Université par Maxime Berges et Cassandre Martigny. L’enjeu était de revenir sur la relation entre littérature et politique à partir d’une notion centrale et largement débattue, celle de littérature engagée. Les voix issues des horizons coréen, chinois, sud-américain, allemand et roumain font entendre une relecture de l’histoire du xxe siècle et de ses violences en interrogeant le rôle de l’écrivain et l’effectivité du texte littéraire.

La première partie de ce numéro noue un dialogue in absentia avec la conception sartrienne de l’engagement. La traduction, par Camille Joubert, de Literatura en la revolución y/o revolución en la literatura [Littérature dans la révolution et révolution dans la littérature] réunit la correspondance de trois figures majeures de la littérature latino‑américaine (Julio Cortázar, Mario Vargas Llosa et Óscar Collazos) : tandis que la notion d’« intellectuel engagé » s’impose en Europe sous l’influence de Sartre, elle suscite un débat houleux en Amérique latine. Ce débat se poursuit jusqu’en Corée du sud : le compte‑rendu de Yoonsun Choi, portant sur 몰락의 에티카 [L’Éthique de la chute] de Shin Hyung‑cheol, met en lumière une redéfinition de la notion de littérature engagée à partir de la notion de « failles ». Non plus prescriptive ni idéologique, la littérature devient attentive à la vulnérabilité et à la fragilité érigées en modes de résistance. Une question émerge cependant : peut-elle encore transformer le monde ou seulement notre rapport à l’intime ?

Les contributions de la deuxième partie explorent les deux faces de cette question. Elles montrent que la littérature devient politique lorsqu’elle crée des alternatives aux grands récits nationaux. À travers un compte‑rendu et une traduction du livre de Corina Croitoru, Fronturi interioare : poezia românească a celor două războaie mondiale [Fronts intérieurs : la poésie des deux guerres mondiales], Mihai Duma revient sur la manière dont la poésie roumaine a repensé la tension entre esthétique et éthique face aux violences historiques. Élargissant cette perspective à l’espace européen, l’ouvrage Expressionismus im internationalen Kontext [L’Expressionnisme en contexte international] de Mario Zanucchi, dont Hannah Rindzunski fournit le compte‑rendu et une traduction, étudie la poétique antinationaliste et subversive des expressionnistes allemands. Dans le champ coréen, l’Histoire prend des résonnances intimes : l’écriture de récits mémoriels permet aux victimes d’événements traumatiques de s’ériger en sujets écrivant, comme le met en lumière l’article de Moo‑yong Kim, traduit par Seongyoun Lee, intitulé « 한국전쟁 시기 민간인 학살 유족의 자서전 분석: 고발의 정치로서 가족이야기 하기 » [« Récits familiaux de victimes de massacres pendant la guerre de Corée : écrire comme acte politique de dénonciation »].

Les études postcoloniales montrent que l’invention d’outils théoriques propres est un geste performatif qui permet d’instituer de nouveaux rapports entre littérature et politique à l’échelle locale, en contrepoint du modèle occidental. Yoonsun Choi livre une traduction de l’article « 김수영은 어떻게 ‘김수영’이 되었나 » [« Comment Kim Soo‑young est-il devenu « Kim Soo‑young ? » ] de Yeom Mu‑woong. Ce texte éclaire une modernité coréenne qui conteste les modèles occidentaux du réalisme et de la transparence. En Amérique du Sud, la recherche d’un vocabulaire décolonialisé passe par la déconstruction des catégories occidentales, ce qu’illustre le compte‑rendu de Camille Joubert consacré au Diccionario de términos críticos de la literatura y la cultura en América Latina [Dictionnaire de termes critiques de la littérature et de la culture en Amérique latine], dirigé par Beatriz Colombi. Seongyoun Lee, dans son compte-rendu de 정전 형성의 논리 [La Logique de la canonisation], interroge le processus de canonisation littéraire dans le champ coréen. Dans un dernier temps, la traduction du deuxième chapitre de 中国后殖民批评的反对派研究 [L’Étude des opposants à la critique postcoloniale en Chine] et le compte‑rendu du même ouvrage par Ni Zeng approfondissent ces questionnements au sein du champ intellectuel chinois, polarisé entre les partisans d’une modernisation sur le modèle occidental et les penseurs postcoloniaux, qui revendiquent la légitimité d’un ancrage local.

Mihai Duma et Hannah Rindzunski

S'engager depuis les failles

Faire entendre sa voix : du collectif à l’intime

Le postcolonialisme comme geste critique