Colloques en ligne

Annick Louis, Jesús Velasco, Clara Zgola et Agnieszka Karpowicz

 Les écritures des archives

Description générale du projet

1L’objectif du projet est de générer un espace de réflexion sur l’inscription des archives sur les œuvres artistiques ainsi que sur les écrits disciplinaires relevant des sciences humaines et sociales. Dans le contexte de l’intérêt suscité par la constitution d’archives et le questionnement sur leur statut dans les sciences humaines et sociales contemporaines, notre projet prend position en tant que questionnement épistémologique, afin d’étudier leur capacité à favoriser des productions marquées par la pluralité et l’interdisciplinarité, sous différentes formes, de la génération de l’objet à sa formalisation. Nous prenons en compte les acquis venant de différentes disciplines, telles que l’histoire et l’historiographie (Bloch 1997, De Certeau 1975, Veyne 1878, Farge 1989, Ginzburg 1989, Anheim 2004), l’anthropologie (Pouillon 2000, Wachtel 2015), l’art (Simon 2002, Foster Hal 2002, 2004, Godfrey Mark 2007, Osthoff 2009, Guasch 2011, Pijarski 2011, Heinich/Shapiro 2012, Rosengarten Ruth, 2013) et la philosophie (Foucault 1969, Derrida 1995, Ricoeur 2000, Stoler Ann Laura 2009), tout comme sur le vaste réseau archivistique contemporain (ITEM, IMEC, Archives de création de Rennes).

2Construit au gré des rencontres réunissant des chercheurs venant de divers pays et représentant de nombreuses disciplines telles que les études littéraires, les études culturelles, l’anthropologie, l’histoire et l’histoire de l’art, la philosophie ou encore sociologie des médias, il favorise une dimension comparatiste et épistémologique axée autour des aires culturelles de l’Europe de l’Ouest (Allemagne, Espagne France, Portugal), l’Europe Centrale (Pologne, République Tchèque, Slovaquie, Roumaine), et l’Amérique Latine (Argentine, Mexique, Chili). Ainsi, à l’aune de nouvelles approches méthodologiques qui ont vu le jour ces dernières années, d’ouverture des archives jusqu’à récemment interdites au public ou dont on vient de faire la découverte, nous souhaitons examiner à partir du travail des archives la transmission des imaginaires et le fonctionnement des institutions sociales ancrées dans un paysage culturel d’après la transition démocratique dont les archives constituent le point central. S’agissant d’un domaine, certes très vaste et rigoureux, mais peu balisé sous cet angle, il s’agira de vérifier un ensemble d’hypothèses, et de constituer une communauté de chercheurs qui travaillent sur ces questions aussi bien en Europe, qu’aux Amériques. Aujourd’hui de nombreux collègues se dirigent vers les archives en quête, souvent, de matériel ou d’information, mais y trouvent autre chose, qui reste difficile à définir en termes disciplinaires, ce qui nous amène à poser également la valeur interdisciplinaire des archives.

Contexte institutionnel du projet

3Notre projet s’inscrit dans le cadre de recherches menées au sein du CRAL et de l’EHESS avec la participation active de ses chercheurs (notamment ceux du GRIHL, du Iris, et tout particulièrement du CRAL), ainsi que des chercheurs rattachés au CNRS, à l’ITEM, et à l’EUR’ORBEM. Si le premier volet a concerné essentiellement les axes du CRAL « Littérature et textes », le deuxième entend s’inscrire dans les axes « Images et histoire de l’art » et « Sons et musique », tout comme dans une des nouvelles orientations du CRAL, le rythme. Dans son troisième volet, le questionnement relève de la tradition théorique et épistémologique qui traverse les différents axes du laboratoire.

4Le projet et les événements parallèles sont co-organisés par l’Université de Varsovie (Institut de la Culture Polonaise, coordination : Agnieszka Karpowicz), Columbia University in the City of New York (coordination : Jesús R. Velasco, Department of Latin American and Iberian Cultures, Institute for Comparative Literature and Society / Center for Contemporary Critical Thought, et Malgorzata Mazurek, Department of History, Columbia University), et l’Université Sorbonne (coordination Pawel Rodak, Centre de Civilisation Polonaise, UFR d’Études Slaves), et collaboration avec l’Université de Poitiers et l’Institut Polonais de Paris. Pour le deuxième volet, des partenariats ont été mis en place avec l’Institut Français de Varsovie (IF), le Centre de Civilisation Française et Francophone (OKF UW), l’Académie des Beaux-Arts de Varsovie (ASP), Bétonsalon - Centre d’art et de recherche,Institut Polonais de New York, Institut Cervantes en Pologne, Centre Français de Recherche en Sciences Socialesà Prague (CEFRES), le CONICET et l’Université de Buenos Aires. Le troisième et le quatrième volets ont été financés par PSL, en partenariat avec l’EHESS et Columbia University. Le cinquième se déroulera dans le cadre d’un partenariat entre l’EHESS, Stony Brook University et l’Université de Paris Ouest Nanterre.

5Notre objectif est de pouvoir contribuer à la collaboration entre ces institutions et à leurs échanges à tous les niveaux.

Parties constitutives du projet

Les écritures des archives I : texte littéraire, discipline littéraire et archives. 13-14 janvier 2017 – Paris

  

6Dans ce premier volet du projet nous partons de l’idée que depuis les années 1980, l’imposition d’un nouveau mode de rapport au passé a déterminé un travail sur le présent sous la forme d’archive. Le mouvement se retrouve dans plusieurs pays ayant été confrontés à des situations extrêmes et à la violence sociale à différents moments historiques, sous des formes variées. Dès lors, dans le cadre de ce que François Hartog a défini comme un nouveau régime d’historicité, la littérature établit un rapport spécifique à ce présent-archive ; étudié par les  spécialistes contemporains dans différentes aires culturelles, nous avons souhaité de réunir ces différentes perspectives afin de produire une topographie comparatiste du phénomène.

7Dans le domaine de la discipline littéraire, ces recherches ont permis d’ouvrir de nouvelles dimensions du texte littéraire, inscrivant une interdisciplinarité sur les travaux, qui a permis l’articulation entre récit, savoirs, institutions, socialisation, tout en conservant le texte littéraire au centre du travail. Les archives deviennent ainsi le lieu de production d’un travail authentiquement interdisciplinaire. Se pose dès lors la question des rapports entre le découpage actuel des disciplines et les formes de savoir, traditionnelles ou émergentes. Ces questions ont été abordées par des chercheurs français et étrangers confirmés (notamment Roger Chartier, Arlette Farge, Pawel Rodak, Agnieszka Grudzinska, Emmanuel Bouju, Agnieszka Karpowicz, Dominique Viart, Alban Bensa, François Pouillon, Fatiha Idmhand, Frédérik Detue, Christian Jouhaud et Judith Lyon-Caen) et des jeunes chercheurs (Marie-Jeanne Zennetti, Florence Lhote, Paula Klein, Marcin Napiorkowski), nous avons en outre voulu mettre à l’honneur l’écriture littéraire avec une table ronde dédiée au dialogue entre la romancière de renom Agata Tuszynska et la traductrice Malgorzata Smorag-Goldberg et une intervention sous forme de performance portant sur les archives de Philippe Artières.

Les écritures des archives II : archives et création artistique. Université de Varsovie, 11-13 décembre 2017

  

8Le deuxième volet du projet s’est concentré sur la productivité des archives dans le domaine de l’art dans le contemporain globalisé dans une perspective d’histoire culturelle, d’anthropologie visuelle, d’archéologie des médias, ainsi que de la recherche par la création (arts-based research). Ainsi nous avons examiné comment les archives deviennent un instrument de plus en plus central pour l’art contemporain, aussi bien dans la pratique des artistes que celle des chercheurs qui les examinent. D’un côté, les artistes qui travaillent avec les archives visent à problématiser le rapport au passé et aux formes de reconstruction de la mémoire aussi bien individuelle que collective. Ils investissent la figure de l’artiste-archiviste et questionnent à la fois la constitution et la « condition de l’archive ». De l’autre côté, les chercheurs interrogent les usages sociaux des archives et leur influence sur leurs propres pratiques de recherche et d’écriture. Ces questionnements, qui ne constituent pas une liste exhaustive, ont été abordés au gré d’exemples européens et sud-américains dans une perspective méthodologique volontairement interdisciplinaire. Ont été concernés tous les domaines de la création, entre autres, les arts plastiques, la performance, les arts vivants et le théâtre, le cinéma, la littérature, l’architecture, la bande dessinée et la musique. On a fait appel aussi bien aux chercheurs, qu’aux professionnels du monde de l’art ; les chercheurs-commissaires et critiques, et artistes eux-mêmes qui seront invités à intervenir lors des tables rondes et à l’occasion d’une exposition ou/et performance.

9Le colloque a réuni les participants suivants : Ana Maria Guasch (Université de Barcelone), Dinah Ribard (EHESS), Frédérik Detue (Université de Poitiers), Magdalena Zawadzka (Université de Varsovie/ de Bialystok), Camille Bloomfield (Université Paris 13), Magdalena Zych (Université Jagellonne de Cracovie), Magdalena Mazik (MOCAK/Musée d’Art Moderne à Cracovie), Ana Longoni (CONICET-Argentine), Klara Kemp-Welsh (The Courtauld Institute of Art), Agata Jakubowska (Université Adam-Mickiewicz de Poznań), Zofia Cielątkowska, (Académie des Beaux-Arts de Szczecin), Jesús R. Velasco (Université de Columbia), Dorota Sosnowska (Université de Varsovie), Paula Klein (Université de Poitiers), Daniel García Andújar (Technologie to the people), Marie-Eve Lacasse (Paris 8), Nina Kennel (EHESS), Iwona Kurz (Université de Varsovie), Pablo Santa Olalla (Université de Barcelone), Katarzyna Wincenciak (MOCAK/Musée d’Art Moderne à Cracovie), Katarzyna Bojarska (Académie Polonaise des Sciences).

10Cet événement a été organisé à l’aide du financement alloué par le LeMinistèrede la Science et del’Enseignement Supérieurde la République dePologne(réf. du projet : 874/P-DUN/2017), et avec les suivantes institutions partenaires : l’Ambassade de France en Pologne, Centre de Civilisation Française et d’Études Francophones, Centre de Recherches sur les Arts et le Langage, Center for Contemporary Critical Thought (CCCT), L’École des Hautes Études en Sciences Sociales.

Les écritures des archives III : Poétiques des archives. Columbia University, octobre 2018

  

11« Poétiques des archives », troisième volet du projet « Les écritures des archives », a pour objectif d’appréhender les modes d’écriture spécifiques produits dans les sciences humaines et sociales à partir du travail d’archives. Nos deux premiers volets étaient consacrés à la réflexion sur l’inscription des archives dans des disciplines spécifiques – les études littéraires et l’histoire de l’art –, mais en proposant des approches interdisciplinaires ; outre la réflexion sur les usages disciplinaires, ces deux premiers événements ont ouvert un espace à la réflexion sur l’empreinte des archives dans la création dans les domaines abordés. « Poétiques des archives » prend pour axe de réflexion les archives en tant qu’espace et matérialité, et propose d’organiser à partir de là des échanges entre différentes disciplines relevant des sciences humaines et sociales autour du rôle social des archives. S’ouvrant à l’interdisciplinarité, il entend susciter un dialogue entre spécialistes venant de champs de savoir divers, comme l’histoire, la sociologie, le droit, la médecine, l’histoire culturelle, la physique, afin de réfléchir aux différentes façons dont les disciplines utilisent les archives, et se les approprient ; les études porteront également sur la constitution des archives, les théories auxquelles ils donnent lieu, tout comme sur leur conservation, et, en particulier, les enjeux de la numérisation. Notre objectif est d’appréhender la présence matérielle et symbolique des archives dans le monde contemporain, les savoirs, et les questionnements qu’ils suscitent, les approches auxquelles elles donnent lieu de la part de spécialistes mais aussi du grand public. Un des traits spécifiques des archives contemporaines étant, en effet, qu’elles demandent un travail hautement spécialisé, mais constituent également le lieu d’un imaginaire social. Leur présence sous des formes variées dans notre société modifie notre rapport au passé et au présent.

12Nous proposons d’organiser le débat à partir des axes suivants :

13L’inscription de l’enquêteur : il s’agit d’interroger les modes d’inscription de l’enquêteur dans les travaux en sciences humaines et sociales, ainsi que celle des conditions de réalisation des recherches des travaux spécialisés ;

14La question du récit, de l’écriture disciplinaire et de la fiction en rapport avec les archives, qui implique une réflexion sur les stratégies narratives adoptées dans différentes disciplines ;

15Archives virtuelles ou portatives : l’archive apparaît avant tout comme un lieu physique, mais les nouvelles technologies ont fait surgir la notion d’archives virtuelles ou portatives, puisqu’elles délocalisent le matériel en le proposant en accès libre sous la forme de collections numérisées. Ce moment du colloque est donc conçu comme un espace de réflexion sur les transformations épistémiques apportées par une nouvelle forme d’accès aux archives ;

16Les archives du présent : l’intérêt pour les archives dont fait preuve notre société contemporaine a amené à constituer des archives du présent dans différents domaines ; ce geste implique un rapport nouveau au régime temporel contemporain, qui transforme l’extrême contemporain en passé, et le passé en présent ;

17Archives, société et muséification : la réception variée des travaux, artistiques et spécialisés, qui mettent en avant les archives sur lesquelles elles se construisent, constitue un mouvement qui dépasse aujourd’hui le monde académique, pour atteindre un public plus large, souvent à travers la mise en scène des musées ; le colloque entend étudier le rapport qui s’établit ainsi au public ;

18Le réel comme archive : un des traits spécifiques des archives est de créer chez les usagers, spécialisés et non spécialisés, une illusion de réel, qui a modifié notre perception du contemporain ; les archives se présentent souvent comme des garanties de réel, ce qui occulte les manipulations dont elles ont fait l’objet, et les enjeux idéologiques qui les caractérisent ;

19Le silence des archives : si nous avons l’impression d’assister, dans notre société contemporaine, à une forme de saturation des archives qui semblent omniprésentes, il existe de nombreux événements, passés et présents, pour lesquels il n’existe aucune documentation, et aucune archive ; nous proposons d’aborder les enjeux épistémiques que posent les situations sans archives et les limites qu’elles posent à la recherche et à l’écriture de l’histoire.

20Participants : Marie-Jeanne Zenetti (Université de Lyon 2), Jesús Velasco (Columbia University), Agnieszka Karpowicz (Warsaw University),  Piotr Kubkowski (Warsaw University), Judith Revel (Paris Nanterre), Graciela Montaldo (Columbia), Malgorzata Mazurek (Columbia), Reinhold Martin (Columbia), Aurélie Vialette (Stony Brooke), Souleymane Bachir Diagne (Columbia), Esteban Buch (EHESS), Nuria Martínez de Castilla (EPHE), Roland Béhar (ENS).

Les écritures des archives IV : Documents, traces, archives : du public et du privé. 18 janvier 2019 - ENS-Paris – PSL-EHESS-ENS

  

21Organisé par Roland Béhar (ENS), Annick Louis (Reims-CRAL), Judith Revel (Université de Paris-Ouest Nanterre), Aurélie Vialette (Stony Brook University), le quatrième volet du projet « Les écritures des archives » s’est concentré sur le rapport entre archives privées et publiques, en partant de la question : le privé est-il un stade antérieur, au niveau temporel, du privé ou a-t-il un statut entièrement différent, qu’il faudrait considérer en dehors d’une logique régie par la temporalité ?

22La loi du 15 juillet 2008 définit ce qui entre dans le cadre des archives publiques – et implicitement les archives privées : « Les archives publiques sont : 1. Les documents qui précèdent de l’activité de l’Etat, des collectivités locales, des établissement et entreprises publiques ; 2. Les documents qui procèdent des activités des organismes de droit privé chargés de la gestion des services publics ou d’une mission de service public ; 3. Les minutes et répertoires des officiers publics ou ministériels. » (art. 3). Les archives privées et les archives publiques s’opposent également sur un point particulier : les archives publiques sont soumises à des obligations de conservation confiées à l’administration, alors que les archives privées sont soumises aux règles de prescription de diverses législations (fiscale, commerciale, du travail), mais aucune conservation illimitée à des fins historiques ne leur est imposée. La conservation des archives privées est donc une option volontaire – et implique la prévision ou l’intervention après décès – et la plupart du temps les deux. Néanmoins, comme l’avait signalé Derrida1, l’archive est dépendante d’un lieu externe qui garantit sa mémorisation, sa répétition, sa reproduction – une condition tout aussi importante dans le cas des archives privées en raison de leur inscription dans des espaces familiaux et des logiques domestiques. Si le stade du privé est généralement accepté comme un moment qui précède le public – les enjeux impliqués dans la transformation des objets, papiers, livres, personnels en archives ouvrent d’autres perspectives – leur statut nous semble défini par d’autres paramètres – et nous situent face à un territoire d’indéfinition : une zone grise – qui correspond à un vide juridique mais aussi à un vide disciplinaire. Le tri d’archives privés donne lieu à un degré d’ambiguïté, à des exceptions ou à des cas non-précisés dans une loi, et qui se trouvent en dehors des espaces institutionnels prévus. Ainsi, le processus de production d’archives institutionnelles en particulier en SHS implique la reconnaissance d’une zone d’indéfinition – un no man’s land entre ce qui est récupéré pour les bibliothèques et ce qui est repris pour des archives. Néanmoins, cette zone vouée peut-être à disparaître n’est peut- être pas le propre des archives personnelles (personnelles et non pas privées) – mais de toute constitution d’archive. Dans le cadre de cette journée, nous souhaitons poser la question de ce qui est perdu et de ce que le découpage disciplinaire qui prend en charge les archives ne prend pas en compte, et explorer ce que nos « imaginaires » professionnels des documents ne parviennent pas à cerner.

23Participants : Arlette Farge (CRH-CNRS), Sonia Combe (Institut des Sciences sociales du Politique (CNRS) Université de Paris-Ouest-Nanterre), Giovanna Zapperi (Université François Rabelais, Tours), Christine Détrez (ENS de Lyon), Marie-Jeanne Zenetti (Lyon 2), Jérôme Meizoz (Université de Lausanne).