Colloques en ligne

Caroline Trotot, Université Paris Est - EA 4120 (« Littératures et Savoirs et Arts ») - UPEM

Ronsard et les fantômes de Troie

1De Cassandre (1552) à Hélène (1578), chacun sait que Ronsard a abondamment puisé dans le répertoire troyen pour façonner un univers poétique propre dans le cadre d’une poétique de l’imitation1. Plusieurs critiques2 ont bien mis en évidence que la figure d’Hélène des dernières années de la création ronsardienne était inspirée par la variante qui faisait de l’Hélène de Troie une idole, un double fantomatique sans doute inspiré par l’Hélène d’Euripide, peut-être aussi parL’Éloge d’Isocrate. La figure dédoublée joue en syllepse aveccelle d’Hélène de Surgères pour permettre le déploiement d’une poétique ironique. Elle fait entendre l’autorité railleuse d’un poète qui s’ancre dans l’utilisation ludique et distanciée de son savoir humaniste. Comme les vieillards troyens du sonnet XLV3, il regarde passer  Hélènedepuis le rempart, mais il regarde aussi les vieillards la regardant et dans cette multiplication des mises en abyme, il donne le recueil de poésie amoureuse le plus lisible aujourd’hui parmi les trois qu’il a écrits, la réalisation finale d’une poétique de l’imitation méditée et expérimentée pendant trente ans.

2Sur ce chemin, la Franciade4 constitue un jalon essentiel, à la réception moins aisée, aujourd’hui comme hier5. Épopée manquée, La Franciade est peut-être plutôt une épopée du manque, du rêve d’une impossible résurrection dont les fantômes disent le désir persistant. C’est cette piste que nous voudrions suivre en proposant une relecture6 qui interroge la présence insistante des fantômes dans cette imitation de l’Iliade7.

1. L’épopée des héros fantômes

3Ressuscité par Ronsard pour porter une épopée nationale, Francus/Francion, fils d’Hector est mort pendant la prise de Troie et, selon la tradition rapportée par le poète lui-même dans sa préface, il « avoit tousjours esté assez pauvrement nourri, sans autorité royalle, ny aucun degré de mediocre dignité. » Sauvé de ce « grand tombeau » (I, 80) qu’est Ilion, arraché au massacre qui « Montroit partout l’image de la Mort » (I, 68), il est le fils d’un fantôme, Hector, dont l’ombre apparaît au livre I pour prophétiser le destin de son fils. Quant à Andromaque, elle évoque sa mort à venir en lui faisant ses adieux :

Las ! je pensoy qu’au jour de mon trespas,

Quand l’esprit vole, & le corps va là bas,

Que tu ferois mes obseques funebres,

Clouant mes yeux enfermez de tenebres […]

Haut invoquant noz noms, & ce qui reste

De nous apres l’heure extresme & funeste. (I, 983-986 et 992-994)

4Elle lui offre ensuite un manteau d’apparat d’Hector :

Puis espasmée au logis s’en alla,

Où de son corps l’ame estant destachée

Dessus un lit ses servans l’ont couchée,

Pour la donner au sommeil adoucy

Qui des mortels arrache le soucy. (I, 1044-1048)

5Elle devient donc cette émanation du corps appelée « fantaume », « fantasme », « idole », « image », « simulacre », cet esprit de l’être humain qui perdure après la mort.

6La Franciade paraît obsédée par ces figures. Et nous trouvons les « trois formes d’eidôla » analysées par Patricia Vasseur-Legangneuxdans l’épopée homérique:

[…] l’image fantomatique d’un mort qui apparaît en rêve (onar ou oneiros), l’apparition, au milieu des vivants d’un double produit par un dieu à la semblance d’une personne vivante (phasma) et enfin l’âme d’un défunt (psuchè) qui apparaît pour réclamer une sépulture ou que les vivants convoquent.8

7À ces figures, il faut ajouter les esprits des vivants ou de ceux qui ne sont pas encore nés. Les plus célèbres sont les rois de France, descendants de Francus, qui lui apparaissent au IVe livre et terminent le poème bien avant la fondation espérée. Bien d’autres les précèdent. Ce sont d’abord les compagnons de Francus victimes d’une terrible tempête déclenchée par Junon :

Lors que voici les fantaumes de ceux

Dont la grand mer en vagues departie

Avoit les corps & la vie engloutie,

Enflez, bouffis, écumeux, & ondeux,

Aux nez mangez, au visage hideux, 

Qui pepians d’une voix longue et lente

(Comme poulets cherchans leur mere absente)

De mains, de pieds figurant leur meschef,

De Francion environnaient le chef.

Enfant d’Hector (disoient-ils) nous ne sommes

Plus ces corps vifs, mais fainte de ces hommes,

Que bien armez, courageux, & bragards,

En tes vaisseaux amenois pour soldards,

Sur qui les vents au fort de la tempeste

Ont renversé cent gouffres sur la teste :

Noz corps flotans apastent les poissons,

Noz esprits (las) en cent mille façons

Déprisonnez de l’humaine clôture

Dessus les flots errent à l’aventure […] (II, 644-662)

8Ils demandent à Francus de construire des tombeaux vides, « demeure vaine » (II, 682). Le héros exécute un « office vain » (II, 696) pour les apaiser et les détourner des vivants :

Esprits malins, ne nous suivez jamais,

Ou soit en guerre, ou soit en temps de paix,

Et en dormant n’épouventez nos songes

D’effroy, de peur, ny d’horribles mensonges,

Qui au reveil rendent l’homme transi (II, 699-703)

9Un autre de ses compagnons meurt au livre III (310 sq). Lors des obsèques, Francus « veut soubs les ombres descendre » (749) et lui adresse un adieu pathétique dans lequel il le nomme « cher compagnon, ainçois second moymesme » (766). Tout au long de l’épopée, le héros est donc entouré de doubles morts, ascendants, descendants, compagnons. L’héroïne amoureuse de lui, Clymène, meurt également à la fin du livre III.

10Déliés de l’arrière-plan religieux de l’anthropologie homérique9, ces motifs rappellent plutôt des passages de l’Énéide mais ils sont amplifiés par l’absence des contrepoints. Clymène meurt sans avoir connu de passion charnelle avec Francus. La Crète n’offre pas une cité qui préfigure l’énergie bâtisseuse, comme Carthage le fait.  Les compagnons morts ne sont pas rendus à Francus par une intervention divine, comme c’est le cas dans l’Énéide, où Venus rend à Enée la flotte qu’il croyait détruite dans la tempête (I, 390). La description même de la tempête présente le phénomène météorologique comme une réplique de la prise de Troie. Un bateau s’enflamme :

Le feu mangeard qui se tourne & se vire

Luisant, ardant, passant de part en part,

De banc en banc, de rampart en rampart,

Prit le Pilot’, le massacre & le tue,

Et my-brulé sur les vagues le rue. (II, 258-262)

11Dans un autre bateau, la lutte contre les éléments est comparée à un combat sur des remparts :

Ainsi qu’on voit un hardy combatant

Dessus le mur de la ville assiégée

Se planter ferme en sa place rangée

Pour l’ennemy du rampart décrucher :

Luy mesme en fin est contraint de broncher.

De ses genoux les forces luy defaillent,

Car entre mille & mille qui l’assaillent,

Un par sur tous, le plus brusque & gaillard,

Tout armé saute au dessus du rampart

L’enseigne au poing, & en donnant passage

A ses soldats, leur donne aussi courage :

Ainsi de mille & mille flots voutez

Qui assailloient la nef de tous costez

Un le plus haut & le plus fort s’avance

Et d’un grand heurt sur le tillac s’élance

Victorieux, puis les autres espais

Qui ça qui là l’entre-suivant de pres,

Rompent les bords, les bancs & la carene,

Et la Navire enfondrent sous l’arene. (II, 272-290)

12La mort des compagnons est donc une répétition de la prise de Troie, un épisode qui achève le massacre et mène à son terme l’anéantissement des Troyens10. Comme l’a souligné Albert Py, l’épopée satisfait là « un désir profond de vivre parmi les morts »11. Elle exprime une vision mélancolique de l’histoire, depuis longtemps exposée par Daniel Ménager qui voit même dans la Franciade un refus de l’héroïsme12. L’inachèvement de l’œuvre laisse en effet Francus loin du terme de son voyage, symboliquement échoué en Crète. Ses caractéristiques propres font aussi de lui un être peu consistant, un fantasme évanescent et, selon Ronsard, il est d’abord « une feinte ».

2. Simulacres et fictions vraisemblables

13Francus est en effet une feinte en plusieurs sens. Il est une fiction, une invention de Ronsard qui « bastit [sa] Franciade de son nom »13. De la même façon, le poète prévient le lecteur de ne pas s’étonner des inventions suivantes :

Si tu vois beaucoup de feintes en ce premier livre comme la descente de Mercure, l’ombre d’Hector, la venue de Cybele, Mars transformé, j’ay esté forcé d’en user, pour persuader aux exilez de Troye que Francion estoit fils d’Hector, lesquels autrement ne l’eussent creu, d’autant qu’ils pensoient que le vray fils d’Hector estoit mort […]14.

14La métalepse de la fin de la phrase est remarquable ; ce sont les personnages qui doivent authentifier qu’ils sont crédibles. L’emploi du mot « feinte » dans la Franciade montre la corrélation complexe entre les niveaux de la fiction, et signifie le statut que Ronsard donne à l’épopée.

15En effet, pour persuader les Troyens de la survie de Francus, Ronsard imagine que Jupiter l’a sauvé en le remplaçant par un simulacre, « une feinte ». Le roi des dieux déclare :

Des bras aymez je derobé le fils :

Lors en sa place une feinte je fis

Que je formé du vain corps d’une nue (I, 107-109)

Puis cette feinte à la mere je baille

Pour la donner à Pyrrhe  […] (I, 114-115)

16Et le Francus de cette épopée se dédouble entre, d’une part, un simulacre formé à partir d’inconsistantes nuées, qui est massacré par Pyrrhus, et, d’autre part, une fiction héroïque. Les deux figures se reflètent l’une dans l’autre et proposent « le vray image/ du grand Hector estoit peint au visage » (I, 105-106). Le grand Hector apparaîtra lui-même comme une « ombre » et n’existera dans le poème que par la fiction de son discours prédisant la fondation gauloise pour disparaître aussitôt :

A peine eut dit : soudain le frere alla

Pour l’accoller, mais l’ombre s’envola

Loing de ses bras, comme un songe frivolle

Qui au reveil loing des hommes s’envole

Dedans la nue, & le voulant alors

Prendre, il ne prist que du vent pour le corps. (I, v. 671-676)

17Le discours qui prédit la fondation gauloise et assigne un destin héroïque à Francus est lui-même plusieurs fois répété par des créatures qui peuvent changer d’apparence. Ainsi, Jupiter annonce à Mercure la fondation de la nouvelle Troie aux vers 295 à 302 du Livre I. Puis Mercure répète les mêmes paroles à Hélénin – nouveau mari d’Andromaque – aux vers 359 à 368. Au vers 628, Hélénin « a toujours Mercure devant les yeux ». Il est destinataire de la prophétie d’Hector. Entre temps, la Renommée a répété la prophétie de Mercure aux cieux (I, 453 sq). Tous ces personnages prennent des formes diverses et s’évanouissent à leur départ, multipliant les figures fantomatiques.

18De même, les êtres humains se transforment en esprits lors de leur sommeil ou de leur mort. Une fois morts, les compagnons de Francus déclarent ne plus être des « corps vifs », mais « fainte » des hommes qu’ils étaient. Le sommeil leur présente des formes qui imitent la réalité comme celles qui préfigurent Francus et ses compagnons, dans l’esprit du roi crétois Dicée, pour qu’il leur soit propice quand il les rencontrera, ou comme le « Fantaume vain » envoyé à Clymène et à Hyante pour leur faire éprouver une satisfaction érotique qui les rendra amoureuses15.  Les êtres sont hantés par des daimons. Francus est guidé par un démon au rivage crétois (II, 566 et 1475). Clymène se précipite dans la mer à la suite d’un démon qui a pris la forme d’un sanglier (III, 1498). Elle est ensuite transformée en divinité marine. Les êtres divins et les êtres humains habitent un monde poreux à l’image des mondes épiques de l’Iliade et de l’Enéide, mais ce monde tout entier se déréalise comme fiction.

19En effet, les textes liminaires affirment que l’Iliade est une fiction dans laquelle Homère a inventé la guerre de Troie16. L’épopée s’affirme donc dans le monde parallèle de la fiction. Ronsard désigne cet univers comme celui du vraisemblable. Il est difficile de cerner le sens précis qu’il donne à ce mot. Il traite sans doute la notion avec pas mal de désinvolture. Il la relie au possible17. Il est vraisemblable que Francion, qui n’existe pas, ait fondé la Gaule, parce qu’« il y pouvoit venir ». La question du vraisemblable paraît être celle de la conformité à des univers fictifs précédents. Elle s’inscrit donc dans la question de l’imitation des œuvres. Ce qui est vraisemblable dans la Franciade, c’est ce qui ressemble aux fictions de l’Iliade et de l’Énéide, ces « Roman[s] »18. Pour François Cornilliat, la notion de vraisemblable théorise le manque de références à un mythe de la translation gauloise suffisamment accrédité, sans le combler19. Les fantômes, quant à eux, fabriquent la fiction de personnages épiques paradoxaux.

20Par ailleurs, la question du vraisemblable épique est surtout pour Ronsard la question de l’hypotypose. L’épopée doit donner l’impression de la présence des choses représentées. Les « Poëtes […] d’une petite scintille font un grand brasier »20 et Ronsard recommande : « Tu imiteras les effects de la nature en toutes tes descriptions, suyvant Homere [ …] Car en telle peinture, ou plustost imitation de la nature consiste toute l’ame de la Poësie Heroïque »21. Sans doute est-ce aussi dans cette perspective qu’il faut comprendre sa déclaration d’imiter plutôt Homère que Virgile, ou plutôt d’imiter « la naïve facilité d’Homere »22 alors que tant de vers font écho à l’Enéide et que le modèle même du voyage du héros troyen est celui de l’Enéide23. L’épopée doit nous rendre présent le monde fictif comme s’il était naturel. On doit croire en ce sens au monde de la fiction, non pas parce qu’on croit qu’il existe mais parce qu’on s’y croirait. Or l’omniprésence de fantômes met en question cette poétique. On est en présence de créatures évanescentes et les personnages ne cessent de disparaître. Les émotions se disent sur le mode de la transformation en esprit. Ainsi Clymène et Hyante, piquées par l’amour transformé en taon, se dissolvent-elles :

De toute chose ont perdu souvenance,

Perdu scavoir, parole & contenance,

Car leur esprit de merveille éblouy

Bien loin du corps s’estoit évanouy. (II, v. 857-860)24

21Hyante le dira à nouveau au Livre III, 15 :

[…] un nouvel esmoy

 Me ravist toute et chasse hors de moy !

Je ne tiens plus de mon cœur que l’escorce(III, 15-17)

22Albert Py attire aussi l’attention sur les vers 180-181 du livre III :

Les vents en l’air les prieres semoient

De ces deux sœurs qui n’estoient plus qu’un songe. (III, 180-181)

23Dans l’amour, Clymène « Se pert soymesme » (III, 794). Elle s’anéantit dans l’impossibilité de tenir un discours amoureux conforme à ses sentiments et devient semblable aux fantômes qui nous parlent sans qu’on les entende (III, 995). Refusant de devenir « fable »25 comme Hélène, elle s’empoisonne  « Pour destacher son ame tout à l’heure/ Loing de son corps, et du corps le soucy » (III, 1080). Sauvée par sa nourrice, elle écrit à Francus une épître sur le modèle des Héroïdes et propose un des seuls emplois du mot « épître » dans les vers de Ronsard, qui lui préfère systématiquement l’élégie. Clymène figure l’impossibilité de la parole vive remplacée par la lettre et par l’imitation de l’imitation constituée par la réécriture de l’Héroïde qui apparaît en quelque sorte elle-même comme une fiction représentant un fantôme de héros et d’héroïne. La Franciade se construit sur des imitations d’imitations qui exhibent leur maniérisme, et la multiplication des médiations avec la réalité représentée met en question la capacité de l’œuvre à mimer la vie de manière efficace.

24Les ekphraseis soulignent ainsi l’artifice au lieu de le faire disparaître. Dicée décrit une coupe d’or donnée par Idoménée qui la tenait lui-même d’Hector :

[ …] où vivoit entaillée

Sous le burin la Balaine écaillée

Ouvrant la gueule, & faignant un semblant

De devorer le pauvre corps tremblant

De la pucelle Hesione attachée

Contre un rocher. (II, 601-606)

25De même, le magnifique manteau brodé par Andromaque, inspiré des Argonautiques d’Apollonios de Rhodes, « où fut portraite au vif la grande Troye » (I, 721 sq.), porté par Hector le jour de l’arrivée d’Hélène à Ilion, est vidé de sa substance dans cet oxymore : « de parade servoit/Au cabinet » (I, 1036).

26Ces motifs interrogent le rapport de la poétique de l’imitation avec le monde. Les spectres disent cette poétique d’une évanescence du spectaculaire qui correspond à une anthropologie et à une vision de l’histoire placées sous le signe du deuil. Toujours en fuite, Francus se caractérise lui-même comme placé sous le signe du négatif « D’un qui n’a lieu, ny terre, ni contrée,/ A qui le ciel sa clarté va niant » (IV, 329). Il ressemble au vent (IV, 45) qui emporte ses sanglots et ses paroles (III, 200). Il représente une humanité qui « n’est rien qu’une vaine fumée ! » (III, 330). Alors qu’il devait être l’image d’Hector, le héros guerrier exemplaire, il apparaît comme l’allégorie d’une imitation impossible dont les différentes figures se donnent comme reflets dédoublés d’un insaisissable modèle. La colère de l’Iliade s’est retournée contre le héros en mélancolie. L’héroïsme est un souvenir, et la Gaule fuit (III, 208). La cohésion épique se diffracte dans les innombrables divisions dont la séparation de l’âme et du corps signifie le caractère essentiel.

3. Poétique du dédoublement, fantômes de la division

27Le motif des fantômes renvoie à celui du dédoublement entre le corps et l’esprit. Il permet aux êtres de se présenter sous des apparences différentes dont la multiplicité signifie la nature insaisissable. Derrière les nombreuses métamorphoses se profile la question de l’identité, de l’adéquation du nom au personnage et à ses épiphanies. On se souvient que la Franciade est tout entière sortie du nom Francus. Or Francus, c’est aussi Astyanax. Le poète explique la transformation du nom :

D’Astyanax en Francus fit changer

Son premier nom, en signe de vaillance

Et des soldats fut nommé Porte-lance,

Pheré-enchos, nom des peuples vaincus

Mal prononcé, & dit depuis Francus  (I, 948-952)

28Celui qui était étymologiquement « le Prince de la ville », nom de bon augure pour un héros fondateur, voit son nom dégradé sous l’effet de la défaite et de la translatio subie par les vaincus. La déformation sonore inscrit la barbarie – au sens propre – au cœur du nom et de la généalogie. À l’horizon d’une impossible épopée, se dessine la déréliction de l’efficacité historique du mythe de la translatio dont on sait la double importance littéraire et historique au XVIe siècle26. Le mythe de la translation n’exprime pas seulement une inscription de l’histoire moderne dans l’héritage de l’histoire antique, il exprime la solidarité de la littérature et de la politique sous les Valois. En ressuscitant les mythes antiques, les poètes sont les agents de l’histoire de leur temps. Le grand œuvre du poème épique doit couronner ce travail. Les Fêtes des Valois l’ont attesté, de même que la lecture de la Franciade à Charles IX avant publication. Or les dédoublements de la Franciade disent la difficulté de faire coïncider l’idéal antique avec la réalité des années 1570.

29Certains dédoublements sont même des figures de la division. C’est le cas des deux femmes Clymène et Hyante, deux sœurs amoureuses du même Francus divisées par la jalousie :

Mais plus que l’autre elle estoit avisée,

Qui ne vouloit une amour divisée,

Ains vouloit seule en toute affection,

Dame, jouïr du cœur de Francion :

Pource en mentant par un grand artifice

Luy conseilla, qu’aimer estoit un vice,

Ainsi son mal par fraude elle cacha,

Et l’inconstance à sa sœur reprocha. (III, 61-68)

30Les figures jumelles deviennent celles de la division qu’elles incorporent et qui rend leur parole menteuse ou impossible. Clymène devient un être divisé dont « le cueur de dueil se fendoit » (III, 1347). La « Melancholie » bi-polaire siège devant la demeure de « Jalousie » (III, 1325). Les deux sœurs deviennent un motif de la guerre civile : « Foy ny pitié ne regnent plus en terre,/ Et le parent au parent fait la guerre ! » (III, 933). Hyante, possédée par Hécate, devient la voix de l’histoire qui fait apparaître comme futur ce qui est passé, en évoquant les rois mérovingiens. Le temps à son tour se divise, et le voyage devient figure du temps. Mais c’est un temps qui hésite entre passé et avenir, épopée, satire et histoire. En effet, les portraits des rois fainéants ont été lus à l’époque par les protestants comme des satires des Valois.

31Le fantôme de la guerre civile se dessine donc derrière l’épopée, et il ouvre ces gouffres de l’anéantissement qui rendent l’épopée impossible. Daniel Ménager le dit autrement :

[…] l’écriture épique, fortement monologique, ne convenait plus à la représentation d’un monde ambivalent, ou « double ». L’écriture épique est inséparable d’une pensée de l’identité, dont la présence est garantie par la personne du roi. 27

32Le mythe, expression de la cohésion originelle, d’un temps anhistorique, est devenu impossible. Les fantômes de la Franciade disent le désir persistant de cet objet perdu, cette mélancolie de l’histoire28.

4. La poésie du manque

33Détruite ou encore à venir, la cité, de Troie à Paris, figure cet objet pris dans la dialectique du réel et de la fiction, du passé et du présent, entre absence et présence. « Sur le patron d’Ilion contrefait » (I, 666), la cité à venir porte déjà peut-être en elle la destruction que la Saint-Barthélemy actualise entre l’écriture et la publication. La translatio de la destruction va prendre la place de celle de l’héroïsme. La quête de l’origine montre la présence fondatrice du manque sur lequel se bâtit la fiction qui donne figure à l’histoire, parole des « vivants pour calmer les morts » selon la belle formule empruntée par Michel de Certeau à Michelet29.

34La cité troyenne est ainsi sous le patronage de Cybèle, et les Troyens exilés continuent de l’honorer. Cybèle est la mère des Dieux, déesse des savoirs et des mystères, déesse phrygienne. Daniel Ménager souligne qu’elle représente ainsi un retour vers le lieu de départ, puisqu’elle est troyenne, et un retour vers l’origine, puisqu’elle est la mère par excellence, mère des dieux et du savoir30. Or Cybèle est honorée par des prêtres castrés, et elle est associée à la légende d’Atys, jeune homme qui se castre pour elle, auquel Ronsard a consacré un long poème, « Le Pin », en 1569. Les prêtres et Atys figurent dès le Livre I de la Franciade ; ils apparaissent au cœur de la fête assez longuement décrite par le poète, dont on peut penser qu’elle joue le rôle de ces descriptions destinées à faire exister le passé antique sous les yeux du lecteur pour le réactualiser. Or les prêtres sont des figures du manque, la castration faisant « un desert de ce Monde »31. Par ailleurs, la fête antique elle-même est déjà une imitation de quelque chose qui n’est plus : les soldats « contre-imittaient ces antiques soudards/ Les Corybans, qui serrez d’une bande/ S’armoient autour de Cybelle la grande. » Les héros en puissance imitent donc des hommes castrés disparus. Cybèle réapparaît plusieurs fois dans le poème et elle prend notamment les traits de Turne, qui est le fils d’une nymphe et d’Hector ; il est par conséquent le demi-frère de Francus. Et c’est sous ces traits qu’elle vient attiser en lui le désir d’accomplir son destin de fondateur. L’héroïsme épique est ainsi habité par ces figures du manque associées à une féminité castratrice. Francus est d’ailleurs apostrophé comme « Vraye troyenne, & non troyen » (I, 795). La même injure est adressée aux rois fainéants du Livre IV « Germe maudit, troyennes non troyens » (IV, 1660). Et les prêtres de Cybèle sont désignés comme ses « compagnes » (I, 427). Ronsard ne le dit pas, mais on les appelait les Galles, et Lemaire de Belges avait rappelé dans Les Illustrations de la Gaule et singularitez de Troie cette étymologie de Gaulois, parmi d’autres32. Derrière l’origine fictionnelle troyenne, les Gaulois, héros sans mythe, affrontent un fantasme de castration.

35En quête d’une origine gauloise épique, Ronsard actualise une poésie du manque interprétée parfois comme manque de désir, mais qui apparaît plutôt comme désir du désir, recherche de l’origine du mythe constitué par Ronsard lui-même et par la brigade, d’une poésie de l’imitation qui reconstruit sur « la ruynée fabrique des langues33 » « l’ancienne renouvelée poésie34 ». L’espace épique de la Franciade est suspendu sur les gouffres de la crise historique où flottent des paroles qui présentent leur miroir aux fantômes d’un passé qui hante le présent. En essayant d’imaginer les Français en Troyens et de les inscrire dans la légitimité d’une filiation antique gréco-romaine, Ronsard remonte à l’origine de la barbarie dont la guerre révèle qu’elle est présente en chacun. Les Troyens sont des Grecs imaginés par Homère, nous dit la préface, à preuve leurs noms grecs. Le thème de l’auto-mutilation transpose celui de la guerre civile qui déchire la France et rend problématique toute victoire et toute translatio.

36Il dit plus profondément une angoisse identitaire aiguisée par la poétique de l’imitation. Comme l’écrit Ann Moss : « L’imitation aiguise le sens de soi, mais en même temps elle crée l’angoisse d’un déficit et d’un manque de puissance créatrice »35. L’énonciation épique propice à la mimesis menace l’affirmation du sujet qui l’organise36. La forme épique tient le sujet à distance et l’empêche de prendre une place d’où il puisse régir l’action par sa parole et lui donner sens. Il doit faire comme s’il n’y avait pas de distance entre son énonciation et le monde énoncé, cette distance reconnue et comblée par l’élévation lyrique37 selon l’analyse de François Cornilliat. Le poète doit accepter de se projeter dans la représentation offerte par des personnages, leurs actions et le monde traversé. Les personnages de la Franciade sont des fantômes, des hommes mutilés, des femmes hors d’elles-mêmes, des personnages auxquels on ne peut s’identifier pour s’élever vers l’héroïsme et qui renvoient, à l’inverse, à des divisions intimes. Ils signifient des identités problématiques, miroirs adéquats aux troubles engendrés par les crises religieuses et civiles du XVIe siècle. Si bien, comme le remarque Denis Bjaï, que lorsque « Jupiter "feint" ici la survie d’Astyanax, à l’instar du poète lui-même »38, on a l’impression que les dieux eux-mêmes ont perdu leur toute-puissance pour devenir des poètes-imitateurs.

37Les fantômes sont le signe de la place du lyrique au cœur de l’épique, non pas par l’insertion de morceaux lyriques, mais en ouvrant, à l’intérieur de la description et des narrations épiques, l’hiatus intérieur. Le sujet reconnaît en lui cette division avivée par la crise historique, doublée d’une crise poétique ; dans les deux cas le sujet moderne réfléchit sa condition dans une conscience diachronique. Françoise Charpentier identifie dans les nombreux appels des poètes des années 1560 à l’écriture épique, non seulement un « désir d’épopée », mais même une « nostalgie » de l’épopée39. Ronsard actualise en quelque sorte l’épopée comme forme nostalgique : une Odyssée, une Énéide ou les Argonautiques autant qu’une Iliade. Le sujet moderne est un exilé partagé entre les lieux, les temporalités, les conflits de loyauté, le masculin et le féminin. C’est une condition originelle, un héritage que l’art fait résonner en nous. L’art propose un lieu pour les fantômes, pour les doubles de nous-mêmes broyés par la réalité de l’histoire. C’est déjà la leçon de l’Hélène d’Euripide40.

38En faisant exister une impossible résurrection d’une histoire héroïque, la Franciade désigne la place du sujet qui s’affirmera dans les Sonnets pour Hélène. Conscient de son vieillissement, d’une impuissance politique et de l’espace qui sépare son époque de l’Antiquité, le poète peut faire de l’héroïne une figure qu’il fait vivre au gré de sa parole dans les jeux maîtrisés de l’ironie. Il peut même parler de la guerre contemporaine et mieux la tenir à distance41.

39Les dédoublements fantomatiques de la Franciade interrogent la poétique de l’imitation. Le désir d’une imitation de l’Iliade prend la forme d’une imitation de l’Énéide et des Argonautiques à la recherche d’un idéal que l’on souhaiterait vraisemblable, mais dont l’impossible actualisation réduit la potentielle puissance. L’evidentia se transforme en mise en abyme et appelle l’absente de toute épopée, la belle Hélène qui convertit la guerre en pulsion de vie. Les fantômes sont la métalepse de la représentation : une manière de faire croire que la représentation existerait vraiment. Cela aboutit finalement à un effet inverse de déréalisation généralisée que reproche la critique à Ronsard : le monde de la Franciade est irréel et, à travers lui, le monde des Valois perd de sa crédibilité. Le lecteur contemporain peut cependant être sensible à ce monde fantomal qui manifeste le rapport problématique de l’art avec la violence de l’histoire.

40Reste une voix lyrique habitée par un manque qui préfigure la poésie moderne. La vraie vie est absente, et la langue exprime ce désir d’idéal que travaille le manque de « la suprême ». Le souffle épique devient pneuma mélancolique transmettant ce deuil originel qui nous projette dans l’histoire, et dont la littérature ne nous console que de manière intermittente par de singulières beautés qu’on ne se lasse pas de relire. Les aubes ronsardiennes ne sont jamais navrantes. La poésie du manque n’est pas la poésie manquée. La Franciade attend en revanche toujours son rendez-vous avec l’histoire littéraire nationale. En ce sens, elle fait penser aux « fantômes » des bibliothèques, une contremarque pour un livre absent. À moins qu’elle ne soit un « fantôme » au sens que lui donnent les architectes, un creux masqué dans le mur bien repeint de notre histoire42.