Colloques en ligne

Fiona McIntosh-Varjabédian

Nehru et Chaudhuri et la dialectique du moi autobiographique et de l’Histoire collective

Nehru and Chaudhuri: the dialectics of the Self and of collective history

1En tant que genre littéraire, les récits autobiographiques ont joué un rôle important dans la décolonisation (Holden, 89). Par son autobiographie de 1936, puis son récit A Discovery of India (publié en 1946, mais rédigé en 1944), écrits l’un comme l’autre en prison, Nehru a fait correspondre histoire individuelle et histoire collective, tout comme l’avait fait Gandhi avant lui dans Autobiography, The Story of My Experiments with Truth, écrite à l’origine en Gujarātī et publiée en deux volumes en 1927 et 1929. En tant qu’homme politique qui s’est engagé dans une démarche réflexive, Nehru a servi, par la suite, de modèle à d’autres récits décoloniaux au Ghana, en Afrique du Sud avec Mandela, à Singapore. Les dirigeants ont ainsi écrit ce que Holden appelle des « autobiographies nationales » (Holden, 89), choisissant ainsi un genre qui a été volontiers classé comme étant occidental, notamment par Gandhi lui-même qui fait part des réticences morales et philosophiques d’un de ses amis religieux (God-fearing) (Gandhi, vii) face au genre.

2Nous ne discuterons pas ici des raisons qui ont conduit la critique dans un contexte colonial et postcolonial à quelque peu exagérer le caractère étranger et occidental de cette forme (Malhotra, Lambert-Hurley, 3-4). On peut, en effet, se montrer prudent face aux affirmations à l’emporte-pièce qui, comme le faisait Pascal Roy en 1960, identifient le genre à l’Europe post-classique (Roy, 2), au nom d’un prétendu manque d’introspection ou d’une conscience identitaire et individuelle supposée déficiente hors de ce cadre culturel occidental (Malhotra, Lambert-Hurley, 4). Toutefois, la brève apologie de Gandhi suggère que le choix de la forme tient à la fois de la gageure et du défi et relève d’une hybridité consciente et assumée1. C’est particulièrement le cas quand les auteurs s’expriment en anglais et s’adressent non seulement à la future nation, mais également au colonisateur, sans oublier au monde, si on tient compte des traductions éventuelles de ces œuvres, ou de leurs relectures et leurs réinterprétations, dans d’autres contextes politiques et nationales (Holden, 90)2. Histoire personnelle et histoire collective se mêlent ou se confrontent ainsi dans un double processus de prise de conscience.

3En effet, l’acte autobiographique agit sur le temps et sa perception, liant passé et présent (Roy, 10) mais également l’avenir, dans le cas d’un homme politique qui s’exprime à l’orée de la décolonisation (Chandorkar, 26). Après avoir cherché, non sans difficultés à représenter la voix des masses dans son Autobiographie, il s’agit pour Nehru, dans The Discovery of India, d’incarner l’Inde elle-même et de s’imposer comme le futur homme d’État de l’Inde promise à l’indépendance à la fin de la guerre. Le mélange des deux niveaux, le privé et le public, se comprend aussi par la conviction que partage Nirad Chaudhuri que la prise de conscience de soi, de l’Histoire ainsi que les études historiques elles-mêmes sont essentielles à la libération du pays et à la fondation d’une une nouvelle nation (Chandorkar, 26 ; Markovits, 648-668). Dans ce cadre, prendre conscience de soi, de ses choix et de son ethos revient à construire une réflexivité politique essentielle à toute action future. Il s’agit de montrer comment l’expérience, certes unique, peut avoir une valeur représentative dans laquelle d’autres peuvent se reconnaître et grâce à laquelle ils peuvent agir à leur tour.

4L’auteur de The Autobiography of an Unknown Indian, Nirad Chaudhuri ne bénéficie ni de la notoriété, ni du pouvoir de Nehru, pourtant il s’interroge lui aussi sur la représentativité de son expérience et de sa singularité, il essaye de dépasser son point de vue limité de citoyen anonyme pour proposer une approche à la fois historique et ethnologique de ses années de formation ainsi que de ses premiers pas dans la vie active. Ceux-ci coïncident, en effet, avec les années décisives qui ont initié les mouvements indépendantistes au Bengale et en Inde et lui permettent de réorienter ce qu’il a vu et que d’autres peuvent éventuellement reconnaître, en le généralisant, et de donner un aperçu d’une sorte d’ambiance collective. La part autobiographique est ainsi clairement mise au service de l’Histoire3. Étant donné qu’il s’est montré assez critique à l’encontre de Nehru et du parti du Congrès national indien, contestant, en somme, leur prétention même à vouloir/pouvoir incarner l’Inde, la comparaison entre les éléments autobiographiques de The Discovery of India 4 de Nehru et ceux qui se déploient dans The Autobiography of an Unknown Indian de Nirad Chaudhuri prend tout son sens. Il s’agira, pour nous, de nous interroger la part de l’autobiographie et par la suite le rapport à l’Histoire avant de nous interroger sur leur représentativité paradoxale afin d’analyser brièvement leur vision de l’Inde au travers de leur conception divergente de la synthèse indienne.

Discours de la méthode, la part de l’autobiographique dans l’Histoire

5Il peut paraître paradoxal de s’intéresser à des autobiographies aussi problématiques que celles de Chaudhuri, ou de Nehru. Le premier part, certes, d’expériences personnelles mais pour nous faire sentir les évolutions fondamentales qui ont été amorcées en Inde après 1905. Pour ce qui est de The Discovery of India, les éléments explicitement autobiographiques sont réduits. Néanmoins, c’est justement le basculement résolu de l’individu vers la grande histoire qui nous paraît essentiel et qui mérite d’être analysé ici.

6Dans le texte de Nehru, ces indications personnelles qui apparaissent comme autant de trouéesdans l’essai, ne représentent, en effet, que trois chapitres au début du texte, ainsi que deux d’inégale longueur à la fin. Toutefois, c’est l’expérience personnelle de la prison qui structure l’ensemble, avec un premier chapitre intitulé Ahmadnagar Fort, un dernier Ahmadnagar Fort again et un postscriptum qui marque la libération de Nehru et ses rencontres avec la foule à Allahabad (actuellement Prayagraj) au bord du Gange, symbole évident de l’Inde. L’emprisonnement inspire, dès les premières lignes, une réflexion teintée d’élégie sur le temps de l’enfermement qui est marqué par le contraste entre le cycle lunaire ascendant et la signification personnelle qu’il prend dans l’existence du prisonnier :

It is more than twenty months since we were brought here, more than twenty months of my ninth term of imprisonment. A new moon, a shimmering crescent in the darkening sky, greeted us on our arrival here. The bright fortnight of a waxing moon has begun. Ever since then each coming of the moon has been a reminder to me that another month of imprisonment is over (Nehru, 1946, 2010, 1)5.

7Il s’agit d’un temps long, comme le souligne la répétition de « vingt mois », qu’il faut remplir et occuper justement par l’écriture (Nehru, 1946, 2010, 532). L’incarcération même motive le processus d’écriture. Cette épreuve construit, d’ailleurs, le texte, dans le rapport même à l’érudition que Nehru peut déployer dans les conditions limitées ainsi que les restrictions qu’il expérimente.

8Entre ces bornes textuelles, Nehru fait état d’expériences et d’impressions personnelles et se justifie face à son lectorat, nous y reviendrons. C’est la découverte de l’Inde qui domine, comme l’indique le titre, par les voyages personnels auxquels il fait allusion, mais aussi par le biais de l’Histoire qu’il reprend et réexamine dans les grandes lignes6 et de réflexions personnelles qu’il porte sur les grands textes indiens et sur la situation géopolitique. Au cours de cette redécouverte toute personnelle de l’Inde, le futur état est décrit comme une entité proto-nationale ancienne et continue, malgré les nombreuses invasions qui ont émaillé son histoire. Mais, en retour, cette description et cette analyse ne sont d’ailleurs pas elles-mêmes entièrement coupées de l’expérience biographique. Nehru s’en excuse comme s’il s’agissait d’un manquement à un contrat de lecture implicite, celui de l’objectivité et de la rigueur intellectuelle :

Looking back at what I have written, it seems inadequate, disjointed and lacking in unity, a mixture of many things, with the personal element dominant and giving its colour even to what was intended to be an objective analysis. That personal element has pushed itself forward almost against my will; often I checked it and held it back but sometimes I loosened the reins and allowed it to flow out of my pen, and mirror, to some extent, my mind (Nehru, 1946, 2010, 532)7.

9Mais, même quand son expérience est des plus livresques, la forme autobiographique permet à l’auteur de répondre à l’Histoire telle qu’elle lui a été enseignée en Grande-Bretagne et aux critiques qui ont été portées contre l’Inde, contre les castes, le manque de conscience historique et le prétendu détachement spirituel des Indiens. Aussi prépare-t-il, par l’érudition qu’il mobilise, son mariage annoncé avec la nation indienne, presque au moment où il perd sa propre épouse. En effet, il s’agit par son expérience de l’Inde, qu’elle soit intime ou savante, de prouver qu’elle existe et qu’elle est une nation qui peut exister en dehors de la prétendue Pax Britannica. Or, cette expérience de l’Inde fait partie de lui et est intimement liée, il tient à le préciser, à son évolution personnelle depuis l’enfance :

During these years of thought and activity my mind has been full of India, trying to understand her and to analyse my own reactions towards her. I went back to my childhood days and tried to remember what I felt like then, what vague shape this conception took in my growing mind, and how it was moulded by fresh experience. Sometimes it receded into the background, but it was always there, slowly changing, a queer mixture derived from old story and legend and modern fact. […]

As I grew up and became engaged in activities which promised to lead to India’s freedom, I became obsessed with the thought of India. What was this India that possessed me and beckoned me to continually urging me to action so that we might realize some vague but deeply felt desire of our hearts? The initial urge came to me, I suppose, through pride, both individual and national […].

India was in my blood and there was much in her that instinctively thrilled me. […] (Nehru, 1946, 2010, 40-41)8

10Dans ce chapitre qui est intitulé « La Quête », Nehru met l’accent sur les impressions intimes. L’enfance est ainsi caractérisée par une connaissance diffuse et peu précise qui évolue, comme il le souligne, en même temps qu’il grandit lui-même. Ce mouvement de l’enfance bercée d’histoires et d’images vers les faits objectifs de l’homme adulte se retrouve dans l’évolution de l’Inde qui est propulsée dans la modernité9 et dans la science des faits après s’être construite à partir des grands mythes.

11Cette double formation de l’Inde et du scripteur, se retrouve sous la plume de Chaudhuri, comme on le verra. L’étape suivante, pour l’homme politique, est, bien entendu, l’adolescence, comme le laissait présager cette rencontre entre l’Inde et lui-même, rencontre qui, avec les termes de urge et desire (désir ardent irrépressible, désir), relève d’une forme d’érotisme des premiers émois amoureux qui se développe jusqu’au thrill (ravissement, excitation ou frisson). Les termes employés sont récurrents et leurs connotations traduisent le mélange entre les aspirations individuelles et l’Inde, jusqu’à la fusion totale : il devient l’Inde, puisque l’Inde, nous dit-il, est dans son sang. S’il incarne l’Inde, s’il la porte en lui-même, s’il porte sur lui le poids de son passé immémorial (burden of history), qui répond dans le vocabulaire même au White Man’s Burden d’un Kipling, il est digne d’en devenir le dirigeant, tel est le raisonnement sous-jacent à ses réflexions sur ses expériences passées.

12Dans l’œuvre de Nehru, la confusion entre le collectif et l’individuel se traduit par une alternance dans l’usage du je et du nous. Pour Chaudhuri, la technique est autre : les anecdotes empruntées à son environnement et à son expérience ont valeur de témoignage et forment des échantillons représentatifs qu’il offre à la vue de tous (exhibition of samples). Quant au nous dans The Discovery of India, ce n’est ni un nous de majesté, ni une marque de simple politesse courtoise, mais il renvoie aux acteurs politiques indépendantistes qui entourent Nehru, notamment en prison, et qui sont persécutés, comme lui, par le pouvoir colonial. Les pensées du leader politique, ses aspirations, son désir d’action et d’engagement sont partagés par d’autres, il devient ainsi, malgré ses hautes ambitions évidentes qui le sortent tout de même du lot commun, un parmi tant activistes.

13Mais ce glissement de l’individu vers le groupe n’est pas toujours constant, car jamais Nehru ne s’affirme jamais autant personnellement que quand il évoque sa femme décédée qui avait été aussi une militante de la cause indépendantiste. Il en est de même quand il rappelle, avec force, ses positions antifascistes et hostiles au nazisme. Dans un texte souvent avare de détails, il tient à préciser à plusieurs reprises qu’il n’a pas répondu favorablement aux invitations de Mussolini et d’Hitler, afin de démontrer à tous ceux qui le liront que son emprisonnement pendant la guerre était parfaitement infondé, puisqu’il n’allait pas s’allier aux ennemis, contrairement aux soupçons et aux craintes des autorités britanniques. De toute évidence, les éléments biographiques ont une fonction stratégique ici : ils lui permettent de se justifier et de renforcer son autorité morale et politique.

Une représentativité paradoxale

14En mettant l’accent sur son statut d’homme anonyme, dès le titre de son autobiographie (unknown Indian), Nirad Chaudhuri modifie le rapport à l’histoire que peut avoir Nehru, issu d’une famille fortunée placée au premier plan du mouvement indépendantiste indien. L’un faisait partie de l’élite, était promis à un brillant avenir, avait connu les meilleurs établissements britanniques (Harrow et Cambridge), voyageait en avion dans les années 30 entre l’Inde et l’Europe et mènait ainsi grand train ; l’autre, du fait de son échec au master of arts de l’université de Calcutta, était promis à des emplois médiocres. Tant son autobiographie que The Continent of Circe (1966) mettent en avant ses difficultés financières et sa situation marginale, lui qui a eu besoin que l’auteur et journaliste Kushwant Singh lui prête une machine à écrire, ne serait-ce que pour pouvoir composer ses articles :

I was struck all of a heap. My poverty is, of course, well known in Delhi and much further afield, and therefore I was not prepared to see it bruited about by so august a body as the American Women’s Club of Delhi (Chaudhuri, 1966, 2021, 2)10.

15Sans argent et sans position sociale établie, il considère que son nom même n’aurait pas dû être évoqué dans un cercle occidentalisé, incapable de comprendre ce qu’il était et qui il était. Son parcours intellectuel est marqué par l’humiliation, alors que celui de Nehru se définit autour de l’héroïsme que lui confère ses emprisonnements pour la cause indienne. Toutefois, si sa famille et ses études, jusqu’à son douloureux échec, confèrent à Chaudhuri une trame au récit, les détails biographiques ne sont pas strictement personnels car ils sont toujours agrémentés de comparaisons et de références culturelles tant indiennes qu’européennes. Celles-ci permettent de replacer son témoignage dans un ensemble plus large et de faire imaginer au lecteur à la fois les différences radicales et les ressemblances culturelles entre l’Occident et le Bengale. Les associations et les impressions partageables jouent un rôle essentiel dans l’effort de Chaudhuri pour faire saisir son expérience spécifiquement bengalie à un public plus large, probablement anglais :

Kishorganj, my birthplace, I have called a country town, but this description, I am afraid, will call up wholly wrong associations. The place had nothing of the English country town about it, if I am to judge by the illustrations I have seen and the descriptions I have read, these being my only sources of knowledge about England, since I have never been there, nor in fact anywhere outside my own country (Chaudhuri, 1964, 2015, 3)11.

16Les rares dates que l’auteur nous donne permettent de faire écho aux événements décisifs qui ont signifié la rupture des Bengalis avec l’ordre britannique. Ainsi 1905, en particulier, marque le moment où le pouvoir colonial veut scinder le Bengale en deux, contre la volonté expresse des Bengalis. Depuis lors, sa famille brahmo 12 change de comportement, refusant d’acheter des produits anglais et adopte une posture qui n’est ni celle d’un affrontement avec les Anglais ni celle d’une soumission servile aux autorités britanniques13. La première guerre mondiale marque la deuxième grande rupture :

Our cultural movement began in the early part of the nineteenth century and reached its apogee in about one hundred years. Then it began to break up. If I were asked to specify when the signs of decay made their first appearance I should say in the years between 1916 and 1918. After the end of the First World War, and in the years immediately following, the change had become clearly perceptible (Chaudhuri, 1964, 2015, 200)14

17Or la période coïncide à peu près avec celle où il mène ses études d’histoire à l’université de Calcutta, réussit la licence mais échoue au master of arts. Son échec, qui est aussi celui d’un esprit touche-à-tout, éclectique et avide de savoir, semble, de ce fait, renvoyer au déclin des idéaux du brahmoïsme même. C’est ainsi que, par de petites touches, Chaudhuri offre un aperçu du mouvement indépendantiste global : comment ses frères ont été soupçonnés et interrogés, comment il a été pris lui-même par la fièvre indépendantiste, tout en se montrant critique envers certains aspects du mouvement et craignant un repli culturel pernicieux.

18Les frontières entre l’individu sont ainsi rendues poreuses. La conscience que les temps sont décisifs habite ces textes, qu’ils soient portés par un homme aux portes du pouvoir, ou par un écrivain marginalisé qui propose son témoignage à la réflexion de tous. La culture partagée, collective donc, mais aussi apprise et absorbée par un individu, participe de cette porosité.

La culture partagée comme moyen de communion et de différenciation

19Comme pour Nehru dans The Discovery of India, la culture joue, à plusieurs titres, un rôle essentiel dans le parcours à la fois collectif et individuel de l’Autobiography of an Unknown Indian. D’abord, dans la première partie qui correspond grosso modo à son enfance, Chaudhuri réfléchit sur l’influence des lieux dans la formation mentale et les représentations. Il inclut l’Angleterre curieusement dans cette partie consacrée à son lieu de naissance, Kishorganj ainsi qu’aux lieux ancestraux de sa famille paternelle et maternelle. Il explique ainsi comment, dans ses représentations mentales, ce lointain imaginaire, formé de l’Angleterre, à laquelle il mêle l’Irlande, l’Écosse, le Pays de Galles et l’Europe, a pour lui une réalité perceptible et comment il se bâtit une image à multiples facettes du colonisateur par les gravures sur les murs, les informations dans les journaux, les ouvrages que possède son père, la poésie anglaise qu’il lit dans les manuels de son frère aîné, les noms des britanniques célèbres dont il avait entendu parler :

The next shelf was given over to clothes and the next lower contained books. Among the books the most prominent for their size or brightness were the Holy Bible in Bengali, Annandale’s English Dictionary, Milton’s poetical works, Cunningham’s History of Sikhs, two volumes of Burke’s speeches on the impeachment of Warren Hastings, Shakespeare’s Julius Caesar and Othello –the latter in the American Hudson edition, a few novels by Bankim Chandra Chatterji, and two volumes of the poetical works of the first modern Bengali poet, Michael Madhusudan Dutt. Apart from these books in the cupboard there were two additional volumes bound in leather which received very special consideration from my mother and were kept on her table or at her bedside like a breviary. One was a volume of sacred songs called Songs of Brahma, while the other, entitled Pearl Necklace of Song, contained secular songs as well as songs addressed to the gods and goddesses of the Hindu pantheon who had no place in the first and monotheistic volume. My father’s law books were, of course, kept in his office. […] (Chaudhuri, 1964, 2015, 28)15

20L’effet produit par l’énumération illustre un certain éclectisme des titres, sans cesse amplifié par la suite, mêlant, ouvrages de références de l’époque, hommes politiques, écrivains anglais et bengalis. Dutt et Chatterji sont des auteurs majeurs de la Bengali Renaissance. Les ouvrages de dévotion témoignent d’un syncrétisme religieux et culturel profond, qui est plus évident encore dès lors qu’il s’agit des images accrochées aux murs de l’habitation paternelle :

If these huts contained anything by the way of pictures they were usually very tawdry images of the Hindus gods and goddesses. Here too my father was adventurous. On a pair of stag antlers above the door of the West Hut rested a colourful reproduction of Raphael’s Madonna della Sedia” On one of the wooden posts hung a young girl clasping a dove to her breast. The name of the painter of this picture was never told to us, as was done very carefully in the case of the first. […] It certainly was not by Greuze […]. The third picture was of the boy Christ sitting with a lamb. It was equally nameless. There were two more pictures, very large and gilt-framed, hanging symmetrically on two sides of the back door of the West Hut. They were panoramic pictures of the Boer War, one depicting the battle of Paardeberg, the other the triumphal entry into Pretoria (Chaudhuri, 1964, 2015, 28-29)16.

21C’est tout un réseau d’associations d’idées qui se dessine et dont le lecteur ne peut comprendre la portée que s’il partage, ou s’efforce de partager, les mêmes références avec l’auteur. L’éclectisme du polymathe permet d’introduire dans le texte une multiplicité de points de vue, puisqu’une même réalité peut être perçue de façon différente au cours du texte. C’est le cas de la guerre des Boers, qui est aussi un moment décisif pour Nehru dans sa propre autobiographie. La reconnaissance des poètes indiens qui ont écrit en anglais constitue une autre facette de cette H/histoire multiple, comme le moment enfin où la famille a cessé de croire au mythe de la pax britannica. Cette désillusion fondatrice clôt le tout premier chapitre :

The many-sided world which lay around us was, in one of its aspects, a world of murder, assault, robbery, arson, rape abduction […]. But there was consolation and security in the clear feeling which all of us had that these terrifying aspects of the world constituted only a thin layer between two more solid ones. The layer of simmering greed and violence which preyed on our peace of mind seemed to rest on a rock-like foundation of quite different composition never permeated or corrupted by it. We called this lower stratum religion and morality […]. Overhead there appeared to be, coinciding with the sky, an immutable sphere of justice and order, brooding sleeplessly over what was happening below, and swooping down on it when certain limits were passed. Its arm seemed to be long and all-powerful, and it passed by different names among us. The common people still called in the Company, others Queen Victoria, and the educated Government. The feeling, thus ever present, of there being a watching and protecting Government above us vanished at one stroke with the coming of the nationalistic agitation in 1905. After that we thought of the Government, in so far as we thought of it in the abstract, as an agency of oppression and usurpation (Chaudhuri, 1964, 2015, 51-52)17.

22Chaudhuri insiste sur un désenchantement du monde et sur le sentiment d’insécurité qui en découle ainsi que sur les conséquences politiques qui résultent de cette perte de foi.

23Par la suite, comme nous l’avons suggéré, l’éducation du jeune Chaudhuri étend ses références culturelles et, de ce fait, la complexité des points de vue. Le lecteur mesure le développement de sa pensée cosmopolite, jusqu’à son échec universitaire qui l’a privé d’être pleinement reconnu comme érudit et savant. Au cours de son cursus scolaire et universitaire, ainsi que par ses lectures personnelles, le lecteur le voit s’ouvrir à la philosophie politique des anciens et en particulier d’Aristote. Il est initié, comme d’autres Indiens, à la tradition libérale du XIXe siècle (Markovits, 653), avec notamment Guizot, Michelet, qu’il connaît en français, et John Stuart Mill ; il renvoie également à l’historiographie allemande, citant le titre des œuvres en version originale : Ranke, Sybel, Spengler. Ses références, qui se combinent avec de courtes traductions de textes indiens, reflètent un milieu intellectuel marqué par le mouvement Brahmo Samaj (Sharma, 808) auquel ses parents avaient adhéré, par le réformisme hindu et plus encore par le vaste mouvement intellectuel de la Bengali Renaissance. Ce mouvement est analysé au chapitre II de la deuxième partie consacrée à ses douze premières années. Étant né avant 1900, il se place significativement comme une des dernières personnes à avoir pu en mesurer la réussite.

24Ainsi, le parcours de ses lectures et ses réflexions coïncident selon lui avec un élargissement progressif de son point de vue, celui d’un Indien qui embrasse un « cosmopolitisme provincial », pour reprendre l’expression de Saikat Majumdar (Majumdar, 270), et qui pense ainsi pouvoir dépasser les allégeances familiales, les exigences de caste, les carcans imposés par les nombreux rites de pureté, pour développer une conception élargie de la citoyenneté et de la responsabilité morale. Il plaide pour un « humanisme universel » (Majumdar, 276) qui explique ses références à la catholicité, terme qu’il utilise dans un sens non religieux du terme mais dans son acception étymologique de katholikos, général, universel. Cette aspiration ne manque pas d’étonner car il est issu d’une partie du Bengale de l’est18, celle qui deviendra le Bangladesh en 1971, il parle à l’origine un dialecte qui n’était pas celui du Bengali standard (Chadhuri, 1964, 274-275 et occupe de ce fait une position marginale dans l’humanisme bengali. Si Nehru s’est identifié à l’Inde au travers de la civilisation de l’Indus, des Védas, des Upanishads, Chaudhuri se replace, lui, dans le cours des Histoires universelles, telles qu’elles s’écrivaient au XIXe siècle. À ce titre, il est significatif que, par ses nombreuses références à Gibbon et au déclin de l’empire romain, son entreprise littéraire se place dans l’héritage des Memoirs of My Life and Writings de l’anglais (1796). Il reprend à son compte un des topoï, souvent posthume de l’écriture historique : parler de soi et de son parcours afin d’affermir son autorité d’historien. Comme je l’ai souligné par le passé,

L’historien est pris dans la lecture historiciste du réel qu’il cherche à imprimer aux mondes passé et présent. Sa propre vie a une histoire, sa recherche a une histoire, ses réflexions sont modelées par le temps et par les exigences, elles-mêmes historiquement déterminées (McIntosh-Varjabédian, 45)19.

25Toutefois, ces va-et-vient entre le personnel et le collectif, si essentiels pour conférer aux textes toute leur autorité et les faire sortir de considérations limitées (parochial, selon l’expression de Chaudhuri) dépendent de la représentativité même de l’individu. Or cette représentativité reste problématique malgré les stratégies qui ont été mises en œuvre.

26En effet, Chaudhuri et Nehru, pour des raisons opposées, s’avèrent des personnages atypiques qui ne sauraient représenter l’Indien moyen, si toutefois il existe. L’auteur de l’Autobiography of an unknown Indian résout néanmoins le problème en considérant que son caractère exceptionnel et le milieu si particulier dont il est issu peuvent trouver une forme d’exemplarité statistique dans un vaste pays fait de particularités et de singularités :

In the first place, my personal development has in no way been typical of a modern Indian of the twentieth century. It is certainly exceptional, and may even be unique. But I do not believe that on this account the value of my narrative as historical testimony is impaired. […]

Secondly, an unstated reservation underlies the whole of the book. It is the reservation that there are exceptions to every generalization. In a country like India, so vast and so populous, the individuals who form the exceptions may run into millions (Chaudhuri, 1964, 2015, X)20.

27L’exception peut-être significative dans la mesure où, selon lui, le pays est fait d’une somme de singularités, à tel point, que, malgré le titre de son livre qui renvoie à une identité indienne et contre le discours officiel du parti du Congrès et donc contre Nehru même, il conteste, dans The Continent of Circé, l’idée d’une Inde unique et unifiée, ce qui lui a valu l’hostilité des instances dirigeantes du pays :

When I hear my foreign friends speak of ‘an indian’ or ‘Indians’ I sometimes interrupt them breezily: ‘Please, please do not use the word. Say “Hindu” if you have in mind a human type common to the whole continent; otherwise, according as you want to refer to this or that group, say “Bengali, Punjabi, Hindustani, Marathi, Tamil, Sikh, Muslim”, and so on. As to the word “Indian”, it is only a geographical definition, and a very loose one at that21.

28Mais pas plus que ces dirigeants ne reconnaissent en Chaudhuri une voix légitime de la nouvelle nation indienne, l’auteur controversé ne reconnaît à ces mêmes élites profondément occidentalisées issus du Parti du Congrès la capacité de donner une vision fiable du pays. On a ainsi deux projets et deux visions qui s’opposent. Chaudhuri suggère que les élites fournissent au lectorat étranger des stéréotypes qui se conforment à leurs attentes, stéréotypes que ne valent guère mieux que les récits de voyage écrits par les occidentaux eux-mêmes. Contrairement à Leena Chandorkar (Chandokar, passim), il refuse aux pairs de Nehru et, même s’il ne le nomme pas, à Nehru lui-même dans The Continent of Circe, la capacité de faire parler les masses indiennes. Ils ne peuvent, selon lui, s’adresser à un public issu des classes moyennes inférieures et aux castes moins favorisées. Ses critiques contre les récits de voyage touchent probablement The Discovery of India et la méthode que Nehru a choisie pour prendre contact avec l’Inde. Ce dernier adopte, en effet, un point de vue surplombant, choisissant des lieux symboliques et reproduisant d’une certaine façon la posture que Michelet avait adoptée au sommet des Vosges dans le Tableau de la France pour embrasser intellectuellement du regard les différentes provinces françaises. Face à cette posture purement symbolique et imaginaire, Chaudhuri insiste lui sur les sensations que lui procure la terre selon les saisons et au gré des moussons, il met, en particulier dans le premier chapitre, l’accent sur les couleurs, le cycle des festivités, elles-mêmes associées à la succession des saisons. Dans The Continent of Circe, contre une image qu’il juge erronée de l’Inde, il relève, cette fois, la puanteur et la saleté qu’il a ressenties de façon tangible. Cette réalité matérielle jusque dans les sensations les plus désagréables qu’elle provoque, répond, selon Chaudhuri, à une appréhension de l’Inde purement abstraite qui reste celle des élites fortunées.

29Or Nehru s’est montré conscient d’emblée de cette faille, d’où le caractère apologétique de son Autobiographie et de The Discovery of India, anticipant d’une certaine façon sur les reproches qui seront formulés ultérieurement :

I was not writing deliberately for an audience, but if I thought of an audience, it was one of my own countrymen and countrywomen. For foreign readers I would have probably written differently, or with a different emphasis, stressing certain aspects which have been slurred over in the narrative and passing over lightly certain other aspects which I have treated at some length (Nehru, 1936, 1941, VIII).

30Dans la préface de son Autobiographie, Nehru cache mal sa gêne. Sans qu’il l’avoue, il pratique largement l’antiphrase puisque la langue d’écriture, l’anglais, prouve suffisamment que ses compatriotes ne sont pas les seules cibles du texte, même si la langue anglaise elle-même peut être vue comme un moyen pour surmonter l’extraordinaire diversité linguistique et donc comme un moyen pour dépasser les limites régionales, voire ethniques. L’opposition de deux ethos et de deux visions de l’Inde n’est pas loin d’être irréconciliable.

31 En somme, un dialogue s’instaure entre ces deux auteurs par l’autobiographie : l’un riche, l’autre modeste, l’un connu, l’autre anonyme, l’un qui veut croire, avant la partition, en l’unité fondamentale de la Grande Inde, l’autre qui se place plus dans un cadre régional bengali, malgré le cosmopolitisme de ses références. Au-delà de la divergence des expériences, ce dialogue préfigure deux visions d’une Inde qui demeure difficile à définir.