Poétique translangue et relation
« Dans la langue qui me sert à exprimer, et quand même je ne me réclamerais que d’elle seule, je n’écris plus de manière monolingue. »
(Édouard Glissant, Traité du Tout-Monde, 1997, p. 27.)
1Le poème renforce les frontières langagières car il renvoie à ce qu’il y a de plus singulier dans chaque langue1. Cependant, la création poétique surgit parfois avec la conscience radicale de la pluralité langagière dans ses multiples interfaces, elle vient avec un regard étranger pour sa propre langue. Cette étrangeté du propre intensifie les forces de transformation à l’intérieur de chaque langue, élargissant ses limites, amplifiant ses horizons relationnels. Loin de toute visée ontologique, cette hypothèse permet de repenser la notion benjaminienne de « pur langage [reine Sprache] » dans la perspective d’une anthropologie philosophique des pratiques et des expériences « translangues ».
2« Translangue » désigne des personnes qui écrivent dans une (ou plusieurs) langue(s) non maternelle(s), mais ce terme renvoie aussi à la conception du langage comme une construction relationnelle multiforme et toujours inachevée, traversée par des relations entre les cultures qui impliquent chaque fois la pluralité des langues. Le concept de « translangue » inclut les multiples hybridations et passages entre les ressources verbales, les interfaces et les espaces relationnels qui effacent, relativisent ou superposent les frontières entre les langues. Parmi ces pratiques et ces expériences, se trouve bien évidemment la traduction, mais cette communication ne porte pas sur l’expérience traductive. Je m’intéresse ici aux écritures poétiques qui problématisent les délimitations entre les traditions littéraires, traditionnellement classées par leur insertion dans un projet de nation et dans une langue. Ces pratiques translangues attirent l’attention pour la présence active et agissante d’autres langues, parfois minoritaires et méconnues, à l’intérieur de territoires nationaux qui se représentent historiquement comme monolingues. Elles sont donc en rapport avec des dynamiques de migration et d’exil, mais constituent souvent aussi des réactions créatives aux processus de colonisation de populations autochtones. Le champ circonscrit par le concept de « translangue » concerne ici surtout des pratiques d’écriture créative.
3Dans la perspective de cette approche anthropologique, la notion benjaminienne de « pur langage » est comprise comme une dynamique « translangue » à l’œuvre dans la pluralité des langues — dynamique que certaines productions littéraires contribuent à expliciter et à accroître. Pour développer cette hypothèse, nous allons nous intéresser à l’écriture « translangue » de Walter Benjamin en français, et en particulier au récit épistolaire d’un rêve où, s’adressant à Gretel Adorno, allemande comme lui, l’auteur produit des configurations poétiques et des effets de sens qui s’opèrent entre les deux langues : l’allemand maternel et le français appris. Cette réflexion théorique nous amènera ensuite à aborder des productions poétiques contemporaines qui mobilisent des ressources translangues, se situant ainsi dans un espace langagier radicalement relationnel.
Un rêve translangue de Walter Benjamin
4Tout au long de sa vie, Benjamin rédigea de nombreuses lettres directement en français, et pas seulement lorsqu’il s’adressait à des interlocuteurs francophones. C’est notamment le cas de cette très belle lettre qu’il adressa à son amie intime Gretel Karplus, une Berlinoise qui vivait alors exilée aux États-Unis avec son mari, le philosophe Theodor Adorno. La lettre, qui raconte un rêve, fut rédigée dans le champ de travaux « volontaires » de Nevers, où Benjamin avait été interné avec d’autres réfugiés allemands vivant en France au moment de la déclaration de guerre. Car, bien que souvent juifs et exilés, les expatriés germanophones étaient tous suspects de collaboration avec l’ennemi.
5Datent de cette période beaucoup d’autres lettres francophones adressées à des amis et des connaissances françaises influentes, auprès de qui Benjamin sollicitait de l’aide pour être libéré. Non sans difficulté, il finira par obtenir sa libération grâce à l’intervention d’Adrienne Monnier, l’importante libraire et éditrice parisienne. Mais cette lettre qui nous intéresse particulièrement ne fait qu’une vague allusion aux mauvaises conditions de vie dans le champ et ne parle pas des stratégies pour en sortir. Elle contient surtout le récit d’un rêve que Benjamin raconte avoir fait lors d’une de ces nuits passées « sur la paille ». Bien qu’il fasse référence à des expériences personnelles et même intimes, le petit récit s’inscrit dans la perspective de sa philosophie du langage, produisant des effets de sens que nous pouvons désigner comme « translangues ».
6Benjamin projette des échos de sa langue maternelle dans ce récit onirique rédigé dans une langue étrangère. Le nom français d’un des personnages, le médecin Dausse, par exemple, renvoie aux mots allemands Daus, le diable, ou Däuser, le double. Cela conduit à des associations mobilisant un sous-texte en allemand, caché en français. En compagnie de ce double diabolique, le moi projeté du rêveur se retrouve dans un lieu indéterminé entre la fouille archéologique, la forêt et le bateau.
7L’espace onirique est sans cesse construit et reconstruit dans la langue du récit, mais aussi en fonction du texte souterrain en allemand. Entre le sol archéologique de sa propre langue et celui de la langue apprise, qui est celle de l’écriture, dans ces doubles couches, le rêveur translangue se retrouve dans une forêt qui est aussi bateau — et dans le français onirique de Benjamin le double sens du mot « couches » transforme les strates qui se superposent en lits.
8Dans son essai sur La Tâche du traducteur (Benjamin, 2000b), rédigé comme préface aux traductions de Baudelaire qu’il réalisa pendant la Grande Guerre, Benjamin situait le poète dans l’enracinement de la forêt du langage, mais le traducteur se retrouvait devant elle, dans un espace langagier indéterminé — hiatus d’où il pouvait reproduire dans sa propre langue l’écho de l’œuvre dans la langue étrangère. Dans le rêve rapporté par cette lettre, l’enracinement devient transport, la forêt langagière dans laquelle Benjamin écrit se transforme en bateau qui figure le va-et-vient entre les deux langues. Ce n’est pas par hasard que la traduction intervient ponctuellement en sens inverse, dans un moment significatif du récit où il est question d’écriture et de poésie.
Une des dames s’était entre temps occupée de graphologie. Je vis qu’elle avait en main quelque chose qui avait été écrit par moi et que Dausse lui avait donné. Je m’inquiétais un peu de cette expertise, craignant que certains de mes traits intimes ne fussent ainsi décelés. Je m’approchai. Ce que je vis était une étoffe qui était couverte d’images et dont les seuls éléments graphiques que je pus distinguer étaient les parties supérieures de la lettre « d » dont les longueurs effilées décelaient une aspiration extrême vers la spiritualité. Cette partie de la lettre était au surplus muni d’une petite voile à bordure bleue et la voile se gonflait sur le dessin comme si elle se trouvait sous la brise. C’était là la seule chose que je pus « lire » — le reste offrait des motifs indistincts de vagues et de nuages. La conversation tourna un moment autour de cette écriture. Je ne me souviens pas des opinions avancées ; en revanche je sais très bien qu’à un moment donné je disais textuellement ceci : « Il s’agissait de changer en fichu une poésie [Es handelte sich darum, aus einem Gedicht ein Halstuch zu machen] ». (Benjamin, 2000a, p. 342.)
9Inversant le « p », de poésie, la lettre « d » renvoie aussi — aidée par la voile gonflée qui la recouvre —, à la majuscule « D », de Detlef, le pseudonyme de Benjamin2, mais aussi de Dichtung. Ce petit voilier, qui renvoie poétiquement à l’autre langue, au-delà de celle de l’écriture, fait penser à l’allégorie du manteau royal aux larges plis qui, selon l’image contenue dans La Tâche du traducteur, désigne la relation entre la teneur de l’œuvre littéraire et la langue dans la traduction. Or, nous pouvons retenir cette image pour penser non seulement la traduction, mais aussi une écriture poétique qui s’inscrit entre deux langues, une poésie produisant des effets de sens entre les langues.
10D’après La Tâche du traducteur, il n’y a pas de muse pour la traduction, comme il n’y a pas de muse pour la philosophie — la présentation du « pur langage » étant leur tâche commune. Le poète, critique et traducteur brésilien Haroldo de Campos conteste cette assertive, autant que la hiérarchie qu’elle instaure entre l’original et la traduction. S’inspirant de certains éléments de la pensée benjaminienne de la traduction, il cherchait néanmoins à inclure la traduction poétique dans la sphère de la création. Avec la notion de « transcréation » et des pratiques traductives basées sur la transposition des rapports forme-contenu des textes poétiques, Campos voulait abolir la distinction hiérarchique entre l’original et sa traduction. Même s’il ne thématisait pas lui-même les productions poétiques qui s’inscrivent d’emblée entre les langues, empruntant des éléments de deux ou même de plusieurs codes langagiers, son long poème intitulé Galaxies opère ses hybridations3.
11Ce récit onirique de Benjamin suggère une muse translangue pour la création poétique elle-même, qui s’apparente à certaines pratiques traductives mais ne se confond pas avec elles. Ce rêve renvoi à une impulsion poétique qui s’inscrit entre les langues, dans leurs relations produisant des échos et des passages. Ainsi, il nous incite à penser une productivité esthétique qui résulte des expériences « entre les langues » dans l’écriture poétique, dans la sphère de ce que nous pourrions appeler « l’original ». Risquant une expression elle-même translangue, je me demande : le pur langage, ne serait-il pas une « no man’s langue » visée et par la traduction et par une poésie qui s’écrit entre les langues ?
Poésie, translanguisme et relation : perspectives contemporaines
12Beaucoup de voix poétiques contemporaines semblent se nourrir de l’expérience vécue de la diversité langagière. Faisant de la pluralité des langues un aspect de leur travail créatif, elles ouvrent l’expression poétique à la dynamique translangue que j’aimerais associer ici, avec Benjamin, au « pur langage », c’est-à-dire ce langage qui nous parle entre les langues. En effet, l’établissement du corpus de mes recherches sur les pratiques translangues dans la poésie lusophone et francophone d’aujourd’hui m’a conduit vers un très grand nombre d’auteurs et autrices qui, tout en écrivant en portugais et/ou en français, mobilisent aussi d’autres ressources langagières.
13Ces mots traversent les frontières, le titre de l’anthologie de poésie francophone publiée en 2023 par Le Castor Astral, est d’ailleurs symptomatique de cette pluralité. L’ouvrage rassemble 111 poètes d’aujourd’hui, parmi lesquels nombreux écrivent effectivement au-delà des frontières, dans une langue apprise, et parfois sur le tard. C’est le cas du poète kurde Seyhmus Dagterin, qui dit : « Franchis la ligne et viens,/Nous ferons langue de nos débris. » (Seyhmus Dagterin, 2023, p. 109.) Ou encore de la poétesse roumaine Linda Maria Baros. Elle se remémore en français la langue de bois du régime autoritaire de Ceausescu, qui a marqué son enfance : « Ma langue était une machine programmée/à bourdonner/dans l’espace inutile de la douleur,/c’est ainsi que je me souviens d’elle. » (Baros, 2023a, p. 27.) Souvent associée à des situations de migration, de refuge ou d’exil, la production translangue peut engendrer une simplification extrême dans une sorte d’épurement, d’éloignement, de mise à distance. Mais, comme le dit Baros, « Ne croyez pas ceux qui,/dans leur inconscience, […]/m’ont broyé les méninges et les mots/pour qu’il n’en reste qu’un cratère » (Baros, 2023b, p. 28). La trace de l’autre langue peut s’inscrire discrètement, mais très près de la voix, dans la transposition des rythmes issus d’une autre tradition métrique. C’est ce type de travail que je développe moi-même dans le recueil bilingue Bye bye Babel, publié en 2023 en France par les Presses du réel (Lavelle, 2023).
14Mais la poésie translangue n’est pas toujours une conséquence des migrations et des déplacements. Dans le contexte brésilien d’aujourd’hui, elle correspond parfois au désir d’actualiser et d’expliciter, au sein de la langue maternelle, la mémoire d’autres langues, perdues ou oubliées dans des processus violents de colonisation. C’est le cas des langues africaines. Cette forme de translanguisme est pratiquée par le poète, traducteur et théoricien de la traduction André Capilé, lui-même initié dans le Candomblé et issu d’une famille de cette tradition religieuse. Dans des chants religieux afro-brésiliens il trouve la trace des langues africaines avec lesquelles il opère des créations translangues dont je donne ici un échantillon retraduit : « d’une mer déjà dite réédite toujours/un nouveau air marin do swing d’un kimbanda/qui se mandingue moulèque langue de danse » (Capilé, 2017, p. 56). Nous pouvons évoquer encore la production des écrivains amérindiens attirant l’attention pour la pluralité des langues maternelles encore bien vivantes à l’intérieur des frontières d’un pays qui se voit comme monolingue. Il y a toute une géopolitique des relations entre les langues que l’écriture poétique translangue permet de penser.
15Ces pratiques sont souvent produites par des poètes traducteurs qui font le choix esthétique de créoliser des ressources langagières sur le plan lexical, syntaxique et rythmique et/ou d’explorer de manière créative des expériences traductives. C’est le cas, par exemple, du livre Malangue malanga, publié au Brésil par l’écrivain Wilson Alves-Bezerra, qui crée des voix lyriques migrantes mélangeant les ressources du portugais, de l’espagnol, de l’anglais et du français dans de saisissants monologues (Alves-Bezerra, 2021). J’aimerais citer également notre collègue à PUC-Rio, le poète et traducteur Paulo Henriques Britto. Il pratique des formes d’autotraduction créative en langue étrangère (anglais) et construit des poèmes à partir de variations traductives. Pour finir sans conclure, ouvrant la voie à la discussion et à la relation, j’aimerais citer un sonnet de la poète brésilienne Maria Lúcia Alvim, qui réalise une sorte de collage translangue avec des poèmes de la française Louise Labé :
Lufa à Louise Labé
… Baise m’encor, rebaise moy et baise
beleza de meus olhos, refrataria
ao tempo, ao sonho – torre que suscita
tremor de entranha, golfo marulhando
Que tout le beau que l’on pourroit choisir
sirva a qualquer ensejo, ao teu desejo –
por livre gesto e gosto, sou objeto
posto à meia-luz : bras, mains et doits, ô
ris, ô front – ó reflexos de Vermeer
despindo a camisola de cetim !
Luth, avental, maças que vens de Flandres
Tant de flambeau pour ardre une femmelle !
Em ti quero viajar, como a gazela :
Sentant mon œil estre à mon cœur contraire. (Alvim, [1980] 2024, p. 292.)

