Ni or noir ni avenir vert, le roman nigérian et l’extraction du pétrole dans le delta du Niger chez Helon Habila et Noo Saro-Wiwa
1Le delta du Niger, constitue l’une des régions d’Afrique avec une richesse naturelle exceptionnelle, il abrite l’un des sous-sols les plus convoités : celui du pétrole. Nonobstant, loin de la richesse rêvée, le pétrole a engendré un désastre écologique et humain au Nigéria. Une désillusion totale pour le pays qui subit marées noires, forêts dévastées, rivières polluées et villages ruinés, guerres fratricides au nom du pétrole. Plusieurs médias et ONG, notamment Amnesty international ou Jeuneafrique alertaient sur la catastrophe écologique qui a lieu dans le delta. Paradoxalement c’est cette richesse énergétique qui creuse le fossé de l’inégalité sociale, de la corruption et de la guerre. Ce paradoxe, souvent qualifié de « oil curse » [malédiction pétrolière], inspire une génération d’écrivains nigérians qui, à travers la fiction et le récit, cherchent à dire l’injustice, la perte et la résistance. Parmi eux nous trouvons Helon Habila, écrivain et professeur nigérian, né en 1967, auteur de plusieurs récits dont Du pétrole sur l’eau (Oil on Water, [2010], 2014), qui le fera lauréat du prix du Commonwealth, catégorie Afrique en 2011. Nous trouvons aussi Noo Saro-Wiwa, autrice anglo-nigériane, née en 1976 à Port Harcourt (Nigéria) et fille du célèbre écologiste Ken Saro-Wiwa. Son roman Transwonderland. Retour au Nigeria (Looking for Transwonderland: Travels in Nigeria [2012] 2020) a été salué par la critique. L’un et l’autre de ces deux textes dénoncent la malédiction pétrolière du Nigeria et réinventent, chacun à sa manière, une conscience écologique et politique. Notre hypothèse est que, à travers des voix et des postures narratives distinctes, ces deux œuvres construisent une même écocritique africaine : celle d’une littérature qui refuse de séparer la souffrance de la nature de celle des hommes, donc de la nature, en tant que « tout global » et qui fait de l’écriture un acte de résistance et de mémoire.
2Pour éclairer cette réflexion, nous verrons d’abord comment le pétrole apparaît comme une promesse brisée et une malédiction nationale, qui est une forme de dénonciation de l’anthropocentrisme. Nous analyserons ensuite la manière dont ces textes développent une écocritique africaine et particulièrement lié aux us et coutumes nigérians, liant environnement, identité et justice par la représentation de la nature détruite, antithèse du passé. Ce qui nous permettra de comprendre que derrière la formule que nous avons émise comme titre de notre étude « ni or noir, ni avenir vert », s’esquisse une critique du progrès extractiviste et une quête d’alternatives symboliques et politiques pour la protection de l’environnement.
La promesse pétrolifère
3La découverte du pétrole dans le delta du Niger à la fin des années 1950, a nourri le rêve d’un développement rapide, d’une modernité économique et d’une souveraineté énergétique au Nigéria. Le pétrole incarnerait la richesse nationale et la fierté postcoloniale du pays, devenu indépendant en 1960 et qui pouvait espérer une certaine prospérité. Cependant, cette promesse s’est rapidement transformée en illusion : en lieu et place du progrès, l’exploitation pétrolière a engendré une dépendance économique, une corruption endémique et la dégradation irréversible des écosystèmes. Ce faisant, nous nous interrogerons sur la contribution de l’écocritique, en tant qu’outil de réflexion et espace de co-construction des imaginaires collectifs, dans la manifestation des problématiques transcontinentales tel que l’environnement dans l’espace africain. L’écocritique est un vaste champ de recherches transdisciplinaires qui interroge les relations entre l’homme et l’environnement à travers les œuvres littéraires après avoir été une approche politique. Elle s’intéresse à la représentation des paysages, la critique de l’anthropocène, aux visions idéologiques, mais également à l’imaginaire collectif de la nature. Cheryll Glotfelty et Harold Fromm définissent l’écocritique dans leur introduction à The Ecocriticism Reader comme suit :
L’écocritique analyse les interconnexions entre la nature et la culture, en particulier les artefacts culturels que sont le langage et la littérature. Comme posture critique, elle a un pied dans la littérature et l'autre sur la terre ; comme discours théorique, elle navigue entre l'humain et le non-humain. (Glotfelty-Fromm, 1996, p. 191, notre traduction)
4Le delta, dans le récit avec ses mangroves, ses écosystèmes riches, s’est converti en un espace de ruine, où la terre et l’eau sont empoisonnées par la cupidité humaine, le Ploutos anthropocène se transformant peu à peu en anthropophage et biophage : « L’atmosphère s’alourdissait de la puanteur flottante de matières putréfiées » dit Habila dans Du pétrole sur l’eau (p. 21 ; désormais Pétr.). L’anthropocène correspond à cette ère où les actions de l’homme se répercute sur la nature. Cette contradiction entre abondance naturelle et misère sociale constitue le point de départ de la critique de l’anthropocène de Noo Saro-Wiwa et Helon Habila. Ils observent un pays dont la richesse en « or noir » ne profite qu’à une minorité, tandis que les populations locales, dépossédées de leurs terres, sombrent dans la pauvreté et l’errance.
5Dans Du pétrole sur l’eau, cette fracture est matérialisée par des images de désolation. Les villages abandonnés, les rivières noircies par le pétrole, les corps rongés par la maladie. Le narrateur, Rufus, le personnage principal, de son statut de journaliste, devient le témoin d’un désastre (Pétr., p.85-86) dont il tente de rendre compte avec lucidité et impuissance. L’auteur dévoile le paradoxe d’un pays « riche en pauvreté », où la ressource la plus précieuse est aussi celle qui détruit tout.
6Noo Saro-Wiwa quant à elle, adopte un ton plus personnel, mais tout aussi critique, dans Transwonderland (désormais Trans.) qui s’apparente à un pèlerinage dans un territoire traumatisé. Les promesses d’un avenir radieux que vantait la génération de l’indépendance ont laissé place à une réalité agonisante : routes défoncées, infrastructures délabrées, pollution omniprésente : « Une porcherie s’était installée près de la voie express […] la gargote d’Ita Toyin se dressait fièrement Au bord d’une vaste décharge » (Trans., p. 25).
7Helon Habila fait du delta du Niger, non seulement le cadre, mais le véritable protagoniste de son roman. La nature y parle, souffre et se révolte ; elle devient le témoin muet des injustices commises par l’homme sur la nature. Il déploie « une géographie du désastre qui correspond à la crise de la terre, une catastrophe continue qui affecte le système-terre » (Clavaron, 2023, p. 56). Chaque village rencontré symbolise un aspect de la dévastation : certains sont incendiés par les forces militaires (Trans., p. 249), d’autres envahis par les milices (Pétr.., p. 74) ou par les marées noires (Pétr., p. 23). Cette topographie chaotique illustre l’anéantissement de l’ordre social et écologique. L’eau, élément vital, devient vecteur de mort ; la terre, stérile ; les animaux disparus (Trans., p. 162) sont le symbole de cette malédiction qui sévit. Le monde naturel, autrefois nourricier, s’est transformé en champ de bataille et de ruine.
8L’écrivain associe étroitement la destruction écologique à la violence politique. Les milices qui contrôlent certaines zones, les enlèvements et la militarisation du Delta traduisent la lutte pour dominer le lieu. Dans ce chaos, la nature jadis symbole de vie avec en son sein l’humain, n’est plus qu’un enjeu stratégique pour l’homme « pour nourrir le capitolocène » (Moore, 2024, p.17) en lieu et place de l’anthropocène, qui ne situe pas les responsabilités.
9Noo Saro-Wiwa adopte un ton plus contemplatif, mais son constat rejoint celui de Habila. Son voyage à travers le Nigeria est une quête identitaire et mémorielle, mais aussi une exploration des ruines écologiques et morales d’un pays trahi par sa propre richesse. Le titre Transwonderland [« Par-delà le monde merveilleux »], évoque un ancien parc d’attractions abandonné (Trans., p. 93), devient la métaphore du Nigeria lui-même : un espace de rêves brisés, d’illusions perdues. L’auteure décrit un paysage étouffé par les déchets ménagers, des villages où l’eau n’est plus potable, des pipelines d’hydrocarbures qui se déversent dans l’eau. Dans son exploration elle remarque une certaine complicité de l’état avec les compagnies pétrolières internationales, qui continuent d’exploiter la région au péril de ses habitants, de son écosystème à travers ce passage : « Cinquante ans de corruption ont empêché le développement économique d’une région qui a rapporté une bagatelle de trois cents milliards de dollars depuis le premier forage. » (Trans., p.253).
10La catastrophe pétrolière a engendré une réflexion plus large sur cette désillusion postcoloniale. Le Nigeria, malgré ses richesses, demeure prisonnier des logiques économiques imposées de l’extérieur. Le pétrole, produit du sol nigérian, ne profite ni à sa population ni à son environnement. Le récit de voyage devient alors un acte de reconquête symbolique : reprendre possession d’un territoire confisqué, non par la force, mais par le regard et la parole. Cette dimension est celle que décrit Malcolm Ferdinand, comme cinquième pôle de l’écologie décoloniale :
Au-delà de la réappropriation anticoloniale d’une responsabilité collective des ressources, il s’agit de renverser l’idéologie économique qui fait des milieux de vie humaine et non humaine, des ressources au service d’un enrichissement capitaliste inégalitaire. (Ferdinand, 2019, p. 296)
11La destruction de la nature ne peut être dissociée de la destruction de la société. La terre polluée reflète la conscience morale polluée ; l’eau empoisonnée symbolise la vérité pervertie. Dans cette perspective, la crise écologique devient le révélateur d’une crise de civilisation. Ainsi, la « malédiction pétrolière » n’est pas seulement économique : elle est spirituelle. En exploitant la nature comme une ressource inépuisable, le Nigeria a perdu le lien sacré qui unissait l’homme à sa terre. Les écrivains, par leurs œuvres, cherchent à rétablir ce lien rompu, aussi en mentionnant des espaces sacrés sans le filet noirâtre du pétrole.
Une écocritique africaine : la nature, métaphore de la vie
12Helon Habila, dans Pétr., construit un paysage où chaque élément naturel porte les stigmates de la violence humaine. Les descriptions des rivières noires, des arbres brûlés ou des poissons morts (Pétr., p. 101- 102) ne sont pas que purement réalistes : elles traduisent la souffrance d’une nature asservie. À travers ce décor, l’auteur déploie une véritable écopoétique de la contamination, où cette imprégnation du corps par la pollution métaphorise la contamination morale d’une société tout entière : le mal n’est plus seulement dans le sol, il circule dans le sang des hommes. La nature devient le miroir du chaos intérieur des personnages.
13Dans Trans., nous observons que la nature devient le reflet de la décomposition nationale. En parcourant le pays, La narratrice remarque la saleté des rues, les déchets, les rivières stagnantes et les marées noires qui encerclent les villages : « Aujourd’hui, l’état de décrépitude dans lequel se trouvait l’héritage de Benin City était en lui-même une attraction ». (Trans., p. 232)
14Mais elle dépasse le simple constat écologique : pour elle, cette laideur visible est le signe d’un désordre intérieur des Nigérians, qui se reflète sur l’environnement. La ville de Port Harcourt autrefois ville-jardin, au cœur du delta, est en décrépitude. L’environnement devient alors un texte : il dit l’état moral du pays. Ce lien entre éthique et écologie, place Saro-Wiwa sur les traces de son père, Ken Saro-Wiwa. Symboliquement la colonisation de l’homme l’a certainement acculturé, mais la dépossession de sa terre l’a condamné à la mort. En tuant l’environnement, l’homme, constituant naturel, a été assassiné tout comme les arbres de la mangrove, les animaux…
15Ainsi, la nature n’est pas un simple cadre narratif ; elle est un « personnage souffrant », porteur d’une mémoire et d’une voix. Le paysage pollué incarne la conscience meurtrie du Nigeria. C’est pourquoi la question écologique, dans ces deux récits, dépasse la simple dénonciation environnementale pour devenir une critique morale et spirituelle de la modernité nigériane. En cela, ils font de l’écologie non pas un simple thème, mais une éthique de la narration donc de l’écopoét(h)ique. L’acte d’écrire ou de témoigner, c’est tenter de restaurer un ordre symbolique entre l’homme et la nature.
16Mais le roman ne s’arrête pas à la dénonciation : il cherche une forme de réconciliation poétique. Certaines représentations laissent entrevoir une possible renaissance : le souvenir de l’eau claire d’autrefois, le chant des oiseaux avant les incendies, ou encore la compassion entre les personnages, les sanctuaires religieux, comme celui d’Osogbo :
La légende raconte qu’un oba local(roi) appelé Larooye s’était mis en tête de fonder un nouveau village dans les environs. L’un de ses hommes abattit un arbre qui tomba dans le cours d’eau. Osun, divinité de la rivière, se plaignit qu’il avait brisé l’une de ses marmites. […] Désireux d’apaiser Osun, Larooye revient plus tard à la rivière, à l’endroit où la marmite avait été cassée et offrit des sacrifices à la déesse. (Trans., p.101)
17Cette mémoire du vivant, enfouie dans la terre, l’air, l’eau, les arbres représente une résistance silencieuse enfouie dans la mémoire collective. Le roman propose ainsi une écologie de la mémoire : tant que les hommes se souviendront du lien originel avec la nature, la rédemption restera envisageable. En redonnant voix au delta, les auteurs transforment la littérature en espace de réparation et de réappropriation. L’écocritique de ces auteurs est également postcoloniale pour amorcer une émancipation nationale vis-à-vis du néocolonialisme. Elle interroge la continuité entre colonisation, capitalisme pétrolier et mondialisation. Rushdie dira que :
Tant qu’il ne s’est pas émancipé, le colonisé est un « homme traduit », ce qui revient à dire en termes écopoétiques qu’il accède à la parole publique par la vertu d’une traduction culturalisante qui occulte l’incommensurable silence auquel il est politiquement réduit (Rushdie, [1991] 1993, p. 28)
18Leur écriture repose sur un double mouvement : dénoncer la destruction et reconnaître la persistance de la vie. Cette tension fait de l’exploration de la narratrice, non pas un simple retour, mais un chemin de réconciliation entre l’exil et la terre natale, entre la mémoire, l’avenir incertain du pays et le sacré de la vie. Le point commun entre Pétr. et Trans., par-delà leurs différences de genre et de ton, c’est leur conviction que l’écologie ne peut être dissociée de la justice sociale et de la mémoire historique. Leur écocritique est clairement politique et humaine et vise à faire vivre une Afrique en symbiose avec la nature.
19Cette approche, que certains critiques comme Arturo Escobar (Colombie), Joan Martinez Alier (Espagne) ont nommé « écologie du Sud » ou « écocritique postcoloniale », repose sur une vision holistique du monde : la terre, les humains, les ancêtres et les esprits sont liés. Détruire un fleuve, c’est rompre un lien spirituel. Dans Pétr., la disparition de la faune et la mort des villages signifient la perte d’un équilibre cosmique. Dans Trans., la disparition des forêts et la corruption politique traduisent la rupture entre l’homme et la mémoire (p.102). En ce sens, ces œuvres ne se contentent pas de dénoncer : elles proposent une éthique africaine. La littérature devient un espace de guérison où s’élabore une conscience écologique africaine, fondée sur la solidarité, la mémoire et le respect du vivant.
20Cette conscience écologique ne prône pas un retour naïf à la nature, mais une transformation des rapports de pouvoir, en puisant aux racines de notre identité. Les deux écrivains montrent que l’avenir du Nigeria et plus largement du continent africain dépend de sa capacité à réconcilier progrès et durabilité, mémoire et modernité. Leur œuvre, profondément humaniste, redéfinit la littérature comme un acte de responsabilité envers le monde vivant.
21Ainsi, Pétr. et Trans. inscrivent la crise pétrolière du Delta du Niger dans une réflexion plus vaste sur la justice écologique et la mémoire postcoloniale. Tous deux donnent naissance à une écocritique nigériane, où la terre souillée devient le lieu d’un réveil moral. Mais si ces textes dénoncent la malédiction du pétrole et appellent à une conscience écologique, ils s’interrogent aussi sur les conditions mêmes du renouveau. La question demeure : dans un monde dominé par Ploutos et sa logique du profit. Un avenir vert est-il encore possible ?
En quête d’alternative
22Le progrès tant attendu, se manifeste sous la forme d’un décor apocalyptique : villages rasés, pipelines éventrés, enfants affamés, rivières polluées. Ce qui devait être la source d’un avenir radieux devient l’origine d’un retour à la barbarie. Le pétrole, symbole de la modernité, engendre la guerre, le banditisme et la déchéance morale (Pétr., p. 55-56). L’un des fils conducteurs des deux œuvres, est cette remise en question du mythe du progrès. Amin Maalouf déclarait en 2009 :
Nous sommes entrés dans le nouveau siècle sans boussole. Dès les tout premiers mois, des évènements inquiétants se produisent, qui donnent à penser que le monde connaît un dérèglement majeur, et dans plusieurs domaines à la fois dérèglement intellectuel, dérèglement financier, dérèglement climatique, dérèglement géopolitique, dérèglement éthique. (Maalouf, 2009, p. 11)
23Le roman met en scène cette ironie tragique : la même substance qui éclaire les villes occidentales plonge le Delta dans l’obscurité (Trans., p. 255-257). Le progrès est littéralement exporté : il profite aux multinationales et aux élites urbaines, tandis que les communautés rurales en paient le prix écologique et humain. Il décrit les infrastructures délabrées, les coupures d’électricité et les routes inachevées autant de signes d’un pays où la richesse pétrolière n’a pas été convertie en bien-être collectif.
24Ainsi, les deux œuvres participent à une critique du développementalisme (Shils, 1960, p. 7), cette idéologie postcoloniale qui confond progrès technologique et bonheur social. Elles montrent que le pétrole n’a pas seulement détruit les paysages, mais aussi l’imaginaire collectif d’un futur meilleur. Le Nigeria apparaît comme une nation suspendue entre deux ruines : celle du passé colonial et celle d’un avenir avorté.
25Ce principe de déterritorialisation (Deleuze-Guattari, 1980, p. 635) se manifeste par des habitants zombifiés qui sont déplacés, leurs maisons brûlées, leurs champs contaminés ce qui revient à les transformer en errants perpétuels, créant ainsi la perte de l’essence de la terre originelle. Le pétrole, fluide noir et visqueux, devient le symbole d’un exil intérieur : il envahit les sols comme la corruption envahit les consciences. La nature, souillée, ne reconnaît plus ses enfants (Pétr., p.63-64)
26Pour Habila comme pour Saro-Wiwa, écrire est déjà une forme de résistance. Le roman et le récit de voyage ne prétendent pas résoudre la crise, mais ils permettent de penser autrement la reconstruction d’un imaginaire du lien, et d’une mémoire collective. La narration à la première personne place le lecteur au cœur de la contamination, mais aussi au cœur de la compassion. Le personnage de Rufus, apprend peu à peu à écouter le silence de la nature et la douleur des victimes (Pétr., p. 288). Le texte devient une éducation du regard : il nous apprend à voir ce que le pétrole dissimule, à entendre la voix des rivières et des hommes. En cela, l’auteur propose une écologie de l’olfactif, du visuel, de l’audible qui s’oppose à la surdité des pouvoirs.
27La résistance passe aussi par la mémoire et la lucidité. Les auteurs refusent le désespoir total : ils choisissent de témoigner, d’observer, de raconter le réel sans l’idéaliser. La parole artistique se substitue à l’action politique défaillante. Là où les gouvernements ont échoué, les écrivains bâtissent une autre forme d’espérance : non pas celle d’un miracle économique, mais celle d’un développement équitable sans extractivisme outrancier. La littérature se fait écologie du sens, un espace où l’homme peut encore se redéfinir face à la nature. Saro-Wiwa, évoque la présence de sanctuaires sacrés dont celui d’Osun-Osogbo qui doit en partie sa préservation grâce au multiculturalisme d’une autrichienne Suzanne Wenger en 1950 qui tombe amoureuse de la culture yoruba (Trans., p.100). Pour ainsi dire que la protection de la nature et de la survie des hommes est une question d’humain. Cette problématique se matérialise également chez Habila, avec le sanctuaire d’Irikefe. (Pétr., p.114)
28Le titre de notre réflexion, « ni or noir, ni avenir vert », traduit donc le paradoxe des récits de nos deux auteurs, ils refusent à la fois le triomphalisme du progrès pétrolier et l’utopie naïve d’un retour à la pureté originelle. Ils proposent une pensée de la limite, un réalisme lucide qui reconnaît la gravité de la situation tout en laissant ouverte la possibilité d’un changement :
La littérature écologique qui se réclame du Sud Global colonisé invente une écopoétique décoloniale, qui induit des choix formels et esthétiques particuliers […]. L’environnement s’y déploie alors selon d’autres paradigmes et d’autres cosmovisions. Des dispositifs littéraires comme le recours au « surnaturel », la mise en œuvre de poétiques animistes, les expérimentations sensorielles ou les jeux avec les échelles mythiques, qui servent encore aujourd’hui à mener le combat décolonial, interdisent également tout type d’instrumentalisation de la nature par l’humanité. (Boizette, Garnier, Lefilleul et Riva, 2021, § 201)
29Habila et Saro-Wiwa ne croient pas en un avenir vert au sens technocratique du terme : pour eux, le salut ne viendra pas d’une transition énergétique imposée d’en haut, mais d’une conversion éthique des consciences. Il s’agit de retrouver une autre manière d’habiter la terre, fondée sur le respect, la solidarité et la mémoire. Denise Coussy dans son ouvrage, remet en perspective la pensée de Ngugi Wa Thiongo qui pose un contrepoint quant à cette déshumanisation de l’homme vis-à-vis de la nature :
[…] [Ngugi Wa Thiongo] continue à célébrer l’Afrique traditionnelle un remettant à l’honneur au cœur de son récit une plante vénérée des anciens produisant « une fleur avec des pétales de sang, doté de vertus curatives et spirituelles… » (Coussy, 2007, p. 43)
30Ainsi, ces deux œuvres montrent que l’avenir du Nigeria ne dépend pas seulement de ses ressources naturelles, mais de sa capacité à transformer la douleur en mémoire, et la mémoire en conscience. Le véritable avenir vert n’est pas technologique, il est moral. En définitive, les deux romans s’inscrivent dans une même dynamique de résistance littéraire et écologique. Tous deux dévoilent le prix humain et environnemental du pétrole, tout en ouvrant la voie à une nouvelle conscience africaine du vivant. Cette littérature nigériane contemporaine, en donnant voix à la nature blessée et aux peuples oubliés du delta, fait plus que témoigner : elle propose une éthique du monde, une façon de réapprendre à vivre dans les ruines. Écrire, c’est donc semer même sur un sol noirci de pétrole.
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31Au terme de cette réflexion, il apparaît clairement que Du pétrole sur l’eau d’Helon Habila et Transwonderland. Retour au Nigeria de Noo Saro-Wiwa constituent bien plus que de simples récits sur la crise pétrolière du delta du Niger : ils forment les deux versants d’une même écocritique nigériane, lucide et profondément humaniste et non-humaniste. En mêlant la dénonciation écologique à une méditation sur la mémoire, la justice et la responsabilité, ces œuvres inscrivent la littérature nigériane dans le vaste mouvement mondial de la pensée écologique postcoloniale, tout en affirmant sa spécificité. Chacun à sa manière, dénoncent le mythe extractiviste, d’un progrès fondé sur la destruction. Ils rappellent que la véritable richesse d’un peuple ne réside pas dans ses ressources naturelles, mais dans sa capacité à préserver le lien entre la vie humaine et la terre qui la nourrit. Notre titre « Ni or noir, ni avenir vert » résume ce paradoxe : le pétrole, censé garantir la prospérité, a engendré une crise écologique et spirituelle dont la littérature tente de révéler le sens et les voies de dépassement. Jean Malaurie nous invite à travers cette réflexion à apprendre de la vision de l’autre :
Une longue expérience vécue avec les archaïsants de la “pensée sauvage“ et notamment arctique m’ont enseigné qu’il faut apprendre à tout âge à mieux lire. C’est-à-dire à tenter de percevoir par-delà le message du sensible […]. (Malaurie, 2018 p. 143)
32Au-delà du Nigeria, ces œuvres portent une leçon universelle : aucune modernité n’est viable si elle se construit sur la mort du vivant. Dans un monde aujourd’hui confronté aux défis du réchauffement climatique, de la surexploitation et des inégalités environnementales, la parole de ces écrivains africains résonne comme un avertissement et une espérance.
33En fin de compte, les deux œuvres ne proposent pas un « avenir vert » au sens utopique du terme, mais une éthique du vivant : une manière de penser et d’habiter le monde autrement, dans la mémoire des blessures et la reconnaissance de la beauté persistante du réel. Ainsi, l’écriture devient non pas une fuite, mais un acte de foi : foi en la parole, en la terre, et en la possibilité, malgré tout, d’une renaissance.

