L’autre côté du système d’exploitation. Critiques postextractivistes dans les littératures francomaghrébines (Mathieu Belezi, Leïla Slimani, Abdelhak Serhane)
Remarques préliminaires
L’Algérie dispose de richesses naturelles considérables et diversifiées, notamment en hydrocarbures, où elle occupe la 16ème place en matière de réserves de pétrole, la 16ème place en matière de production (2019) et la 11ème place en matière d’exportation.
[…]
L’Algérie est le troisième fournisseur de l’Union Européenne en gaz naturel et son quatrième fournisseur énergétique total. Outre ces deux richesses, elle recèle dans son sous-sol de grands gisements de phosphate, de zinc, de fer, d’or, d’uranium, de tungstène… etc. (AlgeriaInvest, 2020)
1C’est ainsi que commence un rapport de différents ministères algériens dont le ministère de l’Industrie et des Mines1 qui prônent l’importance du pays en tant que nation exportatrice de matières premières. Ce constat, rendu inquiétant en raison de la « période d’instabilité et de déséquilibres » qu’Emmanuel Macron avait évoquée dans son discours lors du Forum économique mondial de Davos en janvier 2026 (20/01/2026) et face aux dangers néo-impérialistes récents que l’on peut observer un peu partout dans le monde, dévoile les dépendances mutuelles et les relations de pouvoir qui se mesurent à l’échelle globale.
2Quant à son voisin, le Maroc, « l’UE est de loin le premier fournisseur du Maroc, source de près de la moitié des importations, et son premier client, captant près des deux tiers des exportations marocaines » (Khattabi, 23/04/2025). Khattabi se réfère au premier chef au secteur agricole, mais il y a aussi une notable progression d’exportations de phosphates selon le ministère français de l’Économie, des Finances et de la Souveraineté industrielle, énergétique et numérique (27/5/2025). En Tunisie, en revanche, il existe y a des ressources naturelles mais en nettement moindre quantité que celles des pays qui l’entourent (Magnan 17/01/2011) – bien que, dans le pays, ses richesses naturelles soient mises en avant (La Presse 28/04/2025) ce qui montre une perception différente des intérêts entre la France et la Tunisie.
3C’est peut-être une manière très prosaïque de commencer cet article sur la littérature maghrébine face à l’extractivisme. Toutefois, je noté ces faits pour mettre l’accent sur le fait que ces pays du Nord-Ouest du continent africain ont un impact économique important sur l’Europe – non seulement aujourd’hui mais également par le passé, surtout lors du colonialisme des Français et des Espagnols dans cette région.
4Pour développer cette conception, j’esquisserai d’abord la situation particulière du Maghreb par rapport à son rôle lors du colonialisme dudit Occident ; ensuite j’analyserai la situation comme elle est présentée dans des littératures française et franco-maghrébines récentes en m’appuyant sur trois textes significatifs : Attaquer la terre et le soleil de l’écrivain français Mathieu Belezi (2022), Le pays des autres de l’auteure franco-marocaine Leïla Slimani (2020) et Les temps noirs d’Abdelhak Serhane (2002), également un auteur d’origine marocaine.
Raisons de l’expansionnisme colonial occidental au Maghreb
5Les motifs de la colonisation française, à partir de la première moitié du XIXe siècle, et ceux des Espagnols, à partir de la fin de ce même siècle, étaient multiples. Les Espagnols avaient perdu leurs dernières colonies d’outre-mer en 1898, dont Cuba, Porto Rico, Guam et les Philippines (Sandner-Steger 1973). Leur expansion vers le Nord de l’Afrique devait compenser en quelque sorte cette perte et légitimer et maintenir leur statut de grande puissance coloniale dans le monde (Bernecker 2010, p. 68 et suiv.). Or, si nous considérons les territoires que les Espagnols avaient obtenus au Maroc en tant que protectorat – le Nord, avec la région du Rif impénétrable et sans infrastructure, et le Sud quasi-désertique – il est bien évident que le prestige expansionniste comptait plus que le profit des ressources de ces régions.
6Le cas des Français différait largement. Au Maroc, ils occupaient les régions centrales, fertiles, avec les villes les plus prospères – les villes impériales Fès, Meknès, Rabat et Marrakech. Ils en profitaient non seulement pour diffuser leur « civilisation » et pour consolider leur pouvoir (Marly, 28/3/2025), mais en tiraient aussi un bénéfice économique considérable.
7Cet avantage économique est encore plus visible en Algérie avec « son statut particulier au sein de l’empire colonial français : celui d’être une ‘métropole au-delà de la Méditerranée’, non pas une colonie, mais une partie intégrante de la mère-patrie [sic] » (Ruhe 2014, p. 34 ; notre traduction2).
8Ces (inter)dépendances remontent cependant bien plus loin : l’Algérie et la Tunisie furent déjà des producteurs de blé importants pour les Romains. Et l’Algérie le redevenait encore une fois au XIXe siècle. Pour cela, les Français instauraient un système jusqu’alors inconnu dans sa dimension : ils y envoyaient des colons français pour établir une agriculture stable.
La création de quarante-deux villages agricoles dans cette optique [était] une avancée du front de colonisation en territoire militaire ; le transfert de familles entières en Algérie révélait le dessein de peupler et mettre en valeur une colonie qui pouvait devenir le grenier à blé de la France comme elle l’avait été pour Rome ; enfin et surtout, selon les promoteurs de cette colonisation, ‘rendre vraie cette parole : l'Algérie est une terre française’. (Katan 1984, p. 178)
9Si je me réfère à un système inconnu dans cette dimension l’on pourrait tout de suite arguer qu’un tel système fut établi par les Français aux Caraïbes déjà à partir du XVIIe siècle. Pourtant, il y a des différences essentielles : en Martinique et en Guadeloupe, la majorité des êtres humains déportés étaient des esclaves qui venaient principalement de l’Ouest de l’Afrique lors de la traite esclavagiste (Tauchnitz, 2014). Bien sûr, il y avait beaucoup de Français qui migraient aux îles, mais de nouveau, l’on remarque une différence décisive : leur position et statut social devenaient meilleurs une fois qu’ils arrivaient aux Antilles puisque de petits vagabonds, criminels ou illettrés ils devenaient des békés puissants (Young 1995).
10Contrairement à ce système plantationnaire particulier des Caraïbes, la France installait en Algérie des centaines de milliers de colons d’origine française dont environ 14 000 colons seulement en 1848, c’est-à-dire après la Révolution de février. Les intentions divergeaient largement : était-ce des colons volontaires qui cherchaient leur bonheur en devenant des agriculteurs et des propriétaires d’un bout de terre ou était-ce des déportés ? En tout cas, parmi ces colons il y avait ce qu’on appelait des « indésirables » – des « émeutiers des barricades » de la Révolution à Paris (Katan 1984, p. 184). Bien que cette théorie ne soit pas tout à fait incontestée comme l’a montré Katan, il est certain qu’une grande partie de ces colons venaient de la capitale française et étaient en majorité des ouvriers qui manquaient d’expérience en agriculture.
11Le gouvernement français payait les frais de transport des colons, ils recevaient une « terre de 2 à 10 ha selon l’importance de leur famille, une maison, des instruments, du bétail, des semences et des rations journalières de vivres... pendant trois ans » (Katan 1984 , p. 177) ce qui montre l’importance de cette mission.
12Toutefois, malgré les efforts de l’État français, l’entreprise fut un échec à cause de cette expérience insuffisante et à cause des conditions très dures en Algérie : les colons y tombaient sur une terre sèche, rocailleuse, où il était souvent difficile, voire impossible de cultiver des plantes et où ils furent attaqués par des Algériens car ce système de colonisation avait entraîné un bouleversement considérable des rapports de force et une privation de droits dans la population algérienne : pour pouvoir donner la terre aux colons français, il fallait l’ôter aux Algériens.
13Ce que nous pouvons constater c’est que l’exploitation des terres du Maghreb jouait un rôle immense dans le processus de colonisation – en même temps que la consolidation et la durabilité du pouvoir français. Et ceci au coût de son propre peuple. L’exploitation ne concernait alors pas seulement des ressources naturelles mais aussi des ressources humaines. Et c’est sur cet aspect en particulier que je me concentrerai dans la deuxième partie de mon analyse.
L’exploitation de la main-d’œuvre du point de vue littéraire
14Ce qui est remarquable dans ce contexte, c’est que, malgré l’importance qu’accordait le colonialisme européen (déjà sous forme de protectorat) aux ressources naturelles du Maghreb, ce sujet ne fut guère traité par la littérature francomaghrébine – surtout si on le compare avec la fréquence avec laquelle ce thème fut abordé dans les littératures francocaribéennes postcoloniales.
15En ce qui concerne les textes littéraires de l’époque coloniale, il est assez facile de trouver des raisons de ce silence : la censure et le contrôle des discours coloniaux faisaient barrage à toute discussion critique du sujet. En même temps, les auteurs français qui traitaient des thèmes qui concernaient le Maghreb cherchaient plutôt à exotiser ces pays ou à justifier la colonisation plutôt qu’à la critiquer.
16Après la Seconde guerre mondiale et surtout après l’indépendance du Maroc, en 1956, et de l’Algérie, en 1962, les écrivains francomaghrébins mettaient surtout en avant la perte d’identité, la déchirure culturelle, la domination linguistique ou le désir de liberté, c’est-à-dire qu’ils se concentraient sur les conséquences sociales et psychiques de l’exploitation : la terre volée, la pauvreté du peuple, la nature blessée, etc. (Ruhe 2014)
17Certes, il y a quelques exceptions d’auteurs qui traitaient ces sujets : Kateb Yacine avec Nedjma (1996 [1956]) ou Driss Chraïbi avec Le passé simple (1954). Même dans ces œuvres néanmoins, l’accent principal n’était pas mis sur la problématique de l’extractivisme.
18Ce qui, en revanche, fait l’objet d’une attention croissante ces dernières années, c’est l’exploitation des ressources humaines que j’ai brièvement exposée. Cependant, ce qui est curieux c’est qu’un des premiers auteurs qui a abordé ce sujet de manière approfondie, est un auteur français : il s’agit de Gérard-Martial Princeau qui, en 2022, et sous le pseudonyme de Mathieu Belezi, a publié un roman récompensé, intitulé Attaquer la terre et le soleil (désormais ATS). Le texte est introduit par le récit d’une femme qui, ensemble avec son mari, déménage de l’Île-de-France pour s’installer en Algérie en 1830 :
des jours et des jours de voyage, à descendre la Seine et la Saône, et puis le Rhône sur des bateaux plats comme la main tirés par des chevaux qui prenaient leur temps, vous pouvez me croire, pendant que les hommes aux arrêts des écluses couraient faire ripaille dans les auberges, et que nous autres pauvres femmes profitions de ce répit pour changer de linge et torcher nos enfants, des jours et des jours je vous dis, jusqu’à ce que nous finissions par apercevoir la mer, la mer et sa lumière éblouissante qui claquait comme un drapeau au-dessus du port de Marseille
sainte et sainte mère de Dieu
et c’est dans un lazaret qu’on nous a parqués, nous autres naïfs migrants, et nous étions bien cinq cents là-dedans, cinq cents à chercher la frégate Labrador qui n'était pas à quai et qu’il a fallu attendre une bonne semaine, […], jusqu’à ce qu’on nous annonce l’arrivée du bateau et qu’enfin nous puissions embarquer avec nos malles et tout un fatras de meubles et de quincaillerie
sainte et sainte mère de Dieu
des jours et des nuits de traversée sur ce Labrador qui tanguait comme une coquille, à se tenir le ventre et à vomir tous nos boyaux, avant de poser les deux pieds sur la terre d’Algérie, d’écouter les beaux discours d’un commandant
–Soyez sûrs, braves gens ici rassemblés, que le gouvernement de la République veillera sur vous comme un père veille sur ses enfants. (ATS, p. 9-10)3
19Dans ce début, Belezi esquisse le destin des soi-disant ‘pieds-noirs’ du XIXe siècle comme un roman de la migration à rebours : la France n’est plus la destination rêvée, elle est le point de départ misérable et c’est une femme française sans éducation majeure qui raconte son histoire et qui cherche l’Eldorado en Algérie. Mais rapidement elle découvre qu’« il était loin le paradis que le gouvernement de la République nous avait promis » (ATS, p. 13) : elle y perdra toute sa famille et à la fin rentrera en France sans rien.
20Son histoire est interrompue et complétée par celle d’un soldat français ; en alternant les chapitres où la femme raconte, il confirme à travers tout son récit que « nous ne sommes pas des anges » (ATS, p. 29). Il décrit combien ses compagnons et lui souffraient de la peur d’être attaqués, du soleil brûlant en été, du froid glacial des hivers, de leur impuissance et subordination. Mais il décrit également comment les soldats violaient des femmes algériennes, comment ils pillaient, volaient et assassinaient des habitants – il décrit les atrocités du système colonial dont il faisait partie intégrante et qu’il endurait en même temps.
21De cette manière, Belezi dépeint les cruautés du colonialisme à partir d’une perspective française – perspective à la fois de bourreau et de victime – en montrant qu’un jugement simple sur ceux qui en étaient les responsables et sur ceux qui souffraient de cette situation est difficile, voire impossible. Belezi suit en cela la lecture dialectique d’Albert Memmi lorsque celui-ci avait dessiné ses portraits du colonisé et du colonisateur comme deux positions inextricablement interdépendantes ([1957] 1985). Et Belezi les différencie encore plus puisqu’il montre que, du côté du colonisateur, il y avait également ceux qui étaient des victimes. Ainsi, la narratrice mentionnée raconte qu’au début elle ne voyait que des « broussailles, de la rocaille, et des nuages si bas qu’ils donnaient envie de disparaître sous terre » (ATS, p. 15). Cela changeait bien vite puisqu’ensuite la pluie s’était mise à tomber
[…] sans cesse sur notre colonie qui n’était plus qu’un amas de tentes trempées sur le point de s’envoler sous les coups de boutoir du vent qu’il fallait sans cesse rafistoler, consolider pour qu’elles ne s’écroulent pas dans la boue infecte, et l’urine, et la merde, parce que nos enfants paralysés de peur n’avaient pas d’autre solution que de s’accroupir aux quatre coins de la tente pour se soulager, et bientôt l’odeur est devenue insoutenable, irrespirable dans notre tente comme dans toutes celles où des enfants demeuraient coincés jour et nuit (ATS, p. 17-18)
22La femme parle du choléra qui tuait ses enfants ainsi que des guerriers algériens qui – toujours en suivant l’argument de Memmi – avaient choisi la révolte.
23Dans le roman de Mathieu Belezi, les colons ne sont pas du côté des gagnants, ils sont traités de matériel humain, de marionnettes d’un régime qui sacrifiait ses propres gens pour stabiliser un système socio-politique illégitime. Belezi analyse combien la France exploitait des ressources humaines pour s’enrichir. Reste à savoir qui vraiment profitait de cet enrichissement, si c’était au prix du sacrifice au moins d’une partie de son propre peuple.
24Le titre de ce roman dévoile déjà ce paradoxe : Attaquer la terre et le soleil indique un travail de Sisyphe (selon le concept de l’absurde développé par Albert Camus, 1951) qu’ont entamé les colons – un travail non seulement déraisonnable mais violent et u-topique parce que le soleil ne peut pas être travaillé – il est indomptable tandis que c’est le paysan qui dépend des conditions météorologiques.
25Or, ce sujet fut également traité par l’autrice franco-marocaine Leïla Slimani, notamment dans la première partie de sa trilogie Le pays des autres (La guerre, la guerre, la guerre, 2020, désormais GGG) mais contrairement à Belezi, elle diversifie la situation des colons en montrant qu’il y avait également ceux qui étaient chanceux et faisaient fortune grâce à ce système économique imposé par le colonialisme. Les protagonistes du roman, l’alsacienne Mathilde et son mari marocain Amine, n’en faisaient pourtant pas partie. Quand ces deux personnes parviennent à leur bout de terre aux alentours de Meknès, la narratrice constate que :
[…] [d]e chaque côté de la route se trouvaient les propriétés de colons français, installés ici depuis vingt ou trente ans et dont les plantations s’étendaient en pente douce, jusqu’à l’horizon. La plupart venaient d’Algérie et les autorités leur avaient octroyé les meilleures terres et les plus grandes superficies. (GGG, p. 8)
26Les colons en Algérie que Belezi avait présentés avant tout comme des sujets malchanceux, sont dessinés chez Slimani de manière plus nuancée, entre autres comme des profiteurs de l’extractivisme colonial. Les efforts qu’entame Amine qui travaille infatigablement sa terre et qui essaie d’appliquer des méthodes agronomiques novatrices et durables, sont cependant voués à l’échec puisqu’il ne reçoit aucun soutien.
27Un jour, il rend visite à son voisin Mariani, un de ces colons fortunés : « [t]out ici respirait l’espoir, la richesse » (GGG, p. 57). Mariani invite Amine et évoque sa situation de colon au Maroc et, malgré lui, témoigne de sa complexité :
‘Ils peuvent dire ce qu’ils veulent, mais il sera beau ce pays quand nous ne serons plus là pour faire fleurir les arbres, pour retourner la terre, pour y appliquer notre acharnement. Qu’est-ce qu’il y avait ici avant que nous arrivions ? Je te le demande ! Rien. Il n’y avait rien. Regarde autour de toi. Des siècles de vies humaines et pas un qui soit foutu de cultiver ces hectares. Occupés à faire la guerre. On a eu faim. On a enterré ici, on a semé, creusé des tombes, construit des berceaux. Mon père est mort du typhus dans ce bled. Moi, je me suis brisé le dos assis des jours entiers sur mon cheval, à arpenter la plaine, à négocier avec les tribus. Je pouvais pas me coucher sur un lit sans pousser des cris de douleur tellement mes os me faisaient mal. Mais je vais te dire, je lui dois beaucoup à ce pays. Il m’a ramené à l’essence des choses, il m’a reconnecté à l’élan vital, à la brutalité.’ […]. ‘En France, j’étais promis à un destin de pédéraste, à une vie étriquée, sans ampleur, sans conquête et sans espace. Ce pays m’a offert l’opportunité de vivre en homme.’ (GGG, p. 38)
28Mariani rappelle la vie dure que subissaient les colons français, il reflète que son destin en France aurait été médiocre au mieux – et en même temps il reproduit ce discours binaire et le comportement colonial déjà déconstruit par Montaigne lorsqu’il remettait en question les conquérants aux Amériques qui avaient amené la soi-disant ‘civilisation’ aux ‘sauvages’ (2009 [1580]) en constatant que les Européens qui se croyaient supérieurs se comportaient en vérité de manière barbare.
29Ce comportement hégémonique devient visible lors de la suite de cette rencontre avec Amine quand Mariani veut se faire servir par un employé algérien et le dénigre devant son voisin :
Mariani appela le domestique qui arriva en trottinant sur la terrasse. En arabe, il le gronda pour sa lenteur et tapa du point sur la table si fort que le verre d’Amine se renversa. Le colon fit le geste de cracher et il regarda le dos du vieux serveur qui disparaissait dans la maison. ‘Regarde et apprends ! Moi je les connais ces Arabes ! Les ouvriers sont des ignares ; comment veux-tu ne pas avoir envie de les rosser ? Je parle leur langue, je connais leurs travers. Je sais bien ce qu’on dit sur l’indépendance mais ce n’est pas une poignée d’agités qui va me reprendre des années de sueur et de travail’. (GGG, p. 59-50)
30Tandis que, dans Le pays des autres, Amine travaille sans progresser notablement, son voisin Mariani marque un changement de son rôle : le colon est devenu colonialiste – celui qui fut exploité en tant que ressource humaine au début est devenu celui qui exploite la terre et son peuple – et cela encore bien après l’indépendance du pays, c’est-à-dire que Slimani reflète la continuation du système colonial dont les structures perdurent encore après sa chute officielle.
31Contrairement à Belezi, qui se concentre avant tout sur le colon français en tant que victime, Slimani met en avant la complexité de leurs positions. Mais les deux auteurs esquissent cette situation à partir de la perspective des colons.
32Or, l’écrivain marocain Abdelhak Serhane, a contrario, reflète la même situation du point de vue des dominés marocains : dans Les temps noirs (désormais TN, 2002), ce sont les habitants marocains qui voient arriver les colonialistes qui leurs imposent leurs règles – bien que le sujet de l’exploitation de la terre et des gens ne soit qu’un aspect aux marges de son roman et c’est la raison pour laquelle il est traité de manière ponctuelle ici :
Ne crains rien, mon ami ! Ces gens n’ont pas besoin de notre pain, ni de nos figues de barbarie… On dit justement que nos rois insensés ont bradé le pays contre du pain, des habits, des bijoux, des boîtes à musique, des orgues de Barbarie, des toilettes de dame, des pianos, des vélos, des appareils photos… (TN, pos. 271 de 3382, version numérique)
33Cette citation me paraît décisive : le lecteur n’est pas seulement confronté à la vision des colonisés de l’extractivisme, mais le personnage qui exprime ces pensées, Si Hamza, argue également qu’il y a un autre élément responsable de ce contexte colonial, notamment les dirigeants marocains (« nos rois ») qui ont « vendu » le pays aux Européens pour s’enrichir eux-mêmes. Plus tard, le personnage reflète que « [c]ette terre a longtemps été bafouée par les Romains, les Portugais, les Espagnols, les Français… Ça suffit ! » (TN, pos. 568). Serhane ajoute cette dimension de la culpabilité des gouvernants (au passé et au sens large dans l’actualité) qui aussi ont exploité leur peuple (Asholt, 1997, 40).
34Cette problématique d’une responsabilité plurilatérale peut servir à comprendre les raisons qui ont éludé la question de l’extractivisme dans les littératures postcoloniales du et sur le Maghreb : ce n’est pas un reproche à adresser uniquement à l’ancien colonisateur. Or, les trois romans, en présentant des perspectives bien différentes, contribuent à rendre visible un côté du colonialisme au Maghreb souvent négligé. Ils témoignent – contrairement aux Caraïbes – d’une multitude de formes d’oppressions au Maghreb dont les colonisateurs n’étaient qu’une partie car les pays du Maghreb étaient aussi soumis à des structures autoritaires, parfois exploitatrices de leur peuple par leurs propres régimes. Toutefois, le fait que les Européens n’étaient pas les seuls à exploiter des ressources naturelles et humaines ne diminue pas leur culpabilité ni leur responsabilité. Et les romans rendent évidents ces processus.

