Colloques en ligne

Alain Romestaing

Extractivisme et Enforestements : en quelles forêts nos récits nous font-ils marcher ?

Extractivism and Forestation: In which forests do our stories make us walk?

1Baptiste Morizot parle d’enforestement dans plusieurs de ses livres. Il utilise même le terme, sous la forme d’un verbe pronominal, comme titre de l’un d’entre eux, S’enforester (2022, désormais S’enf.), élaboré avec l’artiste Andrea Olga Montavani. L’ouvrage cristallise à propos de la forêt de Bialowieza, dernière forêt « primaire » d’Europe, à la frontière entre la Pologne et la Biélorussie, une réflexion philosophique et politique – je dirais même écopoétique – sur la nécessité de modifier notre rapport au monde. Il s’agit, écrit Morizot, de « Faire un exercice de mythologie réelle à portée politique pour demain » (S’enf., p. 25) Et de préciser l’exercice :

[…] opérer un détour par le pouvoir mythologique de la dernière forêt primaire d’Europe, relique du passé, pour revenir armé et décillé vers la question actuelle de l’avenir des forêts partout en Europe, et en France en particulier, de leur destin, de comment interagir avec elles – de comment les traiter. (Ibid.)

2Deux choses ici m’intéressent : le fait de vouloir inventer une « mythologie », fût-elle oxymoriquement « réelle », et celui de vouloir l’orienter vers un avenir. Car non seulement cela s’accorde avec l’idée que les récits écopoétiques, par leur souci du monde, des grandes forces élémentaires et de la place de l’humain parmi les vivants, pourraient être situés dans « le contexte des grands récits mythiques » (Cavallin, 2019, § 13) à l’origine de la littérature, mais plus concrètement encore, cela nous projette vers deux œuvres inventrices d’une mythologie forestière orientée vers la réinvention de notre rapport au monde, appuyée sur une réinvention de la langue poétique, le tout en résistance à l’approche « naturaliste » du monde (la forêt est un autre monde, nous est étrangère) et du même coup – et plus encore – à l’approche extractiviste (la forêt n’est qu’une ressource à exploiter1). Je veux parler de Que ma joie demeure (1935) de Jean Giono et Enfance d’un chaman (2017) d’Anne Sibran.

3La différence entre ces deux ouvrages pourrait sembler proportionnelle à leur éloignement temporel, mais il s’agit pourtant de deux textes faisant le constat à presque un siècle d’intervalle de l’égarement de notre civilisation moderne encore essentiellement extractiviste dans son rapport au monde, égarement auquel pourrait remédier une autre perception de la forêt portée par la langue poétique.

4Je partirai donc de leur commun constat des corruptions de notre rapport au monde et du monde, pour analyser les résistances racontées par les deux œuvres, avant d’essayer de préciser en quoi ces résistances ne se contentent pas d’opposer un rapport animiste au monde à un rapport naturaliste/extractiviste, mais jouent au contraire sur le métissage que provoque l’enforestement pour imaginer peut-être pas un postextractivisme, car ce serait bien trop optimiste, mais au moins une avancée de la forêt, dans un sens qu’il conviendra de préciser.

Corruptions

« La lèpre »

5Dans Que ma joie demeure (Giono, [1935], 2011, désormais : Joie), on pourrait dire que les personnages de Giono ont un nom pour le rapport aliéné à la terre : c’est la « lèpre », que Bobi, le héros principal, relie directement à l’argent et Jourdan, son principal interlocuteur, à un déconnexion d’avec la terre :

« — La médecine y fait zéro, dit le taillandier. C’est une maladie qui te fait pourrir. Pourrir en poussière, il paraît. Le vent t’arrache. Tu perds tes doigts, tu perds tes bras. Petit à petit, je veux dire. Tu te sens aller vers rien. » (Joie, p. 13)

6C’est « une maladie de la terre » (ibid., p. 12), se dit Jourdan, « Une de ces maladies que donne le travail » (ibid.). Encore faut-il préciser : le travail quand il perd tout sens parce qu’il n’en a plus qu’un : l’argent, plus qu’une orientation, l’accumulation du capital. Car Giono à l’époque de ce roman discute avec les communistes et notamment avec Aragon. Et il est d’accord avec ce courant politique au moins sur deux points, l’aliénation du travail et le danger du capitalisme :

« — Donc, dit Bobi au bout d’un moment, avec du blé tu fais du pain pour Marthe et toi. C’est juste. Avec encore de ton blé tu resèmes pour du nouveau blé, c’est juste. Avec ce qui reste, tu fais des sous. Tu donnes ton blé à quelqu’un. Il fait le compte. Il tire son portefeuille. Il te donne un billet, deux billets, trois billets ; tu les mets dans ton portefeuille, tu fermes ta poche. Tu reviens à la Jourdane. Tu prends ton portefeuille, tu tires les billets. Tu les fais voir à Marthe. Tu ouvres l’armoire. Tu places les billets sous les chemises de Marthe, ou bien c’est elle qui le fait. Tu fermes la porte de l’armoire. Bon. À ce moment-là, tu t’aperçois que tu es un lépreux. De ton travail tu as fait trois parts : une qui te sert à vivre : toi et Marthe, ça fait un. […] Une autre part qui te donne l’assurance de vivre l’an prochain. Une troisième part qui est en papier sous les chemises pliées. Qu’est-ce que tu as fait pour le lépreux dans tout ça ? Rien.

« Quand on ne fait rien pour le lépreux, il devient de plus en plus lépreux.

« Il y a une partie de ton travail qui est perdue. C’est celle qui s’est transformée en papier et qui est à plat, toute mince, sous les chemises de Marthe.

« Je dis perdue.

— Comment, perdue ? dit Jourdan, c’est de l’argent.

— Je dis plus, continua Bobi, c’est ça qui te donne la lèpre. » (Joie, p. 64)

7Lorsque même le travail de la terre – qui est pour Giono la plus précieuse des activités humaines (si l’on n’oublie pas le travail de l’écriture) – est contaminé par le néant, qu’il n’y a « au fond de l’œil. Plus que du souci, de la peur. Plus que de la peur, du rien. » (ibid., p. 12), alors il y a la lèpre, c'est-à-dire une rupture de la connexion avec le monde. Le chapitre 13 du roman en est l’illustration célèbre avec la comparaison entre les huit personnes qui sèment sur le plateau Grémone et celle des bataillons de la plaine de Roume : six cents ouvriers qui « ne semaient pas pour eux. On aurait même pu dire qu’ils semaient contre eux » (Joie, p. 262). Des ouvriers encadrés par des contremaîtres courant dans tous les sens et surveillés par le patron dans son automobile aux vitres fermées, des ouvriers que la poussière des graines finit par étouffer, que le rythme inhumain qu’on leur impose épuisent au-delà de leurs forces. Si bien que pendant que sur le plateau Grémone on prend le temps de manger de la soupe au lard et de discuter, de méditer sur les étoiles, « Dans la plaine de Roume, la douleur semait. » (ibid., p. 268).

Chaque fois qu’ils serraient les grains dans la main, la douleur entrait dans leur poignet comme un coup de couteau. Ils avaient mal aussi à l’endroit où l’épaule s’attache au cou. Il fallait semer de plus en plus vite. C’était quatre heures de l’après-midi. Sur toute l’étendue de la plaine, à force d’être piétinée, la croûte claire de la terre s’était mise à fumer sous les pas. Les semeurs marchaient dans un brouillard de poussière. Ils ne se voyaient presque plus les uns les autres, sauf comme des ombres. Ils avaient les yeux craquants et sableux, la gorge terreuse. (Joie, p. 268).

8Cette organisation du travail a pour but d’atteindre les rendements les plus élevés, tandis que « dans les greniers il restait beaucoup de grains de l’an passé. Parce que ça n’avait pas fait l’affaire de vendre à bas prix. Le grain se moisissait. » (ibid., p. 269). Elle aboutit à ce que les humains ne sont plus que des « bœufs quand ils ont le joug » (ibid., p. 12). Leur regard s’est éteint :

« — II regarde, dit Bobi. Et voyez tous les deux comme ce qui est pur et sauvage éclaire l’ombre. Voyez qu’il a les yeux de la même couleur que les bourgeons, et voyez comme notre regard à nous ne sert plus à rien quand nous sommes en pleine ombre mêlés aux choses sauvages, comme nous n’avons plus que des pierres mortes sous les paupières parce que nous avons perdu la joie des saisons et la gentillesse naïve. Regardez comme il a les yeux luisants ! »

Le cerf ne bougeait pas. On voyait ses larges ramures et au-delà la forêt claire. (Joie., p. 99-100)

9Entrée en scène du cerf qui fera entrer la forêt dans le cœur des habitants du plateau Grémone. Nous y reviendrons. Mais en passant d’abord par le constat d’Anne Sibran ou plutôt de son chaman.

« Le pétrole est entré »

10Car si Enfance d’un chaman ( Sibran, 2017, désormais EdC) bruisse constamment de l’existence de la forêt, ce par quoi ce roman communique tellement fort avec Que ma joie demeure et nombre de textes gioniens des années trente, il n’en est pas moins travaillé par le constat des ravages de l’extractivisme. L’expression du chaman pour en parler n’est pas « la lèpre » quoiqu’il décrive souvent des personnages qui en sont atteints à leur manière – Blancs cupides, Indiens asservis, pauvres bougres ravagés par la pollution physique et mentale du pétrole. Il préfère dire : « le pétrole est entré » (Edc, emplacement 1121). Ainsi, à propos de voisins auxquels il va rendre visite : « — Ils ont encore quelques arbres, des ruisseaux, mais la forêt est morte... Les esprits sont partis. » (Ibid., empl. 1122). Et le pétrole rentre si bien que l’esprit même de la forêt en pâtit :

Un an après que les femmes t’ont vu disparaître au fond de la jungle derrière Baltazar Tanguila, on bâtit un petit aérodrome dans ton village. Le motif officiel est l’approvisionnement en vivres et en médicaments, mais une brèche est ouverte, par où pourra entrer l’armée...

Tu m’as dit souvent que tu n’avais jamais retrouvé la forêt telle qu’elle était lorsque tu l’avais quittée, à l’âge de treize ans. À ton retour, dix ans plus tard, elle avait changé de son. Déjà, tu croisais moins de bêtes, persuadé qu’elles étaient ailleurs. Que cela ne durerait pas.

Une nuit, dans un rêve, tu aperçois un vieillard accroupi au bord de l’eau, le corps couvert de cicatrices. Son crâne est dégarni, ses mains tremblent légèrement. En se rhabillant, il passe une robe d’un bleu sombre, posant sur sa tête une couronne de plumes sales et cassées...

Tu viens de reconnaître le grand Amazanga. L’esprit de la forêt t’a vu aussi sans doute, qui lève vers toi un regard dévasté. (Edc., empl. 1728)

11Bref, l’esprit humain s’est racorni et avec lui le monde dont il fait partie – dont il se croit parti. Exit la forêt primaire, double exit : des humains et de la forêt elle-même :

— Regardez bien les feuilles : elles sont toutes identiques. Il n’y a plus chez moi qu’une seule espèce d’arbre qui parvient à pousser. Ce bois-là ne vaut rien. Hélas ça couvre tout. Même chose pour la fougère que vous voyez par terre. Les gens qui passent en voiture voient du vert, ils croient que c’est vivant. Les pétroliers, ça les arrange parce que le mal ne se voit pas. J’habite une forêt fantôme...

L’homme plante le talon dans la boue pour ouvrir une saignée. Sous la couche sablonneuse, le pétrole enserre la terre comme une membrane. L’odeur prend à la gorge.

Un peu plus haut, au pied d’une torchère, je découvre une hécatombe d’oiseaux, de papillons et de chauves-souris calcinés. Empilés au fil des ans et figés par l’huile noire, ils forment une sculpture abjecte percée de becs, de pattes raides, de plumes éteintes, où viennent fouiller les vautours et les petits mammifères qui s’y empoisonnent à leur tour. (Ibid., empl. 1801)

12On comprend que le chaman mette du temps à se relever de cette découverte. Et l’on se rappelle le regard vide des lépreux gioniens. Mais on comprend du même coup l’énergie de leurs résistances.

Résistances

« La joie peut demeurer » (Joie, p. 14)

13Le titre même du roman de Giono dit l’engagement existentiel des personnages contre le dessèchement de leurs vies et de leur monde : il s’agit de tenter une expérience de remise en cause de l’argent, de la propriété, de l’individualisme. Une « expérience à la Bobi » comme le dira plus tard Giono dans son Journal pour décrire une véritable action politique, inspirée de sa poétique en général et de Que ma joie demeure en particulier, celle du Contadour. Or, cette expérience collective, qui a duré cinq ans (1935-1939), a consisté à remettre en cause la modernité appuyée sur les villes, le capital, la technologie et l’industrie, au nom d’une vie plus saine et plus sensée, fondée, elle, sur une recherche d’équilibre avec la nature, d’équilibre social, de communauté des intérêts, de paix. Ainsi Que ma joie demeure, associé à l’expérience du Contadour et à la rédaction parallèle des Vraies Richesses (1936) relève de la « littérature-action », pour reprendre les termes d’un séminaire à Paris 32.

14Parmi les moyens de ce projet socio-poético-politique décrit dans Que ma joie demeure autant que dans Les Vraies Richesses et La lettre aux paysans sur la pauvreté et la paix (1938), et mis en œuvre pendant le Contadour, il y a non seulement la réorganisation des biens et de l’existence, mais aussi la forêt : c’est le retour de Bobi à qui Jourdan a donné son argent inutile ; contre l’argent, Bobi a trouvé un cerf ; avec ce cerf, c’est la forêt tout entière qui se lève devant Jourdan et Marthe. Certes, l’apparition de la bête est des plus symboliques :

Une forme épaisse qui était couchée dans les myrtilles et qui se confondait avec la terre se dressa lentement comme un morceau détaché de cette terre molle de printemps. C’était une bête plus grosse qu’un âne. Elle marchait derrière Bobi. On ne savait pas ce qu’elle avait mais des lueurs dansaient au-dessus de sa tête. (Joie, p. 98-99).

15Mais avant même que ce personnage essentiel du roman ne se manifeste, c’est la forêt tout entière qui se révèle, même si les personnages humains ne parviennent pas à complètement comprendre :

Le vent parla un long mot incompréhensible pour Jourdan. Le fayard au-dessus de Jourdan et de Marthe craqua du long de son écorce depuis le bas jusqu’à la pointe d’une grosse branche. Elle grinça contre le tronc du bouleau d’à côté. C’était un jeune bouleau. Il s’inclina plus qu’il ne fallait. Il était gonflé de sève adolescente et plein d’enthousiasme. Il passa le mot à des buissons de myrtilles, à un alisier, à un érable, à un petit chêne gris. Et puis, de là, le mot s’envola en faisant sonner les poutres et les poutrelles de la forêt. Jourdan sentait que l’avertissement était pour lui aussi mais il ne pouvait pas comprendre. […] Tout comprenait autour d’eux, depuis la plus petite plante jusqu’au plus gros frêne, et les bêtes, et les astres même sans doute, et la terre, là, sous ses pieds avec son grumelage, et son feutrage, et ses veinules d’eau. Tout comprenait et était sensible. Ils étaient seuls à être durs et imperméables malgré la bonne volonté. Il fallait qu’ils aient perdu comme ça le bel héritage de l’homme pour être si pauvres, pour se sentir ainsi dépouillés, et faibles, et incapables de comprendre le monde. (Joie, 95-96)

16Le projet de Bobi et des habitant.e.s du plateau Grémone est d’apprendre à comprendre le vivant, et le comprenant de redevenir vivant.e.s, de s’arracher donc à la lèpre. Et l’on voit que cela passe par l’ouverture sensorielle et spirituelle à la forêt, celle que provoque la forêt du fait de ce que Baptiste Morizot décrit comme une transmutation « qui fait basculer la cosmologie naturaliste vers un rapport au vivant plus animiste » (Morizot, 2018, p. 132), transmutation qui apprend à percevoir le monde selon « les invites de la forêt » (S’enf, p. 17). Or, ces invites relèvent moins du pistage chez Giono que de l’accord musical entre l’attention et les sens humains d’une part et ce qu’il appelle « le chant du monde » d’autre part. Ainsi le texte peut décrire le chant du monde tout en jouant comme chant du monde, écriture capable comme les personnages poètes gioniens (Bobi, Antonio, Albin…) de fusionner la langue poétique et le vivant : c’est le symbole de la « monica » dans Un de Baumugnes, cet instrument mythique capable de vous « jeter dessus » « les choses mêmes » (Giono, 1929, p. 285).

17Ainsi, par-delà les ontologies, si l’on peut dire, d’une lumière à l’autre, Albin, le héros d’Un de Baumugnes, est un peu l’ancêtre ou le cousin de Lucero Tanguila, le chaman d’Anne Sibran. Bobi ou Antonio ou Albin ou Lucero sont là pour montrer la voie et monter la voix jusqu’à sa plénitude poétique, afin que soient révélées à la fois l’appartenance des humains au monde et la pertinence du chant comme manifestation du monde, des humains et de leur conjonction : tout parle et tout comprend ; il suffit que les humains débarrassent leur langage de son anthropocentrisme, voire de son extractivisme, et qu’il se développe non pour prendre mais pour vibrer à l’unisson.

Le chant de la forêt

18C’est en tout cas exactement cette langue proprement écopoétique qu’Anne Sibran découvre auprès d’un individu issu d’un peuple lointain d’Amazonie. Une langue chargée de tout le poids de la forêt c'est-à-dire du monde, une langue en résonnance profonde avec le rythme de cette forêt depuis l’initiation chamanique par laquelle, très symboliquement, commence le roman. Le résultat en est que : « Désormais, de jour comme de nuit, chaque changement de musique, chaque pulsation te dressera, attentif, comme si la moindre modification de lumière, la surgie d’un oiseau ou d’un vent coulaient dans tes veines aussi. » (Edc, empl. 70). Musique, lumière, respiration, circulation sanguine d’un corps à l’autre, chorégraphie du minuscule à l’écosystème :

Il n’y a plus rien que tu écrases ou déranges. Tout danse autour de toi. Tu as si peu d’odeur qu’on te frôle de partout. Le lézard vient dormir sur ton épaule. Une biche te piétine presque à tant t’insoupçonner. Tu fais partie de la clairière, respires en même temps qu’elle. Le moindre mouvement te parcourt, t’amplifie. (Edc., empl. 205)

19De même que la forêt gionienne, celle d’Anne Sibran est faite de mots autant que de matières. On les retrouve « intacts, perchés sur les feuilles, sur la mousse » (ibid., empl. 94), « cachés dans de vieux arbres, des rochers, une source »( ibid., empl. 358). Et comme chez Giono, « la brume, la pluie, l’éclair ou le vent sont les paroles immédiates, les expressions de la forêt » (ibid., empl. 147). En d’autres termes, Sibran est allée chercher au bout du monde une forme de régénération de la parole, un retour à ce « contexte des grands récits mythiques » (Cavallin, 2019, § 13) dont Jean-Christophe Cavallin fait l’origine de la littérature :

Il y a, comme on le sait, dans vos histoires de famille ce mélange inextricable de fable et de réalité. Comme si vous étiez sans cesse à rejouer la création du monde, jusque dans vos moindres gestes. Que, depuis l’autre côté du rideau bariolé, vos mythes avaient besoin de figurants, de corps chauds et de cris. (Edc, empl. 721)

20Ainsi, même dans une région ravagée par la colonisation, la fusion avec la forêt permet de dépasser l’impasse de l’Occident naturaliste et extractiviste. Une écrivaine française y découvre les limites de l’écriture qu’elle oppose régulièrement aux mots du chaman, à son chant surtout, en totale harmonie avec la forêt. C’est l’étrange épilogue du roman, intitulé « Sous la couverture sombre des livres bosselés », dans lequel l’autrice découvre que les solides ouvrages de l’Ancien Monde importés au moment de la colonisation pour « essaimer » dans des « terres sauvages, vierges de toute science et de toute écriture » (Edc., empl. 2230), sont atteints par « une maladie mystérieuse qui les déforme, boit l’encre entre des lignes » (ibid., empl. 2243). Si bien que le livre de Sibran se termine par une fin des livres :

Combien de temps encore avant l’ombrée, le foisonnement de lianes, de fougères arborescentes sur un parquet bosselé par la pression des racines, parcouru de chenilles, de lézards, de serpents ? Combien de temps ? Car, perçant sous les ferrures, aux commissures des reliures, sur les tranches, les charnières, partout entre les nerfs : l’élan d’une forêt. (Edc., empl. 2251)

21Fin très gionienne là-encore, si l’on pense à la nouvelle « Destruction de Paris » dans Solitude de la pitié, évoquant aussi la possibilité que la forêt finisse par recouvrir la Cité :

[…] il n’y aura de bonheur pour vous que le jour où les grands arbres crèveront les rues, où le poids des lianes fera crouler l’obélisque et courber la tour Eiffel ; où devant les guichets du Louvre on n’entendra plus que le léger bruit des cosses mûres qui s’ouvrent et des graines sauvages qui tombent ; le jour où, des cavernes du métro, des sangliers éblouis sortiront en tremblant de la queue. (Giono, « Destruction de Paris », 1931, p. 526)

22Mais en même temps, Anne Sibran imagine bien moins la fin de notre monde naturaliste – puni en quelque sorte par là où il a péché, à savoir son antagonisme avec la nature – que le renouveau de son écriture, retrempée dans le vivant. Certes, quand le vieux chaman avoue qu’il « n’a pas les yeux » (Edc, empl. 334), comme on dit dans sa langue pour signifier « lire », celle-ci rétorque qu’elle n’a « pas les yeux pour la forêt » (ibid., empl. 343). Il n’empêche que son compagnonnage avec le chaman semble lui permettre de se rapprocher de cette forêt :

On n’apprend pas dans nos écoles à regarder vraiment le monde, à l’écouter. J’écris pour noter ce que je vois, ce que je sens. Comme à surligner les instants. La page retient ce qui m’échappe, dans ce foisonnement de jungle, elle m’aide à ne pas oublier ce que je vis avec vous.

Qu’un cahier pût aider à se rapprocher de la forêt te sidère. Jamais tu n’avais imaginé que l’écriture pût ainsi entrer sous les arbres, et marcher dans la boue. (Ibid.)

23En outre, Anne Sibran fait droit à une autre forme de résistance à l’extractivisme que celle d’une langue libre, ne cherchant pas à prendre mais à comprendre et à résonner. Cette autre forme de résistance est résumée par une sorte de slogan du chaman : entrer « dans le ventre du boa » (Edc., empl. 1864, 1874, 1982).

La forêt avance

« Entrer dans le ventre du boa »

24Anne Sibran, en effet, ne se contente pas de fantasmer poétiquement un animisme des origines. Le choix de la deuxième personne du singulier pour développer son récit le montre : d’une part, elle se tient dans une distance assumée vis-à-vis du chaman, d’autre part, elle n’assigne pas ce chaman à une totale extériorité. Car les frontières s’affaissent, menacées d’abord par la dynamique extractiviste. Sibran souligne la fragilité du chamanisme et la détérioration de la forêt. La forêt primaire d’Enfance d’un chaman est à la fois magique et solastalgique (Albrecht, [2005] 2020) : elle est menacée dans son existence même, réduite, dévastée. Et le vieux chaman est bien seul pour résister, dernier de son genre dont les fils attirés par la ville ne suivront pas l’exemple. Ce chaman vieillit, d’autres sont assassinés, les multinationales font littéralement feu de tout bois afin de pouvoir toujours mieux exploiter les ressources naturelles. Et pourtant la forêt se défend. Son représentant le plus éminent a initié un mouvement de résistance à la fois très concret et réaliste, et ancré dans « la magie », dans les visions chamaniques de l’autre monde ourlant le monde apparent : « C’est toi pourtant qui portes la lutte encore, […] La justesse de tes visions infuse discrètement les décisions et les discours de tes fils. Tu restes le protecteur de la forêt et celui qui soigne les hommes. » (Edc, empl. 2137). Ces visions précisément, et assez ironiquement, permettent de rivaliser avec les techniques les plus modernes :

Un jour que je revenais de Coca (une autre ville pétrolière), je me suis retrouvée à côté d’un de ces hommes sans visage qui dirigent les compagnies pétrolières. C’était un Canadien. […]

« Le pétrole c’est la vitesse, m’avait-il dit. Avec le nombre de machines, de personnes que nous mobilisons sur le terrain, chaque heure perdue nous coûte des millions. »

Je n’ai pu m’empêcher de sourire. Le face-à-face resurgissait une fois encore. Là-bas, dans les bureaux de verre, les doigts cognaient fébrilement l’épi plat d’un clavier devant des écrans à cristaux liquides, tandis qu’à la même heure, dans une jungle d’Équateur, arrachés par l’ongle noir de ton pouce, les grains de ton maïs tombaient dans la calebasse.

Qui soupçonne que le vrai responsable du retard d’exploitation du bloc 23, celui qui fait perdre tant d’argent à la compagnie, est le vieil homme qui affûte ses outils en sifflotant dans sa barbe ? Que cette mélasse épaisse qu’il garde dans de vieilles bouteilles de plastique lui permet de se déplacer plus rapidement qu’en avion ? Que la voix de ses conseillers les plus éminents est retenue dans les pierres qu’il garde en permanence dans ce sac reprisé ?

Toujours est-il que, jusqu’à ce jour, aucune route n’a percé ta forêt. Le pétrole n’est pas entré chez vous encore... (Edc., empl. 2146-2157)

25Au fondement de cette lutte contre la modernité, il y a la compréhension de la modernité : le chaman n’est pas resté au fond de sa forêt, dans la prison émeraude d’un autre âge. Non seulement, il ne l’aurait pas pu, du fait des péripéties que nous raconte le roman, mais en outre il manifeste une curiosité du monde, une ouverture aux réalités extérieures à sa forêt, qui lui permettront de trouver le moyen de lutter, ce moyen lui fût-il transmis par un conte soufflé en rêve par sa mère défunte. Le conte explique comment un jeune Indien sut vaincre un boa géant qui triomphait contre les meilleurs guerriers en se laissant avaler par lui le temps d’apprendre tous ses secrets et tous les secrets de tous les habitants de la forêt à travers la paroi transparente de sa peau. C’est ce que décide le chaman et ce qu’il conseille aux membres de son village. Afin de découvrir les moyens de se mettre à l’abri, il faut se laisser avaler par le boa de la civilisation des Blancs, le boa d’« Un monde pressé, où l’homme [a] cessé de dialoguer avec la terre » (Edc., empl. 2032) :

« Depuis combien de siècles nous tenons-nous sur le bord du fleuve, à la merci de ces étrangers qui chaque fois nous surprennent, dont la technique nous asservit et nous dévore ?

» Nous ne pouvons plus vivre ici comme avant, à nous contenter de regarder grandir nos enfants. Le temps est venu pour nous de comprendre. De prendre notre part du secret.

» Pour ça, il faudra feindre la mort, faire croire que nous laissons nos traditions, quitter nos villages, sortir de nos forêts, afin d’entrer dans le monde des Blancs. Mais en gardant cachée dans le fond de notre cœur la résolution inébranlable de retourner chez nous, dès que nous en saurons assez pour y vivre sans danger.

» Désormais, il faudra que nos enfants aillent à la ville, apprennent dans les écoles... entrent dans le ventre du boa. » (Edc., empl. 1868-1874)

Éloge du métissage

26Impossible de le démontrer en quelques lignes, mais on pourrait dire que d’une certaine manière Giono aussi – également à son corps défendant – est entré dans le ventre du boa. J’ai montré dans un article (Romestaing, 2018) combien le pastoral gionien – au sens de Jean-Claude Pinson qui oppose le pastoral, ouverture au monde naturel, à la pastorale, genre désuet (Camelin, 2025, p. 180) – évolue au point de venir se loger dans les villes autrefois honnies. Ainsi, Giono dépasse son rejet de Que ma joie demeure, ce roman qu’il disqualifiera assez injustement dans les années d’après-guerre. Mais le roman lui-même ne peut être réduit à une rêverie animiste s’opposant aux ravages de la modernité, ne serait-ce que parce que la rêverie fait long feu avec l’échec de Bobi et de son utopie. En outre, le dialogue – fût-ce une dispute – des ontologies y est aussi important que dans Enfance d’un chaman. Dans l’article « Que ma joie demeure » du Dictionnaire Giono, en effet, Jean-Yves Laurichesse conclue justement en expliquant comment Jean Giono n’en reste pas à une « poésie cosmique » mais « introduit une modalité plus proprement romanesque, celle de la parole échangée, d’un « dialogisme » (M. Bakhtine, 1929) qui permet la confrontation des idées, des conceptions de la vie, des visions du monde » (Laurichesse, 2016, p. 784). Bobi en effet pratique une véritable maïeutique avec les habitant.e.s du plateau Grémone, débat très sérieusement avec le fermier communiste de Fra-Joséphine dans le douzième chapitre et finit par une discussion âpre et angoissée avec lui-même qui le laisse démuni.

27En ce qui nous concerne, on pourrait dire aussi que le lyrisme animiste du roman est très profondément contrebalancé par une ontologie naturaliste renvoyant les personnages à leur solitude, au constat que le paradis terrestre n’est pas pour eux. Marthe en fait l’expérience amère dans le seizième chapitre au terme d’une extraordinaire phrase en cadence mineure dont l’apodose se résume à : « elle appela : – Maman ! » (Joie, p. 320-321). De même, Bobi, confronté aux éléments naturels dans leur pleine force, appellera sa mère à la fin du roman (ibid., p. 445) : la puissance panique raconté par le Giono des années trente n’est pas une puissance d’accueil mais de débordement, de remise en cause de toute individualité, humaine ou non humaine ; et déjà elle est liée à cette conscience du néant appelée à prendre une place démesurée dans la suite de l’œuvre gionienne.

28On parlera donc de métissage généralisé : de même que Bobi est allé chercher un cerf qui ne soit pas complètement sauvage pour servir de guide aux « lépreux » du plateau Grémone, de même il ne s’agit pas pour ces derniers de revenir à l’âge des cavernes. Leur révolution écologique se fait vers l’avant, certes travaillée par des temps et des forces immémoriales, mais tout comme elles ouverte vers l’avenir par le biais d’un nouvel accord : non pas contre le monde humain mais vers un métissage du « sauvage » et du construit (ce que symbolise le métier à tisser sculpté par Jourdan). Mais ce métissage est lui-même ajointé à son contraire : l’élan vers l’accord est constamment combattu par la conscience du désaccord. Dans ce roman dont on a voulu surtout lire le message d’un nécessaire retour à la nature retentit tout aussi fortement ce que Giono appellera plus tard « l’affrontement de la solitude irrémédiable et du monde » (Giono, 1968, p. 255). L’extractivisme est une aberration issu du naturalisme, mais on ne peut les confondre tout à fait comme j’ai eu tendance à le faire jusqu’ici. J’ai maintes fois souligné que Giono n’était pas animiste contrairement à ce que prétendent montrer des lectures contemporaines : c’est justement son combat pied à pied avec la nature, dedans et dehors, dans l’élan et l’horreur, qui me semble passionnant.

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29Si postextractivisme il y a, même dans un roman qui ne décrit que des débuts d’extractivisme avec la description à la fois ironique et inquiète de machines agricoles toutes neuves – moissonneuses-lieuses, faucheuses, râteleuses, semeuses (Joie, p. 298) –, c’est avec un goût certain pour l’altérité aboutissant à des croisements de mondes. Bobi est un métis, tout comme « son » cerf : acrobate autant que sage, il a roulé sa bosse, dans les forêts comme dans les villes, au contact des bêtes et des machines, des lois des hommes et de celles du monde. Au moins autant que le chaman d’Anne Sibran dont la sortie hors de la forêt est aussi troublante que nombre d’enforestements dans la tradition naturaliste :

Hésitant, tu trempais encore dans ce bain d’ombre, où ton corps respirait depuis toujours. Devant toi la blancheur de la lumière te stupéfiait.

Tu fis un pas, puis un autre avec l’impression douloureuse, au moment où tu passais la lisière, que la forêt, comme une fourrure, s’arrachait de ta peau. Puis quelque chose te cogna, qui te renversa presque. C’était le vent, mais un vent entier, marchant à pleines jambes, sans ces vaguelettes de troncs et de feuillages qui lui coupent les jarrets et se mêlent à sa voix.

Tu le mis sur ton dos et, clignotant des yeux, plongeas dans cette lumière raide et poudreuse, en route vers les premières maisons. (Edc, empl. 1961-1971)

30Dans une certaine mesure, notre réflexion collective sur la confrontation de la littérature à l’extractivisme reprend la question posée dans nombre d’ouvrages contemporains et dans un en particulier : que peut la littérature pour le ou le(s) vivant(s)3 ? Or, la réponse est multiple dans nos deux récits : s’opposer à l’idée que la nature n’est qu’une ressource, certes, mais surtout compliquer, altérer et s’altérer au sens d’un effort de déplacements entre de multiples points de vue, humains comme non humains, animistes comme naturalistes.

31Parler d’enforestement aujourd’hui ne se limite pas à renouveler l’expérience maintes fois racontée d’une retraite en forêt. Comme je l’écrivais en introduction, l’ouvrage de Baptiste Morizot, S’enforester, est remarquable entre autres choses pour son orientation vers l’avenir de notre monde dévasté et encore bien trop extractiviste. Morizot y tente une expérience philosophique de mutation du regard. Quand il s’efforce de démontrer que la forêt primaire n’est pas seulement derrière nous mais aussi « parmi nous » (S’enf, p. 26) parce qu’elle a façonné « nos héritages corporels quotidiens » (ibid., p. 27), parce que « nous y avons vécu comme des poissons dans l’eau » pendant des millénaires (ibid., p. 31), parce qu’elle demeure notre « milieu donateur » (ibid., 33), c’est pour parler de nos forêts présentes, et nous les faire voir autrement.

32C’est de l’écopoétique, celle que nous venons de lire aussi chez Jean Giono et Anne Sibran qui non seulement dénoncent et décrivent des résistances mais qui entrent dans « le ventre du boa » au moins autant que dans la forêt.