La Légende des soleils d’Homero Aridjis : une forme d’« écriture géologique » située entre dystopie extractiviste et utopie symbioéthique
1Depuis la fin du siècle dernier, le discours environnemental a acquis une importance considérable sur le plan international, prenant forme à travers une grande diversité de perspectives. D’un point de vue littéraire, la science-fiction s’est distinguée comme un genre privilégié pour aborder cette question, notamment sous l’angle de la dystopie et de l’utopie (Guerrero McManus, 2016). Un exemple clair de ce type de littérature est le roman La leyenda de los soles (La Légende des soleils) (1993) de l’écrivain mexicain Homero Aridjis : celui-ci présente les conditions de vie d’un futur dystopique au sein duquel la surexploitation de l’eau a conduit à la disparition complète de cette même ressource. Au sein de Ciudad Moctezuma, un espace très similaire à celui de la ville de Mexico désormais aride, les personnages sont confrontés à une modification radicale de leurs activités quotidiennes et de leur manière de vivre.
2Cependant, bien que le caractère catastrophique du récit implique une critique du mode de vie contemporain du point de vue de l’extractivisme (Ferdinand, 2019 ; Gómez-Barris, [2017] 2021), l’œuvre présente en même temps une perspective renouvelée et pleine d’espoir à partir de la redéfinition du mythe fondateur préhispanique de la ville. Celle-ci se fonde sur une réflexion profonde menée sur notre époque à travers la mobilisation de diverses strates spatio-temporelles, identitaires, culturelles et historiques accumulées (Rivera Garza, 2022) et réinterprétées au sein de la diégèse. Ainsi, tout au long du roman, nous pouvons observer trois niveaux de lecture, celui de la recherche de l’origine, celui du traçage d’histoires perdues et enfin celui d’une récupération de la vision du monde préhispanique structurée à partir d’une relation « symbioéthique » (Riechmann, 2022), c’est-à-dire du lien entretenu avec l’environnement, et conçu dans sa globalité d’expressions et d’interactions. Ce dernier aspect permet d’imaginer des scénarios alternatifs de régénération culturelle et naturelle qui offrent à repenser de nouveaux possibles environnementaux à partir des écueils expérimentés de ce point de vue par les sociétés capitalistes occidentales.
3Cette étude se concentre pour cette raison sur la représentation des effets dystopiques dérivés des pratiques extractivistes et de la corruption, sans pour autant délaisser les projections utopiques ouvertes par la projection de nouveaux mondes et de nouvelles temporalités permises par la science-fiction. Notre réflexion propose ainsi d’observer comment les écolittératures offrent des changements de paradigmes privilégiant la coexistence entre les humains et la nature, contribuant ainsi à penser l’avènement potentiel d’une nouvelle ère fondée sur la coexistence, à l’image du « Chthulucène » de Donna Haraway ([2016] 2019).
Le cinquième soleil, un soleil de mouvement qui se meurt lentement entre l’extractivisme et la pollution
4Homero Aridjis (né en 1940) est un écrivain et militant mexicain dont l’engagement en faveur de l’environnement s’est accru depuis les années 1980. Sa carrière littéraire en témoigne : à travers ses poèmes, ses pièces de théâtre, ses romans et ses essais, il a abordé divers thèmes liés à l’exploitation des ressources, aux problèmes de pollution, au réchauffement climatique et à l’écocide, ainsi qu’à nombre des causes profondes de ces situations, telles que le capitalisme féroce, la surconsommation, l’extractivisme à grande échelle, de même que les abus des gouvernements, des industries et des multinationales, tous gagnés par la corruption. Par conséquent, plusieurs de ses œuvres présentent une série de visions apocalyptiques et post-apocalyptiques de notre époque, qui apparaît radicalement transformée par la surexploitation humaine de la nature.
5C’est dans ce contexte que Homero Aridjis publie son roman La Légende des soleils en 1993 (désormais LS), dont l’intrigue dépeint une ville de Mexico dystopique en 2027, ravagée par la pollution et la pénurie de ressources, principalement l’eau. De cette manière, les habitants de Ciudad Moctezuma se retrouvent dans un lieu en plein déclin, un phénomène d’autant plus frappant lorsqu’ils se souviennent de la grandeur qui régnait autrefois. Cela prend tout son sens lorsqu’on apprend que la ville a atteint le « jour zéro », c’est-à-dire le jour où ses habitants se sont réveillés sans une goutte d’eau. Il s’agit-là d’un élément ironique, sachant que cette ville a été construite sur un immense lac et qu’à l’époque coloniale, on l’a même comparée à Venise. La grandeur mexicaine était par ailleurs évoquée à travers ses rues d’eau, comme le raconte le protagoniste, suite à sa découverte d’une des premières cartes de la ville :
Son père, également peintre, avait accroché au mur de la salle à manger, par un matin pluvieux d’août 2009, une reproduction de la première carte de la capitale de la Nouvelle-Espagne, œuvre d’un cartographe indien. Il y apprit que ce n’était pas toujours cette immensité irrespirable qui faisait pleurer les yeux et irritait la gorge, mais une vallée lumineuse, couverte de lacs resplendissants et d’une verdure immuable. (LS, p. 295-2961)
6Comme le dit Maristella Svampa (2019), depuis l’époque coloniale, les territoires d’Amérique latine ont été soumis à des cycles de destruction et de pillage, ce qui a conduit à une reconfiguration des territoires en « zones sacrifiées », dynamique aux conséquences sociales et environnementales désastreuses (p. 16). On comprend ainsi que la même grandeur et la même exubérance de la ville causeront sa chute des siècles plus tard, après l’épuisement de toutes ses ressources et surtout la surexploitation de l’eau qui l’avait jadis caractérisée :
La ville s’enfonçait et les volcans avaient disparu du paysage des hauts plateaux. Et non seulement les montagnes légendaires avaient disparu, mais il ne restait plus aucune trace du paysage originel de la vallée. (LS, p. 2952)
7Ainsi, le protagoniste, Juan de Góngora, revient, au fil des chapitres, sur le sort de la ville durant cinq-cents d’exploitation, à l’issue desquels :
La ville de lacs, de rivières et de rues liquides n’avait plus d’eau et mourait de soif. Les avenues dénudées disparaissaient enfumées dans l’horizon brun, et dans l'ancienne forêt de Chapultepec, la végétation morte était jetée chaque jour à la poubelle comme les vêtements en lambeaux d’un fantôme vert. (LS, p. 2973)
8Au fil de ces réflexions, le protagoniste souligne également que « lui et son passé étaient constamment expulsés d’une ville sans mémoire, dans laquelle l’automobile était propriétaire de ses rues et du présent » (LS, p. 2964), jusqu’à ce qu’il prenne conscience qu’« il n’avait pas réalisé que la perte progressive du sol, de l’air et de l’eau qui l’entouraient était la perte de son propre moi » (LS, p. 2975). Cette révélation du protagoniste est un élément essentiel car, dès lors, nous pouvons observer comment l’histoire de la ville se connecte à celle de Juan de Góngora et comment, à travers ses réflexions et ses peintures, Ciudad Moctezuma nous révèle ce qu’elle a vécu à d’autres époques et ce qu’elle a aujourd’hui perdu. Ainsi, nous assistons, comme Juan de Góngora, à la transformation de ses paysages par la surexploitation de ses ressources, jusqu’à aujourd’hui. Il est d’ailleurs dit que « [d]e l’avion, à travers la brume, les yeux humains ne pouvaient la voir, étendue loin en contrebas. La nuit, c’était un océan de lumières. Le jour, une amibe grisâtre » (LS, p. 2986). Homero Aridjis révèle ainsi une ville qui a tout perdu : non seulement ses ressources, mais aussi son histoire et sa mémoire. Cet aspect a également conduit les habitants de Ciudad Moctezuma à perdre tout souvenir d’eux-mêmes liés à cet espace, et donc à perdre tout sentiment d’appartenance et d’attachement à leur territoire.
9En ce sens, Cristina Rivera Garza dans Autobiografía del algodón (2020) nous dit que personne n’habite un espace pour la première fois, car nous trouvons toujours les traces de ceux qui ont déjà habité les espaces dans lesquels nous venons vivre et pas seulement des traces humaines mais aussi des « más-que-humanos » (« plus qu’humains ») (p. 89). Cependant, il est important de se demander ce qui se passe lorsque ces traces ont été effacées par un passé colonial ou encore par un système d’exploitation et de consommation comme le capitalisme (Ferdinand, 2019, p. 14-16). De cette manière, Cristina Rivera Garza, dans Escrituras geológicas (2022), développe cette notion à partir de la métaphore des couches géologiques qui composent l’histoire du sol et donc de la Terre, où chaque ère géologique peut être analysée, ce qui permet de révéler tout ce qui s’y est passé. Ainsi, les « escrituras geológicas » (« les écritures géologiques ») sont un :
[…] effort critique et éminemment matériel pour identifier et examiner les couches d’expérience qui se sont superposées les unes sur les autres sous nos pieds ou les unes sur les autres dans l’air que nous respirons jusqu’à ce qu’elles apparaissent comme l’ordre naturel des choses. (Rivera Garza, 2023, p. 367)
10De même, les pratiques de désédimentation de ces couches d’expériences questionnent « le passé en tant que passé, pour identifier ce qui est passé dans le présent, et même dans le futur (ibid., p. 378), c’est-à-dire qu’il s’agit de pratiques qui questionnent le passé, notre histoire, nos mythes et tout ce qui est déjà établi comme partie de ces autres temps qui nous ont façonnés. Tout cela dans le but d’observer et surtout de rendre visible ce qui continue de marquer notre présent et qui, si cela continue, influencera également notre avenir.
11Ainsi, les personnages d’Homero Aridjis non seulement se tournent vers le passé, se souvenant de la grandeur de la ville, mais, en même temps, nous pouvons constater qu’ils ont déjà été atteints par ce futur apocalyptique où la grandeur de la ville a entraîné sa chute. De cette façon, Homero Aridjis réécrit les mythes préhispaniques pour tenter de prédire notre avenir en analysant le passé. Pour ce faire, l’intrigue entremêle des mythes aztèques, tels que la création de notre ère, c’est-à-dire du Cinquième Soleil, et son apocalypse par les tzitzimime (monstres du crépuscule), en établissant le parallèle avec le panorama désolé de la ville assoiffée, où le soleil est caché par la pollution et s’enfonce dans un lac asséché en raison d’une exploitation excessive de l’eau. La « Légende des soleils », dont Aridjis tire le titre de son roman, fait référence au mythe cosmologique mésoaméricain qui raconte la création du monde en cinq époques, chacune gouvernée par un soleil différent et terminée par une catastrophe. Ainsi, le Premier Soleil (4 Jaguar9) correspond à l’ère du règne du dieu Tezcatlipoca, mais il fut détruit lorsque Quetzalcoatl le frappa, le transformant en jaguar et mettant fin à la vie sur Terre. Le Deuxième Soleil (4 Vent) apparut lorsque Quetzalcoatl devint le soleil, mais Tezcatlipoca, par jalousie, le frappa, provoquant une violente tempête qui emporta tout. Le Troisième Soleil (4 Pluie) était gouverné par Tlaloc, dieu de la pluie. Durant cette période, l’humanité fut détruite par une pluie de feu tombée du ciel, provoquée par une conspiration de Quetzalcoatl et Tezcatlipoca. Le Quatrième Soleil (4 Eau) fut marqué par le règne de Chalchihuitlicue, mais le monde fut inondé. Puis le Cinquième Soleil (4 Mouvement), Nahui-Ollin en nahuatl, apparut grâce à Huitzilopochtli. Ce soleil représente l’ère actuelle et se caractérise par un mouvement constant et l’existence de sacrifices humains périodiques pour maintenir la lumière et la vie. La Pierre du Soleil, ou Calendrier Aztèque, est un monolithe qui représente ce mythe. Dans son centre se trouve le visage de Tonatiuh, symbole du Cinquième Soleil, tandis que les glyphes qui l’entourent représentent les autres soleils ou époques précédentes et leurs catastrophes. Ce calendrier explique comment chaque soleil a pris fin avec une humanité différente et, avec elle, une époque, jusqu’à la création du cinquième soleil, qui continue d’exister grâce aux sacrifices humains, bien qu’il soit prédit que ce soleil et son époque s’achèveront par un grand tremblement de terre qui détruira tout. Ainsi, en étudiant le mythe, nous comprenons que les personnages d’Homero Aridjis ont atteint le dernier instant du Cinquième Soleil, l’ère actuelle, et qu’ils ne peuvent désormais plus qu’attendre leur propre destruction et celle de la ville :
Une odeur nauséabonde flottait dans la ville ; chats, chiens, moineaux et rats apparaissaient morts dans les rues, les sous-sols, les cours, sur les toits et dans les arrière-boutiques. Seuls les ruisseaux d’eaux usées et les décharges liquides laissaient échapper une puanteur ponctuelle, vestiges ignobles de ce que fut autrefois la Venise américaine. (LS, p. 29910)
12De cette manière, Aridjis nous révèle « une double fracture coloniale et environnementale de la modernité qui sépare l’histoire coloniale et l’histoire environnementale du monde » (Ferdinand, 2019, p. 14), car nous comprenons que Ciudad Moctezuma a commencé son déclin, marquant la fin du mythe contemporain du progrès, qui a accompagné le capitalisme féroce et l’extractivisme. Il ne reste plus qu’à attendre la réalisation du mythe préhispanique de la fin du temps présent et assister à la disparition de la ville, s’enfonçant lentement dans le lac asséché avant d’être détruite par les violents tremblements de terre destinés à marquer les derniers jours du Cinquième Soleil. Finalement, le soleil disparaît complètement à cause de la pollution, et tous les habitants sont plongés dans une obscurité immense qui, à la manière des mythes préhispaniques, semble interminable. C’est pourquoi une grande partie des habitants de la ville se dirige vers la place principale dans une sorte de marche-pèlerinage pour exiger une solution aux dirigeants, même s’ils semblent en même temps implorer la miséricorde des dieux préhispaniques et contemporains :
La foule se dirigea vers la cathédrale. À son arrivée, elle trouva les portes verrouillées et se tint devant le Palais national, se déployant d’un coin à l’autre. Dans la rue adjacente où se trouvaient les canaux d’irrigation de Mexico Tenochtitlán, d’innombrables curieux se pressaient pour observer les fissures laissées par les récents tremblements de terre.
Soudain, les cloches de la cathédrale se mirent à sonner, annonçant la fin du Cinquième Soleil. (LS, p. 30611)
13L’un des éléments qui ressort de ce qui précède est la superposition du temps et de l’espace, mais l’on doit l’envisager autant comme l’espace-temps dans lequel se situe le récit, que comme un moyen pour comprendre comment la « fracture environnementale » (Ferdinand, 2019, p. 16) découle de la modernité. Car les oppositions dualistes ont construit notre histoire humaine comme quelque chose de séparé et de distinct de l’histoire et du temps de la nature, au lieu de voir que nous faisons partie de ce passé mythique et que nous ne sommes qu’une millième partie du temps long qui le caractérise. Dans cet esprit, La Légende des soleils d’Homero Aridjis nous parle de ce temps légendaire et éternel qui a perduré et perdurera à travers les âges. Il aborde ainsi la pensée ancestrale des peuples préhispaniques, avec la nécessité de nous montrer comment ces mythes ne font que renaître dans le monde contemporain où, en réalité, ils demeurent présents, bien qu’avec de nouveaux personnages et coexistant avec les problématiques des sociétés contemporaines. Ainsi, nous pouvons observer comment les dieux préhispaniques conservent leurs noms, mais sont devenus des fonctionnaires d’État et des individus tentant de survivre à la vie agitée de Mexico, au milieu des embouteillages, de la corruption, de la pollution et des pénuries d’eau. En ce sens, le nom du protagoniste, Juan de Góngora, constitue également une allusion claire à l’écrivain espagnol Luis de Góngora ou à l’écrivain de Nouvelle-Espagne Carlos de Sigüenza y Góngora. Il s’agit d’une ressource utilisée par l’auteur pour nous rappeler que l’espace-temps mexicain n’est pas seulement constitué d’une racine indigène, mais aussi d’une racine espagnole datant de l’époque coloniale ; de même que les mythes se sont entremêlés pour construire de nouvelles significations, nous devons prendre en compte chaque strate de notre histoire et toutes les archives qui la constituent pour former une Histoire ouverte à la pluralité et à la diversité des points de vue comme des expériences (Rivera Garza, 2022).
14Il est donc naturel que les personnages soient confrontés à une réécriture et une resignification du mythe fondateur de la ville, avec l’émergence d’un nouveau soleil capable de surmonter les nouveaux défis auxquels sont confrontés ces protagonistes contemporains, car, comme le souligne Cristina Rivera Garza : « la localisation, c’est-à-dire l’appartenance humaine et non humaine à une terre radicalement partagée, constitue une “question brûlante” » (2023, p. 3012). Il s’agit donc de concevoir une interrelation entre l’individu et le lieu qu’il habite, qui se révèle vivante et avec laquelle il faut véritablement s’engager, c’est-à-dire, selon une pensée ancienne, se donner totalement (même le corps) pour accompagner le soleil et ainsi préserver l’équilibre entre l’humain et le non-humain, entre la civilisation et la nature, au lieu de nous séparer en pôles opposés.
Le Sixième Soleil ou une nouvelle ère qui habite les traces du passé pour créer des relations symbioéthiques dans le présent
15Depuis quelques années, le terme « Anthropocène » a commencé à être utilisé pour désigner la période d’intervention humaine sur la planète, bien que plus récemment, il ait été employé pour identifier : « la crise de la vie future sur Terre » (Gómez-Barris, [2017] 2021, p. 2813). Cependant, selon Macarena Gómez-Barris, ce terme est souvent utilisé de manière généralisée, s’adressant à l’humanité dans son ensemble, alors qu’en réalité, pour de nombreux endroits du Sud global : « le capitalisme colonial a été le principal événement catastrophique qui a englouti les ressources de la planète, tout en construisant des corps racialisés et des géographies de la différence » (ibid., p. 2914). En effet, comme le suggère Donna Haraway ([2016] 2019, p. 20), il s’agit de « poursuivre la réflexion sur le problème de vivre et de mourir avec respons-abilité sur une terre endommagée »15, c’est-à-dire d’explorer la possibilité de vivre dans les ruines du capitalisme (Tsing, 2021; Haraway, [2016] 2019, p. 68-69), dans le « Chthulucène » (Haraway ([2016] 2019, p. 20), puisque nous ne pouvons plus l’ignorer, mais nous ne pouvons pas non plus revenir au monde d’avant la modernité.
16En opposition aux pratiques extractivistes, nous pourrions considérer ce qui a été proposé sous différents angles, comme l’écologie profonde, présentée comme un engagement pour un monde autre qui prône la valeur intrinsèque de toutes les formes de vie, humaines et non humaines, sur la planète, quelle que soit leur utilité pour les humains (Naess, [1989] 2001). Elle exige donc une transformation de la pensée occidentale, la rapprochant des religions orientales, des figures chrétiennes hétérodoxes ou des visions du monde américaines des peuples autochtones (Garrard, 2012, p. 22-23). Dans ce sens, on pourrait penser que le postextractivisme développé en Amérique latine représente une consolidation de ce besoin de changer de paradigmes, en proposant le développement de systèmes plus équitables basés sur des interrelations plus équilibrées. Il est donc important d’analyser les propositions qui émergent de ces autres lieux et de ces autres modes de vie « qui ne reflètent pas la destruction ou la simple survie dans la zone extractive, mais la création d’alternatives » (Gómez-Barris, [2017] 2021, p. 2916). De cette façon, le roman La Légende des soleils nous montre une alternative à la catastrophe que nous sommes en train de vivre : la fin d’une époque, d’une vision du monde, d’un mode de vie, comme cela s’est produit avec l’arrivée des Espagnols et avec la colonisation. Les personnages n’ont donc plus qu’à s’adapter et à trouver de nouvelles façons de continuer à vivre dans le nouveau monde qui leur est présenté :
‒ Le Sixième Soleil est né des éléments des cinq soleils précédents ‒ expliqua Juan de Góngora ‒. Dès sa naissance, ce Soleil sera sur le chemin de la mort. Ce qui se produira un jour comme aujourd’hui, dans mille ans. Son nom révélera la manière dont il mourra.
‒ Comment s’appellera le Sixième Soleil ? ‒ lui demanda Bernarda.
‒ Se dévorera-t-il comme les autres soleils, ou leur survivra-t-il ?
‒ Personne ne connaît encore ce Soleil sans nom, que nous voyons peut-être pour la première fois.
‒ Il y a quelques heures, un dieu a dû se sacrifier quelque part dans le firmament pour que la lumière se lève à nouveau à notre Orient ‒ expliqua Bernarda ‒. Il est nécessaire d’oublier nos fantômes maintenant. (LS, p. 32017)
17Pour les peuples préhispaniques, le temps mythique était considéré comme un temps très important, où le sacré avait lieu, puisque tous les temps convergeaient vers lui. De cette façon, les temps de la nature sont souvent associés aussi au temps mythique, car on considère qu’il ne répond pas au temps humain, se situant dans une autre temporalité où tout semblerait apparemment éternel. En ce sens, selon le mythe préhispanique de la « Légende des soleils », il est très intéressant de voir comment l’éternité de cet autre espace-temps est représentée à travers la circularité où les dieux se battent et se frappent pour se jeter du ciel, provoquant l’émergence d’un nouveau soleil avec d’autres caractéristiques et avec lui le début d’une nouvelle ère, et ainsi de suite de manière éternelle. Cependant, avec la réinterprétation de ce mythe par Homero Aridjis, nous pouvons voir que cette circularité spatio-temporelle est également affectée par de nouveaux modes de vie issus du capitalisme et de l’extractivisme, à tel point que le protagoniste, Juan de Góngora, commence à douter de cette supposée éternité attribuée à la nature :
Popocatépetl et Iztac Cíhuatl se dressaient au loin, dans leur clarté originelle. Plus anciens que le temps et les dieux, les volcans flottaient dans le présent, indifférents aux âges et aux calendriers humains. Pour Juan de Góngora, une seule chose était certaine : le soleil qui les avait contemplés quotidiennement pendant mille ans les contemplerait encore dans mille ans. Ou peut-être pas ? Car les montagnes, comme les pierres et les soleils, meurent aussi. (LS, p. 32018)
18Cette idée de mort pour ce que nous pensions immortel, comme les dieux des cosmogonies associés à la nature et ses éléments en général, ouvre la possibilité de multiples réflexions sur l’impact que les humains ou nos modes de vie peuvent avoir sur l’environnement, sur la façon dont les plus qu’humains restent vraiment, malgré nous, immortels et peuvent se régénérer. Elle ouvre donc également la porte à un dialogue qui nous permet d’envisager d’autres modes de vie plus équilibrés ou, comme le propose Jorge Riechmann, des relations symbioéthiques, fondées sur le respect mutuel et la conscience du besoin interconnecté de toutes les entités qui partagent un territoire, entendu au-delà des frontières géographiques et au sens large, incluant les rivières, l’air, les montagnes, la flore, la faune, etc. (2022, p. 281).
19Ainsi, le posextractivisme émerge en Amérique latine comme une alternative au modèle économique extractiviste. Il cherche à construire une société transcendant le pillage des ressources naturelles et à réorganiser l’extraction des ressources afin qu’elle serve avant tout les intérêts nationaux et la qualité de vie. Cela favorise un développement qui ne repose pas exclusivement sur la croissance économique au détriment de la dégradation environnementale et sociale. Il ne s’agit pas, par exemple, d’éliminer complètement l’exploitation minière ou pétrolière, mais plutôt de les recentrer sur la durabilité et le bien commun. Il en va de même pour Bernarda et Juan lorsqu’ils quittent Ciudad Moctezuma. Dans leur fuite vers ce « nouveau monde » et cette « nouvelle ère ». Le lieu où ils trouvent refuge n’est cependant pas anodin : sa détermination actualise la prémonition ancestrale qui raconte comment les Aztèques ont dû s’installer sur un îlot au milieu d’un lac après avoir vu un aigle perché sur un cactus dévorer un serpent pour fonder la ville de Mexico-Tenochtitlan. Celle-ci se présente toutefois de manière différente, puisque les personnages se trouvent au début d’une nouvelle ère, celle du Sixième Soleil, mais sont aussi guidés par la nécessité de créer un nouveau monde :
Bernarda et Juan quittèrent les rues en ruines et prirent la route de Toluca, en direction de l’État du Michoacán. Au bout d’un moment, ils perdirent Mexico de vue. Ils atteignirent une colline. Au sommet, sur un figuier de Barbarie, ils aperçurent la silhouette bleue d’une femme, les bras tendus vers le soleil, comme si elle voulait s’imprégner de la chaleur et de la splendeur du matin. Perché sur sa main se trouvait un oiseau doré au plumage lumineux.
C’était le premier jour du Sixième Soleil. (LS, p. 32019)
20Ainsi, le mythe fondateur de la ville de Mexico-Tenochtitlan prend un sens nouveau : ce n’est plus seulement le monde animal et naturel qui doit exister, mais les êtres humains doivent entrer en relation avec ce monde auquel nous appartenons, et que nous avons longtemps voulu voir comme étranger et étrange pour nous, alors qu’en réalité nous faisons partie du même tout. Et c’est là que Juan de Góngora et Bernarda quittent non seulement Ciudad Moctezuma pour fonder un nouveau lieu, mais aussi pour entrer dans une nouvelle ère, celle du « Chthulucène » tel que le propose aujourd’hui Donna Haraway, c’est-à-dire un espace-temps où les humains et les « plus qu’humains » peuvent converger, sans positions de pouvoir, de subordination ou d’exploitation, ne prenant aux autres que ce qui est nécessaire et sans répondre aux dynamiques capitalistes ou extractivistes.
*
21Actuellement, une grande partie des écolittératures contemporaines en Amérique latine fait état d’une « conscience toxique » lorsqu’elle désigne la mentalité humaine qui, dans un contexte de pollution et de dégradation environnementale, s’identifie à cette toxicité matérielle à l’égard de l’environnement et produit des attitudes et des discours néfastes (Retamal, 2024, p. 178). Les écolittératures, ainsi, non seulement analysent, mais rendent tangible la conscience d’une culture dominée par la production et la pollution, accoutumée à une fatalité de la dégradation et pouvant conduire à l’aliénation, à l’anxiété ou à une relation de codépendance et de consommation avec d’autres espèces (Vial Dumas, 2024, p. 4). La dimension horrifique ou monstrueuse de cette histoire repose sur des images d’un monde en voie d’extinction, voire totalement mort. L’horreur naît donc de la pollution ou de la surexploitation des ressources, révélant des systèmes voraces à l’échelle mondiale.
22Cependant, de nombreuses œuvres ne se limitent pas simplement à des représentations dystopiques et apocalyptiques de ces mondes en voie de disparition ; elles cherchent plutôt à questionner ces problèmes dans une tentative de proposer de nouveaux paradigmes de coexistence à partir de la communauté « glocale » ou d’une vision du monde moins extrême et plus équilibrée, comme celle du « Chthulucène » de Donna Haraway. Ainsi, les écolittératures révèlent souvent aussi de nouveaux mondes ayant trouvé d’autres façons d’interagir avec l’environnement, que ce soit par la récupération de modes de vie ancestraux appartenant aux peuples autochtones ou par de nouveaux paradigmes fondés sur la coexistence symbioéthique.
23C’est dans ce contexte que La Légende des soleils d’Homero Aridjis émerge. Par leur réécriture, l’auteur parvient à réinterpréter les mythes préhispaniques et les adapter à la réalité actuelle. De cette façon, le roman se révèle comme une forme d’« écriture géologique », au sein de laquelle il est possible d’observer les segments du passé qui ont soutenu le présent et qui construisent en même temps l’avenir de Ciudad Moctezuma. Le roman passe ainsi d’une dystopie extractiviste à une utopie fondée sur un futur soutenu par de nouveaux paradigmes fondés sur la symbioéthique, marquant le début d’une nouvelle ère, celle du « Chthulucène ». Ainsi, bien que les personnages doivent affronter ce qui pourrait sembler être un monde nouveau et complètement différent, en réalité, celui-ci se révèle comme un monde né d’une prise de conscience de son passé, ayant retrouvé le contact avec cet espace-temps mythique et ancestral où tout est en constante évolution pour se régénérer, comme le protagoniste le lit dans les derniers instants du Cinquième Soleil, à la rencontre d’un texte de Fray Bernardino de Sahagún qui raconte la « Légende des soleils » originale :
Le Soleil meurt aussi. Il y a une place dans l’espace pour les soleils morts. Le Soleil naît aussi ; il y a une place dans l’espace pour les soleils en devenir. Tandis que notre Soleil s’éteint, d’autres soleils naissent dans le ventre de la nuit, enveloppés dans le placenta cosmique de poussière et de gaz moléculaires. L’espace regorge de soleils, certains plus anciens, d’autres plus jeunes que notre Soleil. Le Soleil qui naîtra demain des soleils morts sera visqueux et criard, il sera chauve et chétif. Mais ce Soleil grandira, et un jour il aura des taches et des humeurs, il subira des changements de taille et de luminosité, il sera le roi de notre firmament. (LS, p. 317-31820)

