Colloques en ligne

Jonathan Pollock

Ko ngo, Kwa ngo, Loa ngo. Pour en finir avec le Congocène (de Joseph Conrad à Jean Bofane)

Ko ngo, Kwa ngo, Loa ngo. Ending the Congocene (from Joseph Conrad to Jean Bofane)

Ko ngo, Kwa ngo, Loa ngo. Est évoquée ici la source du mot Congo, nom que portent un fleuve et deux pays d’Afrique issus du royaume fondé en 1275 par Nimi-Lukéni, ou Mwènè Ntinu. En langues téké et tégué, Ko ou Kwa signifie « lieu » ; et Ngo ou Ngoh, « la panthère ». […] Le nom Congo a donc pour acception : « le pays de la panthère » ou « l’allié de la panthère » (ou léopard). Voilà pourquoi la panthère reste l’animal de la seigneurie et l’animal totémique par excellence des peuples bantous. (Okoundji, 2025, p. 155)

1Les peuples dits « pygmées » de l’Afrique équatoriale n’appartiennent pas à la grande famille des bantous, mais le léopard suscite chez eux pareille vénération. Dans Congo Inc. Le Testament de Bismarck, roman picaresque paru en 2014, l’auteur kinois In Koli Jean Bofane (né en 1954) raconte le périple de Lomama, chef des pygmées ekonda, et de son neveu, Isookanga, parti à la capitale Kinshasa pour chercher fortune. Lors d’une traque en forêt, Lomama tombe sur la dépouille mutilée du léopard Nkoi Mobali, seigneur du lieu : « […] le corps du léopard était parsemé de plaques rouge vif là où la chair avait été mordue et arrachée. Au vu de la superficie dévastée, le combat avait duré une éternité » (Congo, p. 205). L’emploi ici du mot superficie n’est pas sans rappeler les vues aériennes de la forêt du sud et de l’est de la République Démocratique du Congo, à la peau crevée par des mines à ciel ouvert.

2Lomama parvient à rejoindre son neveu à Kinshasa pour lui montrer la peau du léopard :

— Il y a des problèmes au village, Isookanga. À l’époque, tu as considéré l’installation de l’antenne des télécommunications comme un bienfait, mais regarde cette peau. Observe ses blessures. C’est la catastrophe, Isoo. […]

— Mais, mon oncle, comment tout cela a-t-il pu être possible ?

— Quelque chose se passe dans l’écosystème, Isookanga. Des paramètres sont en train de changer de façon radicale. Si la survie d’une force de la nature comme Nkoi Mobali n’est pas assurée, je ne donne pas cher de la peau des Ekonda, mon fils.

— Mais, mon oncle, on ne peut pas continuer à vivre à la périphérie du monde, nous devons intégrer le globe, sinon sûrement nous ne tarderons pas à disparaître complètement des écrans radars.

― Nkoi Mobali faisait partie du globe, il était même un des chaînons essentiels. Sa mort représente un déséquilibre grave. […] Il faut que le monde sache que Nkoi Mobali est mort et que son corps a été mutilé sauvagement. (Congo, p. 248-251)

3Voyons, par conséquent, à quoi ressemble le corps mutilé du « pays de la panthère ».

4En Occident, le Ko ngoh entre en littérature avec la publication, en 1899, de Heart of Darkness (Au Cœur des ténèbres, [1899] 1989 ; désormais Ténèbres), court roman de Joseph Conrad d’après les expériences de l’auteur anglo-polonais à bord du vapeur Le Roi des Belges, à la solde de la Société Anonyme du Haut-Congo en 1890. Le narrateur, lui-même anonyme, rapporte l’histoire contée par Charlie Marlowe depuis un voilier à l’ancre dans l’estuaire de la Tamise, en Angleterre. Marlowe parle de la fascination qu’exerçait sur son enfance la carte de l’Afrique, le dark continent, le « continent ténébreux » :

Mais on voyait particulièrement sur la carte un fleuve, un grand fleuve puissant, qui ressemblait à un immense serpent déroulé, la tête dans la mer, la queue perdue au fond du pays. Et comme je regardais cette carte dans la vitrine, cela me fascinait comme un serpent fascine un oiseau – un petit oiseau naïf. (Ténèbres, p. 911)

5Alors que les langues africaines évoquent le léopard, Marlowe se dépeint comme la victime d’un autre type de prédateur : il entrera corps et âme dans le ventre du fleuve, avec pour mission d’en extraire un homme, ainsi que l’ivoire que celui-ci a amassé.

6Conrad écrit Heart of Darkness pendant le scramble for Africa régenté par le chancelier Bismarck lors de la conférence de Berlin en 1884. Pendant que la France et le Royaume Uni se taillent la part du lion, l’état indépendant du Congo devient la propriété exclusive du roi des Belges, Léopold II, qui en retour accepte de déléguer l’exploitation de son territoire à des compagnies concessionnaires privées. Ainsi, après avoir extrait du « pays de la panthère » des millions d’êtres humains pendant les siècles de la Traite négrière, l’Europe se met à en extraire des quantités faramineuses d’ivoire animal, de caoutchouc végétal (car l’invention du pneu à air en 1888 rend possible l’essor de l’industrie automobile) et de ressources minières (la première coulée de cuivre date de 1911). Quoi qu’en prétendent certains, l’Afrique est bien entrée dans la grande Histoire ; le Congo en constitue même le moteur, depuis au moins les premières plantations monoculturales des Amériques. À cet égard In Koli Jean Bofane parle de « l’algorithme Congo Inc. » :

L’algorithme Congo Inc. avait été imaginé au moment de dépecer l’Afrique, entre novembre 1884 et février 1885 à Berlin. Sous le métayage de Léopold II, on l’avait rapidement développé afin de fournir au monde entier le caoutchouc de l’Équateur, sans quoi l’ère industrielle n’aurait pas pris son essor […]. (Congo, p. 271)

Quelques décennies plus tard :

L’engagement de Congo Inc. dans le second conflit mondial fut décisif. Pour y apposer un point final, le concept mit à la disposition des États-Unis d’Amérique l’uranium de Shinkolobwe qui vitrifia une fois pour toutes Hiroshima et Nagasaki […]. (ibid., p. 271)

Dans les années 1960 :

Il contribua généreusement à la dévastation du Vietnam en permettant aux hélicoptères Bell H1-Huey, les flancs béants, de cracher du haut des airs des millions de gerbes du cuivre de Likasi et Kolwezi […]. Fidèle au testament de Bismarck, Congo Inc. fut plus récemment désigné comme le pourvoyeur attitré de la mondialisation, chargé de livrer les minerais stratégiques pour la conquête de l’espace, la fabrication d’armements sophistiqués, l’industrie pétrolière, la production de matériel de télécommunication high-tech. (ibid., p. 271-272)

7Entretemps, l’état indépendant du Congo était devenu une colonie belge (en 1908) avant de gagner sa véritable indépendance en juin 1960 avec pour « premier premier ministre » un ancien salarié des mines et orateur inspiré, Patrice Lumumba. Aimé Césaire, dans sa pièce Une Saison au Congo, ainsi que Raoul Peck, dans son film Patrice Lumumba, la mort d’un prophète, ont tous deux évoqué les circonstances de son assassinat le 17 janvier 1961 aux mains de gendarmes belges soudoyés par la C.I.A., pour qui le général Mobutu serait un allié plus sûr que celui qui s’était choisi pour nom « le peuple en marche » (du mot tetela : lomomba). Jean Bofane, lui, revient sur l’épisode dans son roman Nation cannibale (2025 ; désormais Nation) pour mettre l’accent sur la fièvre extractiviste des Occidentaux qui vont chercher leurs minerais fétiches jusque dans la bouche d’un représentant démocratiquement élu de la nouvelle république :

[…] le membre de la maréchaussée belge Gerard Soete, suant à grosses gouttes, s’échinait, marteau en main, à fracasser la mâchoire de Patrice Emery Lumumba pour en retirer deux dents. Elles étaient ornées de couronnes en or et le gendarme désirait les récupérer. (Nation, p. 172)

8Cette ruée sur l’or et autres métaux stratégiques contenus dans le sous-sol congolais, véritable « scandale minéralogique », se perpétue de nos jours. On sait pourquoi. Chaque téléphone mobile se compose de plastiques divers, de cuivre, de verre, de cobalt ou de lithium, de carbone pur, de métaux ferreux, de nickel, d’étain, de zinc, d’argent, de plomb, de chrome, de tantale, de cadmium, d’antimoine, d’or et de berrylium, etc. Or, le cobalt et le tantale utilisés dans nos smartphones, nos ordinateurs et nos véhicules électriques proviennent en majeure partie de la République démocratique du Congo. Soixante-quinze pour cent de la production mondiale de cobalt s’effectue dans la Copper Belt à l’extrême sud-est du pays, dans la province du Katanga. Environ un cinquième de cette production est miné à la main. Selon Siddharth Kara, sur 255 000 « creuseurs » travaillant dans ces mines, au moins quarante mille sont des enfants (The Guardian, 12/10/2018). Le cobalt est ensuite vendu à des « maisons d’achat », généralement tenues par des entreprises chinoises. Celles-ci mélangent le minerai artisanal avec du cobalt de source industrielle, avant d’expédier le tout par camion vers Dar es Salaam et Durban. Par conséquent, la traçabilité du minerai devient impossible.

9La division sexuelle du travail réserve aux femmes le concassage, le lavage, le tamisage, le triage et le traitement des minerais. Ainsi, quelques 500 000 mama twangaises broient les pierres manuellement avec un pilon dix heures par jour, en aspirant une poussière toxique, légèrement radioactive (Lebrun, 2024, p. 307).

Notre action, jusqu’à nouvel ordre, écrivait Savorgnan de Brazza en 1886, doit tendre surtout à préparer la transformation des indigènes en agents de travail, de production, de consommation. (Gide, 1928, p. 535)

10S’ajoutent aux conditions déplorables de la production minière congolaise une guerre prétendument « de basse intensité » que d’aucuns appellent la « guerre mondiale africaine ». Depuis le début de cette guerre en 1996,

[…] l’ONU estime que 6 millions de personnes déjà ont péri. […] Ce sont aussi 6 millions de personnes déplacées au sein du pays début 2024 selon l’Agence des Nations Unies pour les réfugiés. Or la cartographie de ces violences se superpose à celle des exploitations minières. (Mouton, 2025, p. 29)

11Dans Nation cannibale, In Koli Jean Bofane compare les troupes présentes à Kisangani au début des années 2000 à « des Lope de Aguirre cruels évoluant au sein d’un eldorado inépuisable » (Nation, p. 133) :

La terre, ici, regorgeait d’or et de diamant, de coltan et de cassitérite un peu plus loin, au Kivu. Il s’agissait d’occuper les carrés miniers, de les sécuriser par les armes, de mettre la population au pas, d’en faire des quasi-esclaves. Il fallait annihiler toute velléité de quoi que ce soit, parce qu’à tout prix les minerais devaient franchir la frontière : le monde occidental, opulent et boulimique en termes de consommation, en avait besoin mais à moindre coût. (ibid., p. 133)

12Et d’ajouter : « La terreur était la mieux indiquée pour accomplir le projet charognard » (ibid., p. 133). C’est ainsi que le viol est devenu une arme de guerre :

Une balle, dans un pays où le salaire moyen est d’un dollar par jour, coûte cinq dollars. Le viol, lui, ne coûte rien — et il détruit tout : les corps, les familles, les communautés, la société. Il provoque l’exode des populations, détruit les villages, installe la peur. Et derrière, ce vide laissé par la terreur permet aux groupes armés d’accéder plus librement aux ressources naturelles. (Roux, 2025, p. 1)

13Encore cette année, en RDC une femme ou une enfant est violée toutes les quatre minutes. Le médecin congolais Denis Mukwege, lauréat du prix Nobel de la paix en 2018, témoigne de la nature proprement extractiviste de ces violences : « On m’amenait […] quatre fillettes violées, mutilées, éviscérées. Modus operandi : scalp de la vulve et extraction de l’utérus » (Mukwege, 2016, p. 32). D’après le docteur Mukwege, on n’a jamais connu de telles atrocités avant les années 1990. Elles ne reflètent nullement la supposée « sauvagerie » de l’homme africain, mais une froide logique ultra-contemporaine. En réalité, elles dévoilent le mal radical tapi au sein de toute entreprise d’extraction. Il s’agit en fin de compte de porter atteinte aux sources mêmes de la vie : non seulement polluer, dégrader, contaminer, mais rendre stériles une fois pour toutes les femmes et les terres. Lorsqu’il aborde le concept freudien de la pulsion de mort dans L’éthique de la psychanalyse, Jacques Lacan y décèle une finalité qui va au-delà d’une volonté de destruction dirigée contre les autres ou contre l’autre en soi ; la pulsion viserait une mort derrière la mort, une seconde mort, celle qui marque la fin du cycle des générations et des corruptions, des morts et des naissances : une terre gaste où plus rien ne pousse.

14Aucune industrie ne produit autant de déchets que l’industrie minière. En plus, ceux-ci ne se dégradent pas. Et comme on ne sait décontaminer les sites miniers, leur toxicité provoque des dommages irréversibles et des pollutions millénaires. Le sol autour de Lumumbashi (RDC) figure parmi les dix régions les plus polluées de la planète ; et, à l’autre bout de la chaîne, là où s’amoncellent les déchets électroniques en provenance de l’Europe, Agbogbloshie (au Ghana) figure parmi les dix zones les plus toxiques du monde (Lebrun, 2024, p. 381). Et pourtant, de par sa situation dans les tropiques, le pays de la panthère demeure un lieu où la vie explose. Selon une politique qui flaire bien son colonialisme vert, suivant l’expression de Guillaume Blanc, certaines zones à forte valeur écologique ont été transformées en réserves. Créé il y a cent ans, le parc des Virunga est même le plus ancien parc national d’Afrique. D’après Brent Stirton :

Le parc abrite le plus grand groupe de gorilles de montagne au monde […]. Il est peuplé d’éléphants, de chimpanzés, de lions et d’hippopotames. […] Cependant, au cours des trente dernières années, il est devenu l’un des lieux les plus difficiles et dangereux dans le monde de la conservation. En 1994, lors du génocide rwandais, plus de 4 millions de personnes ont fui vers ce qui était alors le Zaïre, se déversant dans les Virunga qui sont devenus le plus grand camp de réfugiés du monde. Parmi ceux qui ont fui se trouvaient ceux qui avaient planifié et perpétré le génocide. (Stirton, 2025, p. 1).

15Viennent ainsi s’ajouter aux atrocités subies par les populations humaines le déboisement et le braconnage.

16Dans un effort pour démêler les responsabilités dans les conflits qui ravagent l’est du Congo depuis trente ans, le docteur Mukwege pose une question simple : à qui profite le crime ? Et il attire notre attention sur « l’avidité des entreprises multinationales mondiales pour les matières premières stratégiques indispensables à la « révolution numérique » et à la « transition énergétique » ». D’après Mukwege, le contrôle de ces matières par

[…] des proxys – gangs, groupes armés, États mercenaires et dirigeants criminels du continent africain –, leur production par des esclaves des temps modernes, leur mise à la disposition, à bas coûts, à des multinationales receleuses de la mort, sont les ressorts profonds de cette guerre sans fin. (Lebrun, 2024, p. 13-14)

17Aussi, en décembre 2024, la République Démocratique du Congo a-t-elle déposé des plaintes pénales contre Apple en France et en Belgique pour « recel, crimes de guerre, biens volés, blanchiment de minerais issus de conflits et pratiques commerciales trompeuses » (Mouton, 2025, p. 30). On se croirait revenu à l’époque coloniale et aux sociétés concessionnaires dénoncées par André Gide en son temps, dans Voyage au Congo (1928) :

Mais lorsqu’on vient à reconnaître l’occulte puissance et l’entregent de ces sociétés, l’on cesse de s’étonner. C’est à Paris d’abord qu’est le mal. Et je veux bien croire que le cœur manquerait à certains responsables s’ils se représentaient nettement l’effet de leur coupable complaisance. Mais le Congo est loin. Et pourquoi chercher à connaître ce qu’il est si reposant d’ignorer ? (Gide, 1928, p. 533)

18Qu’est-ce que cela dit de nous autres bénéficiaires depuis maintenant trente ans (tiens, tiens…) du miracle technologique que représente la miniaturisation digitale ? Préférons-nous aux manifestations de la vie réelle leur mise en images numériques ? Pourquoi tolérons-nous de telles atrocités commises sur des femmes et des enfants ? Faut-il croire que certaines populations n’ont pas droit à nos égards ? Et pourtant nous avons tous dans notre poche le produit de leur travail. Et que dire du détournement et de la contamination des ressources les plus fondamentales de la vie, de toute vie ? Il faut 36 000 litres d’eau en moyenne pour fabriquer un micro-processeur de 4 grammes : bientôt il va falloir choisir entre boire et scroller…

19Que peut la littérature, et plus généralement les arts, face à l’énormité de cette situation ? Ils peuvent au moins la porter à notre attention, et cela d’une manière à engager toute notre attention, indissolublement affective et réflexive, contrairement à l’intérêt flottant que nous prêtons d’habitude aux actualités des médias. Mais au-delà de la considération approfondie qu’ils génèrent, peuvent-ils changer les mentalités à tel point que certains agissements industriels, ceux-là mêmes qui sous-tendent l’opulence des nations favorisées, perdent les soutiens financiers, militaires et étatiques qui les rendent possibles ?

20Malgré l’accusation de racisme dont Chinua Achebe a flétri son auteur (Achebe, 1977, p. 782-794), Au cœur des ténèbres demeure un roman séminal dans l’interrogation du mal tapi au cœur de l’entreprise coloniale et extractiviste. Certes, Marlowe ne comprend rien à l’Afrique, mais c’est justement l’idée. En tant que marin anglais il partage les préjugés de son époque. Le « petit oiseau naïf » avoue sa fascination pour un continent que les Européens voyaient comme « ténébreux » et « primitif ». Mais l’homme mûr, au retour du Congo, saura renverser les perspectives, en choisissant d’évoquer, au seuil de son récit, l’exploration de la Tamise par les Romains. Il décrit les impressions d’un centurion, digne représentant de la civilisation latine, en train de :

Débarquer dans un marécage, marcher à travers bois, et [qui] dans quelque poste de l’intérieur, se [sent] encerclé par cette sauvagerie, cette absolue sauvagerie – toute cette vie mystérieuse des solitudes, qui s’agite dans la forêt, dans la jungle, dans le cœur de l’homme sauvage » (Ténèbres, p. 832).

21— et, en l’occurrence, dans les ténèbres des îles britanniques. Aussi, avant même d’entamer son propre récit, Marlowe définit très clairement la mission « civilisatrice » que s’octroient les états impériaux :

C’était tout simplement la rapine à main armée, le meurtre avec circonstances aggravantes à grande échelle, et les hommes s’y livrant à l’aveuglette – comme il convient quand on a affaire aux ténèbres. (Ténèbres, p. 843)

22Ce qui pour nous est une évidence ne l’était guère en 1899 quand l’empire britannique était à l’apogée de sa puissance. Quant à l’idéologie progressiste et au prosélytisme religieux qui justifiaient une telle mise à sac, Marlowe use à leur égard des termes réservés habituellement à des croyances dites primitives : « Ce qui la rachète [cette rapine] n’est que l’idée […] et une foi désintéressée en cette idée – quelque chose à ériger, devant quoi s’incliner, à quoi offrir un sacrifice… » (ibid., p. 844).

23Marlowe raconte son voyage à destination du Congo le long de la côte africaine :

Une fois, je me rappelle, nous sommes tombés sur un navire de guerre à l’ancre au large de la côte. On n’y voyait pas même une baraque, et ils bombardaient la brousse. Apparemment les Français faisaient une de leurs guerres dans ces parages. (Ténèbres, p. 1005)

24Francis Ford Coppola se souviendra de cette image lorsqu’il reprendra la trame de Heart of Darkness dans son film sur la guerre du Vietnam, Apocalypse Now ! (1979). On ne saurait mieux dénoncer l’absurdité écocidaire des incursions coloniales.

25Dès que Marlowe débarque à Matadi, où se trouve la station principale de la compagnie belge pour laquelle il travaille, le caractère diabolique de l’entreprise et de ses agents lui saute aux yeux. Cependant, le mal n’est pas de la même nature que celui qu’il a connu, par exemple, sur les champs de bataille :

J’ai vu le démon de la violence, celui de la convoitise, celui du désir ; mais, par le vaste ciel ! c’étaient des démons forts et gaillards à l’œil de flamme qui dominaient et qui menaient des hommes – des hommes, vous dis-je. Mais là debout à flanc de colline je pressentais que dans le soleil aveuglant de ce pays je ferais connaissance avec le démon flasque, faux, à l’œil faiblard, de la sottise rapace et sans pitié » (Ténèbres, p. 1046)

26Ce sont là les principaux affects extractivistes : l’avidité imbécile et le manque absolu de compassion.

27Le fleuve Congo n’est pas navigable entre Matadi et Stanley Pool, le site actuel de Kinshasa. Marlowe doit continuer à pied, en ayant recours à des porteurs. Les villages sur sa route sont presque tous abandonnés. De nouveau, il fait comprendre la situation à ses lecteurs anglais en inversant la perspective :

Parbleu, si un tas de Noirs mystérieux, munis de toutes sortes d’armes terribles, se mettaient tout d’un coup à suivre la route de Deal à Gravesend [en Angleterre], attrapant les cul-terreux à droite et à gauche pour leur faire porter de lourds fardeaux, j’imagine que toutes les fermes et toutes les chaumières du voisinage auraient vite fait de se vider. (Ténèbres, p. 1107)

28André Gide fera le même constat lors de son Voyage au Congo en 1927 : « Les recruteurs doivent se livrer, pour trouver des porteurs, à une véritable chasse à l’homme, à travers les villages vides et les plantations abandonnées » (Gide, 1928, p. 89). Marlowe fait ensuite la connaissance des agents européens de la Station centrale :

Ils erraient çà et là tenant ces grands bâtons ridicules, comme un tas de pèlerins sans la foi, ensorcelés, à l’intérieur d’une palissade croulante. Le mot « ivoire » résonnait dans l’air, se murmurait, se soupirait. On aurait dit qu’ils lui adressaient des prières. (Ténèbres, p. 1158)

29D’ailleurs, l’ivoire n’est pas le seul objet de leur dévotion. Marlowe a affaire à une « pieuse bande [nommée] Expédition Pour l’Exploration de l’Eldorado » : « Arracher leur trésor aux entrailles de la terre, tel était leur désir, sans plus d’intention morale pour les soutenir que n’en auraient des cambrioleurs de coffre-fort » (ibid., p. 1279)

30C’est ici que débute, pour Marlowe, sa véritable mission : remonter le Congo en vapeur jusqu’à Stanley Falls et la Station intérieure pour récupérer son directeur, un dénommé Kurtz, dont on lui dit : « C’est un prodige […]. Il a une mission de charité, de science, de progrès, et du diable sait quoi d’autre » (ibid., p. 119)10. Conrad enchâsse la narration de Marlowe dans une autre narration, comme pour nous avertir du caractère subjectif et nécessairement faillible de ce qu’il nous raconte. En effet, la dernière partie du roman s’imprègne des accès de fièvre et de la paranoïa dont souffre le matelot anglais : « Remonter ce fleuve, c’était comme voyager en arrière vers les premiers commencements du monde, quand la végétation couvrait follement la terre et que les grands arbres étaient rois » (ibid., p. 132). Mais la tranquillité apparente prend des allures de menace : « C’était l’immobilité d’une force implacable appesantie sur une intention inscrutable. Cela vous regardait d’un air vengeur » (ibid., p. 13211). Ce sont là les impressions d’un homme qui affronte l’inconnu sans avoir cherché à lier connaissance avec celles et ceux qui auraient pu le lui faire comprendre : « Nous pénétrions de plus en plus profondément au cœur des ténèbres. […] Nous étions des errants sur la terre préhistorique, sur une terre qui avait l’aspect d’une planète inconnue. » Les voyageurs entendent des cris en provenance du rivage : « L’homme préhistorique nous maudissait, nous implorait, nous accueillait – qui pourrait le dire ? Nous étions coupés de la compréhension de notre entourage […] » (ibid., p. 13512). La perte de repères est le fruit d’une cécité délibérée. Certes, Marlowe avoue qu’il reconnaissait en lui-même « la trace la plus légère d’un écho à la terrible franchise de ce bruit, un obscur soupçon qu’il avait un sens qu’on pouvait […] comprendre » (ibid., p. 13613) ; mais ce soupçon, au lieu d’ouvrir la voie à la communication interculturelle, est vu comme le signe de la persistance d’un fond de sauvagerie chez l’homme civilisé.

31Enfin que trouve-t-il au cœur des ténèbres, au fin fond du continent africain ? Un homme blanc, Kurtz, chez qui, semble-t-il, ce fond de sauvagerie a débordé. Tout de même, il s’agit d’une sauvagerie étrangement moderne dans son expression, très peu « préhistorique » en fin de compte : « “Ma promise, mon ivoire, mon poste, mon fleuve, mon…” tout était à lui. » (ibid., p. 156). Et Marlowe d’ajouter : « Le point c’était de savoir à quoi, lui, il appartenait, combien de puissances des ténèbres le revendiquaient pour leur » (ibid., p. 15614). S’il est vrai que Kurtz a su subordonner les tribus avoisinantes en intégrant certaines de leurs coutumes, il l’a fait uniquement pour assurer « la satisfaction de ses passions variés », car « quelque chose manquait en lui […], il était creux à l’intérieur… » (ibid., p. 17115). Médusé, Marlowe le regarde « ouvrir la bouche toute grande – ce qui lui donnait un aspect étrange de voracité, comme s’il avait voulu avaler l’air entier, toute la terre, tous les hommes présents devant lui » (ibid., p. 17416). Sort de cette bouche un torrent ininterrompu d’éloquence rhétorique sans aucun ancrage dans la réalité du monde, mais dont l’effet magique lui permet de maquiller ses visées extractivistes. (De même, le flux d’images que déverse notre ordiphone nous fait oublier les conditions matérielles, sociales et écologiques de leur diffusion.) Marlowe nous apprend que, « Toute l’Europe [ayant] contribué à la création de Kurtz […], l’Association Internationale pour la Suppression des Coutumes Sauvages lui avait confié la préparation d’un rapport […]. » (ibid. p. 15817). À sa lecture,

Il n’y avait pas une suggestion pratique pour interrompre le cours magique des phrases, à moins qu’une espèce de note au bas de la dernière page, gribouillée évidemment beaucoup plus tard, d’une écriture tremblée, ne pût être regardée comme l’exposé d’une méthode. (ibid., p. 15918)

32Quelle est cette méthode que Kurtz le Paneuropéen lègue à tous ceux qui vont le suivre dans sa mission civilisatrice au cœur des ténèbres congolaises ? « ‘Exterminez toutes ces brutes !’ » (ibid., p. 15919). Il semble en effet que ce soit la méthode choisie pour accaparer les richesses que recèle le territoire du Haut-Congo. À moins que le véritable but de l’extraction ne soit l’extermination de toute être vivant sur une terre donnée. La seconde mort.

33Conrad choisit d’incarner le pays de la panthère en la personne d’une femme :

[…] de droite à gauche le long du rivage éclairé une femme se déplaçait, apparition sauvage et magnifique. […] Et dans le silence qui était tombé soudain sur toute la terre attristée, la brousse sans fin, le corps colossal de la vie féconde et mystérieuse semblait la regarder, pensif, comme s’il eût contemplé l’image de son âme propre, ténébreuse et passionnée. […] Elle était debout à nous regarder sans un geste, pareille à la brousse même, avec un air de méditer sur un insondable dessein. (ibid., p. 17620)

34Le dessein de la vie, qui peut le sonder ? En revanche, Kurtz nous révèle celui des entreprises coloniales et néocoloniales. C’est cette femme, et tout ce qu’elle représente, qui sera exterminée si le projet extractiviste arrive à ces fins.

35Dissiper les ténèbres, propager les Lumières du progrès, mettre au jour des trésors cachés, ce sont là de vieilles ambitions occidentales. Un chant des BaMbuti, peuple « pygmée » du nord du Congo, prône le contraire : « Il y a des ténèbres tout autour de nous ; / mais si les ténèbres sont, / et les ténèbres sont de la forêt, / alors les ténèbres ne peuvent qu’être bonnes » (Turnbull, 1968, p. 9321) Il ne faut pas confondre l’obscurité de la forêt nourricière et protectrice avec le mal tapi au cœur du projet extractiviste. Tragiquement, ce mal atteint aussi les populations autochtones. À la fin de son roman Congo Inc., In Koli Jean Bofane dépeint ses deux héros pygmées en train de remonter le fleuve pour retrouver la forêt :

Ils y pensaient tous les deux, mais pas de la même façon. Le vieux songeait au drame de Nkoi Mobali [le léopard massacré] et avait commencé à réfléchir à une manière de stopper les nuisances produites par l’antenne [de télécommunications] en la couvrant d’une épaisse gangue de boue. Les termites savaient comment faire. Le vieux comptait les sensibiliser dès son arrivée au village. […] Le jeune homme quant à lui n’avait plus en tête que ces vastes surfaces vert foncé qui, discrètement, renfermaient des nappes aurifères sous des épaisseurs de végétation n’ayant l’air de rien. […] Doté du disc contenant la carte des minerais, Isookanga allait prendre véritablement sa place de chef — dès que l’oncle lui aurait passé le relais, évidemment. (Congo, p. 293-294)

36Si même « le peuple de la forêt » est tenté de s’y mettre, comment faire ? Dans son dernier roman, Nation cannibale, In Koli Jean Bofane met en scène un plasticien congolais bien réel, Freddy Tsimba, dont les sculptures géantes se composent de douilles de balles :

[…] la matière première de sa création ne se ramassait pas n’importe où, mais seulement là où la chair humaine était un investissement pour le pouvoir et la richesse, donc la République démocratique du Congo s’imposait comme le lieu idéal pour bâtir une œuvre à partir de douilles crachées par des canons d’armes à feu […]. (Nation, p. 77).

37C’est un geste d’une puissance inouïe : transformer des instruments de mort en œuvres qui célèbrent la vie. Parti à Kisangani, Tsimba est fait prisonnier par des troupes ougandaises. Pendant son incarcération il subit les visites de la Mort en personne, sous les traits de Miss Congo. Elle passe le clair de son temps à conspuer son art.

— Je te le dis encore, ton travail ne vaut rien, il ne sert à personne. Pourquoi ? Parce qu’il n’a aucune incidence sur la tournure des événements de ce monde, je serai toujours gagnante. J’ai discuté de toi avec mes partenaires, ils ont tellement ri ! Tiens, un scoop : en 2025, pendant que tu exposeras à droite et à gauche, il y aura plus d’un milliard d’armes légères en circulation rien qu’entre les mains de civils. Les fabricants de missiles, de croisière ou pas, engrangeront des six cents, des sept cents milliards de dollars dans leurs poches. Tu entends bien, milliards ! Tu vas faire quoi, hein ?

— C’est comme tu veux, Tantine…

— Tu vas tout souder ensemble ? Pauvre con ! (Nation, p. 277)

38On l’entend dans le ton de sa voix : la bougresse insiste trop. Les œuvres de Tsimba lui font quelque chose, à la Mort. Son art représente cette part irrépressible de vie qui lui résistera toujours. Elle n’aura pas le dernier mot. Le léopard bouge encore.