Extractivisme, géoscience et mythe dans Doggerland (É. Filhol) : une imbrication toxique
1L’extractivisme s’attaque aux soubassements même de ce que les géologues nomment « zone critique », cette bande qui, de la roche mère à la canopée, permet à la vie de se développer et aux cycles naturels de perdurer ou d’évoluer librement. Remobilisé par Bruno Latour notamment dans Où atterrir ? Comment s’orienter en politique, paru en 2017, le concept permet de réinsérer la crise écologique dans des situations locales rapportées à des responsabilités précises, et de la rendre représentable. Au sein d’une même aire socio-culturelle, l’atteinte à la zone critique passe par des structures économiques qui impliquent ses acteurs à de multiples niveaux, qu’ils soient au centre, ou, de façon moins visible mais elle aussi efficiente, à sa périphérie. Dès lors, s’intéresser aux procédés littéraires reliant exploitation des ressources naturelles et exploitation des ressources humaines, permet de dévoiler et démonter ses rouages psychiques et affectifs, et de permettre une autre approche, plus incarnée, du fonctionnement de l’extractivisme industriel. L’objectif de cette contribution est donc d’explorer d’un point de vue narratologique un roman portant sur une aire intra-européenne, à travers les troubles et complexes relations entre recherche scientifique et industrie en mer du Nord, et, de façon moins centrale, en mer de Norvège.
2Élisabeth Filhol, romancière atypique, a fait des études en conseil en organisation pour les entreprises et en gestion financière. Elle a dès lors une vision singulière des relations entre capitalisme, sciences et littérature. Ses deux premiers romans, La Centrale, publié en 2010, et Bois II, publié en 2014, abordent les éprouvantes conditions de travail en entreprise : celles des salariés intérimaires au sein d’une centrale nucléaire dans le premier roman ; celles de syndicalistes qui refusent la délocalisation de leur usine d’aluminium dans le suivant.
3Son troisième roman, Doggerland I (désormais D), paru chez P.O.L en 2019, effectue encore une plongée en interne, mais se situe cette fois dans la perspective d’acteurs plus privilégiés du système – le vécu des ouvriers, par exemple, n’est pas l’objet du récit. Celui-ci opère surtout une traversée des temps et une conjonction des lieux. Traversée des temps puisque la romancière alterne les échelles, par une focale sur des périodes géologiques vieilles de millions d’années, qui ont permis la formation des gisements d’hydrocarbures, pour aboutir à aujourd’hui ; entre ces deux extrêmes, elle passe par le Mésolithique (période historique précédant le Néolithique) et par les années 1980. Conjonction des lieux ensuite, car le roman crée non seulement un espace de rencontre, à l’occasion d’un congrès au Danemark, entre deux amants séparés depuis une vingtaine d’années, Marc Berthelot et Margaret Hamilton (devenue entretemps Margaret Ross), mais surtout il surimprime la mer du Nord mésolithique – et même antérieure à l’apparition de l’homme – sur celle du présent, pour nourrir ce qu’on pourrait appeler un roman de l’industrie. Roman du capitalisme aussi, que les noms d’entreprises existantes inscrivent dans la veine d’un réalisme renouvelé : British Petroleum, Elf, Total, Maerks Drilling, Dogger Bank Offshore Wind Farm, Forewind, valsent au rythme des relations ou des changements de postes de Marc, jusqu’à son dernier investissement au sein de Margeos, bureau d’études géophysiques et appui logistique aux entreprises, dont il est actionnaire minoritaire. Margeos, acronyme de Marine Geophysical Surveys, brouille cependant les cartes du romanesque et du documentaire, puisque cette entreprise est quant à elle fictive. On trouve sur internet une entreprise bien réelle, Marine Geophysical Survey (sans « s » à Survey, contrairement à la graphie de Doggerland où le terme est au pluriel) mais la romancière, qui a écrit son roman entre 2015 et 2017, avait vérifié qu’il n’existait alors pas de société éponyme. Elle me précise que soit elle a été créée entre-temps, soit qu’elle existait et a changé de nom, soit que son site est mieux référencé (localisée à Lima au Pérou et aux États-Unis à Houston, elle est de toute façon éloignée du champ nord-européen du roman)1. J’avais au début pensé au jeu d’une romancière désireuse de semer le trouble, mais c’est en fait la réalité qui vient rejoindre une fiction… décidément vraisemblable ! Revenons donc à la Margeos de Doggerland : constituée dans le roman d’une flotte de douze bateaux et de soixante salariés, cette entreprise jouera un rôle dans le tournant de Marc sur lequel on reviendra, puisqu’elle est dédiée aux « prospections hydrographiques, géophysiques et techniques, levés topographiques, inspections de sites, assistance aux énergies renouvelables, offshore, transfert d’équipage » (D, p. 102-103).
4Le côté météorologique et le côté humain sont d’autant plus entrecroisés que les deux personnages principaux tournent autour d’un espace-temps à la fois différent et identique, qui traverse la mer du Nord. Pour Marc, c’est le Dogger Bank (nom initialement construit par les « pêcheurs néerlandais » (D, p. 274) à partir du mot dogger, qui désigne une longue embarcation) : cet immense haut-fond s’est formé au Quaternaire à partir des moraines d’un glacier, et supporte désormais les méga-parcs éoliens. C’est aussi la bande sédimentaire du Storegga, qui, en face de la Norvège, s’est constituée des monstrueux effondrements qu’elle a subis, et que les forages actuels rendent encore davantage vulnérable. C’est, enfin, l’ancien rift de la mer du Nord, vaste système de fossés issu de l’ère Primaire : cette longue cicatrice d’une zone de failles qui court du Nord au Sud, enfouie à trois mille mètres sous les eaux, est d’autant plus sensible sur le plan sismique qu’elle est, à son tour, réveillée par les intensives activités extractivistes.
5Margaret de son côté étudie l’antique Doggerland, nom repris du Dogger Bank par les chercheurs pour qualifier la vaste étendue terrestre qui correspond aux fonds marins actuels et qui, en –20 000 avant notre ère, quand le niveau de la mer était plus bas de cent vingt mètres, courait de la Grande-Bretagne aux côtes de la France, de la Belgique, des Pays-Bas, de l’Allemagne, de la Suède, de la Norvège et bien sûr du Danemark, lieu clef du roman. Comme les autres paléogéologues, Margaret ne profite pas moins des potentialités offertes par l’industrie lourde (financements, moyens techniques, études préparatoires et d’exploitation…) pour avancer dans ses recherches, au sein de la vénérable université privée St Andrews en Écosse. L’intérêt de ce roman, en particulier dans cet ouvrage collectif, est qu’il touche aux ambivalences de nos institutions académiques et de nos pratiques de recherche, dont il vient mettre à nu les troubles mais aussi fécondes (et troubles parce que fécondes) interactions avec l’industrie extractiviste.
6On analysera tout d’abord le télescopage des temporalités narratives – dont celles, qu’on pouvait croire irreprésentables, de la formation et de l’évolution souterraines des hydrocarbures. On abordera ensuite le rôle des passions et de la curiosité dans le déploiement de l’extractivisme, pour mettre en regard exploitation neuronale et exploitation capitaliste. Enfin, on examinera comment les figures du prophète, du héros mythique et de la devineresse, qui enrichissent ces personnages de sachants que sont Marc et Margaret, permettent de transformer en récit une révélation écologique, et d’évoquer une pluralité de stratégies de résistance au néolibéralisme.
Temps de l’amour, temps de la nature, temps de l’extractivisme
7Pour résumer le propos de Doggerland, il faut prendre une décision quant au genre du roman qu’on souhaite privilégier, tant Élisabeth Filhol fait exploser les catégories narratives, par un nouage de fils temporels qu’on aurait pu croire hétérogènes.
8Sur le versant humain, une histoire d’amour nous est présentée à une vingtaine d’années d’intervalle : les deux personnages principaux, Margaret, qui n’a jamais quitté St Andrews, et Marc, le jeune Français en échange Erasmus, se rencontrent en Écosse en 1987, pendant leurs études de géologie à l’université St Andrews. La première se spécialise en paléogéologie, en travaillant sur la dernière période du Doggerland, territoire du Mésolithique habité par des chasseurs cueilleurs puis englouti en mer du Nord il y a huit mille ans, à l’aube d’un Néolithique qui en oubliera l’existence. Le second se dédie corps et âme à l’ingénierie d’extraction offshore d’hydrocarbures. Après quatre ans de vie commune mouvementée, Marc part subitement travailler au Gabon, sans plus donner de nouvelles. Chacun mène sa vie, Margaret fonde une famille et devient directrice de recherche. Ils se retrouvent donc au Danemark vingt-deux ans plus tard, en 2013, lors d’un congrès international réunissant chercheurs et ingénieurs, intitulé Offshore Industry and Archaeology, a creative relationship 2 ; ce congrès a réellement eu lieu, et Élisabeth Filhol m’en envoie le programme en me soulignant avec « un petit clin d’œil […] la beauté de l’intitulé » – une fois de plus, la fiction transforme la réception de la réalité, en insérant de l’ironie là où il n’y en avait pas au départ. Comme le suggère l’identique sonorité du début de leur prénom, les deux personnages fonctionnent en miroir inversé l’un de l’autre, en une allégorie fine qui réussit le pari, toujours risqué en littérature, de l’incarnation de deux tendances. D’un côté, Marc, capitaliste hyperactif tout en soubresauts, sillonne le monde puis une mer du Nord transformée en monstre mythique capitaliste, aux comparants incompossibles, entre « poule aux œufs d’or » et « manne financière tombée du ciel » (D, p. 133), mais capable d’évoluer ; de l’autre côté, Margaret, écologiste tout en patience et considération d’une longue durée qui lui permet d’envisager un avenir plausible, non sans compromissions et replis peu propices au changement social. On pourrait en outre montrer à quel point Élisabeth Filhol démultiplie les jeux de reflets, puisqu’on trouvera un double de Margaret en la personne d’un autre géologue, Niels Jensen (D, p. 153 et suivantes).
9Si l’on considère cette fois le roman dans la perspective de la nature et des éléments, la démultiplication des époques s’envisage autrement. Les retrouvailles de Marc et Margaret, entre orages amoureux et séismes psychiques, se déroulent alors que la tempête Xaver de décembre 2013 se déchaîne sur le nord de l’Europe, parcourant la mer du Nord et la mer de Norvège. À l’instar des poches rocheuses fragmentées où mijotent gaz et pétrole, cette tempête contribue à donner son style et son rythme au roman, tout en flux, reflux et effractions. Elle fait en outre signe vers un autre espace-temps, celui précisément que la paléogéologue étudie : la fin du Doggerland, dont l’étendue s’est désormais réduite à une île, à ce moment du Mésolithique où, il y a huit mille ans, la déglaciation commencée quatre ans auparavant provoque une montée des eaux, puis une submersion totale :
Ce territoire était habité, il a été englouti. Rayé de la carte en un jour et une nuit par un raz de marée, ou bien progressivement. […] Exclu des mythes européens, de l’imaginaire collectif. (D, p. 71)
10La gageure, pour la romancière comme pour la géologue, va être de lui redonner vie. Nul hasard si le prénom de Margaret résonne avec celui d’Élisabeth : la façon dont cette dernière construit son récit, par remplissage, ajouts, déplacements, incises, bref par « surnourriture », pour reprendre un terme propre à Proust, fait écho à l’imagination scientifique de la géologue qui tente de reconstituer, à partir d’un simple contour, la vie sensible d’un territoire et de ses habitants à jamais évanouis. Le roman de la mémoire, ou plus exactement de l’invention d’une mémoire, s’avère le pendant du roman d’anticipation. La surimpression d’une tempête contemporaine et d’un potentiel tsunami mésolithique concerne directement mon propos. Alors que le tsunami a été vécu de plein fouet par un couple de chasseurs cueilleurs coincé sur le Doggerland, la tempête est tout d’abord évoquée à travers les écrans du bureau météorologique britannique où travaille le frère de Margaret : construction – certes exceptionnelle dans son ampleur – d’une panoplie de données, ce n’est que plus tard qu’elle sera physiquement appréhendée. Même si la tempête crève l’écran, sa puissance est donc médiatisée par sa dématérialisation3 :
Elle grandit et se déploie telle une puissance mythologique, mi-concrète mi-abstraite, par capteurs, balises, transmissions satellites et simulateurs interposés, ni tout à fait réelle dans ce temps intercalaire où elle souffle sur les eaux de l’Atlantique sans aucun témoin, ni tout à faire théorique. Ils l’admirent pour ce qu’elle est, exceptionnelle dans ses paramètres […], émerveillés par sa rapidité d’évolution et son potentiel de croissance, tandis que les données défilent, réactualisées en permanence […]. (D, p. 11)
11Surtout, c’est à une troisième époque, contre-nature, que nous convie le roman : celle de bouleversements géologiques et catastrophes à venir, dans notre singulière période qui est celle de l’interglaciaire, dont la fragilité est démultipliée par les puits d’hydrocarbures sur le rift de la mer du Nord, les ancrages des pieux ou des câbles des parcs éoliens géants sur le haut fond du Dogger Bank, et par l’exploitation des champs gaziers et pétrolifères autour de la zone du Storegga. Un séisme d’amplitude majeure pourrait dès lors provoquer un nouveau tsunami, recouvrant cette fois les côtes européennes de la mer du Nord. Cet imaginaire plausible d’un futur proche est préfiguré, je l’ai mentionné, par le tsunami du Mésolithique qui nous est narré à la fin du roman. Cette préfiguration ne vaut cependant pas surimpression. Le premier tsunami est dû à un réchauffement d’origine naturelle et à un glissement de terrains du Storegga, qui donnera naissance au monde tel que nous le connaissons, et que nous craignons, à notre tour, de voir disparaître ; le tsunami potentiel serait dû aux effritements et aux minages accélérés provoqués par les activités d’exploitation de la mer du Nord.
12Sous la prose faussement froide d’Élisabeth Filhol, une unité explosive est rendue perceptible par l’antique mode de narration de l’enargeia, du début où commence la tempête de 2013 à la fin où la mer qui se retire donne naissance à une vague monstrueuse, en passant par deux révélations, écologique et amoureuse, elles aussi sismiques.
Un roman sismique : passions du capitalisme
13Si le propos, à savoir les risques que l’extractivisme fait peser sur l’Europe du Nord, parvient à devenir romanesque, c’est certes par la capacité d’Élisabeth Filhol à incarner ses idées dans des personnages en proie à des passions fortes. C’est aussi par son refus de jeter l’opprobre de façon simpliste sur la grande industrie : jouant de la démultiplication des genres littéraires – du roman d’amour au roman d’alerte, du roman de terrain à celui des fonctionnements de la psyché –, elle sait aussi brosser une épopée des sciences appliquées et des techniques qu’on retrouvera dans Sister-ship (2024).
14L’imaginaire scientifique se joint à la passion de la recherche, puis à l’exaltation de la découverte, pour créer une image paradoxalement positive de l’extractivisme, comme en témoignent le lexique de l’aventure et l’accumulation des verbes d’action qui alimentent l’élan vital du personnage, puis la mise en relief finale de la révélation, via une phrase nominale assertive :
Il a participé à la grande aventure du pétrole en mer du Nord. Il est de ceux qui ont dessiné, complété, légendé la carte au trésor. Fasciné dès sa première année d’école d’ingénieur par les récits d’une poignée d’enseignants qui ont influencé sa trajectoire, ces pionniers en géophysique, en sismographie, qui vingt plus tôt, dans les années soixante, s’étaient embarqués à bord des navires d’exploration pour un quadrillage des fonds de la mer du Nord qui même grossier, même à la louche, contraint par les technologies de l’époque, a permis de contrecarrer les a priori, d’aller à rebours des idées reçues selon lesquelles il n’y aurait rien à attendre de cette mer-là, rien en sous-sol.
[…] Jusqu’à la découverte accidentelle du gisement de Groningen en 1959. (D, p. 130)
15Le fond de la mer du Nord étant constitué de « vieux socles cristallins d’âge primaire » (ibid.) et non de terrains fructueux entre des couches sédimentaires, il a donc fallu sonder et cartographier l’invisible, celé à trois mille mètres de profondeur. Au temps long et irreprésentable de la lente matérialisation sédimentaire, finalement percée à jour, succède une accélération incontrôlable : celle de l’intensification exponentielle de l’extraction, et ses répercussions sur la Bourse mondiale, autant observés que les fonds sous-marins. Notons que si les cours du marché et la puissance physique de l’extraction de gaz et de pétrole sont entrelacés, les éoliennes qui transforment le vent en valeur boursière ne sont pas épargnées :
Le doux nom de ferme éolienne. […] Tout un vocabulaire de retour durable à la terre. Qui ne dit rien des dommages collatéraux. Sur l’environnement, sur des pans de l’économie régionale […]. Mais aussi les oiseaux, les cétacés et les radars à cause des perturbations acoustiques, les bancs de poisson, les nurseries des hauts-fonds, les richesses archéologiques, spécialement sur le Dogger Bank […]. (D, p. 192-193)
16Ce constat cependant est réintégré dans la grande aventure industrielle. Élisabeth Filhol a l’art de brosser des scènes collectives, en usant tantôt d’une rhétorique recourant à l’épique et au sublime, tantôt d’une focalisation oscillant entre l’interne et l’externe, le flux de conscience et le commentaire, pour donner accès au psychisme des cadres et des ingénieurs. Elle peut alors rendre compte des structures complexes d’un capitalisme concret, et même charnel, dont l’excitation se découvre comme une de ses sources et un de ses moyens émotionnels : la romancière transforme une recherche de gisement pétrolifère en pièce industrielle bien huilée, c’est le cas de le dire, et restitue une énergie collective dont l’emportement et le dévoiement finissent par dévoiler les buts moins avouables de l’aventure productiviste. L’« alternance idéale de couches stratigraphiques » joue ainsi « tous les rôles distribués dans la pièce, celui de la roche-mère, celui de la roche-réservoir, celui de de la roche de couverture, il suffit de se pencher, de forer et de récolter le fruit mûr. C’est une expérience comparable à aucune autre, qui est la vraie raison pour laquelle on devient prospecteur de pétrole, […] on le fait pour ces moments-là », pour la « jouissance » et l’« exaltation » (D, p. 132) – pour la carrière aussi, mais en un deuxième temps.
17On assiste donc à un renouvellement du roman des passions, via le lien entre la stimulation scientifique et la course en avant extractiviste – pour Marc, « Il n’y a rien de plus humain que cette passion-là » (D, p. 133). Loin de faire de ses personnages des capitalistes avides et diaboliques, ceux-ci se vivent comme les héros d’une nouvelle frontière, celle des grands fonds marins : « Il est allé chercher le mystère à trois mille mètres d’enfouissement sédimentaire, là où trente mètres à elle lui ont suffi, mais la même passion les anime » (D, p. 315). En outre le curseur de l’axiologie morale ne répond pas mécaniquement au statut professionnel des personnages : le frère de Margaret a un métier valorisé dans l’imaginaire collectif, contrairement à Marc (qu’il serait d’ailleurs trop facile de méjuger totalement en écrivant devant l’écran d’un ordinateur fonctionnant à l’électricité) ; en effet, les responsabilités de Ted Hamilton au sein du Met Office (le bureau météorologique britannique) lui permettent de préserver les vies et les biens. Il est pourtant celui qui, impérieusement, a décidé à la place de sa sœur de ce qui lui convenait ou non en faisant barrage, par ses silences ou ses mensonges, à sa relation avec celui qu’elle aimait.
18Ce sont donc et le succès de l’extractivisme, et sa critique même qui relèvent de la conjonction des rythmes du capitalisme et de ceux de ses cadres et ingénieurs. Qui dit description, dit syntaxe, une syntaxe mouvementée et intensive qui nous plonge dans ce qu’on pourrait appeler un psychisme néolibéral. Sujet à des hauts et des bas, à des baisses de tension, à une instabilité profonde, Marc, que notre époque prompte en pathologisations des tempéraments qualifierait de bipolaire et hyperactif, est ainsi survolté comme la tempête du début du roman. Nul hasard si le « trouble maniaco-dépressif » (D, p. 110) qualifie le fonctionnement du capitalisme autant que le caractère du personnage, dans un mouvement de contamination où l’on ne sait qui de la poule et de l’œuf est le premier :
Et c’est dans l’économie libérale qu’il a trouvé son maître par mimétisme, et dans ce jeu de miroirs, un moyen de se libérer. Il a inscrit ses cycles dans d’autres. Son échelle à lui, individuelle, rapporté à l’autre, collective, macro-économique. (D, p. 311)
19La passion s’entend ici au sens d’une soumission difficilement perceptible aux ravages du capitalisme tardif. Son accélération permanente lui permet d’exploiter les failles de nos pathologies modernes, et conduit à métaboliser un rythme existentiel qui empêche de penser aux conséquences de ses actes – on pense à Hartmut Rosa et à sa critique sociale du temps (2010). Là encore, le roman parvient à éviter l’allégorie pesante grâce à l’individualisation psycho-charnelle des mécanismes néolibéraux. Car l’extractivisme n’est pas un simple thème chez Élisabeth Filhol : c’est un télescopage de vitesses et d’intensités, dont seul un redéploiement rythmique de la syntaxe usuelle permet de rendre compte. Le psycho-récit, qui suit à la troisième personne la courbe sinueuse des pensées et des émotions d’un personnage, permet dès lors de donner à lire et ressentir une exacerbation puis un essoufflement existentiel à la fois singuliers et collectifs : Marc devient le nom de tous ceux qui se croient aux commandes quand ils sont le jouet de Ploutos4. En témoigne le pronom « il » devenant ensuite « lui et ses pairs », sujets d’une accumulation de verbes d’action dans la longue phrase qui suit ; ponctuée par les adverbes anaphoriques de temps « pendant » ou « durant », elle grossit, au fil des déploiements d’incises ou de comparaisons, comme gonflent les années et les tempêtes, et éclate sur une clausule qui ouvre sur une tangente destinale et une autre durée :
Pendant qu’il transperçait le sous-sol, retournait les fonds marins, faisait jaillir les précieux hydrocarbures, durant toutes ces années de course et d’excitation, d’appétit insatiable de sa part, à l’image des industries qui l’ont nourri toujours plus avides d’énergie fossiles, avides d’étendre les réserves probables, les réserves certaines mais encore trop onéreuses à extraire, à garder sous le coude pour des temps meilleurs, les temps de la grande pénurie, qui verront exploser le prix des ressources, pendant que lui et ses pairs, ces ingénieurs embauchés pour élargir le champ des possibles, à qui on promettait de belles carrières et qui n’ont pas été déçus, exploraient, extrapolaient, redessinaient les cartes, ne comptaient pas leurs heures, claquaient leurs primes en quelques jours calés sur le même rythme, le même surinvestissement jusque dans les excès du temps libre parce qu’il leur aurait fallu trop de temps pour redescendre, pendant que les actionnaires changeaient, que les organigrammes bougeaient, les poussant vers la sortie sans qu’ils s’en aperçoivent, et que ces deux décennies dévouées à la croissance d’une industrie gardaient la vie privée à l’état embryonnaire, pendant toutes ces années, ailleurs, des gens comme elle, comme Margaret, s’organisaient autrement, faisaient du même bagage initial, de la même passion pour l’énigme et la découverte, un autre usage, et se construisaient une vie de recherche et de culture sans risque de boomerang à cinquante ans, ni retour de balancier, ni crise identitaire.
Il s’est arrêté. Elle s’arrête à son tour, dos au vent. (D, p. 316-317 ; je souligne)
20Que donnera ce double arrêt sur image, je laisse au lecteur la chance de le découvrir. Toujours est-il que cet emballement du temps et du psychisme que scande ce chant quasi épique est miné de l’intérieur par la récurrence du préfixe « ex- » (« excitation », « extraire », « exploraient, extrapolaient », « excès »), qui contraste avec la vacuité existentielle et l’inaboutissement social. L’exacerbation capitaliste se nourrit du déni, et, Ploutos dévoyé, dévore ses servants en les maintenant dans une temporalité heurtée, marquée par de sèches allitérations en [k] (« claquaient leurs primes en quelques jours calés sur le même rythme »), dont seule l’imprévisibilité est prévisible. La romancière met au jour une véritable grammaire néolibérale, où les coordinations insensées, l’accumulation d’éléments morphologiques différents et le violent cadastrage du haut et du bas finissent par dessiner les contours structurels d’une exploitation pétrolière qui relève de l’oxymore :
Chocs et contrechocs, flambée et chute des prix, mouvements erratiques, en dents de scie, montagnes russes, suivies de près par les industriels, scrutées à la loupe par les spéculateurs, les cours du pétrole sont une mesure parmi d’autres de l’humeur mouvante, instable, du capitalisme mondial à l’instant t. (D, p. 110)
21« Humeur »… Le capitalisme devient une déité féroce impossible à maîtriser, aux avatars humains démultipliés. Le trouble naît cependant de la séduction opérée sur Margaret par la capacité de Marc à la mobilité, au changement et à une indétermination qui contrastent avec la vie sagement réglée et le retrait qui caractérisent la directrice de recherche. Celle-ci ne s’en sort donc pas indemne, non seulement parce qu’elle doute de son utilité, mais parce que son fils, David, critique l’illusoire bénéfice de cette « alliance de la carpe et du lapin » (D, p. 73) que constitue sa collaboration avec des industriels extractivistes dont elle cautionne par ricochet les activités, au nom des nombreuses informations sur les fonds marins qu’ils détiennent, et des moyens inouïs pour les explorer qu’ils mettent à disposition.
Ulysse au pays de l’or noir : imaginaire scientifique, héroïsme et prophétie
22On aborde le genre de la science-fiction au sens littéral du terme, puisque Marc a, la nuit d’insomnie qui précède le jour du congrès où il reverra enfin Margaret, une « vision prophétique » (D, p. 255) qui le conduit à évoluer à un triple niveau – scientifique, professionnel et amoureux. La passion et la curiosité qui l’emportaient dans le tourbillon de l’aventure industrielle sont les mêmes que celles qui feront de lui un lanceur d’alerte. C’est là l’intérêt du roman : l’intuition qui fait de Marc un ingénieur performant va le pousser dans l’autre sens, comme le suggère la paronomase « Or ce qu’il pressent, c’est que la pression monte en mer du Nord » (D, p. 134 ; je souligne). Un malaise ou un étonnement s’empare du lecteur et de la lectrice. Le caractère retors des rouages de l’industrie réside dans le dévoiement des capacités indéfectiblement pulsionnelles, rationnelles et créatives du cerveau humain : on l’a vu, ses neurones sont littéralement exploités par le capitalisme. Or, la révélation, qu’elle soit l’aboutissement d’une visée extractiviste ou d’une visée écologique, se situerait identiquement « [à] la croisée de toutes les compétences de notre cerveau, analytiques, déductives, prédictives, jusqu’à l’intuition qui n’est pas pour rien dans bon nombre de découvertes » (D, p. 133). La capacité à la synthèse de Marc lui permet en effet de superposer « deux calques, la carte des champs d’hydrocarbures, et la carte de la sismicité » (D, p. 150).
23Des traits personnifiants courent toujours, mais, dans cette subite évolution éthique, le type des comparants se transforme. À la déité de type Ploutos pour décrire l’extractivisme succède une perspective romanesque qui nous emmène au cœur des fonds marins, anthropomorphisés ou zoomorphisés via des comparants organiques, entre contractions et déchirures : « des tensions en sous-sol sont à l’œuvre, […] de vieilles blessures, enfouies sous des millions d’années de sédiments et mal cicatrisées, sont en train d’être rouvertes » (D, p. 134). Loin d’être une étendue mathématisable et exploitable à merci, « le bassin de la mer du Nord à force d’être sollicité, percé, vidé, se rebiffe » (D, p. 136). Proche du retour vengeur des éléments cher à l’anthropologie perspectiviste, il devient le lieu agentif d’une parturition géologique et sublime : « quelque chose bouge, se réajuste dans les entrailles de la Terre » (D, p. 137). Élisabeth Filhol parvient à donner forme et sens à l’informe par une personnification ou une animalisation qui permet de se faire une image de l’intérieur dynamique de la planète. Il ne s’agit pas là de « projeter » des affects et des modes d’action incongrus sur le monde de la matière : il s’agit d’intégrer ce dernier dans des vivants qui ont des façons de le percevoir certes spécifiques (au sens de « propre à son espèce »), mais qui n’en sont pas moins efficientes. Ces vivants aux schémas corporels variés ne sont en réalité pas antagonistes à la matière, puisqu’ils en sont une émanation ou un étoilement : nous sommes inséparables de la Terre, qui est, comme le rappelle Husserl dans La Terre ne se meut pas (1989, Die Ur-Arche Erde bewegt sich nicht [1940]), bien avant nos philosophes post-modernes, son archè – son sol premier et son horizon terminal, fût-ce celui, un jour, d’une nouveau monde extra-terrestre… J’ai montré dans Une bête entre les lignes (2021) que l’anthropomorphisme n’est pas une tare, mais une donnée indissociable de notre existence charnelle-cognitive-affective5, et qu’il peut en outre être une perspective aussi légitime que celle, ornithomorphe, de l’oiseau, ou celle, ichthyomorphe, du poisson6. En outre, un humain n’est jamais uniquement humain : en tant que primate, mammifère voire être biotique constitué de minéraux et d’eau, il est toujours, aussi, primatomorphe, mammallomorphe, zoomorphe et même biomorphe (Keeley, 2004). Reprocherait-on à un chien d’être cynomorphe, et de n’avoir pas accès au monde « réel » ? Bien plus, l’espèce humaine, grâce à des modes différenciés de percevoir, d’agir et d’exprimer – de la danse aux arts martiaux, en passant par la musique ou la création poétique –, est apte à déplacer ou enrichir son point de vue spécifique. Elle peut même, on en a la preuve avec Élisabeth Filhol, créer une langue approchant le quasi infini temporel des minéraux, et leurs réveils brutaux…
24Capable de percevoir ces frictions telluriques et de les relier, Marc, porte-regard (Hamon, 1981, p. 186) de la romancière, devient alors un personnage-médium, au croisement du prophète, du visionnaire, du héros et du maïeuticien : « l’ensemble, brutalement, tel un point chaud la lithosphère perçant la croute terrestre, est arrivé à sa conscience » (D, p. 138). La surimpression des qualités humaines et élémentaires permet dès lors de créer, comme le suggère Riccardo Barontini, une « connexion entre l’humain et le non humain, dans une appartenance écologique partagée » (2023, p. 176). La psyché de Marc nous est décrite une nouvelle fois à travers une métaphorologie sismique et climatique, qui rappelle les fascinantes métamorphoses de la tempête de l’incipit du roman, mais selon des finalités qui s’extraient des secousses capitalistes. C’est donc positivement que la révélation « émerge », « sous une forme ramassée, fulgurante, dans un télescopage qui élude les étapes du raisonnement pour ne garder que l’essentiel (D, p. 133). Tempête sous un crâne, pour reprendre le titre d’un chapitre des Misérables de Victor Hugo, mais aussi tétanisation homérique de celui qui, « tel un marin grec au milieu du pont, immobilisé au pied du mât, saisi par l’équivalent visuel du chant des Sirènes » (D, p. 145), va devoir tenter de transmettre sa vision à une société encore médusée : « Le rift de la mer du Nord s’ouvre sous ses yeux » (D, p. 144-145), un séisme va engloutir les six pays riverains.
25« Eurêka » (D, p. 144)… Riccardo Barontini l’a rappelé (art. cit., p. 178) en mettant en outre l’accent sur les verbes de vision qui unifient le passage, cet imaginaire d’une synthèse fulgurante ne rend sans doute pas compte des réalités de la maturation scientifique. Il n’en reste pas moins que le mot-sésame déclenche une péripétie qui crée un tournant dans les potentialités narratives du roman, tout en orientant, à un niveau métatextuel, vers le mode de création littéraire d’Élisabeth Filhol, qui relève de l’apocalyptique – du dévoilement soudain du temps du désastre. Que faire de cette béance en devenir du rift de la mer du Nord ? Là encore, deux orientations romanesques se dessinent, qui recoupent aussi deux positionnement politiques, entre purisme et pragmatisme. Sans pour autant s’opposer, les deux personnages n’ont en effet pas la même optique. Margaret souhaite s’attaquer aux « origines » (D, p. 260) du mal et mettre fin à l’extraction, tout en se disant que, nouvelle Cassandre (D, p. 263), elle ne sera pas écoutée : le capitalisme, qui se définit par son accumulation sans fin et des lobbies puissants (D, p. 151) , ne peut sans doute être stoppé que par une rupture franche – subversion sociale ou séisme. Au contraire, Marc, qui décide de devenir moteur dans la cartographie des fragilités de la zone qu’il a jusqu’alors contribué à exploiter, veut fédérer les données des scientifiques et celles, y compris confidentielles, des entreprises (D, p. 161) pour prévenir la violence de la catastrophe déjà programmée : « puisque la Nature a ses propres lois, que le pire adviendra tôt ou tard, qu’on puisse au moins le voir venir et s’y préparer » (D, p. 152).
*
S’extraire…
26Comme Bruno Latour auquel on a reproché, dans Comment atterrir ?, de s’arrêter au diagnostic sans développer les solutions possibles pour pallier les atteintes à la zone critique, et proposer des mises en œuvre concrètes dans des aires géoculturelles très différentes, Élisabeth Filhol ne développe pas, en tout cas dans Doggerland, quelles solutions véritables seraient à même de contrer l’extractivisme interne à l’aire européenne du Nord : autres pistes énergétiques ? Adaptation ? Décroissance ? Révolution ? Le roman pallie cependant un des manques de l’ouvrage du philosophe, en examinant l’exploitation complexe, à des fins néolibérales toxiques, de pulsions positives : curiosité, goût de l’étude et exaltation de la découverte, croisements des aventures industrielle et scientifique, relations fortes entre les différents acteurs allant de l’admiration à l’amour, en passant par l’abnégation, le sens du collectif et l’amitié… Politiquement, le roman suggère en outre que ce sont ces mêmes pulsions, qui, peuvent, aussi, amener celles et ceux qui les éprouvent à se retourner contre Ploutos.
27Il est pourtant significatif pour notre propos que le roman qui suit chronologiquement Doggerland soit un roman de science-fiction atypique, Sister-ship (Filhol, 2024), qui imagine, de façon critique, certaines solutions – notamment le technicisme –, en retraçant une autre forme d’extractivisme : l’extraction hors de la Terre, et le décollage, qui est aussi un décollement, vers un autre monde à habiter, et… à exploiter. Dans un futur qui est quasiment notre présent, ou qui le borde, voire le menace, Sister-ship évoque un programme international d’investissement spatial, à tous les sens du terme : investissement financier, avec l’exploitation littéralement extra-terrestre de la Lune et de météorites, la Terre ayant épuisé ses derniers gisements ; mais aussi investissement psychique et vital d’un équipage de cinq cosmonautes, dont l’histoire d’un trajet vers Titan, satellite de Saturne, nous est retracée par les journaux de bord des trois femmes embarquées. Comme son nom l’indique, Sister-ship est un des trois vaisseaux spatiaux en route vers ce sol de rechange où sera transféré le contenu de cette arche de Noé nouvelle formule qu’est le vaisseau spatial. Il contient en effet cinquante-trois cuves d’azote liquide contenant le patrimoine génétique d’un million d’espèces destinées à peupler Titan pour recréer une deuxième Terre. Mais cette biobanque contient déjà en germe un futur peut-être d’emblée grevé, puisqu’une des cuves contient le génome… des investisseurs qui financent le projet. Arrive-telle à bon port ? L’IA va-t-elle prendre le contrôle, pour le meilleur ou pour le pire ? Encore une nouvelle zone critique à sonder !

