Introduction. Demain est-il annulé ? L’engagement des artistes face à Ploutos en faveur du postextractivisme.
Ploutos et l’extractivisme
1Ploutos était, pour les Grecs, le dieu de la richesse. Un dieu qui obsède particulièrement les hommes, beaucoup d’entre eux étant contraints de « gagner » péniblement leur vie, tandis qu’une minorité est « gagnée » par le désir de cumuler plus de richesses, au nom de l’investissement, de l’audace d’entreprendre et d’un développement qu’ils assurent rendre accessible à tous (Weber, 1920 ; Dufour, 2019, chap. 2). Les sociétés modernes, construites sur le progrès industriel et technologique, ont acté que leur croissance et leur richesse dépendaient de ressources dont elles sont toujours plus dévoratrices, quand bien même ces ressources s’épuisent, ou requièrent une technologie extractiviste onéreuse voire toxique à l’égard de la biodiversité. Cette course en avant que les économies occidentales ont les premières promue s’est désormais globalisée, entraînant une consommation croissante de minerais, d’énergies fossiles, ou même d’eau et de forêts. Cela s’apparente à une dévoration effrénée, dont les intérêts financiers sont colossaux, et les mouvements largement dirigés en faveur des pays riches du G20. L’exploitation insatiable des ressources – faut-il plutôt dire leur confiscation ? (Orain 2025, chap. 5) – sert non seulement le confort des pays déjà les mieux nantis, mais profite en même temps à d’énormes « bulles » financières dont les gains dépassent le budget de certains états. Ploutos ne cesse de grossir sans modération. Son appétit pour une technologie dévoratrice de matières premières montre qu’il a partout « renonc[é] au bien commun » selon le titre et l’analyse de Massuh (2012).
2Dans la comédie éponyme d’Aristophane (jouée et rejouée de -408 à -388), Ploutos est un dieu châtié par Zeus. Le maître de l’Olympe l’a rendu aveugle et a fait de lui un vieillard désorienté et sale. Si Zeus a condamné Ploutos à la cécité, c’est parce que ce petit dieu (« petit » parce qu’il vit chez les humains et non sur l’Olympe) avait menacé de ne fréquenter que des gens justes et honnêtes, et de répartir la richesse selon les besoins. Rendu aveugle, Ploutos ne distingue ainsi plus entre bonne et mauvaise compagnie (v. 87-92). Chrémyle, le personnage principal, lassé de constater que ce sont les plus malhonnêtes qui s’enrichissent outre mesure, souhaite donc guérir le dieu en lui rendant la vue, afin qu’il puisse à nouveau discerner et fréquenter les gens honnêtes comme lui-même, tout en améliorant leur condition (v. 111-116). Une fois que Ploutos a recouvré la vue, plus aucun citoyen ne sacrifie à Zeus, puisque la répartition des richesses se fait à égalité. Cela ne plaira pas au maître de l’Olympe. Cette dystopie d’Aristophane est d’une causticité redoutable : elle critique d’une part l’oppression des puissants (ici sous couvert de religion) forçant les plus humbles à accepter leur pauvreté ; elle pointe d’autre part un bon sens lucide (capable de discerner) qui saurait diminuer les inégalités, au lieu d’attiser la faim.
3On le sait bien aujourd’hui – c’est la modernité de la pièce d’Aristophane -, Ploutos n’a jamais recouvré la vue ! Non seulement il n’a pas pu répartir les richesses mais, plus aveugle que jamais, il donne toujours plus de velléités lucratives à ceux qui possèdent déjà beaucoup. Zeus, en tant que « chef » (pater en grec) des dieux, tire ses honneurs d’une loterie des richesses dont chaque homme aimerait un jour bénéficier pour diverses raisons, qui ne sont pas toutes égoïstes. Zeus assoit sa puissance auprès des hommes sur Ploutos et l’on pourrait le trouver aujourd’hui, à cet égard, , bien patriarcal et capitaliste. Comme Kronos – le dieu du temps -, Ploutos promet à ses adorateurs de gagner plus, de créer de la valeur, mais en dévorant toujours plus. À cet égard, Ploutos et Kronos mènent le même combat, car « le temps, c’est de l’argent ». L’extractivisme, c’est cela même : engloutir le plus rapidement possible le plus grand nombre de ressources naturelles pour les transformer en argent (Feydel-Bonneuil, 2015, chap. 3). Or cette richesse, non seulement crée des déséquilibres, tant sociétaux qu’écologiques, mais elle est captée par un nombre toujours plus réduit de dévoreurs. Le fantastique marché de la technologie – le numérique, l’I.A., les moteurs décarbonés – « oublie » de mentionner qu’il est démesurément gourmand et sans rien de durable (Keller, 2011, p. 94-107) malgré ses promesses d’améliorations, qui servent avant tout son propre accroissement. Comme l’a souligné Günther Anders, « notre incapacité à rester spirituellement "up to date" par rapport au progrès de notre production » ([1956] 2002, p. 301), gouverne à la fois notre dépendance et notre obsolescence.
4Il serait fatal, disent quelques avisés, de rester dans ce point aveugle, de perpétuer la dévoration des ressources, sans passer à l’ère du postextractivisme. Une économie qui relie de manière aussi étroite la production de richesses à l’exploitation sans frein de ressources ne fait que détruire ce qui l’alimente. Pourtant, aucun des discours autorisés - scientifiques et politico-économiques – parmi ceux qui, depuis plus de cinquante ans, ont pris conscience des problèmes et pensé les transitions nécessaires, permettant de sortir d’un extractivisme intensif (de l’eau, des métaux, des combustibles fossiles, etc.), n’est entendu ou sérieusement mis en application. Le gaspillage généralisé reste toujours aussi peu maîtrisé. Les points de vue contradictoires visent à alimenter le doute. La nécessité d’une forte croissance, pour maintenir le développement et le progrès, demeure un credo non révisable. Enfin la croyance en un salut supposé, grâce aux futures innovations technologiques, nourrit l’illusion que l’on peut continuer dans une voie unique. Le diagnostic pourrait être encore celui de Zola dans L’Argent (1891), celui d’une spéculation colossale assise sur l’exploitation de la force de travail et des ressources. C’est la dynamique des Empires, restée intacte à travers les pays riches du G20, maintenant les inégalités mondiales et refusant d’examiner leur faillite morale. L’historien latin Tite-Live (c -64 à +17) explique, à la fin du Ier s. avant J.-C., que l’afflux des diuitiae (richesses), apportées par l’expansion territoriale de Rome2 fut la cause et le début de sa fin, et notamment, dit-il, de l’esprit républicain. On sait au moins de cette façon répondre à la question de Valéry sur la cause entraînant la fin des civilisations.
5Existe-t-il un ou des remèdes face à cette logique prédatrice globalisée ? Malgré de bonnes volontés affichées pour réduire les gaz à effet de serre, recycler les déchets et développer les énergies renouvelables, les sociétés riches continuent de se rassurer en alléguant de leur maîtrise technologique de l’avenir, sans toutefois enrayer positivement la pollution et le gaspillage structurels, dont dépendent précisément leur sens du progrès et du bien-être matériels. Depuis la Seconde Guerre mondiale le credo de la croissance industrielle et de la libre consommation ont construit, principalement pour la sphère occidentale, la paix et la prospérité. Mais ce modèle est-il tenable, ou même exportable ? Les ressources planétaires suffisent-elles à le généraliser à tous les pays du globe ? Les guerres commerciales que se livrent aujourd’hui des États puissants, visant le contrôle et l’exploitation de ressources, n’ont rien à envier aux guerres coloniales d’antan. La stratégie de zones d’influences, que continuent d’exercer les nations les plus puissantes, doit leur assurer un accès aux ressources et aux échanges, essentiels, lit-on, pour leurs économies (Charillon, 2025, chap. 4). Or, ces intérêts « supérieurs » des États sont subordonnés avant tout à de considérables enjeux financiers de grands groupes internationaux, en majorité américains ou chinois. Les Empires, anciens ou nouveaux, étalonnent toujours leur puissance à leur mainmise sur des ressources (Orain 2025, chap. 6).
Penser le postextractivisme
6N’est-il pas temps de créer des sociétés plus adaptées et moins gourmandes ? C’est ce que voudrait penser le postextractivisme. Ce terme, apparu en 2012 chez les penseurs sud-américains, tels Eduardo Gudynas (2012) ou Gabriela Massuh (2012)3, envisage le dépassement nécessaire d’un modèle économique fondé sur l’extraction massive des ressources, qui entraîne des conséquences désastreuses sur les habitants de tout horizon et leur habitat. L’impact de cette captation néfaste et chronique est écologique, politique, sociologique et culturel. Le constat de l’anthropocène et du dérèglement climatique n’a, quoiqu’on en dise, nullement freiné les appétits de pays de plus en plus consommateurs en minerais ou en énergies fossiles encore disponibles. Anna Bednik a montré, dans Extractivisme. Exploitation industrielle de la nature : logiques, conséquences, résistances, (2016) que les projets extractivistes partout s’accélèrent, comme s’il s’agissait de puiser, de manière frénétique, ce qui peut encore l’être, notamment dans des pays aux législations longtemps contournables, en Afrique ou en Amérique du Sud.
7Les Indépendances, après la Seconde Guerre, loin de mettre un terme aux pillages coloniaux, n’ont pu empêcher une économie prédatrice de continuer à prospérer en faveur des pays occidentaux, en installant des déséquilibres dans les échanges Nord-Sud, Ouest-Est, Centre-Périphérie, comme le soulignait déjà Samir Amin, dans Le Développement inégal. Essai sur les formations sociales du capitalisme périphérique (1975). Les pays émergeants sont restés fragiles, vendant à bas prix leurs matières premières, ne construisant pas, sur place, d’industries de transformation, et devant même, souvent, exporter une main d’œuvre bon marché quitte à perdre leurs forces vives. L’extractivisme a ainsi démobilisé les bonnes volontés locales, déstabilisé trop vite les économies traditionnelles, et, surtout, détruit durablement des écosystèmes, en particulier les réserves d’eau, forçant des hommes à migrer pour survivre.
8Il existe certes de nombreuses réactions altermondialistes, de personnes qui réfléchissent à un autre avenir, et qui ont l’aval des études scientifiques, mais dont les différents pouvoirs politiques en place disqualifient les projets qualifiés d’« irréalistes » ou de « non-viables ». Ils les traitent au mieux d’« utopistes » ou de « doux rêveurs », au pire d’« amish » ou d’« écoterroristes ». Pourtant les pays situés aux marges des circuits commerciaux dominants, sont confrontés déjà depuis plus longtemps aux graves dégradations de leur environnement, liées à l’extractivisme, et ont pris la mesure d’un nécessaire changement de vision économique. Ils expriment, par exemple en Amérique latine, leurs revendications au Buen Vivir (au Bien-vivre), qui entend réaccorder l’existence et le travail, grâce à une sobriété heureuse et suffisante (Alberto Acosta, 2012). Ils souhaiteraient reprendre leur vie en main, sans en être dépossédés, et considérer leur terre comme un espace vivant plutôt qu’un organisme réduit à une exploitation stérilisante (Arturo Escobar, 2018). Extraire à tout prix pour gaver toujours plus Ploutos perd toute cohérence vitale. Mais les initiatives des pays pillés restent peu suivies dans un système qui continue à prédater sans limite. L’urgence vitale doit-elle continuer à être bafouée ? Demain serait-il donc annulé ?
9En voyant pour la première fois, en 2025, la sculpture du Mauritanien Oumar Ball (né en 1985), qu’il a intitulée Chimère 4, je me suis dit que nous avions devant nous la sculpture du Ploutos contemporain. Une créature chasseresse en métal, volante, fascinante, prête à fondre sur sa proie. Une « chimère » certes, dont l’hybridité se découvre en faisant le tour du grand rapace, car l’on distingue alors que, sous son aspect de ptérodactyle, le rapace est composé d’une hyène juchée sur des ailes déployées. Une hyène capable, cyniquement, de prendre le contrôle des airs pour s’accaparer tout ce qui traîne. La force de cette œuvre – qui est probablement la force de toute œuvre vraie – est qu’elle nous impose son sens : c’est la dévoration de Ploutos.

Oumar Ball, Chimère (2021) © Photo Franck Collin, Avignon, 2025
10Cette perception était redoublée, dans l’espace muséal, par une seconde exposition, côte à côte, du Sénégalais Fally Sene Sow (1989-), intitulé The Rusty World [Le monde rouillé] qui montrait une dystopie de fin du monde, à partir de grandes maquettes en matériaux divers : les vestiges des immeubles d’une mégalopole disparaissaient sous une nature tentaculaire – arbres, mousses, lianes, animaux - qui les ingurgitait et s’opposait à la démesure de Ploutos… Si demain est annulé, ce ne sera donc pas, d’après cette œuvre, la fin du monde, mais seulement de notre monde, avec son cortège de sophistications, de consommation à outrance et de gaspillage, justifiant l’extractivisme, la finance et les rapports de domination. Face aux dérégulations de la jungle urbaine et suicidaire, la jungle sauvage réinstaurera la règle du vivant renié. Les artistes, pas tous, mais de plus en plus, notamment quand ils assistent au pillage des ressources, nous invitent à enrayer le mouvement de notre propre disparition.
Les réponses de l’art
11Il s’agit donc bien – c’est tout l’objet des actes de ce colloque international qui s’est tenu en Martinique du 23 au 25 octobre 20255 - de prendre en considération la parole des artistes, écrivains et plasticiens, cinéastes et musiciens. Quand bien même la doxa de l’économie régnante, tend à nous asséner qu’elle se situe, elle, dans la vie « réelle », et tend à nier la parole de la science, comme celle de l’art, ne faut-il pas précisément s’interroger sur le nécessaire accent mis sur d’autres types de développement, plus sobres, plus respectueux du milieu, et dont Ploutos nous tient écartés ? Qui mieux que l’art peut nous rendre attentifs et conscients du lien que nous voulons créer avec la réalité de notre environnement ? Quand les artistes dénoncent les situations intenables du quotidien auxquelles nous sommes parvenus, ils proposent d’autres voies que le gavage de Ploutos et le gaspillage. Bien que le monde médiatique les invisibilise, beaucoup nous parlent, certains depuis longtemps, d’une problématique qui s’est nouée au début de l’ère moderne, à savoir celle d’une désappropriation de notre lien au monde.
12Si les initiatives artistiques se multiplient, sans doute restent-elles encore trop confinées à une littérature jugée militante ou à des espaces muséaux qui ne touchent pas le plus grand nombre. Il semblerait, autre effet de l’économie extractiviste, que l’art, qui a toujours figuré les valeurs, les aspirations ou les inquiétudes collectives, soit disqualifié de sa fonction interrogatrice et réduit à une simple opinion. Que peut la littérature, que peuvent les plasticiens, ou les musiciens, face à une économie de la rentabilité, qui juge principalement l’art à la fonction divertissante qu’il est susceptible d’apporter, comme l’avait annoncé Hannah Arendt, dans La crise de la culture ([1961-1968] 1972, p. 265) ? L’un des objectifs de ce volume est de rappeler à quel point le discours de l’art (et non sur l’art) est engagé et fédère de façon pertinente les questions que tout un chacun peut ou doit se poser sur notre temps.
13Citons par exemple la judicieuse exposition, intitulée Demain est annulé dont j’ai repris le titre, sous forme interrogative, pour cette introduction. Cette exposition a curieusement peu circulé encore, d’abord à Paris (2024, Fondation EDF), puis à Clermont-Ferrand (2025, Salle Gaillard). On peut se demander pourquoi : trop éloignée des préoccupations de la majorité ? Trop « intello » ? Trop dérangeante ? L’exposition, financée par la Fondation EDF, entend pourtant questionner nos sociétés et nos habitudes de consommation. Le collectif d’artistes qui y participent, loin de servir la soupe à un producteur d’énergie, mène une réflexion sur l’impasse de nos surproductions et de nos gaspillages. Plusieurs discours métapoétiques responsables enfoncent le clou sous forme de vidéos, ceux de la géographe Magali Reghezza-Zitt (Maîtresse de conférences, ENS-PSL), de l’ingénieure en énergie Yamina Saheb (Professeure associée à Sciences-Po Paris), et ceux du philosophe Dominique Bourg (Professeur à l’université de Lausanne). Ce dernier, coauteur du catalogue d’exposition, propose de passer de ce qu’il appelle une « spiritualité consumériste » à une « spiritualité naturelle ». Spiritualité engage ici non le fait religieux, mais l’ensemble des habitus que nous mobilisons pour notre quotidien. Les sociétés de l’abondance répètent que consommer rend heureux, et tout recul face à cette consommation est ressenti comme un risque et traduirait même une baisse de moral. Pourtant, de plus en plus de citoyens cautionnent un postdéveloppement capable d’être en adéquation avec la durabilité de la nature, la conservation des espèces, la réparabilité des objets, le contrôle des gaspillages. Pour Ploutos, c’est inconcevable, car le postdéveloppement serait incapable de satisfaire les besoins de la planète. Mais n’est-il pas temps de redéfinir nos besoins et une spiritualité qui n’effacent pas la planète habitable ?
14Les artistes travaillent à cette spiritualité naturelle avec des approches différentes tendant à montrer qu’il y a bien des moyens – et non une voie unique, imposée d’en haut – pour suivre une autre direction. Certains dénoncent les situations actuelles, d’autres envisagent un futur différent. Demain est annulé réunissant vingt-trois plasticiens, il n’est possible ici d’en évoquer brièvement que trois6. Dans sa création Zen Garden (2022), Bianca Argimón, une artiste franco-espagnole née en 1988, « ironise sur les travers et les excès de notre société », à partir de ce que lui inspirent les jardins zens japonais. À la place des bonzaïs qui ornent habituellement ces espaces, l’artiste a placé des fragments de corps de travailleurs de la City en costume, plus ou moins enfoncés dans le sable, faisant ainsi l’autruche. Cet environnement est bien loin du calme et de la sobriété que devraient inspirer les jardins zens. La bande son, composée de bruits d’objets du quotidien (billes, éponges, claviers d’ordinateur...), vient renforcer ce décalage. Bianca Argimón critique ainsi avec humour une société économico-centrée, qui continue de s’enfoncer dans ses propres vicissitudes, et des hommes qui prétextent ne rien voir de la réalité sociale et écologique qui les entoure. L’œuvre pointe l’absurdité de notre mode de vie occidental, dont nous devons impérativement nous extirper pour refaire surface, hors du sable.
15Moffat Takadiwa (né en 1983) est pour sa part originaire du Zimbabwe (Harare), « pays qui, selon le cartel, importe depuis l’Occident des déchets industriels qui visent à être transformés puis "réaffectés" ». Se saisissant de cet écosystème économique, le plasticien le détourne en créant de grandes œuvres aux allures de costume traditionnel, se réappropriant ainsi ce qu’il appelle « les vestiges du colonialisme ». Ses créations « Land of Coca-Cola and Colgate » (2019) sont composées de « tubes de dentifrice, de têtes de brosse à dents en plastique, de bouchons de bouteille en plastique ». L’artiste recycle des objets, dénonçant le paradoxe de notre mode de consommation producteur de biens autant que de déchets, et l’inverse, en recréant à travers eux une dynamique africaine qui résiste à une injonction néocoloniale de l’économie. C’est en quelque sorte un retour à l’envoyeur. Là où Bianca Argimón insiste sur la dissonance entre le monde et Ploutos, Moffat Takadiwa refuse Ploutos, en effaçant les traces de l’im-monde (de l’in-monde) qu’il nous impose.
Moffat Takadiwa, « Land of Coca-Cola and Colgate » (2019) © Photo Franck Collin, Clermont-Ferrand, 2025
16La troisième artiste, Odonchimeg Davaadorj (née en 1990 en Mongolie) représente des voies de sortie, qui nous invitent à adopter une autre philosophie de vie, « à nous réenraciner, dit le cartel, à reprendre contact avec la Terre, […] [à] penser de nouveau [le monde] comme un ensemble où tout est lié et où la même énergie circule. » Dans ses peintures à l’encre sur tissu, intitulées Enraciné 1, 2, 3 (2018), elle nous exhorte à « retrouver nos racines, dans tous les sens du terme ». Si seules des femmes sont représentées, c’est parce que les thèmes de la féminité et de la maternité sont au cœur du travail de l’artiste, inspiré de l’écoféminisme. La naissance est le premier enracinement. Donner vie, c’est engendrer l’avenir. Libérer le corps des femmes, c’est aussi libérer la nature. Car ces femmes enracinées ne sont pas immobiles. Au contraire, elles semblent danser, comme pleines d’un élan vital puissant. Le rouge que choisit d’utiliser l’artiste rappelle la couleur du sang, la sève de notre corps, de la vie.
17La parole des artistes oppose donc son sens du vivant à la destruction extractiviste, afin que demain reste ouvert. Sur l’affiche de l’exposition, le titre Demain est annulé est rayé, comme si le collectif entendait bien enrayer un fatalisme annoncé comme irréversible. La revendication est clairement postextractiviste. Elle entend lutter contre les extractions polluantes qui souillent des zones naturelles et condamnent les équilibres de leurs habitants ; elle remet en cause la logique centre-périphérie qui laisse prospérer les métropoles et mourir les campagnes au nom du principe asséné de « l’intérêt supérieur » ; elle refuse le gaspillage exponentiel qui enrichit des multinationales sans retombées tangibles sur les économies locales paupérisées. De telles revendications sont de plus en plus soutenues par les partisans d’une écologie radicale, qui tentent de répondre à l’inertie des pouvoirs politiques, liés aux injonctions des décideurs économiques (lobbys, promesses d’emplois, etc.) : dans le monde, les actions coups de poing de Greenpeace font depuis longtemps parler d’elle ; en France les « Soulèvements de la terre » multiplient les blocages en imposant des Zad que, par ailleurs Philippe Descola a éprouvées et valorisées (2022, chap. 5) ; en Bolivie, des tribunaux ont été créés pour défendre les droits de la Terre-Mère, reconnue comme entité juridique (Gomez-Muller, 2024, p. 9-14)… À côté de ces actions, celles des gouvernants restent souvent de pure façade, et les projets extractifs s’accélèrent.
18Il est donc essentiel que l’art joigne sa voix à celle des sciences, qu’ils résistent ensemble à une pression médiatique et publicitaire qui visent à imprimer des mécanismes irréfléchis et néfastes. Tout art ne livre d’ailleurs pas ce combat. Si beaucoup d’artistes s’engagent de plus en plus, ceux que plébiscitent la culture populaire restent dans une dynamique consumériste de créations-spectacles à gros budget, qui leur assure visibilité, prestige, rémunération ou même cote, tendant cependant à occulter auprès du plus grand nombre la diversité des approches. Dans Esthétique de la rencontre. L’énigme de l’art contemporain (2018 ; désormais ER), Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual évoquent de telles productions, essentiellement médiatiques, comme celle de Jeff Koons, qui certes « distrait » son public, mais avec laquelle ne se produit aucune rencontre susceptible de l’interpeler. Beaucoup d’œuvres se contentent d’être subversives (celles, par exemple, de Lara Almarcegui, ER, p. 52), sans se risquer au moindre « message », terme tout à fait honni car rétrécissant le champ de l’interprétation, et l’opportunité de séduire le plus grand nombre. La relation qu’elles offrent « s’apparent[e] aux expériences jusque-là caractéristiques des parcs d’attractions » (ER, p. 59). Mobilisant la pensée du philosophe français Gilbert Simondon (1964), Morizot et Zhong formulent leur conception à partir de « l’expérience d’une rencontre individuante initiatique avec une œuvre d’art » (ER, p. 73).
19Les deux auteurs remettent en question – posture postmoderne - la notion d’individu autour de laquelle les esthétiques occidentales se sont constituées, notamment celle d’identité (logique, ontologique et psychologique), dont la stabilité répugne au changement. Or le postulat est qu’un individu n’est jamais complètement individué (ER, p. 80), qu’il maintient en lui une part de métastabilité, d’indéterminé, d’irrésolu qui est la condition de ses rencontres futures avec des êtres (des personnes, des idées, des luttes, des non-humains…). C’est en quoi l’œuvre nous laisse libres, en maintenant un océan d’irrésolu, où gît le futur de chacun. L’art a ainsi pour vocation de se réaliser dans un « processus de coproduction » (ER, p. 120). Il doit, par son approche phénoménologique, « bruisser » d’un sens capable de nous nourrir intérieurement, sans être verrouillé.
20L’œuvre ne peut donc être un simple consommable, elle engage un « rapport processuel » (ibid.) dans les questions décisives de notre temps. Or celui-ci, disent les auteurs, est « caractérisé par une crise écologique systémique » (ER, p. 137). La pire est celle « de nos relations productives aux milieux vivants » qui ont été « encapsulées dans le faciès extractiviste et financiarisé du capitalisme contemporain » (ibid.). Il faut sortir d’une ontologie propre à l’Occident, qui considère le vivant comme matière inanimée, dépourvue d’intériorité. À cet appauvrissement de notre sensibilité au vivant, les œuvres peuvent répondre, de façon sensible, pratique et politique, pour enrayer nos incapacités d’agir et la disparition fatale des paysages et de la faune.
L’arcadicité
21La littérature n’a jamais été en reste de cette position et, dès l’Antiquité, la crainte à l’égard du façonnement du monde exigé par Ploutos, avait quelque chose de tétanisant. L’extractivisme avait commencé, à une certaine échelle déjà, et les noms donnés aux différents âges de la protohistoire – la pierre, le cuivre, le bronze, le fer – montre l’usage préférentiel que l’on accordait à ces matériaux, et, très vite aussi, à leur circulation. Car l’exploitation d’une ressource, à laquelle on donne une forte valeur ajoutée, suppose le contrôle de sa disponibilité et de son rendement. Par la suite, l’empire territorial romain, pour ne citer que lui, avait organisé le réseau des matières premières et des denrées du bassin méditerranéen destiné à alimenter son centre économique qu’était Rome. C’était une aspiration notoire, reposant sur des guerres de conquête, à partir du IIIe siècle avant notre ère, et qui vit quelques extinctions, comme celles du silphium (Amigues 2004) ou du murex (Gratton, 2007), ou même une déforestation constante en raison de l’accroissement de la population dans les centres urbains.
22Il n’y avait pas moins un sentiment très fort à l’égard de la nature, de la Terre-Mère, dans toutes les sociétés antiques, même si ce sont les Grecs et les Latins qui, du côté de l’Occident, nous ont laissé le plus de textes en témoignant, qu’ils soient poétiques, philosophiques ou agronomiques. Les aléas qui pesaient sur les ressources étaient non seulement climatiques (dans le cas des cultures), mais très directement aussi politico-militaires.
23Ainsi, le rêve d’Arcadie, inventé par Virgile (-70 à -19 av. J.-C.), ne visait pas, dans les Bucoliques (c -39), à faire chanter des bergers grecs dans un monde irréel, comme on l’a souvent caricaturé, mais, bien au-delà, à montrer l’irréparable perte du chez soi que cause l’expropriation de leur petit domaine à de modestes propriétaires pour le donner sans discussion à des vétérans de l’armée régulière. Ces humbles paysans ne dérangeaient pourtant personne, ils suffisaient à une production vivrière locale, sans servir, il est vrai, les besoins considérables en céréales de la Capitale, comme le faisaient les grandes propriétaires terriens du centre et du sud de la péninsule. Virgile montre quant à lui ses compatriotes cisalpins pratiquant cet art de vivre suffisant et sobre, attachés à leur environnement et même soucieux d’une poétique du lieu. Ce mode de vie n’est donc pas la projection de soi dans une Arcadie fantasque, ni un épicurisme ascétique s’épargnant un trop dur labeur, il promeut au contraire une relation assez contraignante avec le proche, et simultanément le sentiment de plénitude, de bonheur, qui en résulte. J’ai appelé pour ma part arcadicité cet art de vivre, dans L’invention de l’Arcadie (2021), parce que son existence précède l’anxiété écologique de notre époque ou même l’opposition au progrès technologique qui a eu tendance à l’occulter.
24L’arcadicité trace un fil continu entre les préoccupations d’hier et d’aujourd’hui, et témoigne à ce titre qu’il existe des raisons simples de se satisfaire de bienfaits de la nature, plutôt qu’à subordonner leur maîtrise à notre satisfaction. Les inventions les plus complexes ne sont pas les plus utiles. Leur sophistication entraînent au contraire l’individu dans une dépendance gratuite, chronophage et polluante à tout point de vue. Un Arcadien préfèrera la simplicité efficace de son mode de vie, où son travail et ses méthodes éprouvées lui apportent la satisfaction, plutôt que la complexe dépendance à un rendement spéculatif qui étrangle les producteurs. L’art est diversement rempli de représentants de l’arcadicité que Virgile a mis en exergue. Il n’a pas fallu attendre pour cela l’arrivée du Romantisme et son rapport privilégié à la nature. Le Moyen-âge, après l’Antiquité, a ses laudateurs de la nature, par exemple, parmi tant d’autres, Alain de Lille, dans La lamentation de la nature (c 1170) ou Jean de Meun dans Le roman de la Rose (c 1265). Il faut d’après ces auteurs respecter la nature qui est créée selon le plan de Dieu : sa beauté ne doit souffrir d’aucune déprédation, et offrir à tous, raisonnablement, sa fécondité (Zink, 2006, p. 176-184). Aussi l’époque moderne sera-t-elle un tournant inédit dans la façon de canaliser massivement les ressources. Le tragique commerce triangulaire « extraira » d’Afrique, du XVIe au XIXe siècle, au moins seize millions d’êtres humains, qu’il fera transiter de la même façon que les marchandises exploitées aux colonies. Avec le développement massif de l’industrialisation, dès le XIXe siècle, les cadences de production ne cesseront d’augmenter et d’accroître , conjointement, le sentiment de rupture avec le respect dû à la nature, qu’expriment des Romantiques pourtant bien différents, Hölderlin, Keats ou Whitman.
25L’arcadicité ne cesse dès lors de se renforcer à mesure que croît un extractivisme outrancier. Politiquement, elle se lit dans des théories politiques soucieuses de réviser le capitalisme (Marx, Cabet, Mounier, Jouvenel) et, artistiquement, dans une série de textes emblématiques qui luttent contre une défiguration du monde et des hommes face à un Ploutos cherchant à grossir toujours plus démesurément. Dans sa lutte constante contre le travail des enfants, Hugo s’interroge sur la nature du « Progrès dont on se demande : "Où va-t-il ? que veut-il ?" / Qui brise la jeunesse en fleur ! Qui donne, en somme, / Une âme à la machine et la retire à l'homme ! » (« Melancholia », Les Contemplations, 1856). Comme dans la relation aux ressources, le progrès détache les humains du rapport à leur travail, ce que révèlent les méthodes d’organisation scientifique du travail par Taylor (1856-1915). Giono refusera maintes fois dans les années 1930 ces transformations, par exemple, dans Les vraies richesses ([1936] 1989) : « […] le monde moderne les a éloignés [les travailleurs] de la matière pour ne leur en donner que la représentation économique. Ils ne connaissent plus l’aboutissement logique de leur travail, ils n’en connaissent plus que l’aboutissement capitaliste » (p. 204-205). Giono est, dans le sillage de Virgile, un Arcadien, qui refuse la chosification et la spoliation du vivant (Collin, 2022).
Le libre-échange des idées constructives
26L’augmentation étourdissante des échanges et circulations de marchandises depuis trente ans pose plus que jamais question, aujourd’hui, sur la nécessité réelle de beaucoup de transactions et l’absurdité de gaspillages colossaux, en ressources comme en énergie. La dévoration de Ploutos semble inarrêtable. À peine si le changement climatique, désormais bien sensible, ou la définition de l’anthropocène comme phase disruptive sur terre, suffit à modifier les comportements des pays riches, ou de ceux qui aspirent à l’être. Néanmoins chez tous ceux qui ont conscience que le postextractivisme n’est plus une option mais une nécessité, le message, de plus en plus audible, est clair : il passe par l’aptitude citoyenne à reprendre le débat démocratiquement en main. Nombre d’artistes s’emploient à en faire circuler les idées et les actions et rappellent que nous sommes maîtres de nos choix. J’évoquerai à ce titre, pour finir, quelques créations très contemporaines.
27Une troupe théâtrale de Liège, la Compagnie Adoc (https://adoc-compagnie.be/), revendique ce qu’elle appelle un « théâtre documentaire ». Cette appellation peut faire frémir, de prime abord (c’était mon cas), car elle court le risque de mêler fiction et démonstration, comme l’on parlait autrefois de « roman à thèse ». Pour la pièce Nourrir l’humanité, c’est un métier, le texte était constitué d’une mosaïque de propos d’agriculteurs, compilés depuis une vingtaine d’années. Ils avaient été enregistrés, étaient cités (sans être réécrits) dans une intention dramaturgique, et leur parole brute était de la sorte singulièrement puissante, sans fard, écho de la détresse du monde paysan face aux lobbies industriels qui leur imposent des prix bas, la malbouffe, des revenus indécents, et, à terme, le suicide.
Cie Adoc, Affiche Nourrir l’humanité, c’est un métier (2025) © Photo Franck Collin, Avignon, Festival, juillet 2025
28Parmi les acteurs, l’un d’eux est justement fils d’agriculteur lui-même. Il n’avait pas repris la ferme de son père, comprenant l’impasse du métier, et avait suivi le conservatoire pour faire entendre sa voix. Les paroles de la pièce étaient remuantes, édifiantes, jamais larmoyantes. Elles désossaient la logique implacable du rendement qui entraîne la misère pour la majorité des exploitants et des risques sanitaires pour les citoyens. Chaque jour, la salle était pleine : les spectateurs étaient bouche-bée, conscients des enjeux et se sentaient impuissants face à un système bien rôdé et sans alternatives possibles. Un débat suivait cependant chaque représentation, et des solutions, pas si compliquées, étaient évaluées avec des spécialistes des questions alimentaires – un chercheur à l’Inrap ; un industriel agronome ; un député écologiste pour les trois représentations où j’étais présent. J’ai trouvé cela étonnamment réactif, démocratique, citoyen, chaque spectateur sortant du rôle de spectateur subissant une mise en scène, pour devenir l’acteur d’un changement qui pouvait faire boule-de-neige. L’une des prises de conscience était certes de changer nos habitudes nutritionnelles, mais surtout d’accepter de payer plus cher une alimentation qui nourrit réellement.
29Nourrir l’humanité est une pièce postextractiviste dans le sens où elle dénonce les failles mortifères d’aujourd’hui, et où elle donne à penser à l’après (post). Il n’y a pas d’après si l’on continue dans les termes d’une mêmes logique extractiviste qui détruit les sols et appauvrit les populations pour le bénéfice de quelques pays riches et le profit de multimilliardaires. Certes, nous sommes loin d’être entrés dans l’ère du postextractivisme, mais bien des œuvres, passées ou contemporaines, ont plaidé pour un emploi durable des ressources, soustrait à la logique de masse. L’arcadicité commençait là. Sans doute les œuvres plus récentes, compte-tenu d’une accélération de l’extractivisme, affichent-elles un versant critique plus affuté tout en mettant en place un ensemble d’alternatives permettant la construction de sociétés plus vertueuses. Le film documentaire Demain (2015), de Cyril Dion et Mélanie Laurent, décrivait avec pertinence des solutions très viables et a reçu une belle audience, mais qui reste en deçà, malheureusement, de films catastrophe, qui habituent paradoxalement le spectateur à des scénarios effrayants (par exemple 2012, paru en 2009, sur la montée des eaux), mais qui restent perçus comme des fictions encore lointaines.
30Évoquons encore deux exemples d’une prise de conscience très aiguë parmi des formes théâtrales contemporaines. Le premier est la pièce Ego sapiens, création 2025, de Joséphine Berry et Andrea Catozzi, auteurs, comédiens et metteurs en scène, faisant interagir le texte, le jeu, le mime, la danse. L’histoire est celle d’Étienne, employé dans une agence de pub, acquis à son smartphone et aux réseaux. Il ne rate pas une occasion de discuter avec SIRI, cette intelligence artificielle intrusive et je-sais-tout. Son train de vie est chamboulé lorsqu’il est contraint de travailler avec Caro, une bobo écolo, afin de créer la pub du nouveau Yphone 20. Tout le monde en prend pour son grade : Étienne, entièrement dépendant de l’industrie numérique sait comment exister auprès de Caro, tandis que Caro, adossée à ses beaux principes écologiques, n’est pas à une contradiction près pour les enfreindre. La pièce ne juge personne. Pas de morale, mais un jeu de forces, qui révèlent qu’il est devenu presque impossible de vivre selon ses convictions. Résister à l’hyperconsommation, et à l’extractivisme, est une gageure. La pièce a toutefois le mérite de nous repositionner dans ce magma, et de nous inviter au postextractivisme7.
31Mon second exemple est la pièce Pourquoi les gens qui sèment, elle aussi création 2025, écrite par Sébastien Bizeau (né en 1976), jouée par la compagnie Hors du temps. Elle met en scène un couple, Chloé, une militante écologiste, et Antoine, son mari, qui est préfet. À travers eux se joue l’antagonisme des convictions de l’une et des fonctions de l’autre sur fond d’affaire de mégabassines, et de privatisation des ressources naturelles en eau. Le conflit que génère la situation dans le couple les dépasse, puisque il est orchestré par des réunions publiques, des plateaux de télévision. Les spectateurs demandent justice ou pour elle ou pour lui, justice pour la planète d’une part, justice d’état pour l’autre. Le duel est digne de l’Antigone de Sophocle. L’intensité du texte, et le tourbillonnement de la mise en scène font la force indéniable de la pièce. Car, malgré l’arrière-plan de situations très récentes et toujours brûlantes, nous sommes hissés à l’intemporel de l’art, avec des clins d’œil à Antigone, de courts inserts à la Bérénice de Racine, ou à la chanson de William Scheller, Un homme heureux dont le refrain « Pourquoi les gens qui s’aiment » (1991) inspire le titre détourné de la pièce.
*
32Remettre une pensée créatrice (poïétique), au centre du débat sur nos façons de vivre et de consommer, loin des injonctions publicitaires, ne peut que nous rendre à nouveau décisionnaires de nos destinées. Ce n’est plus une utopie, c’est créer un avenir vivable, c’est empêcher que demain soit annulé. En associant la science, la poétique, la philosophie, selon le vœu de Kenneth White (1993, Le plateau de l’albatros), n’est-il pas plus pertinent d’inventer d’autres modèles d’utilisation des ressources, se détournant du consumérisme et de la satisfaction immédiate, résumée dans la locution de fast fashion ? Tel serait l’avènement possible de l’ère du postextractivisme, dont la réalisation est possible pour demain.
33Ce volume comprend ainsi des contributions qui exposent l’engagement des artistes, -écrivains, plasticiens, musiciens - en faveur de projets visant à modifier nos manières de vivre et à les enrichir d’autres expériences. Elles ciblent les excès qui mettent en danger notre accès durable aux ressources – à la terre, à l’eau, à l’air, à la forêt – en raison de méthodes polluantes et massives d’extraction. Toutes les parties du monde sont concernées, notamment ici celles qui ont pratiqué ou subi les formes du colonialisme servile, l’Europe, l’Afrique, les Amériques. C’est pourquoi, après une 1ère Partie concernant des auteurs qui ont prôné et pratiqué des modes de vie alternatifs au productivisme (Paul Lafargue, les frères Flores Magón, Pierre Navel), nous avons organisé les parties suivantes de ce collectif autour de menaces affectant une ressource : l’eau (2ème Partie), la forêt (4ème Partie), la terre et son sous-sol (5ème partie). La 3ème partie, partie centrale, est réservée à la parole des auteurs, avec deux entretiens séparés de deux artistes martiniquais : d’abord avec l’écrivaine Mérine Céco, puis avec le plasticien Christophe Mert. Il n’y a pas, à l’ère de l’anthropocène, de limites historiques à l’étude de l’extractivisme, mais du fait de son accélération considérable aux XXe et XXIe siècles, la grande majorité des communications présentées ici se situent à l’époque moderne ou contemporaine et offrent des corpus neufs, postérieurs pour beaucoup aux années 2010. Il s’agit de montrer les visages de la déshumanisation que sous-tend l’extractivisme, de le dénoncer, tout en étayant des constructions innovantes. C’est en tendant au postextractivisme que demain pourra rester ouvert.



