Colloques en ligne

Myriam Bernier

Critique de la religion et féminisme chez Madame Deshoulières

Criticism of religion and feminism in Madame Deshoulières

1Antoinette Deshoulières (1637-1694) est une poétesse qui fut reconnue et célèbre en son temps, au point même de devenir la première femme à intégrer une académie en France1 ainsi que la première écrivaine à être lue devant l’Académie française2. Mais, par la suite, elle ne fut plus considérée comme une poétesse de premier ordre par les études littéraires3, sans doute à cause d’un sonnet satirique contre la Phèdre de Racine4. À quoi il faut bien sûr ajouter son sexe, peu propice à ce qu’on lui accorde de la reconnaissance5.

2Elle est aujourd’hui redécouverte en tant que poétesse, en témoigne sa mise au programme de l’agrégation de lettres. Néanmoins, il faut voir que Deshoulières ne s’est pas contentée de rédiger des poèmes avec brio, au point de rencontrer du succès de son vivant. Elle défend également dans ceux-ci un certain nombre de thèses, intéressantes également à étudier. Parmi elles, deux points semblent particulièrement lui tenir à cœur : la critique de la religion et la dénonciation de la condition féminine de son époque. Ce sont ces points que nous nous attacherons à explorer dans cet article et nous nous interrogerons également sur les liens éventuels entre ces deux thèmes centraux de son œuvre.

3Examinons d’abord la critique de la religion. Les poèmes de Deshoulières, loin de ne véhiculer aucune philosophie, de ne prendre aucun risque et de se contenter de chanter l’ordre établi, développent en réalité une critique très acerbe de la religion. « [L]a grande poétesse de notre Siècle d’Or6 », comme la nomme Valery Larbaud, était en effet une libertine, comme l’affirment les premiers historiographes du libertinage : Frédéric Lachèvre lui consacre une grande section de son ouvrage, Les Derniers Libertins 7. Mais ce qualificatif ne lui est cependant pas attribué pour la première fois au début du xxe siècle, par des historiographes pas vraiment objectifs envers leur objet d’études, puisqu’on connaît la connotation péjorative qu’ils attachaient à ce terme, reprenant sur ce point sans distance critique les sources du xviie siècle. En réalité, on trouve ce qualificatif attaché à la poétesse dès le xviie siècle, et ce même, plus précisément, au sein même des œuvres de cette dernière. Madame Deshoulières exprime en effet explicitement dans ses poèmes sa crainte d’être désignée comme une « libertine ». Ainsi, dans un poème où la narratrice s’attaque férocement aux dévots, un interlocuteur la met en garde contre des propos si dangereux :

     Mais, me pourra dire un Critique,
     Votre esprit s’égare, arrêtez.
Quand pour les faux Dévots votre haine s’explique,
Songez bien contre vous quelles gens vous mettez
Pour affaiblir les coups que sur eux vous portez,
Ils vous peindront au Roi comme une libertine.
Je frémis des ennuis que vous vous apprêtez. 8

4Madame Deshoulières affirme donc qu’on l’attaquera en la traitant de « libertine » et elle préfère essayer de neutraliser un tant soit peu l’attaque en l’anticipant. Reste que sa vie ne fut en effet pas des plus heureuses, notamment en raison de grands problèmes financiers, le roi restant jusque très tard sourd à ses nombreuses demandes de pension et ce, peut-être bien en raison de l’audace extrême de ses attaques envers la religion, bien qu’elle ait tenté de les atténuer quelque peu par le biais de décors bucoliques. Ainsi Volker Schröder affirme-t-il que « [l]’élan satirique » de ses poèmes est « civilisé par son insertion dans un cadre générique en apparence inoffensif et bienséant9 ». Mais la critique est bel et bien là, malgré les protections formelles, et elle n’est pas passée inaperçue, ni à son époque10 ni au temps des premiers historiographes du libertinage.

5Car Madame Deshoulières, libertine ou pas (selon que l’on souhaite reprendre un terme qui s’est très rapidement vu assigner une connotation péjorative) était bien une virulente critique de la religion. Nous allons le montrer, détailler l’ensemble des coups qu’elle porte à la religion puis nous nous demanderons si ces attaques contre la religion ont influencé les positions féministes de Madame Deshoulières — si tant est qu’elle soit une féministe, nous y reviendrons. Fait-elle un lien entre l’oppression des femmes et la religion ou sépare-t-elle complètement les deux ? Ce sera l’objet de notre article. Mais avant de voir ce que Madame Deshoulières dit de la situation des femmes, il faut voir la façon dont elle critique la religion.

La critique de la religion

6Madame Deshoulières s’en prend donc à la religion et d’abord et tout particulièrement à la fausseté de ses dogmes, notamment à l’idée chimérique qu’il y aurait une vie après la mort puisque Madame Deshoulières répète dans de nombreux poèmes que la mort n’est suivie de rien. La mort est ainsi décrite dans le poème « Idylle » comme une « affreuse nuit dont on ne sort jamais11 ». Elle emporte avec elle les « Héros », les « Savants », les « Monarques », les « belles »12. La religion repose donc, selon elle, sur un mensonge : tout meurt. Après la mort il n’y a plus rien, quelque brillant et puissant qu’on ait été en cette vie.

7Mais Madame Deshoulières ne s’en prend pas seulement au mensonge constitué par cette promesse d’une vie après la mort. Elle attaque également les valeurs que la religion met en avant, notamment la sacralisation de la raison, qui ferait la différence entre l’homme et l’animal, la preuve que l’homme a été créé à l’image de son Dieu. Cette raison qui ferait de nous des êtres supérieurs, Madame Deshoulières n’a pas de mots assez forts pour la dénigrer. Dans une de ses « Réflexions diverses », c’est par exemple ainsi qu’elle se moque de ce « présent céleste13 », ce prétendu cadeau de Dieu :

     Homme, vante moins ta raison ;
Vois l’inutilité de ce présent céleste
Pour qui tu dois, dit-on, mépriser tout le reste,
Aussi faible que toi, dans ta jeune saison,
     Elle est chancelante, imbécile.
Dans l’âge où tout t’appelle à des plaisirs divers,
Vile esclave des sens, elle t’est inutile,
Quand le sort t’a laissé compter cinquante hivers,
     Elle n’est qu’en chagrins fertile,
     Et quand tu vieillis, tu la perds. 14

8Enfant, la raison de l’homme est « chancelante », elle n’a pas été éduquée, donc elle ne lui sert à rien ; dans la fleur de l’âge, esclave des plaisirs des sens, l’homme ne l’écoute pas ; au début de la vieillesse, incapable de prendre du plaisir, l’homme l’écoute, mais c’est pour se lamenter sur ces plaisirs perdus ; enfin, dans la très grande vieillesse, l’homme la perd. Bref, on voit que la raison ne sert à rien, si ce n’est à prendre conscience de nos malheurs. Ailleurs Deshoulières vilipende également son caractère culpabilisant : elle nous incite à ne pas céder aux plaisirs des sens sans pour autant nous donner les moyens de ne pas le faire. Elle écrit ainsi à propos de la raison : « Elle s’oppose à tout, et ne surmonte rien15. » Culpabilisante et servant à prendre conscience de son malheur, on comprendra alors l’amour de la poétesse pour le vin : pas moins de trois poèmes16 sont consacrés à en faire l’éloge, et ce que la poétesse loue chez lui, est bien évidemment ce que conspuerait l’Église catholique à son propos : il nous fait perdre la raison. Madame Deshoulières est ainsi on ne peut plus claire :

Célébrons de ce doux poison
     La puissance suprême
Il nous fait perdre la raison
     C’est par là que je l’aime17

9Vive le vin, car il nous fait perdre la raison. À l’inverse, et ne manquant pas une occasion de renverser les hiérarchies établies par l’Église catholique, Madame Deshoulières consacre de très nombreux poèmes à louer les animaux, bien plus enviables que les hommes selon elle, car ils sont libres, assouvissent ouvertement leurs instincts, alors que les êtres humains doivent sans cesse faire avec cette raison culpabilisante à laquelle s’ajoutent encore les contraintes sociales. Les moutons sont ainsi « [a]ussitôt aimés, qu’amoureux18 », les oiseaux changent de lieu si celui dans lequel ils se trouvent leur déplaît19 alors que les êtres humains doivent « [s]suivre ce qu’inventa le caprice des Hommes20 » plutôt « [q]ue d’obéir à nos premières Lois21 ». Il n’est pas très compliqué de voir dans ces vers une critique de la religion, invention désastreuse des hommes, avec tous les interdits liés à la sexualité, mais plus généralement encore au plaisir, qui lui sont liés. Loin de pouvoir assouvir librement leurs instincts, de suivre leurs premières lois, c’est-à-dire les lois de la nature, les humains doivent suivre des inventions sociales et religieuses, des prescriptions génératrices de frustration et de souffrances. Or, pour Madame Deshoulières : « Vivre dans la contrainte est le plus grand des maux22. »

10Il n’est pas étonnant, dès lors, qu’elle fasse de son chien, de sa chatte, des moutons qu’elle décrit, autant de modèles, car ils n’ont pas inventé ces horribles prescriptions. Ainsi, entre autres animaux cités dans ses poèmes, les moutons sont jugés sans ambages « plus heureux et plus sages23 » que les humains, la chatte de Madame Deshoulières est déclarée valoir « les beaux esprits24 » et son chien fait même l’objet d’un poème intitulé « Apothéose de Gas mon chien, à Iris25 » où il se voit décerner les « suprêmes honneurs26 » par les dieux et devient l’un des leurs : un « nouveau Dieu27 ». On comprend le message : un chien vaut mieux qu’un être humain et, s’il fallait rendre un culte à une divinité, ce serait plutôt à cet animal… Lui au moins, suit la loi de la nature, obéit à ses instincts, plutôt que de s’en couper pour son plus grand malheur tout en prétendant en plus que c’est là ce qui fait sa supériorité sur les autres animaux ! La critique de la religion opérée par Madame Deshoulières est bien radicale, même si elle semble tempérée par un cadre bucolique ou humoristique : pour elle, ce que la religion raconte est pur mensonge (il n’y a pas de vie après la mort), ses valeurs ne valent rien (la raison n’est pas un cadeau, mais une dangereuse faculté de nuisance), la méfiance et la tempérance à l’égard des instincts ne sont pas des vertus, mais de la bêtise vouée à nous rendre profondément malheureux et hypocrites28. Les animaux, que la religion érige comme inférieurs aux hommes et devant être ses possessions, sont en réalité bien supérieurs à ces derniers puisqu’ils n’ont pas eu la stupidité de se rendre malheureux en se coupant de leurs lois naturelles. De même, ils ne sont pas vicieux alors que le fait de ne plus suivre les lois de notre nature est à l’origine des actions qui nuisent aux autres selon elle29. Madame Deshoulières semble bien saper entièrement les fondements de la religion et ce, sans même avoir à discuter des textes bibliques, en s’en prenant plus fondamentalement aux croyances et aux valeurs qu’elle véhicule. C’est pourquoi l’on peut dire que sa critique ne porte pas uniquement sur le christianisme, mais bien sur la religion en général : toutes les religions ou presque promettent une vie après la mort, font de l’homme un être supérieur aux animaux et valorisent la continence à l’égard des désirs de notre corps. La critique de Deshoulières est bien générale. Mais elle n’en reste pas là.

11Non contente de s’en être prise aux fondements de la religion, elle montre encore, selon elle, pourquoi celle-ci, bien qu’elle repose sur des mensonges, a autant de succès parmi les hommes. Elle souligne donc pourquoi les hommes ont adopté une religion bien qu’elle leur nuisît. Et sa réponse procède en deux temps.

12Le premier repose sur un argument assez proche de celui de Freud, selon lequel la religion est une illusion, une croyance reposant sur un désir, puisque Deshoulières affirme que l’homme adhère aux thèses religieuses parce qu’il désire survivre à sa mort. Elle consacre ainsi une grande partie d’un long poème dédié à La Rochefoucauld30 à récapituler les diverses théories philosophiques et religieuses qui ont pu émerger sur ce qui nous attend après la mort en montrant qu’on n’a jamais pu parvenir à une certitude sur le sujet. Pourtant, aucun doute sur celle que les hommes vont adopter selon elle : il s’agit de la théorie affirmant que nous serons récompensés ou punis dans l’au-delà par « [d]e grands maux, ou de grands bien31 » selon un « juste Arrêt32 ». En effet, affirme-t-elle :

[…] quand notre âme éclairée
Ne serait pas assurée
Que c’est là le bon parti,
L’amour propre ferait suivre
Une loi qui nous délivre
Du sort d’être anéanti.33

13Par amour propre, quand bien même nous ne serions pas convaincus par cette théorie religieuse, nous y adhérerions, parce qu’elle nous assure notre survie. La religion, sa vision du monde, repose donc sur le désir qu’a l’homme de survivre à sa mort, désir contre-nature à l’origine de notre malheur, du fait que nous avons divorcé d’avec nos instincts naturels, quand les suivre nous aurait pourtant rendus heureux. On comprend donc l’insistance de Deshoulières à insister sur le fait que la mort ne sera suivie de rien : c’est bien parce que l’homme a voulu se persuader du contraire qu’il a fait son malheur en suivant des prescriptions religieuses contre-nature.

14Mais Deshoulières ne s’arrête pas à cette seule thèse. Elle montre encore pourquoi certains hommes travaillent à répandre les convictions religieuses chez leurs semblables une fois une religion adoptée et sa thèse est bien qu’ils le font par intérêt : professer la religion est un moyen de se mettre au-dessus de tout soupçon est de pouvoir commettre tranquillement les pires crimes. Une fois devenus mauvais en renonçant à nos instincts naturels, du moins en les brimant, certains hommes ont vraiment acquis en plus le désir spécifique de nuire à autrui et ont sauté sur le prétexte de la religion pour leur permettre d’assouvir ces désirs. Ainsi dans le poème l’« Épître chagrine au très-révérend Père de La Chaise », elle met en scène un dévot désireux de lui faire gagner son parti et, loin de lui faire voir la beauté et la vérité de la religion pour la convaincre, il lui montre bien plutôt tous les intérêts qu’on peut tirer d’une conduite dévote et notamment :

On peut impunément, pour l’intérêt du ciel,
Être dur, se venger, faire des injustices ;
Tout n’est pour les dévots que péché véniel.
Nous savons en vertu transformer tous les vices :
De la dévotion c’est là l’essentiel.34

15La religion est donc faite d’abusés qui adhèrent à ses dogmes par désir de ne pas être anéantis à leur mort et d’abuseurs, qui profitent de la crédulité des premiers pour commettre les pires crimes : à partir du moment où c’est prétendument pour la bonne cause (celle de Dieu) les pires horreurs (meurtres, torture, pillage, calomnie, etc.) deviennent des actes dignes d’éloges. Lorsqu’on désire nuire à autrui, une solution : être dévot, c’est dit.

16La religion entraîne donc bien l’homme dans un cycle de vices et de malheurs : d’abord parce qu’en lui promettant une autre vie, elle le fait se couper des lois naturelles et que cela va engendrer la frustration de nos instincts ; ensuite, parce que cela va faire naître chez certains un désir particulier de nuire aux autres et qu’ils vont se servir de la religion pour l’assouvir.

17Il paraîtrait cependant que Deshoulières, à la fin de sa vie, souffrant les affres d’un cancer du sein, se serait convertie à la religion catholique. En témoigneraient les poèmes pieux qu’elle rédige à cette période. Sans vouloir remettre en cause cette conversion35, force est néanmoins de constater en lisant ces poèmes, que même la convertie continue à se montrer critique. Elle semble en effet reprocher à Dieu son injustice36 :

Vous du vaste Univers et l’auteur et le maître.
Vous seul de qui j’attends un assuré secours.
Jusques à quand Seigneur passerai-je mes jours
Dans les cruels ennuis que le malheur fait naître ?
Avez-vous résolu de m’oublier toujours ?
[…]
Mes crimes seraient-ils plus grands que vos tendresses ?
Hélas jusques à quand voulez-vous que mon cœur
Soupire et soit plongé dans d’amères tristesses ?
          Ne vous souvient-il plus Seigneur
          De vos magnifiques promesses ?37

18On voit que la convertie n’est pas totalement convaincue, au moins de la bonté de son Dieu. Elle ajoute même « Ôte moi cet esprit dont ma foi se défie38 », preuve qu’elle estime peu vraisemblable l’hypothèse de l’existence d’un Dieu juste et bon, et que, pour y croire, il faudrait surtout arrêter de raisonner. Croire en Dieu est une absurdité, c’est bien ce qu’elle affirme et c’est pourquoi elle ajoute qu’il ne faut y croire qu’à la toute fin de sa vie, quand on est totalement incapable de prendre le moindre plaisir, on ne se privera donc pas de grand-chose. Elle écrit :

T’aimer semble un parti triste et bizarre à prendre,
Tant qu’à quelques plaisirs on peut encore prétendre.39

19On voit bien que, même convertie, Deshoulières est loin d’être une parfaite catholique. Notre philosophe est donc bien une critique radicale de la religion, allant jusqu’à affirmer qu’il ne sert à rien de perdre son temps avec des lectures pieuses et qu’il faut leur préférer des auteurs libertins. Elle affirme ainsi qu’il « vaut mieux commenter Ovide et La Fontaine, / Et les plus beaux endroits de Bussy-Rabutin » « que de prendre la peine / De débrouiller saint Augustin, / Le dur Tertullien et l’obscur Origène40 ». Le message est on ne peut plus clair. On a donc dans l’œuvre de Madame Deshoulières une critique radicale de la religion.

La question du féminisme

20Les prises de position féministes de la poétesse sont moins marquantes (au sens où elle ne clame pas haut et fort que les femmes devraient avoir les mêmes droits que les hommes), mais, si on y regarde de près, l’œuvre regorge de thématiques ayant trait à la condition féminine, thématiques dont on trouve évidemment peu de traces chez ses contemporains masculins. Deshoulières choisit incontestablement de parler de la condition féminine et l’on peut voir, dans le choix d’aborder ces sujets, si ce n’est une revendication d’égalité avec les hommes, du moins la critique d’une situation injuste car malheureuse et un appel à la changer. Dépeindre le malheur de la condition féminine comme le fait Deshoulières, c’est bien un appel à la changer.

21On pourrait s’imaginer qu’elle fasse un lien entre cette description d’une situation malheureuse dans ses poèmes et la critique de la religion qu’elle opère, puisqu’on connaît le rôle que la religion réserve à la femme, loin d’être celui de l’égale d’un homme, mais cela ne semble pas, de prime abord, si évident.

22De très nombreuses fois, quand Deshoulières dépeint le malheur de la condition féminine, elle ne s’en prend pas à la religion. Commençons déjà par lister ces cas.

23Deshoulières s’en prend tout d’abord et dans de très nombreux poèmes à l’impossibilité pour une femme d’être heureuse en amour — alors même que lui seul peut rendre pleinement heureux41 — et, pour cause : « Tous les hommes sont des trompeurs42. » Si une femme tombe amoureuse d’un homme, il sera nécessairement inconstant. Pour autant, elle estime que cela n’a pas toujours été le cas, qu’ « [o]n n’aime plus comme on aimait jadis43 » et que si les hommes ne savent plus être fidèles, respectueux et constants en amour c’est à cause de ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une forme de masculinité toxique. En effet, la société attend des hommes qu’ils maltraitent les femmes. S’ils le font, elle applaudit, si, au contraire, il leur prend l’idée ou l’envie d’être respectueux et amoureux, la société se moquera d’eux et les réprouvera. Deshoulières écrit en effet : « Amants grossiers sont les plus applaudis44 » et, surtout, à propos des jeunes hommes :

Si par un pur hasard quelqu’un d’entre eux s’avise,
D’avoir des sentiments tendres, respectueux,
          Tout le reste s’en formalise.
Il n’est pour l’arracher à ce penchant heureux,
Affront qu’on ne lui fasse, horreurs qu’on ne lui dise,
Et l’on fait tant qu’enfin il n’ose être amoureux.45

24Si un homme ose être amoureux, les autres se moqueront tellement de lui qu’il n’osera plus l’être. Dès lors, les hommes se font une gloire d’être insensibles46.

25Il en va de même pour le fait de traiter les femmes respectueusement. Cette attitude procurera à celui qui en aurait l’idée saugrenue la même réprobation sociale. Deshoulières écrit :

Causer une heure avec des femmes,
Leur présenter la main, parler de leurs attraits,
Entre les jeunes gens sont des crimes infâmes
          Qu’ils ne se pardonnent jamais.47

26Les hommes se font donc un honneur de maltraiter les femmes. Elle écrit encore :

Les jeunes gens portent l’audace
          Jusques à la brutalité.
Quand ils ne nous font pas une incivilité,
          Ils semblent qu’ils nous fassent grâce.48

27On comprend donc pourquoi il est impossible pour une femme d’être heureuse en amour. Pour autant, ce n’est pas la religion qui est accusée ici de promouvoir les comportements toxiques. Il peut même être surprenant de voir que les personnes qu’incrimine le plus directement la poétesse sont… les femmes. Ce sont bien les femmes que Madame Deshoulières rabroue lorsqu’elle dénonce les comportements des hommes. Il faut ainsi l’écouter :

          À bien considérer les choses,
          On a tort de se plaindre d’eux.
          De leurs dérèglements honteux
          Nous sommes les uniques causes.49

28Pourquoi estime-t-elle alors que ce sont les femmes qui sont à blâmer pour les comportements des hommes ? Parce que ce sont elles qui leur permettent « d’avoir/ Ces impertinents caractères50 » en les accueillant chez elles au lieu de les en chasser. En effet, elles tolèrent ces comportements de peur de ne plus plaire à personne et de ne plus avoir de visites. Elles préfèrent être maltraitées que seules. Ce sont d’« indignes manières51 » qui pour Madame Deshoulières donnent aux hommes « le droit de nous mépriser » en tant que femmes. Si les femmes étaient « plus sages et plus fières52 », si elles avaient compris que ce n’est pas « un si grand malheur de voir sa chambre vide / De médisants, de jeunes fous, / D’insipides railleurs, qui n’ont rien de solide / Que le mépris qu’ils ont pour nous53 », les hommes ne se conduiraient pas ainsi, et d’ailleurs, Deshoulières estime qu’au temps de sa mère les femmes savaient tenir les hommes « [d]ans le respect, dans le devoir54 », mais que cette époque est révolue. Désormais : « Aux dépens de sa gloire on cherche des Amants55. » Le malheur amoureux des femmes dû à l’inconstance, à l’irrespect et à l’insensibilité des hommes provient donc d’une part de la société qui applaudit ces comportements, mais d’autre part, des femmes qui les tolèrent, par peur de la solitude. Deshoulières semble n’incriminer nulle part la religion.

29Mais Madame Deshoulières ne se contente pas d’aborder les problèmes de la condition féminine par les difficultés à être heureuse en amour. Elle évoque aussi les difficultés de la vieillesse, le fait pour une femme de perdre sa beauté et les souffrances que cela engendre. La vieillesse au féminin est en effet un thème que l’on retrouve dans beaucoup de ses poèmes56. Mais, le plus souvent, ce n’est pas la religion qu’elle tance ou même la société, ce sont les femmes elles-mêmes. Elle s’en prend ainsi à celles qui se font une gloire d’être belles :

Pourquoi s’applaudir d’être belle ?
Quelle erreur fait compter la beauté pour un bien ?
          À l’examiner il n’est rien
          Qui cause tant de chagrins qu’elle.
Je sais que sur les cœurs ses droits sont absolus,
          Que tant qu’on est belle on fait naître
Des désirs, des transports et des soins assidus :
          Mais on a peu de temps à l’être,
          Et longtemps à ne l’être plus.57

30S’il est difficile de vieillir et de devoir accepter de perdre sa beauté, c’est selon elle parce que les femmes ont trop compté sur elle lorsqu’elles étaient jeunes pour être valorisées en société. Elle leur reproche de ne pas avoir été assez touchées « [d]es plaisirs que donnent l’esprit58 », comme elle le fait auprès d’une dénommée Sylvie :

Supportez un peu mieux Sylvie
          La perte de votre beauté
[…]
Lorsque cinquante fois on a vu le Printemps
N’être plus belle alors n’est pas une infortune,
          C’est l’avoir été plus longtemps
          Que ne la veut la Loi commune.
[…]
          La beauté n’est pas éternelle,
Et nous nous préparons un fâcheux avenir
          Quand nous ne comptons que sur elle.
          On ne sait plus que devenir
          Lors que l’on n’a su qu’être belle.59

31Face à ces femmes au désespoir de vieillir, qui n’ont pas assez fait de cas de l’esprit dans leur jeunesse, Madame Deshoulières reproche encore le désir de recourir au maquillage. Ainsi elle affirme à la dénommée Sylvie être persuadée que celle-ci se maquillera « [p]our faire revenir quelqu’un60 », mais elle lui déclare que le fard :

Loin de nous attirer les hommages des hommes
          Ne leur donne que des dégoûts.61

32Selon Deshoulières, il vaut mieux respecter la nature62 et ne pas recourir à un artifice. Elle écrit encore :

          Que les ridicules efforts
          Qu’on fait pour cacher la vieillesse
          Sous l’éclat d’un jeune dehors
Marquent dans un esprit d’erreur et de faiblesse !
Pourquoi faut-il rougir d’avoir vécu longtemps ?63

33Les femmes ne devraient donc pas avoir honte de leur âge et ne pas chercher à se rajeunir. Cela dit, si la poétesse s’en prend souvent aux femmes quant à leur malheur dans la vieillesse, elle évoque aussi parfois la société, laquelle valorise la vieillesse des objets, mais pas celle des êtres humains, ce que Deshoulières juge absurde64. En tout cas, beaucoup de poèmes de Deshoulières sur la difficulté de vieillir quand on est une femme n’accusent pas la religion de cette situation, mais préfèrent s’en prendre aux femmes elles-mêmes qui n’ont pas assez développé leur esprit et réfléchi au fait que la vieillesse n’est pas une tare.

34Autre thématique ayant trait à la condition des femmes et où Madame Deshoulières n’attaque pas de front la religion comme étant la cause principale du problème, la difficulté pour une femme d’être un bel esprit ou de passer pour tel. Deshoulières consacre en effet un long poème dédié à une femme qui veut « devenir savante65 » à lui montrer toutes les difficultés que ça lui créera : elle devra supporter des « Pédants66 » qui la « fatigueront […] [d]es sottises qu’ils auront faites67 ». Elle devra également se résigner au fait que sa réputation dépende d’une personne qui n’a aucune culture, mais dont le rang social tient lieu de diplôme68. À cela s’ajoute le fait qu’à la Cour on ne la lira pas « pour apprendre », mais seulement pour la « critiquer69 », qu’elle y sera seule :

À rêver dans un coin on se trouve réduit ;
          Ce n’est point un conte pour rire.
Dès que la renommée aura semé le bruit
          Que vous savez toucher la lyre,
          Hommes, Femmes, tout vous craindra ;
          Hommes, Femmes, tout vous fuira.
Parce qu’ils ne sauront en mille ans que vous dire.
[…]
Ce qu’on sait plus qu’eux les offense.70

35Une femme bel esprit sera ainsi condamnée à la solitude à la Cour et, chez elle, à devoir au contraire recevoir beaucoup d’importuns. Le tableau ne fait pas vraiment rêver et Madame Deshoulières finit même par déconseiller à son interlocutrice de tenter d’acquérir la moindre agilité pour la versification, affirmant haïr son propre talent. On pourra se demander si ce poème est finalement conciliable avec celui cité plus haut, dans lequel elle reprochait aux femmes de ne pas avoir cultivé leur esprit quand elles étaient jeunes, de s’être souciées seulement de leur beauté, et même avec un autre poème que nous n’avons pas encore cité, où elle finit par reconnaître que le plaisir le plus doux qu’elle a trouvé dans sa vie était celui de sa gloire, comprise comme la reconnaissance temporelle de son talent et non la vaine recherche de celle qui survivrait à sa mort71. On peut penser finalement que tous ces poèmes ne se contredisent pas et qu’ils insistent sur une seule et même chose : la difficulté d’être une femme. Alors qu’une femme devrait pouvoir briller par son esprit et trouver une place dans la société grâce à lui, les femmes bel esprit sont rejetées. Et si elles peuvent trouver du plaisir à la gloire, elles doivent le payer très cher. On comprend donc que Madame Deshoulières ne rejette pas entièrement la responsabilité du malheur de la condition féminine du côté des femmes, qui devraient apprendre à ne pas se soucier de leur beauté et à cultiver leur esprit. La faute est aussi du côté de la société puisque, si une femme s’adonne à cela, la société la mettra de côté et la rendra malheureuse au point que Deshoulières en arrive à décourager les femmes qui voudraient suivre cette voie. Pour autant, dans ces difficultés que rencontre la femme savante, ce n’est pas la religion que blâme ouvertement Deshoulières, mais davantage la société et la Cour.

36Remarquons néanmoins que dans le poème sur les difficultés qu’il y a à être bel esprit, Madame Deshoulières ne précise jamais que cette adversité ne vaut que pour les femmes. Le poème est cependant adressé à une femme qui voudrait le devenir, ce qui n’est pas anodin. Deshoulières est cependant beaucoup plus explicite dans un autre texte sur l’inégalité des attentes qu’on place dans les hommes et dans les femmes et elle le dénonce ouvertement. Ce poème est celui qu’elle adresse à la fille de Vauban, la très jeune Madame d’Ussé à la demande de son père qui aurait voulu qu’elle la raisonne et lui recommande une conduite plus sage car l’adolescente ne cesserait de papillonner72. Or, loin de satisfaire aux désirs du père, Madame Deshoulières va au contraire conseiller à la fille de Vauban de profiter de sa jeunesse pour s’amuser. Elle lui écrit ainsi :

Avecque quatorze ans écrits sur le visage,
Il vous ferait beau voir prendre un air sérieux.
Ne renversez point l’ordre établi par l’usage,
          Hé, que peut-on faire de mieux
          Que de folâtrez à votre âge ?
Vous avez devant vous dix ans de badinage.
Qu’il ne s’y mêle point de moments ennuyeux.
Qu’entre les Jeux, les Ris, s’écoule et se partage
          Un temps si beau, si précieux.
Vous n’en aurez que trop, hélas ! Pour être sage.73

37Elle prend donc le parti de la fille, qui veut s’amuser, contre celui du père, qui prône la retenue. Mais Madame Deshoulières ne se contente pas de cela, puisqu’elle montre également que le père est fort mal placé pour donner ou faire donner des leçons de tranquillité à sa fille. Elle écrit :

Il lui sied bien, en vérité,
De me proposer de vous faire
Des leçons de tranquillité,
Lui qui, soit en paix, soit en guerre,
Goûte moins le repos que ne font les Lutins […].74

38L’homme a donc le droit de parcourir la France pour édifier des fortifications, en temps de paix comme en temps de guerre, alors que la jeune fille n’aurait, elle, pas le droit à un tel débordement d’activité et on attendrait d’elle de la tranquillité, de la passivité. Ce poème peut donc bien être qualifié de féministe dans la mesure où Deshoulières s’insurge contre les différentes attentes que l’on a envers les hommes et envers les femmes et refuse catégoriquement de contribuer à la reproduction de ce schéma, transgressant explicitement une demande du père pour prendre le parti de la fille.

39Madame Deshoulières a donc dénoncé une condition féminine malheureuse : que ce soit par l’impossibilité d’une relation amoureuse égalitaire, la perte de la beauté liée à la vieillesse, la solitude réservée à la femme savante ou encore les inégales attentes que l’on place dans les hommes et dans les femmes, réservant à celles-ci la passivité. Mais, dans cette peinture qui est une vraie dénonciation, on ne trouve pas, pour l’instant, mention de la religion, puisque ce sont à tour de rôle les femmes, les hommes, la société qui se trouvent dénoncés comme étant à l’origine de cette situation, mais pas la religion.

40On pourrait donc conclure sur le paradoxe d’une libertine qui critique explicitement et longuement une vision du monde religieuse, mais qui, pour autant, ne voit pas le danger qu’est la religion pour la condition des femmes. Ce n’est pas tout à fait le cas. En réalité, si l’on regarde de près, plusieurs textes font le lien entre la religion et la situation des femmes.

41C’est le cas d’abord de sa critique du mariage, un sacrement auquel elle s’en prend dans un poème très véhément sous ses allures humoristiques, et complètement fou, poème adressé à rien de moins que son propre mari… Elle lui dit d’abord qu’elle répondrait aux avances de Vauban s’il était vrai que celui-ci lui en avait fait75, mais que le danger est fort léger puisque Vauban est bien loin d’elle, puis qu’elle est follement amoureuse de quelqu’un d’autre que de lui, son mari, à savoir de sa chatte Grisette76, et, enfin, que le mariage est un tue-l’amour, que l’amour disparaît sitôt le sacrement prononcé. En ce qui concerne ce dernier point, voici en effet ce qu’elle écrit à son mari :

Quelque tendre qu’on puisse être,
          Dès lors que le sacrement,
          A décidé du peut-être,
          Comme par enchantement,
          On voit bientôt disparaître,
          Et la maîtresse, et l’amant.
[…]
          L’amour en ménage,
          Trouve peu d’appas,
          On ne le mitonne pas,
          Et de l’esclavage,
          Il est bientôt las.77

42C’est bien une critique liée à la religion qui est faite, d’autant plus qu’elle prononce le mot « sacrement ». On oblige les femmes à se marier — elle-même a été mariée à treize ans — c’est-à-dire à vivre sans amour puisqu’il ne saurait y avoir d’amour au sein du mariage. Deshoulières termine même son poème en s’exonérant des traditionnelles formules de politesse (et donc sans doute du « je t’aime » qu’on dit à un mari) au prétexte « qu’il est midi sonné/ Et que je n’ai pas déjeuné78 ». Elle lui écrit donc plutôt :

Dans cet endroit je vous suis sans le mettre,
Tout ce qu’on est à la fin d’une lettre.79

43Et elle signe en disant qu’elle est à la toilette avec sa chatte (chatte dont elle a dit un peu avant qu’elle était amoureuse)80… On peut la croire, le sacrement du mariage ne rend pas heureuse !

44Mais Deshoulières ne se contente pas de critiquer le mariage. Elle critique également l’hypocrisie des religieux qui pèse de tout son poids sur le malheur des femmes, que ce soit pendant leur vieillesse ou dans leur jeunesse. Ainsi, l’on a vu que l’« Épître chagrine au très-révérend Père de La Chaise » mettait en scène un dévot désireux de faire gagner à la poétesse son parti et cela, en lui montrant les horreurs qu’elle pourrait commettre impunément sous le couvert de la religion. Mais il faut voir qu’il emploie également un autre argument, celui selon lequel une femme âgée ne saurait trouver d’autre place dans la société que celle de dévote. Le poème commence en effet ainsi :

          Sous le débris de vos attraits
Voulez-vous demeurer toujours ensevelie ?
M’a dit quelqu’un, d’un nom que par raison je tais,
[…]
Apprenez, me disait ce quelqu’un Anonyme,
          Que lors que ce qu’on a de beau
Est du temps ou des maux devenu la victime,
Il faut, pour acquérir une nouvelle estime,
          Se faire un mérite nouveau ;
Que c’est ne vivre plus que de vivre inutile ;
          Qu’il faut dans quelque rang qu’on soit,
Que jusqu’au dernier jour une personne habile
          Tienne au monde par quelque endroit.
[…] hé, devenez dévote !81

45La religion est bien ici critiquée en ce que les femmes âgées n’ont pas d’autre choix que de s’y adonner complètement, le monde ne voulant plus d’elles pour les autres activités. Les religieux ne manquent ainsi pas de jeter la réprobation sur les femmes qui se refuseraient à entrer dans leur rang, les obligeant de ce fait à faire la promotion d’un système qui les maintient pourtant sous le joug des hommes.

46Mais l’hypocrisie des religieux ne nuit pas aux femmes seulement dans leur vieillesse selon Deshoulières, c’est également le cas dans leur jeunesse. On a vu que le mariage les empêchait en effet d’être heureuses, mais la poétesse vilipende également de manière plus générale le discours religieux qui conseille aux femmes de se tenir éloignées de l’amour82, ses propagateurs se gardant bien de se l’appliquer, notamment son versant sexuel. Elle écrit ainsi à un abbé :

Quel sérieux ! Dirait-on pas qu’on n’ose
Rire avec vous ? en vain votre air impose :
Nous savons bien à quoi nous en tenir
Tout en disant, Dieu veuille vous bénir,
Vous cueilleriez, beau Sire, à porte close
          Fleur de vingt ans.83

47Tout en disant « Dieu veuille vous bénir », un abbé s’adonnerait au sexe avec une très jeune femme dès qu’il se saurait à l’abri des regards indiscrets. La critique est très osée et féroce. On ne peut donc pas dire que Deshoulières ne fait aucun lien entre sa critique de la religion et le malheur de la condition féminine qu’elle dénonce.

48On peut donc conclure sur le rôle de la religion dans le malheur de la condition féminine dans la philosophie de Madame Deshoulières. On a vu que, pour Deshoulières, certes la religion était fausse, certes elle opprimait les femmes, principalement par le rôle central qu’elle fait jouer au mariage, par l’interdit de la sexualité et de l’amour libre dont s’exemptent bien évidemment ceux qui le prêchent, et par les attentes qu’elle engendre quant au rôle social des femmes âgées, qui doivent uniquement s’abandonner à elle quand les hommes peuvent gagner de l’estime et une place dans la société par bien d’autres biais.

49Mais, pour Deshoulières, la religion est loin d’être la seule responsable du malheur de la condition féminine et l’abolir ne suffira pas à rendre les femmes heureuses. Pour elle, si on la lit bien, il faudrait aussi que les femmes commencent à se prendre en main, en refusant que les hommes les traitent uniquement comme des objets destinés à satisfaire leurs désirs, quitte à perdre la visite de ces derniers et à s’en trouver isolées. Il faudrait également que les femmes sachent valoriser leur vieillesse, loin de vouloir la dissimuler, mais cette démarche doit également venir de la société. Il faudrait encore que la société valorise le savoir chez la femme, et que les hommes ne se sentent plus offensés (infériorisés ?) par celui-ci. Enfin, il faudrait avoir les mêmes attendus pour les hommes et les femmes, ne plus prescrire à ces dernières des conduites dont les hommes peuvent être exemptés. Autrement dit, leur donner une place active dans la société et ne pas vouloir leur réserver un rôle simplement passif.

50Ainsi, si Deshoulières fait le procès de la religion, elle considère que le malheur des femmes tient à bien d’autres causes et elle nous engage à y remédier : hommes, femmes, société — car Madame Deshoulières n’épargne personne —, pour qu’enfin les femmes aient droit à ce dont elles étaient privées à son époque : le bonheur.