Colloques en ligne

Pauline Odeurs

Le double héritage du style marotique et du vieux langage dans la poésie d’Antoinette Deshoulières

The double legacy of Marotic style and archaic language in the poetry of Antoinette Deshoulières

1Antoinette Deshoulières occupe un rang inégalé dans le Mercure galant (1672-1710)1. Dès la parution du premier volume, et jusqu’à sa mort en 1694, elle y est publiée, louée, mise en relation avec les grands auteurs de son temps. Aucune autre poétesse, et même aucun autre contributeur du périodique, ne se voit si assidûment diffusé et applaudi par l’auteur du Mercure. Pour comprendre cette prééminence, Sophie Tonolo postule l’existence d’un lien personnel entre Deshoulières et Jean Donneau de Visé, sans parvenir à l’établir (Deshoulières, 2025, p. 13). De fait, l’explication est ailleurs. Nous avons démontré que derrière « l’auteur du Mercure » se profile aussi Thomas Corneille, codirecteur à parts égales du Mercure galant de 1677 à 1698 (Odeurs, 2024, p. 153-160). C’est au clan Corneille, plutôt qu’à Donneau de Visé, que Deshoulières doit ses appuis.

2Au-delà de cette sociabilité littéraire, ce sont avant tout des enjeux esthétiques qui invitent l’auteur du Mercure à lui concéder une place de choix. Deshoulières incarne l’idéal stylistique du périodique. Elle adopte un purisme modéré, respectueux du beau langage mais ouvert à quelques audaces lexicales. Quand l’auteur du Mercure présente ses pièces, il commente surtout son style. D’une part, elle a « un stile pur & delicat, & des expressions justes & nobles » (Mercure galant, février 1694, p. 313) ; d’autre part, elle « ne suit jamais la route commune » (Mercure galant, août 1692, p. 25).

3Son œuvre témoigne en effet d’un certain attrait pour les mots du mauvais usage, comme les mots populaires ou enfantins, les latinismes, les termes savants et les proverbes, autant de catégories lexicales bannies par les puristes. Mais ce sont surtout les vieux mots qui occupent une place prépondérante dans son œuvre, à travers le style marotique et les poèmes d’inspiration médiévale. Nous reviendrons d’abord sur l’origine de ces deux traditions galantes du pastiche, instaurées par Vincent Voiture. Nous étudierons ensuite la différence entre le style marotique d’une part, et le vieux langage d’autre part. Enfin, à travers l’étude chronologique des ballades « On n’aime plus comme on aimoit jadis », nous verrons que Deshoulières s’approprie progressivement cette double tradition galante pour inventer un style qui lui est propre.

Une double tradition galante

4L’imitation d’un style est un « pastiche », une pratique littéraire ludique qui accompagne la naissance de l’esthétique galante. Comme l’observe Delphine Denis, le pastiche galant imite un style, mais celui-ci peut être individuel, comme un style d’auteur, ou collectif, comme les parlures, c’est-à-dire les façons de parler propres à certains groupes (Denis, 2011, p. 98). Vincent Voiture pastiche ainsi un style individuel avec Clément Marot, mais une parlure avec la langue médiévale. Il développe et diffuse ces pastiches dans les années 1630 et 1640, alors qu’il fréquente le cercle de l’Hôtel de Rambouillet (tenu par Catherine de Vivonne, dite Arthénice), surnommé la « Chambre bleue », où l’on trouve aussi le duc de Saint-Aignan, Malherbe, Vaugelas et bien d’autres.

5Ces deux traditions galantes sont bien distinctes à l’origine. Dans l’entourage de Voiture, on ne parle alors de « vieux langage » que pour désigner les pastiches de la langue médiévale. Progressivement, cette expression est aussi employée pour désigner des poèmes en style marotique qui contiennent des mots de la langue renaissante. Cela entraîne une confusion progressive dès la deuxième moitié du siècle, confusion que la critique moderne a pu reconduire. Pourtant, si nous confrontons deux poèmes de Voiture appartenant à chacune de ces veines, la différence est manifeste :

« Réponse à M. le comte de Saint-Aignan, sous le nom du chevalier de l’Isle Invisible »
Sire compains, en vostre escrit
Moult clair se fait voir vostre esprit,
Plus joyeux et plus prompt à rire
Qu’onc ne fut celuy de Zephire,
Qui diable fut, comme sçavez :
Mais doux et des moins depravez,
Des moins noirs et melancholiques,
Amy des chevaliers antiques,
Et, selon que chacun le croit,
Dommage fut que diable estoit. (Voiture, 1855, p. 415-416.)

« Rondeau »
Ma foi, c’est fait de moi : car Isabeau
M’a conjuré de lui faire un rondeau,
Cela me met en une peine extrême.
Quoi treize vers, huit en eau, cinq en ème !
Je lui ferois aussitôt un bateau.
En voilà cinq pourtant en un monceau,
Faisons en huit, en invoquant Brodeau,
Et puis mettons par quelque stratagème :
        Ma foi, c’est fait.
Si je pouvois encor de mon cerveau
Tirer cinq vers, l’ouvrage seroit beau.
Mais cependant je suis dedans l’onzième,
Et si, je crois que je fais le douzième,
En voilà treize ajustés au niveau :
        Ma foi, c’est fait ! (Voiture, 1855, p. 314-315.)

6Dans les vers en vieux langage, les vieux mots sont omniprésents : compains, moult, onc. L’aspect archaïque de la syntaxe repose sur quelques règles répétées : l’omission du pronom personnel sujet (comme sçavez), de l’article (Amy), du forclusif (deuxième terme de la négation) et l’inversion du modèle SVO (sujet-verbe-complément, Moult clair se fait voir vostre esprit). Dans le rondeau en style marotique, Isabeau et monceau sont les deux seuls marqueurs linguistiques qui évoquent la langue du début du xvie siècle, et ils ne sont accompagnés d’aucune structure syntaxique archaïque.

7Nous pouvons également voir que ces pastiches sont circonscrits dès leur origine dans certains genres poétiques, à savoir les vers libres, mais surtout les ballades et les rondeaux. Une répartition générique se met en place, qui autorise la discordance lexicale dans ces formes fixes anciennes, répartition qui sera communément admise au temps de Deshoulières.

Le style marotique

8Revenons en détail sur le style marotique, qui est beaucoup plus important que le langage médiéval pour la littérature mondaine du xviie siècle. Ce style naît dans la première galanterie (1630-1650), avant de trouver un nouveau souffle dans l’œuvre de La Fontaine (1660-1670)2, puis d’être abondamment pratiqué dans le Mercure galant (1672-1710). Le style marotique est inspiré d’une certaine idée qu’on se fait alors du style de Marot, plutôt que d’une lecture fidèle de ses œuvres. Les lecteurs du xviie siècle perçoivent Clément Marot (1496-1544) uniquement comme un poète badin et ingénieux de la Renaissance, qui publie L’Adolescence clémentine (1532). La réédition de ses œuvres se fait à un rythme peu soutenu, son recueil n’est pas lu en entier.

9De fait, Voiture opère une sélection générique, thématique et tonale dans l’œuvre de Marot. Il choisit la ballade et le rondeau, il privilégie le décasyllabe, il traite de sujets beaucoup moins diversifiés et il favorise le ton badin voire familier. Il évacue le registre sérieux au profit du seul registre plaisant : il consacre ses propres rondeaux à l’amour galant, à des sujets anodins ou prosaïques. Le style marotique inventé par Voiture popularise un certain Marot et accentue la réception partielle de son œuvre. Les recueils collectifs après lui ne publient que les poèmes ingénieux de Marot, ignorant la poésie religieuse pourtant abondante dans L’Adolescence clémentine. Considéré comme hérétique, ce Marot évangéliste est problématique à partir de 1685, soit après la révocation de l’édit de Nantes. À la fin du siècle, les pièces choisies par Fontenelle dans son Recueil des plus belles pieces des Poëtes François (dit « Recueil Barbin », 1692-1694) sont les épîtres, les chansons, les ballades, les rondeaux, les épigrammes et les épitaphes. Les ballades qu’il choisit de conserver sont les plus badines. Elles concernent les moines mendiants ou la femme inconstante, alors que les ballades politiques et religieuses sont mises de côté. En 1720, il n’est donc pas étonnant d’entendre Antoine-Augustin Bruzen de La Martinière dire que « Marot lui-même n’est pas Marotique par tout » (La Martinière, 1720, p. 263).

10Quelle place occupent les vieux mots dans le style marotique ? La présence d’un décalage diachronique entre la langue de Marot et la langue de ses imitateurs est une caractéristique essentielle du style marotique. Marot n’emploie pas à dessein des vieux mots, mais ses poésies vieilles d’un siècle sont inévitablement écrites dans un langage archaïque. Nous pouvons mentionner chez Deshoulières les mots ire, accointance, la Gent ou ores. Marot utilise en fait très peu d’expressions vieillies relativement à son époque, et il affirme même plus généralement qu’il faut « usez de mots reçus communément » dans les rondeaux (Marot, [1532] 2018, p. 278). De ce fait, les vieux mots sont ponctuels dans le style marotique, alors qu’ils sont abondants dans le vieux langage. Enfin, la coloration archaïque du style marotique provient aussi d’un évitement des mots nouveaux, mis en usage au cours du xviie siècle.

11Puisque les rondeaux marotiques de Voiture ne contiennent en général qu’un ou deux archaïsmes, ceux qui les imitent créent des rondeaux au langage policé, qui ne conservent de Marot que la forme fixe, le rentrement et le ton badin. Le trait lexical qui caractérise principalement le style marotique n’est finalement pas le vocabulaire archaïque, qui peut même être absent d’un poème marotique, mais plutôt l’originalité lexicale à la rime. Clément Marot, fils du grand rhétoriqueur Jean Marot, favorise souvent les rimes bizarres et difficiles, qui rendent la pratique poétique ardue et ludique :

« À un créancier »
Un bien petit de près me venez prendre,
Pour vous payer : et si devez entendre
Que je n’eus onc Anglais de votre taille.
Car à tous coups vous criez : « baille, baille »,
Et n’ai de quoi contre vous me défendre.
Sur moi ne faut telle rigueur étendre,
Car de pécune un peu ma bourse est tendre,
Et toutefois j’en ai, vaille que vaille,
Un bien petit.
Mais à vous voir (ou l’on me puisse pendre)
Il semble avis qu’on ne vous veuille rendre,
Ce qu’on vous doit : beau sire, ne vous chaille.
Quand je serai plus garni de cliquaille,
Vous en aurez : mais il vous faut attendre
Un bien petit. (Marot, [1532] 2018, p. 278-279.)

« Du jour de Noël »
Or est Noël venu son petit trac,
Sus donc aux champs, bergères de respec
Prenons chascun panetière, et bissac,
Flûte, flageol, cornemuse, et rebec :
Ores n’est pas temps de clore le bec,
Chantons, sautons, et dansons ric à ric :
Puis allons voir l’enfant au pauvre nic,
Tant exalté d’Hélie, aussi d’Énoc,
Et adoré de maint grand roi, et duc :
S’on nous dit nac, il faudra dire noc :
Chantons Noël tant au soir qu’au déjuc. (Marot, [1532] 2018, p. 261-262.)

12Ce goût plaisant de la contrainte et de l’ingéniosité poétique sied parfaitement à l’esthétique galante. Antoinette Deshoulières s’en saisit dans plusieurs poèmes. Sa première pièce marotique est le rondeau XLVI, « Le bel Esprit, au siècle de Marot » (Deshoulières, 2025, p. 172-173), avec des rimes qui adoptent le ton familier et rustique de Marot (gros Lot, faire bouillir le Pot, écot, faire capot). Il est immédiatement suivi de la ballade XLVII « À Charpentier », « Fameux Auteur, de tous auteurs le Coq » (Deshoulières, 2025, p. 173-174), avec la contrainte de la rime en -oc (choc, croc, hoc, vide-broc, estoc, troc, affroc). Il faut ensuite attendre le rondeau LXXII « Au Maréchal Duc de Vivonne », « Par Apollon savant joueur de poche » (Deshoulières, 2025, p. 225), avec les rimes en -oche (vieille roche, caboche, cloche, anicroche). La ballade LXXIV « À Mademoiselle D*** » (Deshoulières, 2025, p. 229-230) parle de sexualité (jouir, pudeur) en utilisant des métaphores éculées (rose, bouton vermeil), avec quelques mots rares concentrés dans l’envoi (gabatine, coqueter, rouir). Vient enfin la série de « Rimes en ailles, en eilles, en ille, et en ouille, que M. le Maréchal de Vivonne lui donna pour les remplir à la louange du Roi, les Rimes masculines, à son choix » (Deshoulières, 2025, p. 230-241). Ces pièces sont d’abord publiées dans le Mercure galant. Au mois d’avril 1687, l’auteur du Mercure publie la pièce où elle n’emploie que la rime en -oüille (Deshoulières, 2025, p. 236-237). Le mois suivant, elle poursuit ce jeu avec d’autres vers « de mesme nature, sur des rimes en ailles, en eilles, & en ille, qui ont esté aussi applaudis que le premier » (Mercure galant, mai 1687, p. 11).

Le vieux langage

13Le vieux langage est un jeu linguistique diffusé par Vincent Voiture, mais inventé par François Honorat de Beauvilliers, le duc de Saint-Aignan. Il est comte jusqu’en 1663, année où il devient à la fois duc et académicien. Il défend certains mots stigmatisés par ses pairs. Dans l’« Épître chagrine XXII À Mademoiselle *** », Deshoulières loue « Quelques Seigneurs restés d’une Cour plus galante / Et moins dure aux Auteurs que celle d’aujourd’hui » (Deshoulières, 2025, p. 131). Il fait partie de ces auteurs qui ne sont pas scrupuleux sur le choix des mots, qui ne passent pas leur temps à raturer les œuvres des autres. Nous savons grâce au témoignage d’Antoine Arnauld que Saint-Aignan commence à pratiquer le « vieux gaulois » — autre nom de ce pastiche des vieux romans médiévaux — à Verdun en 1639, où il est retenu pour des raisons militaires. En 1640, le jeu passe de l’oral à l’écrit quand Saint-Aignan adresse une première lettre au comte de Guiche, depuis la Bastille où il est enfermé pour avoir tardé à envoyer ses troupes à monsieur de Feuquières. Nous la connaissons parce que Voiture y a fait une réponse. Saint-Aignan, le comte de Guiche, Arnauld de Corbeville et Voiture échangent alors entre 1640 et 1641 des lettres et des vers en vieux langage sous des pseudonymes aux sonorités médiévales.

14L’imaginaire courtois est ainsi récupéré et infléchi par la galanterie, surtout par le duc de Saint-Aignan3. Il promeut activement l’univers chevaleresque des « vieux romans » médiévaux. En 1664, il le réinvestit dans les fêtes galantes des Plaisirs de l’Île enchantée données à Versailles par le roi4. La source des pastiches en vieux langage se trouve bien dans ces « vieux romans », mais pas dans leur état original du xiie siècle. On lit alors les romans de la Table ronde imprimés à la fin du xve et au cours du xvie siècle, dans des versions remaniées et avec une langue rajeunie. On lit surtout Amadis de Gaule, le roman de chevalerie espagnol du début du xvie siècle, traduit et adapté en français par Nicolas Herberay des Essarts en 1540. Les romans médiévaux que lisent Voiture et ses contemporains ont donc déjà subi une modernisation linguistique. Ils vont encore simplifier ce langage pour le rendre compréhensible. C’est un vocabulaire qui doit avoir un air médiéval, être légèrement obscur, demander un petit effort de lecture, mais rester assez limpide pour amuser une compagnie en train de badiner. Ce vieux langage est donc parfaitement artificiel, et n’aurait jamais été employé à quelque moment que ce soit au cours du Moyen Âge.

15Il s’agit donc d’une teinture linguistique, d’une coloration stylistique, issue à la fois du choix de mots et de la syntaxe. Les vieux mots employés sont somme toute assez répétitifs, puisqu’ils doivent encore être compris par les locuteurs du xviie siècle. Les mots moult, los, sire, preux, cuider, damoisel fonctionnent comme des marqueurs lexicaux qui annoncent le jeu en vieux langage, tout en étant ponctuellement accompagnés de vieux mots plus insolites et pittoresques comme endementiers ou mehaigniez. Quand le mot est plus rare, on le comprend assez vite grâce au cotexte, aux syntagmes qui l’entourent. La compréhension de ces mots est légèrement différée et la lecture devient un jeu énigmatique.

16Les études des pastiches en vieux langage se limitent toujours à ces quelques pièces des années 1640, comme si ce jeu avait connu un grand succès avant de disparaître complètement. Jean Frappier le réduit à une simple « amusette archaïsante », à une vogue divertissante qui ne dure que « quelques mois, en 1640 » (Frappier, [1951] 1973, p. 293-295). Cette analyse repose sur un biais puisqu’elle revient à ne considérer que les pièces imprimées et diffusées. L’étude de la littérature mondaine ne peut se limiter aux œuvres parues de quelques auteurs reconnus comme Voiture, puisque l’activité littéraire dans les sociabilités galantes a donné naissance à de très nombreuses pièces qui n’ont pas été publiées. Il est alors essentiel d’utiliser d’autres archives, comme les témoignages du temps qui attestent de l’activité littéraire mondaine, ou comme les pièces parfois anonymes publiées dans les recueils collectifs. Le croisement de ces différentes archives nous a permis de voir que ce pastiche du vieux langage est ponctuellement pratiqué tout au long du siècle. Nous retrouvons même plusieurs lettres et poèmes de ce style de Jean-François Sarasin, de Saint-Amant, de Pierre Borel, de Jacques Carpentier de Marigny, de Jean de La Bruyère ou encore de Chapelle. Mais c’est avant tout Saint-Aignan, reconnu tout au long du siècle pour son goût des vieux mots, qui s’impose comme le maître de ce style. Sarasin loue son style archaïque dans une épigramme intitulée « À monsieur le Comte de Saint-Agnan » :

Poëte guerrier, & galant à la fois,
Doubles lauriers de Myrthe il accompagne,
Moult est bien duit à mettre en vieil Gaulois,
Jouxtes, estours, & conflits de campagne,
Des faits des Preux, d’Artus de Bretagne :
Et d’Amadis c’est un vray Calepin,
S’il eust esté du temps de Charlemagne,
Adieu command l’Archevesque Turpin. (Sarasin, 1674, p. 221-222.)

17En 1684, il n’est donc pas étonnant que Saint-Aignan réponde à la ballade d’Antoinette Deshoulières « À Caution tous Amants sont sujets », qui ne lui est pourtant pas destinée. Le choix de la coloration médiévale fonctionne à lui seul comme une adresse à Saint-Aignan. L’auteur du Mercure publie les deux pièces en même temps, indiquant de cette façon que la réponse de Saint-Aignan — cette autorité en matière de vieux langage — ne pouvait pas être ignorée.

18Le duc de Saint-Aignan peut être considéré comme le protecteur du Mercure galant, ce qui explique en partie l’indulgence de l’auteur du Mercure pour le vieux langage. Avant la parution de sa ballade en 1684, d’autres pastiches du vieux langage anonymes paraissent dans le périodique, comme la « Lettre en vieux langage, À tres-galant, tres-preux, tres-loyal, & tres-chevaleureux Chevalier Mercurius » dont nous avons fait la découverte (Extraordinaire du Mercure galant, avril 1679, p. 348-353) et un « Rondeau en vieux Langage » (Mercure galant, novembre 1682, p. 76-80). Les pastiches de parlure les plus diversifiés sont ponctuellement publiés dans le périodique, comme les lettres en galimatias, en termes du palais, en proverbes, en mots à la mode, en langue des gazettes, en gascon, en patois parisien ou en dialectes régionaux. Antoinette Deshoulières propose ainsi une ballade singulière, mais qui ne paraît pas extravagante dans le Mercure galant.

« À Caution tous Amants sont sujets »

19En 1684, cette ballade inaugurale de Deshoulières « À Caution tous Amants sont sujets » suscite une véritable émulation, à l’origine d’une série d’autres créations (Deshoulières, 2025, p. 133-154). L’auteur du Mercure identifie une vogue mondaine : « Les Balades qu’on a veuës depuis deux mois, en ont amené la mode. Chacun a essayé son talent sur ce genre de Poesie » (Mercure galant, mars 1684, p. 59). L’affirmation polémique du refrain — « On n’aime plus comme on aimoit jadis » — invite en effet à la contestation. Plusieurs poètes, anonymes, prennent la plume pour répondre et affirmer qu’au contraire, la galanterie n’a pas affaibli la force et la vertu des passions amoureuses. Nous renvoyons aux analyses fondamentales de Sophie Tonolo et de Marine Roussillon sur ces ballades, pour concentrer notre attention sur la question des choix lexicaux, restée en dehors de leur champ d’étude5.

20Les réponses de M. Delosme et de M. du Perrier (Deshoulières, 2025, p. 146-150), qui s’insèrent entre ses échanges avec Saint-Aignan dans le Mercure galant, sont absentes du recueil de 1688. La continuité de ce dialogue poétique facilite dès lors l’analyse de son évolution vers davantage d’ouverture lexicale. Si les tours syntaxiques archaïques d’Antoinette Deshoulières sont à la fois variés et ingénieux, son vocabulaire est d’abord relativement épuré. La ballade « À Caution tous Amants sont sujets » ne contient que quelques mots vieux : atours, jouvenceaux, chenüe et jadis (Deshoulières, 2025, p. 136-137). Saint-Aignan répond à Deshoulières en pastichant cette première ballade, comme l’indique l’incipit « À Caution tous ne sont pas sujets » (Deshoulières, 2025, p. 138-139). Il imite son refrain et il reprend les mêmes rimes6. Il propose une ballade formellement proche de celle de Deshoulières, d’où la faible occurrence de vieux mots, identiques à ceux qu’elle avait choisis.

21À partir du moment où le duc de Saint-Aignan lui répond, ses choix lexicaux sont plus audacieux. Elle s’adresse alors au maître du vieux langage, reconnu pour son goût de l’inventivité. C’est elle qui prend l’initiative d’un renouveau lexical en lui adressant une autre ballade qui contient un plus grand nombre de vieux mots, de toutes natures « Duc, plus vaillant que les fiers Paladins » (Deshoulières, 2025, p. 140-141) : paladins, conquestoient, blasonner, onques, preux, pourfendez, jouvenceaux, jadis, d’encombriers, cault, Hoirie et douloir. À côté des adverbes et adjectifs archaïques fréquents comme oncques, jadis et preux, elle propose des vieux mots plus rares qui ne sont pas directement intelligibles. Le mot encombriers (« obstacle ») est seulement compréhensible grâce au verbe sortir de qui l’accompagne. L’auteur du Mercure se trompe même dans la retranscription de ce vers, puisqu’il propose d’abord le mot furie qui lui est familier, alors qu’elle a fait le choix du vieux mot faërie, erreur reproduite dans l’édition mais spécifiée en note (Deshoulières, 2025, p. 495) :

Vous remarquerez, Madame, que dans la Ballade à laquelle celle-cy sert de Réponse, & que je vous envoyay le dernier mois, on a mis par mégarde,
     D’encombriers vous sortez sans furie.
Il falloit mettre,
     D’encombriers vous sortez sans faërie. (Mercure galant, février 1684, p. 229.)

22Le duc de Saint-Aignan ne boude pas son plaisir devant cette ouverture lexicale. Dans la ballade qui suit, « Ô L’heureux temps, où les fiers Paladins » (Deshoulières, 2025, p. 141-143), il ne reprend plus les mêmes mots à la rime, mais seulement les mêmes sons, ce qui lui offre une plus grande liberté dans ses choix de mots. La contrainte s’assouplit au profit de la jubilation lexicale : paladins, damoisels, atournez, vestures, se déduisoient, surcot, sans pair, félons, ja, moult, marri, maint, m’amie, mesgnie et déduit.

23La troisième et dernière ballade de Deshoulières à Saint-Aignan, « Los immortel que par faits héroïques » (Deshoulières, 2025, p. 143-145), est un composé achevé et surprenant des deux traditions galantes pratiquées jusqu’alors. Elle inscrit sa ballade dans le style marotique en offrant une satire humaine badine qui emploie à la fois des mots rares (hétique, prévarique) et familiers à la rime (faire la nique, conte à dormir debout ou trocqueroit). Cette diversité lexicale implique une diminution du nombre de mots d’inspiration médiévale (los à deux reprises, abjout et vesture que le duc avait lui-même employé), concentrés dans la première strophe. Parallèlement, les références à l’univers chevaleresque et courtois se maintiennent (héroïque, chevalerie, tournois, chevalier). Si ce mélange n’est pas artificiellement monstrueux, c’est grâce à l’utilisation abondante de tournures syntaxiques archaïsantes. Cette syntaxe qui repose sur l’omission des pronoms sujets et sur l’inversion de l’ordre phrastique est un trait commun au vieux langage et au style marotique, ce qui a longtemps contribué à les confondre. Le rondeau CLXXX « À Monsieur *** » (Deshoulières, 2025, p. 442) du recueil de 1705 offre un autre exemple de ce mélange stylistique. La syntaxe archaïque structure cette badinerie marotique fondue dans un vocabulaire médiéval avec les mots d’encombrier, Benoît saint ou j’ois.

24Le thème de ces ballades n’est pas non plus étranger à Clément Marot, qui voyait lui-même dans les temps passés un âge d’or de l’amour. Ce thème se prêtait déjà à la controverse, puisqu’il avait suscité une réponse de Victor Brodeau, qui lui adressait un « Rondeau responsif » sur le rentrement « Au bon vieux temps » :

« De l’amour du siècle antique »
Au bon vieux temps un train d’amour régnait,
Qui sans grand art, et dons se démenait,
Si qu’un bouquet donné d’amour profonde,
C’était donné toute la terre ronde,
Car seulement au cœur on se prenait.
Et si par cas à jouir on venait,
Savez-vous bien comme on s’entretenait,
Vingt ans, trente ans : cela durait un monde
        Au bon vieux temps.
Or est perdu ce qu’Amour ordonnait,
Rien que pleurs feints, rien que changes on n’oit,
Qui voudra donc qu’à aimer je me fonde,
Il faut premier que l’Amour on refonde,
Et qu’on le mène ainsi, qu’on le menait
        Au bon vieux temps.

« Rondeau par Victor Brodeau, responsif au précédent »
Au bon vieux temps, que l’amour par bouquets
Se démenait, et, par joyeux caquets,
La femme était trop sotte, ou trop peu fine :
Le temps, depuis, qui tout fine, et affine,
Lui a montré à faire ses acquêts.
Lors les seigneurs étaient petits naquets :
D’aulx et oignons se faisaient les banquets,
Et n’était bruit de ruer en cuisine
        Au bon vieux temps.
Dames aux huis n’avaient clefs, ne loquets :
Leur garde-robe était petits paquets
De canevas, ou de grosse étamine.
Or, diamants, on laissait en leur mine,
Et les couleurs porter aux perroquets,
        Au bon vieux temps. (Marot, [1532] 2018, p. 339-341.)

25Deshoulières mêle divers héritages qui se perdent dans le temps, s’inspirant de Voiture, qui s’inspire lui-même de Marot, construisant une intertextualité mise en abyme. Sophie Tonolo décèle même certains vers de ce rondeau dans la première ballade de Deshoulières :

Quand « Au bon vieulx temps ung train d’Amours regnoit », pour Mme Deshoulières « Tout est perdu si ce train continuë » ; quand « cela duroit ung Monde », c’est désormais « Amour d’un mois » ; « l’art » que le poète redoutait devient « astuce » deux siècles plus tard. (Tonolo, 2009, p. 281.)

26Les autres contributeurs du Mercure galant qui essaient de s’inscrire dans ces échanges se montrent plus ou moins inventifs du point de vue lexical. Au mois de mars 1684, une contributrice anonyme imite également ces deux ballades d’Antoinette Deshoulières en reprenant les mêmes rimes, pour les appliquer à une thématique religieuse (Deshoulières, 2025, p. 150-153). Elle emploie les vieux mots de la poétesse sans faire preuve d’une inventivité lexicale personnelle. Monsieur Delosme est tout aussi réservé dans ses choix de mots (Deshoulières, 2025, p. 146-147). En revanche, Charles du Perrier — anonyme dans le Mercure galant — adresse en mars 1684 une ballade (« Vous remettez la ballade en honneur ») à Antoinette Deshoulières qui déploie les potentialités lexicales du vieux langage avec les mots ja, vieil, accort, preux, gent, atournement, groigneur, devis, los, frisque (qui signifie « plein de vivacité »), dits et l’heur (Deshoulières, 2025, p. 147). L’auteur du Mercure trouve cette ballade « fort galante » (Mercure galant, mars 1684, p. 56), parce qu’elle loue une dame, mais aussi parce qu’il assimile la tradition poétique du vieux langage à la galanterie.

27Ultérieurement, dans la ballade X « Il est saison de causer près du feu » (Deshoulières, 2025, p. 107) publiée en 1688, la thématique bachique autorise le mélange de plusieurs ressorts du mauvais usage lexical. Au-delà des seuls vieux mots comme ire, elle utilise l’onomatopée glou-glou et le proverbe mettre la puce à l’oreille. Cette hétérogénéité lexicale contribue à rendre le poème burlesque.

28Cette analyse chronologique nous laisse penser que Deshoulières a attendu l’aval de Saint-Aignan pour déployer les potentialités lexicales du vieux langage. Mais ce serait ignorer la ballade XXIII, « Dans ce Hameau je vois de toutes parts » (Deshoulières, 2025, p. 133-134), parue en octobre 1682 dans le Mercure galant et placée juste avant les ballades étudiées dans sa mise en recueil. Chronologiquement, il s’agit de la première pièce véritablement surprenante du point de vue lexical. L’aspect archaïque de la syntaxe est redoublé par les vieux mots (mainte Fille, Point n’a d’écus, tôt, maints grands Clercs), mais aussi par les rimes populaires en -ard que Marot n’aurait pas reniées (criards, babillards, cauteleux Papelards) ou encore par le latinisme ad honores. Sophie Tonolo y voit l’influence de Montaigne et d’Amyot, auxquels il faut au moins ajouter Marot, Voiture et Saint-Aignan. Deshoulières s’inscrit dans leur héritage tout en prouvant qu’elle n’attend pas l’aval de ses prédécesseurs pour puiser dans la richesse de la langue française et renouveler les traditions poétiques pour créer, comme le dit Sophie Tonolo, « une manière qui est sienne » (Deshoulières, 2025, p. 43).

Une diversité lexicale

29Interroger les poèmes à partir de leur réception, en se demandant si le lecteur du temps pouvait être surpris par tel ou tel choix de mot, ce n’est pas un déplacement facile à opérer pour les lecteurs modernes que nous sommes. La difficulté d’occulter notre propre sentiment linguistique et le risque de l’anachronisme complexifient l’identification de la norme lexicale. Comment s’assurer d’avoir identifié les mots audacieux pour les contemporains de Deshoulières ? Les dictionnaires du temps, alors en plein développement, nous renseignent sur ce point : burl., vieux, comédie, etc. Ce sont des « marques lexicographiques », reproduites dans le glossaire de l’édition de Sophie Tonolo (Deshoulières, 2025, p. 507-516). Par exemple, ce glossaire nous apprend que Grimaud est un « terme burlesque pour désigner les ignorants » (Deshoulières, 2025, p. 512) ou mandille qui « se disait en terme de mépris » (Deshoulières, 2025, p. 513), mais il facilite particulièrement l’identification d’un « vieux mot », comme vêture (Deshoulières, 2025, p. 516) ou d’abord que, une « vieille locution » (Deshoulières, 2025, p. 510).

30Même si son œuvre déploie les potentialités de diverses traditions stylistiques antérieures, Antoinette Deshoulières se distingue par un style personnel. Pour l’auteur du Mercure, « tout ce qu’elle fait porte un caractere singulier, qui la rend inimitable » (Mercure galant, janvier 1684, p. 171-176). Incapable de trouver les mots qui rendraient justice à la singularité de son esprit, il s’autorise à déroger au bon usage pour la célébrer, ce qu’il ne fait pourtant jamais :

[Je] ne puis m’empescher de dire en parlant d’Esprit, qu’il faut que Madame des Houlieres en ait furieusement. Je me sers d’un étrange terme pour marquer l’estime que j’en fais ; mais comme il n’y en a point qui pûssent exprimer tout ce que j’en pense, je m’arreste à celuy qui me semble signifier davantage. (Le Nouveau Mercure galant, août 1677, p. 305-306.)

31Enfin, même si sa langue se singularise dans plusieurs pièces enjouées par un vocabulaire marqué, Deshoulières n’en est pas moins attentive au respect du bon usage dans l’ensemble de sa production poétique. Sophie Tonolo rappelle que son écriture adhère en effet à « l’exigence de clarté malherbienne », qui donne à l’ensemble de son œuvre un « caractère d’évidence » (Deshoulières, 2025, p. 74). À ce titre, il apparaît que Deshoulières illustre la voie de conciliation entre purisme et anti-purisme, voie qui est généralement adoptée dans la belle galanterie. Ce purisme modéré fait du respect du bon usage non une contrainte, mais le lieu même où peut s’inventer et s’inviter la variété galante. Cette double tendance se donne à voir dans une polémique mondaine autour de ses rondeaux (Mercure galant, août 1677, p. 301-306). Les lecteurs du Mercure préféreront-ils « Contre l’Amour voulez-vous vous defendre ? » fondu dans le vocabulaire stéréotypé du commerce amoureux (cœur en cendre, air tendre), ou « Le bel Esprit au Siecle de Marot » avec ses réalités triviales à la rime (gros Lot, faire boüillir le Pot, manger son gigot) ? Ce débat littéraire met en lumière la dualité constitutive de son art, entre élégance codifiée et audace familière, sans trancher laquelle définit le mieux Deshoulières.