Pour une politique concrète de la relation : les voix à parts égales
1La notion de relation est aujourd’hui au centre du débat théorique, en incluant les enjeux écologiques à la question politique : refaire le lien social, accueillir les communautés diverses ou en fonder de nouvelles, favoriser le sens du commun, combler la distance que l’homme a creusée avec l’environnement et les autres vivants. Cette dimension relationnelle de la littérature est souvent renvoyée la pensée d’Édouard Glissant. Pourtant, lorsqu’elle est reprise par la critique ou par les discours politico-médiatiques, la politique de la Relation d’Édouard Glissant reste bien vague et donne rarement lieu à des actions réelles permettant d’en faire une politique vraiment transformative. Ce volume souhaite réfléchir à des pratiques concrètes de relations dans et par la littérature dans le souci d’un nouveau partage des voix. De même qu’on parle d’histoire à parts égales1, pour tenter de confronter les deux côtés de la rencontre (européen et non-européen), peut-on essayer de parler de voix à parts égales ? La question concerne les représentations et les discours, c’est pourquoi nous ne parlons pas de « littérature à parts égales », qui concerne la constitution des corpus et des bibliothèques et qui a donné lieu déjà à de multiples réflexions : je renvoie ici à la bibliographie concernant le canon et ses multiples révisions.
Voix à parts égales
2Que peut signifier l’expression « voix à parts égales » : tout simplement entendre des voix multiples, et pas le monopole d’un seul groupe social, un seul genre, une seule race. La critique littéraire pose souvent la question suivante : que représente la littérature ? — engageant la représentation et son contenu. Elle pose moins souvent sa variante : qui représente la littérature ? — engageant cette fois la représentativité. Et lorsque des efforts sont menés — par la traduction, la discussion, la réécriture — pour rééquilibrer, ne serait-ce qu’à la marge, les déséquilibres, ils entraînent de vives réactions de rejet. Il va de soi qu’un monde de voix à parts égales serait un monde entièrement pacifié qui n’aurait plus besoin de la représentativité — puisque toutes et tous seraient représenté·es. Il n’aurait plus besoin de littérature non plus, puisque la littérature existe pour mettre en scène des crises et des conflits, pour qu’on puisse faire avec et nous en libérer, imaginairement ou psychiquement. Il n’est pourtant pas inutile de penser que la littérature ait les moyens, en elle-même, de contribuer à réparer des inégalités dans ce domaine et d’instaurer un nouveau partage des voix. Elle peut le faire au présent, en s’ouvrant à des réalités nouvelles, mais elle peut aussi le faire par un travail sur la littérature du passé. Car en matière de représentation littéraire, les réponses ne sont pas statistiques et, les opérations ayant lieu dans la langue, l’avènement du mineur ne passe pas par une simple réflexion du monde social. Pour autant, le glissement qui s’est opéré dans l’utilisation du syntagme de Deleuze et Guattari, « littérature mineure », paraît révélateur d’une transformation progressive des attentes sur ce plan. Il est formulé dans les années 1970 au sein du paradigme de l’universalité de la littérature, le mineur est alors tout ce que peut faire la littérature à une langue majeure ; l’hypothèse est que toute la littérature — ce serait dès lors sa définition — est une lutte contre la domination (de la langue figée, des représentations et des ordres établis). C’est ce qui fait écrire à Laure Murat dans un livre très récent que la lecture de Proust l’a sauvée en l’aidant à comprendre la place qu’on peut donner au sujet minoritaire dans nos sociétés. En sortant celui-ci de sa particularité ou de sa différence, en l’universalisant, Proust donne la possibilité à chacune et à chacun, quel que soit son statut, de pouvoir s’affranchir2. Elle a raison, bien sûr et c’est ce qui fait que Proust est encore lu et aimé un peu partout dans le monde. Mais si l’on sort l’expression de « littérature mineure » de son universalité, qu’on la rapporte à des mondes sociaux réels, et qu’on l’applique — comme cela a beaucoup été fait à partir des années 1980 —, à des littératures minoritaires ou minorées, cette hypothèse ne suffit plus. Elle apparaît elle-même comme une justification de la domination et une façon d’entériner celle-ci. Lorsqu’elle est véritablement interrogée et contestée par la société, la minoration — des femmes, des noirs, des Amérindiens, des aborigènes, des anciens colonisés ou des anciens esclaves — apparaît comme tellement flagrante qu’il paraît hypocrite de dire que la littérature écrite par des hommes blancs appartenant à des catégories sociales aisées émancipe tout le monde sans exception. Sans nier la possibilité que n’importe qui dans le monde puisse être libéré intérieurement et individuellement par Proust, Rimbaud ou Whitman, on peut douter que cela puisse susciter une émancipation collective et à un renversement des ordres sociaux réels. Réfléchir à de nouveaux partages des voix par la littérature implique donc de renoncer à en avoir une conception absolutisante et universaliste — qui est une forme de croyance — pour lui donner une fonction historique et des usages concrets, donc variés et modulables. Que ce positionnement conduise ses détracteurs à postuler un mépris des dominés qui sous-entendrait que tout le monde ne peut pas avoir accès au même niveau à la « grande littérature » est ce à quoi il faut pouvoir répondre.
Glissant : la relation
3La relation chez Glissant possède les trois caractères impliqués par les usages sémantiques du mot : le relais, le transport, le récit. Elle est une visée positive mais qui contient sa négativité. Le transport implique la cale, l’engloutissement et la violence des navires négriers. Le récit comprend l’appropriation culturelle et l’imposition des langues, religions et représentations des dominants. La relation est ainsi un mouvement qui passe des identités-fixes imposées sous contrainte aux identités-relations liées « au vécu conscient et contradictoire des contacts de culture… [l’identité-Relation est] donnée dans la trame chaotique de la Relation et non pas dans la violence cachée de la filiation3. » Ce mouvement qui fait aller de la rencontre conflictuelle à la relation réciproque implique des actions concrètes. Ce n’est pas seulement un passage historique d’un état à un autre de la relation. Il s’agit de porter un regard critique sur des discours, et de constituer un nouveau tronc commun de textes capables d’assurer la relation entre les communautés. Une chose importante chez Glissant pour penser le nouveau partage des voix me paraît être sa pensée historique de la communauté. Même si on peut encore à notre époque voir apparaître de nouvelles communautés, ou à apprendre à voir et à entendre des communautés que nous n’avions pas écoutées jusque-là, il n’y a plus de communautés balbutiantes, conduites à poser des textes fondateurs. Toutes les communautés d’aujourd’hui sont liées à d’autres communautés, elles sont déjà entrées dans le politique. Et comme l’écrit Alain Ménil dans Les Voies de la créolisation, « [L]a naissance renouvelée aujourd’hui n’est pas tant de communautés que d’un inattendu appel à d’autres modes de relation entre communautés de personnes. »4 Le nouveau tronc commun n’est plus alors la juxtaposition de récits des origines ou de textes fondateurs (le canon traditionnel), mais des genres littéraires hybrides ou des propositions excentriques laissant place au dialogue et au divers. L’excentrique ou le décentrement ne passent plus par la cartographie des centres et des périphéries, mais ils mettent en cause la légitimité de l’appropriation et l’extension pour promouvoir aussi le relatif dans la relation. Cette contre-écriture n’est pas forcément la promesse d’un avenir apaisé ou radieux, d’autant que la relation est désormais indifférente à l’idée de principe ou de sens. Elle laisse la place à l’inextricable et à l’opacité mais au moins rend-elle sensible (c’est-à-dire à la fois visible, lisible et audible) ce qui a échappé à toute représentation dans le passé5. C’est la formule un peu nébuleuse de « prophétie du passé », où la prophétie est moins liée à la révélation du futur qu’à la profération, la mise en parole de quelque chose qui, dans le passé, ne l’avait pas été.
Brésil. Entre conflits et contrastes : les bruissements du dire
4Lorsque nous sommes concrètement immergés dans un milieu où le silence imposé, l’autoritarisme et une vague démesurée d’inégalité sociale sont constitutifs — au point de se confondre avec la trame chronologique même de l’invention coloniale d’un pays, en l’occurrence le Brésil —, nous assistons à ceci : dès que les énonciations, les voix et les corps historiquement indésirables prennent la parole, un effet de bruit se produit. Ce bruit, on peut le percevoir comme une dissonance, une sonorité discordante, voire comme un rugissement, renvoyé à son origine animale (rugitus) et à la suprématie d’un modèle universel de l’homme et de l’humanité.
5Notre expérience, avec l’organisation des deux colloques — à Rio de Janeiro et à Paris — autour de la littérature et de la relation, a laissé résonner ce bruit. Nous nous sommes demandé comment opérer concrètement, et de façon simultanée, à partir de cosmovisions si différentes ? Dans l’exemple précis que fournit la formule de Glissant citée plus haut — celle d’une vision prophétique du passé —, on retrouve un proverbe afro-diasporique relatif à Exu : « Hier, Exu a tué l’oiseau avec la pierre qu’il a lancée aujourd’hui. » Exu, orixá6 des religions afro-diasporiques au Brésil, vient défaire l’ordre linéaire et les séparations entre bien et mal. Sans Exu, point de chemin : parce que le chemin, dans cette perspective, est une croisée — un carrefour —, et jamais une ligne droite. Quelle est la portée concrète, la clarté, de cette expression ? Et dans le même temps, quel bruit produit-elle ?
6La clarté tient au fait que l’histoire effacée ou confisquée est aujourd’hui réimaginée. Il n’y a pas d’archive. Son temps est autre. C’est pourquoi les patronymes d’origine africaine inventés par Glissant dans l’un de ses romans peuvent, des années plus tard, être tenus pour des sources historiques. Quelque chose a été contourné, pour répondre aux séquestrations de la traversée originelle. En même temps, ces formules produisent du bruit ; elles rôdent autour de l’obscur, de l’insaisissable. De l’inassimilable. Nous y voyons un effet productif, présent çà et là, sous forme de contraste ou de conflit, dans les régimes d’énonciation qui ont eu cours lors de nos deux colloques. Dans le cas du Brésil, ainsi que nous l’avons déjà souligné, la notion de relation ou de Relation (Glissant) ne saurait être dissociée de son sens politique. La catégorie même d’« être brésilien » est aujourd’hui un choix — ou un refus — politique. Le politique désigne ici, entre autres, le défi de fonder une pólis, de réinventer une ou plusieurs communautés, à la fois ensemble et séparées. En ce sens, un pays fracturé, voire multifracturé, constitue aujourd’hui une richesse symbolique du Brésil, nourrie par la force d’énonciation de ceux qui n’avaient jamais pris la parole, ni lu, ni possédé de livres à leur foyer. La matérialité de ces discours construit peu à peu un autre champ de ce que nous entendons par littérature. Ce qui, dans un avenir proche, nous contraindra à revoir le canon — mais aussi, plus radicalement, la notion même de littérature.

