Colloques en ligne

Dominique Viart

Relations Histoire-littérature contemporaine

Relationships between history and contemporary literature

1Il y a quatre ans, je me suis demandé comment nous pourrions nommer la littérature produite en France depuis les années 1980, quel trait identifiant permettrait de la désigner1. L’étiquette de « littérature contemporaine », qui prévaut actuellement, ne sera bien évidemment pas pérenne. Il m’a semblé que la dimension relationnelle pouvait être cette caractéristique majeure, largement partagée par les œuvres publiées, et que la formule « modernité relationnelle » conviendrait sans doute. Afin d’étayer cette proposition, je tente depuis de montrer l’importance de ces relations nouvelles et fructueuses établies par la littérature avec d’autres espaces de pensée, d’autres disciplines, d’autres activités artistiques. Mon propos d’aujourd’hui concerne, parmi tous les types et toutes ces formes de relations, ce qui touche aux échanges élaborés avec l’Histoire.

1975-1984 : des mutations simultanées

2Je ne reviens pas, faute de temps, sur l’archéologie très ancienne des rapports entre Histoire et littérature, longtemps plus ou moins mêlées, puis qui se sont séparées au xixe siècle à la faveur de la constitution de l’Histoire en discipline scientifique. Depuis, nombreuses furent les positions de principe qui insistaient sur les différences majeures entre ces deux univers et sur la nécessité de ne surtout pas les confondre, quand bien même tous deux traitaient parfois des mêmes époques, voire des mêmes événements. La littérature s’est trouvée rejetée du côté de l’imagination et de sa liberté créatrice, tandis que l’Histoire visait à établir scientifiquement des réalités factuelles, avérées et documentées : une distinction maintenue jusqu’aux années 1970, alors que la discipline historique demeure fidèle à l’École des Annales, qui minore l’importance de l’événement, exclut les biographies historiques et récuse le récit, quand en littérature, l’heure est au formalisme, à l’expérimentation des possibles et à une écriture résolument « intransitive », selon le mot de Roland Barthes2.

3Il faudrait bien sûr nuancer ce trop rapide tableau, en élargissant le regard. Et faire place, notamment, au succès populaire que connaissent, dans cette même période, les romans historiques, à l’exemple de L’Allée du Roi de Françoise Chandernagor3, de même qu’au succès, non moins net, des biographies historiques que multiplient de leur côté des historiens grand public (André Castelot, Alain Decaux, Max Gallo…), lesquelles sont promues par d’importants éditeurs qui créent des collections spécialisées pour accueillir ce type d’ouvrages (les éditions Fayard et Flammarion, entre autres).

4Mais ce qui m’intéresse ici est la forte inflexion qui se produit au tournant des années 1970-1980. On observe alors plusieurs bouleversements concomitants. D’une part, la littérature française, qui aura été plus formaliste et plus intransitive que toute autre, se ressaisit d’objets extérieurs à elle-même4. Elle redevient transitive, traite à nouveau de l’homme dans le monde, des évolutions sociales et des questions historiques. Quant à l’étude de l’Histoire, elle subit elle aussi des mouvements de fond qui suscitent maints débats internes.

5Le plus important est celui produit par les travaux de Hayden White. Paru en 1973, Metahistory 5 déclenche une vaste réflexion sur la nature linguistique et textuelle de l’Histoire. Je ne reviens pas ici sur un débat bien connu, souvent polémique, dans lequel se sont aussi engagés des philosophes comme Michel de Certeau ou Paul Ricœur. Quelques années plus tard, en 1980, un article de Lawrence Stone insiste à son tour sur le « retour au récit » qui s’esquisse dans la discipline6. Ces divers coups de boutoir contribuent à déstabiliser une conception purement scientifique et objective de la production historique. Alors que paraît le livre de Hayden White, la revue Communications vient de consacrer un numéro à la notion d’événement dont Edgar Morin salue le « retour »7. Emmanuel Leroy-Ladurie y participe. Constatant que « l’historiographie contemporaine, qui se veut quantifiée, massive, structurale, a été contrainte, préjudiciellement, de tuer pour vivre : elle a condamné à mort, voici quelques décennies, l’histoire événementielle et la biographie atomistique », il reconnaît, à propos de l’histoire vendéenne, qu’il convient de reprendre en compte la « microhistoire » et de reconnaître « le rôle de l’événement comme facteur d’innovation ». Le titre de l’article d’Edgar Morin est repris plus tard par Paul Ricœur qui constate, lui aussi, l’importance renouvelée de l’événement dans l’historiographie contemporaine8. Dans le même, temps, la biographie historique regagne une certaine légitimité dans le champ disciplinaire, en étant pratiquée cette fois par des historiens reconnus, des chercheurs et non plus seulement des vulgarisateurs. En 1984, Guillaume le Maréchal ou le meilleur chevalier du monde de Georges Duby9 ouvre la voie, bientôt ralliée par Jacques Le Goff10 et d’autres éminents spécialistes.

6Une dernière novation enfin, plus décisive encore, vient appuyer ce dernier point. C’est l’apparition, au cours de ces mêmes années 1970, en Italie, d’une nouvelle pratique historiographique : la microstoria. Promue par un groupe d’historiens talentueux, Eduardo Grendi, Giovanni Levi, Carlo Ginzburg notamment, elle se propose aussi de revenir à la biographie, mais non pas à celle des puissants de ce monde, objets des publications traditionnelles. Elle se saisit de la vie de figures anonymes, de celles qui ne laissent que peu de traces dans les archives : un meunier au xvie siècle, un exorciste au xviie 11 et s’emploie à restituer leurs existences, inventant à cet effet des méthodes sur lesquelles je reviendrai. Or cette historiographie nouvelle commence à se diffuser en France au début des années 1980 : L’article « Il nome e il come »12 de Ginzburg et Poni, traduit en français sous le titre « La micro-histoire », paraît dans notre pays en 198113.

7Un dernier point enfin, dans cet inventaire des inflexions survenues en ce dernier quart de xxe siècle : la collection Terre Humaine, fondée en 1955 aux éditions Plon par Jean Malaurie, commence alors à accueillir des biographies et des témoignages de « gens simples » : Le Cheval d’orgueil de Pierre-Jakez Hélias14 en 1975, Gaston Lucas, serrurier d’Adélaïde Blasquez l’année suivante15 ou, en 1980, Toinou, histoire de Antoine Sylvère, enfant auvergnat du Pays d’Ambert16. À mi-chemin de la littérature mémorielle et de l’Histoire sociale, tous ces ouvrages contribuent au rapprochement des disciplines et ouvrent la voie à des textes littéraires majeurs du début des années 1980, tels que Vies minuscules de Pierre Michon ou La Place d’Annie Ernaux. Comme le note Enzo Traverso17, une convergence se dessine alors entre « l’histoire d’en-bas et l’autobiographie d’en-bas »18.

Convergences et emprunts réciproques

8Mais ces points de convergence ne sont pas les seuls, bien au contraire. Le rapprochement le plus évident, qui est aussi le plus commenté, tient à un double phénomène : d’une part le retour, déjà signalé, de la pratique historique à une narrativité à la fois plus consciente et plus assumée, celle que Paul Ricœur commente abondamment dans les trois volumes de Temps et récit 19 alors même qu’en littérature les écrivains reconquièrent eux aussi une pratique narrative qui ne soit plus « empêchée », selon le mot de Jean Ricardou, par les expérimentations et déconstructions diverses20 ; d’autre part, l’exigence documentaire des écrivains aux prises avec le matériau historique, qui produisent des œuvres très informées et appuient leurs fictions sur une information scrupuleusement rassemblée21. L’exemple le plus frappant en est sans doute le roman de Jonathan Littell, Les Bienveillantes. La publication de cet ouvrage en 2006 a suscité un impressionnant débat auquel nombre d’historiens ont pris une part active. Des numéros spéciaux de revues spécialisées lui sont consacrés, associant à ce roman d’autres ouvrages non moins polémiques, tel que Jan Karski de Yannick Haenel22. Quatre grandes revues françaises, Annales, Critique, Le Débat et Littérature consacrent en 2010 et 2011, des dossiers importants à ce que la première d’entre elles appelle les « savoirs de la littérature »23. Un an plus tôt était paru un ouvrage collectif issu d’une collaboration franco-italienne, intitulé Nouvelles écritures littéraires de l’Histoire 24.

9Est alors en discussion dans tous ces ouvrages : d’une part la question de la « vérité littéraire » du roman historique, d’autre part l’intérêt de la littérature pour les historiens, à quoi s’ajoute l’irréductible présence d’une certaine « mise en intrigue » (formule de Paul Ricœur) de l’Histoire dans les récits produits par les historiens eux-mêmes. Cette mise en intrigue produit forcément des effets fictionnels. Leur présence va parfois bien au-delà de toute véracité effective si l’on considère l’émergence, au sein de la littérature mais aussi de l’histoire, de narrations contrefactuelles25, alimentée par les réflexions de l’historien allemand Reinhardt Koselleck sur l’intérêt de l’imagination en histoire, les futurs possibles du passé et les ressources cognitives de la fiction26, et de l’anglais Niall Ferguson sur l’Histoire virtuelle27. Étonnant croisement à fronts renversés, puisque dans le même temps se développe en littérature un large mouvement vers les non-fictions, et notamment vers les non-fictions historiennes.

10Je n’insiste pas plus sur ces discussions, désormais bien connues, car d’autres relations, moins polémiques et plus substantielles, se manifestent encore. Celles-ci peuvent être rassemblées sous trois chapitres majeurs. Le premier tient à l’emprunt, par les historiens, de formes initialement littéraires, et pas seulement de la forme narrative pointée par Hayden et Stone, mais de formes plus nettement identifiées. Délaissant la variation mineure des histoires contrefactuelles, j’en donne deux exemples beaucoup plus développés.

11L’un concerne l’écriture autobiographique. On sait que. Les historiens n’ont guère pratiqué cette forme d’origine littéraire, qui remonte aux Confessions de saint Augustin et de Rousseau. Or, au début des années 1980, paraissent l’autobiographie de Philippe Ariès, Un Historien du dimanche 28, puis celle d’Emmanuel Leroy-Ladurie, Paris-Montpellier, P.C.-P.S.U., 1945-1963 29. Elles sont suivies par les Essais d’ego-histoire dans lesquels Pierre Nora réunit en 1987 sept chercheurs français (Maurice Agulhon, Pierre Chaunu, Georges Duby, Raoul Girardet, Jacques Le Goff, Michelle Perrot et René Rémond) qui se font, écrit-il « historiens d’eux-mêmes »30.

12Ne nous méprenons pas : la convergence est encore toute relative. Les historiens réunis par Nora se défendent de céder à l’attraction d’une autobiographie « littéraire », certains sont tentés par l’écriture distanciée à la troisième personne (Georges Duby), refusent de traiter de leur vie intime à la manière de Rousseau et réduisent le champ à une sorte d’autobiographie intellectuelle, culturelle et sociale. De leur côté, les écrivains demeurent critiques envers l’autobiographie, dont ils mesurent les défauts et les falsifications. Ils cherchent d’autres formes d’écriture de soi : ce sont l’autofiction, dont le terme est proposé en 1977 par Serge Doubrovsky, et ses multiples variantes qui cristallisent alors leur intérêt. Il n’en demeure pas moins que l’efflorescence des écritures de soi en Histoire correspond exactement à un retour de l’écriture du sujet en littérature.

13Cette simultanéité donne lieu dans un second temps à une convergence formelle bien plus inattendue. Au début des années 1980 apparaît en littérature une forme nouvelle destinée à connaître un développement très soutenu, lequel perdure encore aujourd’hui : le récit de filiation31. Annie Ernaux (La Place) et Pierre Michon (Vies minuscules) sont les premiers à déployer cette forme littéraire substituant l’investigation d’une antériorité familiale à celle de l’intériorité. À leur côté, d’autres s’engagent bien vite dans la même voie : on peut mentionner Jean Rouaud (Les Champs d’honneur, Des hommes illustres), Pierre Bergounioux (L’Orphelin, La Toussaint), J. M. G. Le Clézio (L’Africain) et tant d’autres encore. Plusieurs dizaines d’ouvrages de ce genre paraissent désormais chaque année.

14Or les historiens y viennent à leur tour, sur le modèle exact de ce que les écrivains ont élaboré. Tel est le cas de Stéphane Audoin-Rouzeau, qui publie Quelle histoire ! et donne à son livre le sous-titre très explicite : Un récit de filiation 32. Il n’est pas le seul, d’autres historiens pratiquent également cette forme littéraire très contemporaine : pensons à Philippe Artières dans Au fond 33, ou, plus récemment, à Tombeaux d’Annette Wieviorka, sous-titré Autobiographie de ma famille 34. Certains de ces textes — Jeanne et les siens, de Michel Winock35 ; Composition française, retour sur une enfance bretonne, de Mona Ozouf36 — tiennent certes de l’autobiographie familiale et sociale, ils racontent le passé d’une lignée en l’inscrivant dans les réalités historiques de l’époque, d’une manière plus ou moins linéaire. Mais cela ne vaut ni pour le livre de Philippe Artières ni pour celui d’Annette Wieviorka, qui tiennent plus de l’enquête que du récit restitué, et s’approchent à cet égard de leur récent modèle littéraire.

Point de vue rétrospectif et récit de l’enquête

15Ce qui m’amène au second point, celui du point de vue, ou de ce que la narratologie appelle la perspective. Une tradition partagée par les ouvrages d’historiens et par les romans historiques était de produire, à l’issue de recherches menées en amont de leur rédaction, un récit linéaire et chronologique. Or, à partir du tournant des années 1970-1980 s’opère, dans les deux domaines, une mutation majeure. Historiens et écrivains assument explicitement leur position effective, postérieure à la période ou à l’événement rapportés. Leur perspective est désormais rétro-spective. Ils s’interrogent sur ce que l’on peut savoir, aujourd’hui, de ce qui s’est déroulé hier. Dans Faire profession d’historien, Patrick Boucheron, convaincu qu’« il n’y a d’histoire que contemporaine »37, cite Marc Bloch, pour qui la connaissance historique est « un processus qui s’exécute à rebours de l’ordre chronologique »38 : « “Puisque c’est toujours à nos expériences quotidiennes que […] nous empruntons, en dernière analyse, les éléments qui nous servent à reconstituer le passé”39, autant le faire alors en toute conscience »40, insiste Boucheron.

16Bien sûr, les historiens se sont toujours penchés sur le passé depuis le présent, mais c’était en estompant ce regard rétroactif dans les récits restitués qu’ils produisaient. Leurs confrères contemporains, au contraire, assument cette position. Comme le montre Enzo Traverso, ils le font de surcroît en substituant à l’énonciation académique traditionnelle, impersonnelle, celle d’une écriture en première personne41. Il en va de même en littérature, où cela entraîne toute une production de romans plus archéologiques qu’historiques. Ainsi de ceux d’Alain Nadaud, dont le premier roman publié s’intitule justement Archéologie du zéro 42. Cet ouvrage présente une enquête, menée par un archéologue contemporain, sur une secte égyptienne apparue au vie siècle avant J.-C., ayant divinisé ce signe mathématique. D’autres romans du même écrivain suivront, qui, depuis le présent de la narration, enquêtent sur la mort de Virgile43, cherchent les traces matérielles des tablettes de la Loi données à Moïse44 ou interrogent la proscription byzantine des images45.

17Pour bien faire comprendre cette structure rétrospective particulière, un roman paru dans ces mêmes années me paraît tout à fait emblématique. Il s’agit de Meurtres pour mémoire (1983) de Didier Daeninckx46, qui fut l’un des premiers à traiter de réalités historiques dans le cadre du roman policier, ou de ce qu’on a appelé le « néo-polar ». Dans ce livre, un meurtre commis au présent du récit conduit l’enquêteur à s’apercevoir que cet assassinat est lié à un autre meurtre, perpétré pendant les journées d’octobre 1961 qui virent des manifestations en faveur de l’indépendance algérienne violemment réprimées par la police parisienne sur ordre du préfet, nommé Veilhut dans la fiction du roman. Or, pour comprendre ce second crime, il faut encore remonter le temps, jusqu’à l’époque de l’Occupation allemande, alors que le même Veilhut, préfet de la région bordelaise, livrait les populations juives à l’occupant. On aura reconnu, sous ce nom fictif, celui, bien réel, du préfet Papon. Ce qui est intéressant sur le plan formel, c’est cette structure narrative qui remonte les strates du temps pour comprendre le présent. On comprend ainsi que le passé n’est jamais envisagé que depuis le point de vue actuel de celui qui s’y penche. C’est aussi, pour ne prendre qu’un seul autre exemple, très connu celui-là, la position du narrateur de Patrick Modiano dans Dora Bruder 47. Cette posture, ainsi mise en scène dans la narration de ces romans et récits, est justement celle de l’historien au travail, qui collecte des informations, fouille des archives, recherche des documents, se déplace in situ. À cet égard, non seulement ces romans « archéologiques » ne sont plus des romans historiques, mais, mettant en œuvre pratiques et démarches issues de cette discipline, ils deviennent des romans et récits historiens.

18La même posture rétrospective gouverne les travaux des historiens de la microstoria italienne, rapidement imités par quelques confrères français, comme Alain Corbin dans Le Monde retrouvé de Louis-François Pinagot (1998)48. Assumer une telle position rétrospective jusque dans le récit produit, c’est renoncer à construire la narration chronologique de l’événement, de la période ou de la biographie qui fait l’objet du livre et lui substituer le récit de l’enquête que l’on mène au sujet de cet événement ou de cette vie. C’est là un point essentiel dans ce réseau de convergences relationnelles entre Histoire et littérature contemporaine : le privilège donné au récit de l’enquête. Laurent Demanze a montré dans Un nouvel âge de l’enquête 49 l’importance prise par de tels ouvrages au sein de la production littéraire de ces dernières décennies et notamment de ceux que j’étudie en tant que « Littératures de terrain »50. Outre Dora Bruder, pensons à l’enquête menée par Laurent Binet sur la tentative d’assassinat de Heydrich à Prague (HHhH)51, l’investigation conduite par Hélène Gaudy sur la ville de Terezin transformée en camp de concentration dans Une île une forteresse 52. De tels ouvrages sont extrêmement nombreux. Ils concernent tout aussi bien des vies singulières, comme celle de Leilah Mahi envisagée par Didier Blonde53, ou celle d’Alexeï Vangengheim, météorologue et stalinien convaincu, déporté cependant aux îles Solovki en 1934 où il mourut, sur lequel Olivier Rolin cherche dans Le Météorologue à réunir toutes les informations disponibles54.

19De manière frappante, c’est aussi la forme adoptée par le récit de filiation de l’Historien Ivan Jablonka, parti dans Histoire des grands-parents que je n’ai pas eus 55 à la recherche de son ascendance familiale, émigrée de Pologne vers la France pour échapper aux pogroms, puis arrêtée, déportée et anéantie dans les camps d’Auschwitz ; ou par Patrick Boucheron cherchant en vain à documenter la probable rencontre entre Machiavel et Leonard de Vinci dans Léonard et Machiavel 56, ou encore par Philippe Artières dans l’enquête qu’il conduit sur le meurtre de son arrière-grand-oncle, à Rome durant la période fasciste, et sur l’assassin qui l’a perpétré, dans Vie et mort de Paul Gény 57. Tous : Modiano, Gaudy, Blonde, Binet, Rolin, Corbin, Jablonka, Artières, Boucheron, et bien d’autres avec eux, racontent comment ils partent à la recherche de documents, de traces, de preuves, fouillent des archives, compulsent des ouvrages, comment ils mènent, lorsque c’est possible, des entretiens… Tous rapportent, à la première personne, leurs trouvailles ou leurs échecs, présentent leurs incertitudes, leurs hypothèses, leurs conjectures, les démentis auxquels elles se heurtent parfois.

20Cette écriture en première personne est une véritable novation dans le champ historique, comme le montre avec netteté Enzo Traverso. Elle intègre la subjectivité du chercheur au lieu de la dissimuler derrière la pseudo-objectivité d’un récit impersonnel. Il en va de même en littérature, qui, au cours du xxe siècle, a progressivement remis en cause le legs balzacien de l’omniscience narrative. En exhibant les étapes de l’enquête, écrivains et historiens montrent comment le savoir se constitue, peu à peu, avec ses manques, ses hypothèses, sa fragilité aussi, au lieu de l’asséner comme le faisaient autrefois livres d’histoire et romans historiques. Or cette monstration de l’enquête, c’est bien de la microstoria qu’elle procède, tout autant que du roman policier qui en a, simultanément, posé les bases.

21Histoire et littérature se retrouvent ainsi dans les littératures de terrain. J’ai montré, en d’autres occasions, que les pratiques, stratégies d’enquêtes et d’écriture de ces livres étaient sensiblement les mêmes, et même qu’elles se nourrissaient les unes des autres. Faute de pouvoir reprendre ici l’inventaire exhaustif de ces pratiques partagées, je n’en retiendrai qu’une, déjà exposée lors d’une précédente contribution58 : celle de l’approximation, autre manière de nommer ce que l’historien Jacques Revel appelle connaissance « indirecte » et « conjecturale » dans la préface qu’il donne à la version française du livre de l’historien Giovanni Levi, L’Eredità immateriale, traduit en français sous le titre Le Pouvoir au village 59. Lorsque l’événement étudié par l’historien est peu ou mal documenté, celui-ci doit recourir à des archives qui n’ont pas de liens directs avec cet événement. Dès lors, son approche ne se fait plus — ou pas seulement — à l’aide de documents qui désignent directement cet événement, mais informent sur lui de manière oblique ou approchée. Patrick Boucheron emploie cette technique, dans Léonard et Machiavel 60, pour approcher l’énigme d’une rencontre dont rien ne témoigne. Le palais Borgia où ces deux hommes se tinrent ensemble durant quelques mois, fournit cette première approximation : « les lieux parlent », écrit Boucheron, qui entreprend de « reconstituer les gestes et les postures […] complétant avec quelques touches de vraisemblance […] ce que la postérité nous a laissé en miettes »61. Alain Corbin doit pour sa part « décrire tout ce qui a gravité, à coup sûr, autour de l’individu choisi », ce sabotier du Perche choisi au hasard sur un registre et qui n’a pas marqué l’histoire de son empreinte.

22« Autour », explique-t-il, exprime la méthode mise en œuvre, qui restitue « l’entourage » et les « ambiances »62 : « l’horizon spatial et temporel », la forêt de Bellême, le « cadre familial, amical, communautaire »63. Corbin documente ainsi l’ignorance dans laquelle nous sommes de cette vie grâce à ce que les archives disent des milieux et conditions dans lesquelles l’existence de ce sabotier se déroula. Cette technique est au principe même de la microstoria : « Il est remarquable que le rapport entre la dimension microscopique et la dimension contextuelle soit devenu […] le principe organisateur de la narration », écrit Carlo Ginzburg64. Et ce non pas (ou pas prioritairement) parce que la première serait emblématique de la seconde, mais parce que la seconde permet de connaître la première, a fortiori lorsque cette connaissance doit affronter un déficit documentaire.

23Pour restituer l’existence de cette inconnue nommée Dora Bruder, Patrick Modiano parcourt les lieux fréquentés par Dora : quartier, hôtels meublés, rues, pensionnat, square. Comme Corbin, même si c’est de manière moins systématique, il recueille des informations au sujet de la famille de Dora, de sa communauté, des autres élèves du pensionnat qu’elle fréquentait. L’information collectée ne documente certes pas l’événement ou le trajet biographique envisagé, mais elle le cerne, selon des approches que l’on pourrait dire concentriques. La relation qui s’établit alors — que l’écrivain et l’historien établissent eux-mêmes — entre les documents et l’événement étudié est d’ordre métonymique. En élargissant ainsi son enquête, l’écrivain et l’historien font venir à eux les pièces qui viendront éclairer par défaut les épisodes demeurés sans traces.

24Une telle pratique suscite un effet induit. L’enquête que l’écrivain produit sur ses ascendants (dans le cas des récits de filiation), sur une existence (dans le cas des écritures de vies), par le jeu même de ces approximations contextuelles, décrit également une époque, une collectivité, une histoire élargie. Pour le dire autrement : ces ouvrages instruisent des périodes historiques, informent sur des milieux, des types d’expériences. Ils sont, à leur manière, des ouvrages historiques. Ils le sont d’autant plus qu’ils se refusent à sacrifier aux modalités anciennes des romans historiques : la fiction en est absente, ou, lorsque tel événement est incertain, c’est avec son incertitude même qu’il est introduit dans le texte, lequel l’énonce comme telle ; la chronologie n’y est pas artificiellement reconstruite : elle est explicitement restituée par les efforts d’interprétation des documents disponibles. On n’y invente pas, à la manière du New Journalism américain, des dialogues apocryphes. On ne prétend pas fournir de représentation de ce qui fut, mais seulement en proposer des figurations possibles. Ces non-fictions sont des écritures de la conjecture. Le passé n’y paraît jamais comme artificiellement « vivant », il est toujours déjà passé, quand bien même ses résonances continuent de se faire sentir au présent.

Échanges, collaborations et regards croisés

25De telles proximités n’ont pas manqué de favoriser les rapprochements, dont les débats que je mentionnais plus haut sont le témoignage, selon que les historiens acquiescent à la littérature, accueillent ses productions ou s’en défient, les récusent au titre de la distinction entre proposition artistique et recherche scientifique. La controverse entre Éric Vuillard et Robert O. Paxton, au sujet d’une certaine allégeance des puissances industrielles allemandes à Hitler, est emblématique d’une certaine crispation à cet égard, bien que ses fondements soient sans doute plus politiques que véritablement disciplinaires65. À l’inverse, les échanges et collaborations se multiplient. Lors d’un colloque où nous l’avions invité à Rome en 2013, Stéphane Audoin-Rouzeau donne au sujet de Jean Rouaud une contribution au titre éloquent : « Les Champs d’honneur et ce que les historiens ne voyaient pas »66. L’historien soutient dans cette intervention que le roman de Jean Rouaud a « fécondé tout un pan de l’historiographie de la Grande Guerre ». « Les travaux de Jay Winter, d’Annette Becker, pour ne citer qu’eux », dit-il, « n’eussent pas été ce qu’ils sont sans le choc que nous infligea Jean Rouaud à l’automne 1990 »67.

26Les mots sont forts : Audoin-Rouzeau va jusqu’à prétendre que « le récit de Jean Rouaud fut performatif dans l’écriture de l’histoire de la Première Guerre Mondiale »68. Ce livre introduit en effet à la question du deuil de guerre et de la souffrance d’une génération bien après l’armistice, ce dont l’agencement de l’Historial de la Grande Guerre de Péronne, mené sous l’autorité d’un groupe d’historiens, fut la conséquence. Et même l’approximation qui fut la sienne, et que Rouaud regretta par la suite, au sujet de l’ypérite et de ses conséquences, sans doute souterrainement informée (ou déformée) par ce que l’on sait de l’utilisation des gaz mortels lors du second conflit mondial. Cette « erreur » met en évidence que l’Histoire est toujours écrite aussi, sous l’influence de realia postérieures qui façonnent le regard et l’intellection.

27Semblablement, Patrick Boucheron affirme que « les récits de Pierre Michon peuvent, d’une certaine manière, se lire comme de l’histoire médiévale »69 et note, inversement, que les manuscrits de Georges Duby, montrent que « le travail littéraire de [l’historien] ne le divertit en rien de son exigence d’historien mais l’y ramène sans cesse, et qu’il y a dans le mouvement même de son écriture, dans cette oscillation entre les voix et les temps, une vibration jamais débridée et toujours en alerte qui accompagne et explicite la dynamique de l’opération historique »70. François Hartog entretient avec Olivier Rolin une relation féconde. Dans un article qu’il lui consacre, intitulé « Que sont les deux côtés devenus : la littérature et l’Histoire chez Olivier Rolin »71, il rappelle qu’en historien, il a toujours travaillé avec des textes littéraires72. On sait quelle place importante ceux-ci tiennent dans son ouvrage décisif sur les régimes d’historicité73. L’historienne Arlette Farge dialogue quant à elle avec Pierre Michon sur leur goût commun de l’archive74. Après les attentats contre les journalistes de Charlie Hebdo, c’est ensemble que l’écrivain Mathieu Riboulet et l’historien Patrick Boucheron partagent leur sidération dans Prendre date 75. Les deux mêmes récidivent en publiant en 2022 leur « conversation sur l’histoire »76.

28C’est au point qu’Ivan Jablonka a pu présenter l’histoire comme une « littérature contemporaine »77. L’ouvrage ainsi intitulé n’a certes pas convaincu tous les historiens, à juste raison sans doute : il radicalise un peu trop les choses, les déforme parfois aussi pour mieux les plier à son argumentation. Il n’empêche : on peut y voir un symptôme de ce rapprochement et des échanges nombreux entre les deux univers. Un dernier témoignage de cette convergence se lit dans deux ouvrages récents : en France : Vérités du roman signé de François Dosse78 ; en Italie, Invasione di campo. Quando la letteratura racconta la storia de Giorgio van Straten79. La lecture de ces deux ouvrages est assez révélatrice : l’approche synthétique que chacun d’eux propose de la littérature contemporaine et de sa capacité à dire l’Histoire recoupe presque exactement celle que les littéraires ont pu fournir de leur côté. Je pense en l’occurrence à mon livre intitulé La Littérature française au présent 80, aux deux ouvrages d’Alexandre Gefen81 sur la littérature contemporaine, ou encore, plus partiellement, à Un nouvel âge de l’enquête de Laurent Demanze évoqué plus haut.

29Bien sûr, la prise que chacun s’accorde sur les textes littéraires qu’il convoque est différente, selon qu’il est historien ou littéraire ; les notions catégorielles ne sont pas exactement les mêmes, mais force est de constater un même intérêt des uns pour les autres, une préoccupation très historienne de la littérature et une légitimité accordée à la littérature par l’Histoire. Cette relation est à la fois véritablement constituée et puissamment féconde, reconnue par Carlo Ginzburg lui-même : « Les romanciers font parfois des découvertes techniques que les historiens peuvent utiliser comme des procédés cognitifs »82. La formule, on l’a vu, joue dans les deux sens.