Modernité relationnelle
1Que la littérature ait affaire avec la relation est une évidence. C’est là le fondement de toute œuvre orale ou écrite : il s’agit toujours et à la fois de relater quelque chose — rapporter des faits, des événements, des émotions, des sentiments, raconter une histoire… — et de mettre en scène des relations — amours, amitiés, haines, rivalités, conflits, partages, entreprises communes — entre des êtres vivants. Décider de traiter des « relations » mises en œuvre par la littérature supposerait ainsi de se confronter à la bibliothèque universelle, et n’aurait, finalement, pas grand sens, sinon de faire apparaître ce que tout lecteur sait déjà.
2Autre chose est de déplacer la question et d’historiciser le propos. Déplacer la question, parce qu’il ne s’agit pas de traiter de ce que les livres racontent, à savoir de leurs thématiques, toujours fortement relationnelles, mais de leur manière de raconter : des appuis qu’ils sollicitent pour le faire, des méthodes qu’ils déploient, des relations qu’ils élaborent à cet effet avec d’autres espaces de connaissance et de pensée. Et aussi : de traiter des enjeux qu’ils se donnent et des effets qu’ils cherchent à produire dans et sur le corps social qui les reçoit. Historiciser le propos, parce qu’à ces égards, la pratique littéraire évolue : après avoir été cantonnée dans le seul domaine de l’art par les sciences sociales émergentes, soucieuses d’afficher une scientificité dont la littérature serait dépourvue, après avoir à son tour revendiqué son autonomie, explorant ses formes possibles, le plus souvent pour elles-mêmes, la voici, depuis un peu plus de quatre décennies, qui s’est ouverte au monde, délibérant de traiter à nouveau des expériences du sujet, des réalités sociales et politiques, après s’en être largement détournée.
3Historiciser le propos encore, parce qu’une certaine modernité, la plus radicale, celle qui s’est pensée « d’avant-garde », prônait volontiers de procéder à la « table rase », faisant fi d’un passé dont elle prétendait se libérer au profit du livre à venir, forcément neuf et différent en tous points de la culture héritée. Certes, on sait bien, désormais, que ce n’était là que pétition de principe, et que les livres parus en ces quelques décennies avant-gardistes n’étaient pas moins tributaires des œuvres passées. Mais leurs auteurs n’en reconnaissaient pas l’influence, quand les écrivains contemporains ne cessent à l’inverse de saluer leurs prédécesseurs, d’en revisiter l’héritage, de chercher en eux l’appui de leurs propres élans1.
4Telles sont ces nouvelles « relations » déployées par la littérature contemporaine qui nous ont convaincus d’aller y voir de plus près. D’autant que, depuis des lieux divers de la critique et de la théorie contemporaines, la notion nous semblait propre à décrire les phénomènes que nous étudiions, chacune et chacun à notre manière, depuis nos postes d’observation respectifs. Et que dans d’autres domaines encore, d’autres disciplines que la nôtre, cette même notion servait à marquer des évolutions épistémologiques remarquables : en esthétique notamment, avec Nicolas Bourriaud2, mais aussi en sciences sociales, ou la « sociologie de la relation » s’impose face aux anciennes sociologies de l’identification et du classement3. Dès la fin des années 1970, Marcel Bolle de Bal introduit la notion de reliance4 pour envisager l’action de relier, de se relier et ses résultats. Notion reprise par Edgar Morin dans ses travaux sur la pensée complexe : « La pensée complexe est la pensée qui relie. L’éthique complexe est l’éthique de reliance. […] Il faut, pour tous et pour chacun, pour la survie de l’humanité, reconnaître la nécessité de relier, de se relier aux nôtres, de se relier aux autres. »5 Les « récits de vie » et la construction d’une identité narrative (Ricœur) sont mobilisés en sociologie clinique, praticienne des « méthodes biographiques », où « faire relation de soi » amorce le processus de guérison6. Et l’on pourrait allonger la liste de ces champs disciplinaires qui posent désormais la question relationnelle au centre de leurs travaux.
5La question n’est pas simplement d’ordre scientifique : elle déborde largement sur d’autres domaines, et non des moindres : les pratiques politiques, géopolitiques, éthiques posent au cœur de leurs réflexions et de leurs actions la question relationnelle, car il s’agit bien, au cœur de chaque élaboration humaine, de penser la relation à l’autre, de la favoriser — ou de l’empêcher — de la construire — ou de la détruire — d’en inventer les modalités, les règles, les lois — ou de laisser faire, et d’abandonner le rapport à autrui à la seule loi du plus fort. Si la littérature contemporaine est si fortement préoccupée par ces questions relationnelles, c’est qu’elle perçoit bien, dans les évolutions du monde actuel, combien le souci relationnel risque de se perdre au profit d’autres considérations fortement autocentrées, égoïstes et protectionnistes.
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6Sans avoir l’ambition de balayer toutes les dimensions d’une réflexion aussi fondamentale, plusieurs types d’approches et de problématiques sont ainsi réunies sous ce même intitulé de « littérature et relations ». Loin de disperser la réflexion, leur convergence et la simultanéité de leur apparition dans le champ critique nous paraissent faire sens et militer en faveur d’une appellation que nos rencontres ont souhaité mettre à l’épreuve : peut-on, aux fins de caractériser la littérature contemporaine française, parler d’une « littérature relationnelle » ?
7Cette proposition se soutient d’abord d’un constat : au tournant des années 1970-1980 du siècle passé, nombre d’œuvres se sont détournées d’une conception de la littérature autonome7, enclose sur elle-même, vouée aux expérimentations formelles plutôt qu’au dire du monde. Toutes les œuvres publiées au cours des décennies précédentes n’allaient certes pas en ce sens, mais les théorisations proposées mettaient puissamment l’accent sur une telle intransitivité, dénonçant « l’illusion référentielle », et délaissant les réalités effectives, qu’elles soient individuelles, historiques ou sociales, comme autant de « notions périmées » (Alain Robbe-Grillet). Celles-ci se trouvaient ipso facto délibérément abandonnées aux sciences sociales, au profit de jeux structurels, plus ou moins solipsistes. Or, à la fin de ces années 1970 et au début des années 1980, les écrivains se sont ressaisis de ces thématiques, portant à nouveau le regard sur les expériences du sujet, sur les questions historiques et sociales. Ils accompagnaient, ce faisant, un mouvement plus vaste de la pensée qui portait à nouveaux frais le regard sur les tragédies du xxe siècle, revisitant l’histoire de la Grande Guerre, mettant l’accent sur les violences de la Shoah8. Il convient de souligner qu’à l’issue d’un relatif figement du monde sous l’égide de la guerre froide, cette époque s’est vue confrontée aux ravages du Sida, aux guerres des Balkans, à la chute de l’Union Soviétique, au génocide du Rwanda et à bien d’autres bouleversements encore. Comment la littérature n’en aurait-elle pas parlé ?
8Mais un tel constat ne suffit pas. La littérature ne s’est pas contentée de parler à nouveau du monde, ce qu’elle aurait pu faire en réactivant des formes esthétiques avérées : réalisme ou naturalisme, littérature psychologique ou roman historique. Convaincus des failles de ce type d’écriture par le puissant mouvement réflexif développé autour de la nouvelle critique et du structuralisme, les écrivains ont cherché d’autres voies. Ils ont pour cela mobilisé à leur profit certaines des propositions formelles mises en œuvre par les avant-gardes, mais ils les ont rendues transitives.
9Un trait caractéristique de cette attention renouvelée aux expériences individuelles, historiques et sociales est le privilège accordé au récit. La littérature fait relation des événements, des situations, des épreuves et des émotions. Là encore, dira-t-on, ce n’est pas très nouveau : il y a longtemps que le genre romanesque s’est imposé comme dominant au sein de la production littéraire. Mais à y bien regarder des évolutions sont perceptibles. Plus que le roman, c’est le récit qui gagne en extension. Et ce, sous des formes bien diverses : fictions bien sûr mais aussi non-fictions, lesquelles deviennent de plus en plus nombreuses. Plus encore : le récit déborde les genres qui lui étaient dévolus. Le théâtre contemporain se fait lui-même de plus en plus narratif. On raconte des histoires sur le plateau au lieu de les mettre en scène. Les « seul·e·s en scène », de plus en plus fréquents, en sont un signe incontestable. Et même avec plusieurs acteurs, ce sont des récits qui se déploient plus que des scènes qui se jouent. La poésie elle-même, où la prose domine désormais, se fait elle-même plus narrative. Cette domination du récit s’impose même hors de la sphère littéraire, dans le marketing, la politique où « storytelling » et « narratifs » ont remplacé le discours.
10La relation tient aussi de l’échange disciplinaire. Informées des travaux produits en sciences humaines et sociales, les nouvelles générations d’écrivains se sont appuyées sur la connaissance qu’elles en pouvaient avoir. Exemple canonique, celui d’Annie Ernaux, rendant un vif hommage aux ouvrages de Bourdieu, est bien connu. Mais on le dirait tout aussi bien de Pascal Quignard saluant Claude Lévi-Strauss ; de Gérard Macé évoquant Dumézil et Griaule ; François Bon et Pierre Michon se nourrissent de Michel Foucault ; Arno Bertina de Jeanne Favret-Saada ; Pierre Bergounioux, de Weber, Elias, Vernant ou Braudel. Et la liste est loin d’être close. Ce premier type de « relations » disciplinaires avéré, il est remarquable qu’il soit aussi réciproque, et que depuis les sciences humaines et sociales, l’intérêt se soit aussi porté vers la littérature, non plus comme objet d’étude, mais comme partenaire de réflexion. Ainsi d’historiens comme Patrick Boucheron et Philippe Artières, de sociologues comme Luc Boltanski ou Danilo Martuccelli, d’anthropologues, comme Alban Bensa et François Pouillon. Bien d’autres encore. Plusieurs chapitres de notre ouvrage explorent quelques-uns de ces croisements fructueux.
11Autre piste relationnelle, celle revendiquée haut et fort par les œuvres d’Édouard Glissant, qui recourt à ce terme pour intituler plusieurs de ses ouvrages — Poétique de la relation ; Philosophie de la relation 9 — et le fait résonner dans nombre d’autres. Fondé sur la pensée deleuzienne du rhizome, l’écrivain-philosophe entend ainsi redéfinir l’identité, non plus comme appartenance et enracinement mais comme échange et voisinage. On sait que cette pensée fit école, non seulement dans l’orbe de la créolité, mais aussi bien plus largement, dans les travaux de Donna Haraway, de Viveiros de Castro, de Gloria Anzaldúa, ou de Saidiya Hartman comme le montre ici même Ana Kiffer, invitant à envisager à partir de Glissant une autre définition de la géocritique.
12Proche d’une telle conception, mais d’ampleur plus large encore, tout ce qui relève d’une attention renouvelée à autrui et l’émergence d’une littérature « remédiatrice », qui vise à ressouder le tissu social fragilisé du xxie siècle en mettant le lecteur en relation avec la souffrance d’autrui. On ne s’étonnera pas qu’à travers le thème de l’empathie, de l’émotion, de la catharsis, la transitivité retrouvée de la littérature devienne un thème critique majeur. D’où l’émergence de la pensée du Care, venue des États-Unis et largement étudiée depuis quelques années par Alexandre Gefen et Sandra Laugier10 : « Accéder à l’autre par l’empathie, refaire du lien, créer des communautés, combler la distance que l’homme a creusée avec l’environnement et les autres vivants : c’est une véritable politique de la relation qui est promise par la littérature à l’heure de sociétés dont la solitude individualiste fluide et concurrentielle est la norme » écrit Alexandre Gefen. La littérature fonctionne alors comme résistance et réaction contre une tendance bien mise en évidence par des sociologues tels que Gilles Lipovetsky et Miguel Benasayag. Elle entend même agir sur la société et non plus seulement la dire et la décrire, comme en témoigne l’adoption par la critique littéraire de la notion d’« agentivité [agency] », notamment sous la plume de Barbara Havercroft11. La littérature est donc perçue comme un dispositif d’action, dans une perspective pragmatique : ce n’est plus l’auteur ou le texte qui sont les pôles d’intérêt centraux de la critique, ni même le lecteur comme abstraction comme dans la critique de la réception, mais la relation littéraire (ou de l’adhésion littéraire pour reprendre le thème du dernier livre d’Alain Viala) : la littérature est pensée comme une entité agissante dans sa manière de construire, de renforcer, de restaurer la relation entre individus.
13Des formes de relations nouvelles s’élaborent à la faveur des reconfigurations variées liées au numérique et aux individualismes contemporains. Si les récits amoureux continuent d’être les best-sellers d’une littérature grand public, certains écrivains en revisitent les péripéties à l’aune des réseaux sociaux. La littérature ne se contente d’ailleurs pas de rêver ces communautés, d’en inviter des dispositifs à travers des récits polyphoniques, mais elle les performe dans le monde réel : à travers les innombrables festivals, rencontres littéraires, ateliers d’écriture, résidences d’écrivains, la littérature devient un fait social et relationnel. L’écrivain quitte sa posture romantique de génie solitaire, il devient un médiateur et parfois un intervenant sur le terrain social. Son rôle ne consiste plus à dominer le sens mais à le coproduire avec le lecteur et les communautés auxquelles il se relie dans ses résidences et ateliers d’écriture ou à travers la médiation des réseaux sociaux. L’œuvre est vécue comme une expérience partageable, un dispositif herméneutique appropriable et, lorsqu’elle est numérique, modifiable par le lecteur. Lire, c’est entrer dans une relation, le thème d’une autorité littéraire décentrée et d’une interprétation devenue coopérative traverse la critique qui se penche sur les communautés de lecteurs, plusieurs décennies après les travaux de Stanley Fish.
14La littérature s’emploie encore à restituer du commun dans un monde de plus en plus fragmenté. Elle favorise à cet effet des formes narratives particulières, qui visent moins à produire l’histoire d’un·e seul·e qu’à manifester des expériences partagées. Nombre sont ainsi les narrations chorales, les expressions collectives, les écritures fondées sur la première personne du pluriel12. Là encore les relations s’affichent, se revendiquent. Et s’il arrive que ces formes d’écriture s’emploient à produire le récit de communautés particulières, elles ne sont pas moins nombreuses à favoriser l’échange et le dialogue. Les travaux de Jean-Marc Moura sur les échanges culturels transatlantiques13, ceux de Tiphaine Samoyault sur les difficultés, les violences parfois, mais aussi les exigences — et les réussites — de la traduction14 attestent de telles préoccupations contemporaines.
15Dans un monde où semblait dominer l’intellectuel spécifique diagnostiqué par Michel Foucault, nombre d’écrivains contemporains manifestent une curiosité étendue. Ils se saisissent désormais d’enjeux très divers, œuvrent sur des champs multiples, et réhabilitent des pôles d’intérêts extrêmement variés. Témoins, entre autres, d’une telle ambition, l’intérêt manifesté par les écrivains envers les faits divers par la littérature contemporaine, non pas, comme ce fut le cas de Flaubert, de Stendhal ou de Jules Romains pour y puiser de la matière à fiction, mais pour livrer à leur tour une enquête qui en dévoile les ressorts dissimulés. Ce faisant, leurs livres se portent sur le terrain du journalisme, à la manière de Truman Capote, mais sans sacrifier à la fictionnalisation des faits, sinon à titre d’hypothèse explicite. Ils contribuent à recevoir ces faits divers comme des faits de société, à élargir l’impact de la réflexion qui s’y attache. Cela est particulièrement vrai des événements concernant des violences sexuelles ou sexistes, lesquels donnent également lieu à des témoignages littéraires qui ambitionnent de faire changer les mentalités, de dénoncer le harcèlement et l’emprise, l’inceste ou l’abus sexuel, et toutes les formes d’exactions à l’œuvre dans les relations amoureuses et sociales ordinaires. Une part importante de la littérature se pose dès lors comme un lieu de médiation entre individus dispersés, un support pour ressouder des communautés fragiles ou pour suppléer aux médiations disparues des institutions sociales et religieuses. On observe, de même, une repolitisation de la littérature, désormais pensée comme activité citoyenne, porte-parolat visant à rendre visibles les violences et les invisibilisés, témoigner pour ceux « qui sont à la traîne », rattraper les oubliés de l’histoire et ceux que les institutions ont abandonnés, selon des modalités qui s’avèrent plus critiques, souvent dénonciatrices, et moins uniment idéologiques que celles de la littérature engagée d’autrefois. Une telle implication des écrivains favorise la dilution des frontières, non seulement entre littérature et journalisme — y compris journalisme d’opinion —, mais contribue également à la relation entre littérature et sciences sociales, en élargissant l’empan à la science politique, géopolitique et environnementale. Dilution qui s’accroît de la diffusion littéraire sur les nouveaux médias, où elle s’expérimente ainsi de nouvelle façon et génère des formes d’écriture collective particulièrement innovantes.
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16Le terrain d’analyse présenté ici est double en confrontant de situations nationales prises différemment dans la mondialité littéraire : Le Brésil et la France. Issu de deux colloques, l’un tenu à l’Université PUC de Rio en septembre 2023, l’autre à l’EHESS, à Paris, en janvier 2024, le présent volume tente de rendre compte, au moins partiellement, de telles tendances. Les interventions tentent d’interroger la pertinence critique de la notion de littérature relationnelle, en examinant ce que cette expression recouvre et en mettant au jour des différences d’interprétation de la notion dans le débat théorique de deux espaces du monde.
17Un chapitre liminaire se consacre à la pertinence critique de la notion de littérature relationnelle, Alexandre Gefen y revient sur les deux tentations contradictoires de la critique entre littérature autonome et hétéronome. Il montre comme la notion de relation rend ce dualisme inopérant et rend compte des transformations contemporaines de l’idée de littérature. Frédéric Martin-Achard illustre ces nouvelles relations critiques en examinant plusieurs concepts liés, notamment l’espace transitionnel de la littérature (Merlin-Kajman) et des usages de la littérature considérés comme pratiques de terrain (Coste). La notion de relation se révèle peut-être moins comme un nouveau rapport au texte que comme une valeur prêtée à la littérature et à ses usages. Dans une étude collective de plusieurs figures contemporaines héritées de Don Quichotte, Jean-Marc Baud, Morgane Kieffer, Estelle Mouton-Rovira et Mathilde Roussigné entreprennent de faire émerger ce qui leur apparaît comme une configuration relationnelle propre au contemporain.
18L’ouvrage déploie ensuite plusieurs exemples des porosités fructueuses entre littérature et sciences sociales, dans les domaines de l’Histoire, de la sociologue, de l’anthropologie. L’histoire est la première des interlocutrices de ce dialogue interdisciplinaire. Dominique Viart introduit cette section par une synthèse des différents usages de l’histoire dans la littérature contemporaine, celle-ci empruntant bien souvent ses méthodes, ses références et ses outils à celle-là. Plusieurs études de cas complètent cette perspective d’un côté et de l’autre de l’Atlantique. Elisa Bricco s’intéresse à l’enquête menée par Ruth Zylberman autour du 209, rue Saint-Maur, grand immeuble parisien, l’ayant conduite à reconstruire l’histoire d’une communauté d’habitants à travers les outils propres du travail d’investigation. Clara Miguelote montre la nécessité de la collaboration de la littérature et de l’histoire pour qui, comme Saidiya Hartman, s’occupe des rares archives de l’esclavage et des populations afro-diasporiques, des textes qui n’ont pas été écrits mais qui ont au contraire été violemment effacés de l’histoire. Lorsque l’écrivaine suit la trace des histoires de personnages réels dans des archives qui font taire leurs voix et ne laissent apparaître que celles de leurs interlocuteurs, Saidiya Hartman imagine ce qu’ils ont pu dire et recrée leurs mots, développant un style narratif intime « qui place la voix narrative et le personnage dans une relation indissociable ». Mariana Patrício Fernandes analyse, à partir des écrits de Carolina Maria de Jesus (1914-1977) et de Clarice Lispector (1920-1977), comment, pour réécrire l’histoire, il est nécessaire d’inscrire le corps et la terre dans l’écriture.
19Le troisième chapitre envisage les relations de la littérature et de la sociologie. Delphine Edy montre que le théâtre du premier quart du xxie siècle peut bien être considéré comme un « moment relationnel », qui en recompose les énergies à nouveaux frais, l’ouvre à d’autres horizons, d’autres questions, d’autres enjeux. Aurélie Adler s’intéresse à des fictions de terrain qui interrogent, à l’échelle des banlieues parisiennes ou d’un quartier populaire de Lille, les logiques de la commande, la place de l’écrivain et les formes convenues qui résultent d’un investissement sur le terrain. Les fictions considérées construisent une choralité des marges, une énonciation collective critique, à partir de laquelle les auteurs cherchent à défendre leur autonomie et négocier leur indépendance. Sabine Kraenker étudie des récits transclasses, souvent nommé autosociobiographie. Paula Klein réfléchit pour sa part à la manière dont la littérature latino-américaine contemporaine aborde la question des féminicides et devient, grâce au mode narratif de l’enquête et au travail d’archive, un outil créatif et critique en syntonie avec d’autres formes d’activisme artistique.
20La quatrième partie regroupe des réflexions mettant la littérature en relation avec d’autres communautés ou d’autres vivants. Khalil Khalsi analyse À l’est des rêves de Nastassja Martin sous l’angle de la traduction culturelle et de la colonialité du savoir. Il explore la manière dont l’autrice mêle anthropologie et poétique pour traduire la cosmologie d’un groupe even du Kamtchatka, qui se réapproprie son rapport à l’environnement face aux crises systémiques. Charlotte Joublot Ferré s’intéresse à un spectacle vivant pluridisciplinaire annuel, Pīna’ina’i, créé à Tahiti en 2011, dans lequel sont mis en scène des textes écrits par des auteur·ices de Polynésie française. Ce spectacle, qui s’inscrit dans la continuité du renouveau mā’ohi des années 1970, explore la rencontre de la littérature, de la danse et de la musique, ainsi que les tensions entre culture traditionnelle et réinvestissement contemporain. Aza Njeri part du concept de « corps-document » de l’historienne et philosophe Beatriz Nascimento (2018) pour proposer une recherche axée sur les inscriptions du corps noir au sein de la littérature et des performances afro-diasporiques, en prenant en compte les lieux et les relations présentes entre l’Améfrique Ladine (Gonzalez, 1988) et l’Europe. Marceau Forêt s’intéresse pour sa part à une nouvelle forme littéraire, produite par des chercheurs en sciences sociales, qui entremêle science-fiction et écritures scientifiques. Parmi eux, les romans Voyage au pays de l’utopie rustique d’Henri Mendras (1979), Aramis ou l’amour des techniques de Bruno Latour (1992) et Autobiographie d’un poulpe et autres récits d’anticipation de Vinciane Despret (2021). Son article étudie ces romans en rupture avec les grands partages modernes.
21Une dernière grande section s’emploie à donner exemples des efforts de reliaison au sein d’œuvres singulières, avant que s’esquisse, en coda, une réflexion sur les problématiques de la traduction. Ana Kiffer réfléchit sur deux notions différentes de relation dans leur rapport au littéraire et à l’art. La réflexion sur ces frictions et ces différences permet de repenser d’autres modes possibles d’une géocritique du littéraire. Annick Louis s’intéresse aux récits qui brouillent les frontières entre fiction et diction — des textes « transfrontaliers » qui impliquent de créer des liens vers des communautés diverses. Pauline Hachette étudie le versant relationnel de la crise écologique. Deux textes, Delta de Fanny Taillandier (2022) et Voyages en sol incertain de Matthieu Duperrex (2019) qui placent au cœur de leur enquête un milieu hybride, interstitiel et stratifié, cristallisent des questions liées aux interactions et à leurs (dés)équilibres. Célia Fernandez occupe le terrain des ateliers d’écriture en résidence d’auteurs, qui sont souvent présentés comme l’incarnation d’une littérature contemporaine attentive à créer du lien entre les personnes. L’article étudie la nature concrète de ces liens, en partant de l’étude de cas précis (deux résidences d’auteurs en lycée). Enfin, Patrícia Lavelle ouvre la réflexion du côté de la traduction comme mode particulier de la relation, augmentée encore dans le cas de la poésie translangue. « Translangue » désigne des personnes qui écrivent dans une (ou plusieurs) langue(s) non maternelle(s), mais ce terme renvoie aussi à la conception du langage comme une construction relationnelle multiforme et toujours inachevée, traversée par des relations entre les cultures qui implique à chaque fois la pluralité des langues.
22L’ensemble de ces études et de ces considérations tend ainsi à accréditer la pertinence d’un moment relationnel de la littérature contemporaine. De récentes études réfléchissent au nom sous lequel la littérature de notre temps pourrait demeurer inscrite dans l’histoire littéraire lorsque, relayée par d’autres formes et d’autres enjeux littéraires, elle aura cessé d’être « contemporaine »15. Mettre l’accent sur les multiples dimensions de la relation qui caractérisent la production littéraire de ces dernières décennies permettrait peut-être d’en retenir le terme pour désigner cette époque charnière entre le xxe et le xxie siècle. La discussion demeure ouverte : le présent ouvrage espère y apporter sa contribution.
23Identifier ce moment littéraire qui est le nôtre depuis bientôt un demi-siècle ne signifie nullement que les écrivains en aient fini avec les exigences de la modernité. Tous écrivent avec la conscience de cet héritage, dont ils travaillent l’inventivité et la richesse au profit des enjeux qu’ils donnent désormais à leurs œuvres. Le souci de la forme ne les a pas abandonnés, mais celle-ci ne trouve plus sa fin en soi. Elle est mobilisée, inventée, expérimentée au profit d’un dire du monde, d’une enquête ou d’une narration sociale, historique, événementielle, d’une volonté d’intervention sociétale. Elle tente de se donner prise sur le monde. Aussi conviendrait-il sans doute, si l’on voulait prendre en considération ce vaste phénomène pour désigner la littérature de notre temps, de parler d’une nouvelle étape historique de la modernité, celui d’une modernité relationnelle.
24Mais celle-ci ne peut plus se penser désormais dans le seul cadre de la littérature occidentale, qui a longtemps déterminé les scansions diverses des histoires de la littérature. Dans un monde aussi mondialisé que le nôtre, qui tente, non sans devoir se confronter à toutes sortes de résistances et de difficultés, de s’ouvrir aux pensées autres, venues d’ailleurs, qu’ils s’agissent d’autres communautés, d’autres espaces culturels, d’autres territoires, d’autres formes d’identités, il importe de se rendre attentif à de nouveaux partages des voix. La postface que Tiphaine Samoyault donne à ce volume invite à œuvrer en ce sens.

