Écrire l’événement remémoré : Walter Benjamin proustien
1L’an 2000 paraît L’Événement d’Annie Ernaux ; le roman porte sur l’avortement et la clandestinité dans la France des années 60 : c’est là l’événement qu’elle veut transcrire et atteindre dans le travail de l’écriture. Celle-ci devient un exercice et même un devoir de mémoire. Sa démarche, qu’elle décrit au début de son enquête, consiste à redescendre au cœur des faits :
Je veux m’immerger à nouveau dans cette période de ma vie, savoir ce qui a été trouvé là. Cette exploration s’inscrira dans la trame d’un récit, seul capable de rendre un événement qui n’a été que du temps au-dedans et au-dehors de moi (Ernaux, 2000, p. 26).
2À la simple succession temporelle des faits, la mise en récit substitue l’événement, compris comme une histoire constituée, qui a son unité propre (son temps et son lieu) et à propos duquel l’autrice peut réfléchir. La mise à distance devient condition d’intelligibilité de ce qui nous est arrivé et possibilité de construire l’événement. Elle poursuit :
Un agenda et un journal intime tenus pendant ces mois m’apporteront les repères et les preuves nécessaires à l’établissement des faits. Je m’efforcerai par-dessus tout de descendre dans chaque image, jusqu’à ce que j’aie la sensation physique de la “rejoindre”, et que quelques mots surgissent, dont je puisse dire, “c’est ça” (Ibid).
3L’événement, pour être constitué, suppose l’exploration, le repérage des faits et, surtout, l’expérience de leur rencontre. Or le parcours que retrace Ernaux, qui a trait à un événement traumatique, est celui d’une enquête dont le résultat consiste moins à en identifier la cause, qu’à revivre physiquement, dans la lettre de l’écriture, une expérience passée. Proust l’avait précisément décrit lorsque, regoûtant la madeleine, puis cherchant à comprendre ce qui avait eu lieu, tentant de faire le vide autour de lui et reprenant la réflexion, écrivait :
Et tout d’un coup le souvenir m’est apparu. Ce goût était celui du petit morceau de madeleine que le dimanche matin à Combray (parce que ce jour-là je ne sortais pas avant l’heure de la messe), quand j’allais lui dire bonjour dans sa chambre, ma tante Léonie m’offrait après l’avoir trempé dans son infusion de thé ou de tilleul (Proust, [1913] 1999, p. 46).
4C’est bien ça que cherchent la romancière et le narrateur de la Recherche, lorsque, écrivant, ils tentent de rejoindre ce quelque chose qui constitue l’événement. Et toutefois le contenu de ces événements n’est pas le même. Le premier, qui est compris comme une expérience traumatique, relève – écrit Ernaux – « d’une histoire révolue », et cela ne lui semble pas un
motif valable pour la laisser enfouie (…). C’est justement parce que aucune interdiction ne pèse plus sur l’avortement que je peux, écartant le sens collectif et les formules nécessairement simplifiées, imposées par la lutte des années soixante-dix (…) affronter, dans sa réalité, cet événement inoubliable (Ernaux, 2000, p. 27).
5C’est tout autre chose qui a lieu chez le narrateur proustien qui éprouve une « puissante joie » dont il ignore l’origine (est-ce le goût de la madeleine ? se loge-t-elle plutôt à l’intérieur de son esprit ?) ; elle le conduit à raconter son histoire. Comme l’écrivit Max Unold, que Benjamin cite dans son article sur « L’image proustienne » :
Proust dit : Figurez-vous, ami lecteur, hier je trempais une madeleine dans mon thé : je me souviens alors que, pendant mon enfance, je vivais à la campagne – à cela il consacre quatre-vingt pages, et c’est si passionnant que l’on croit être soi-même non plus l’auditeur, mais le rêveur éveillé (Benjamin, [1929] 2000a, p. 139-140).
6Non seulement l’événement est de nature différente, mais son rapport à la temporalité n’est pas le même : Ernaux affirme vouloir remplacer la succession temporelle par la construction et la saisie de l’unité qui fait l’événement – et la sélection qu’elle suppose constitue ce que Ricoeur désignait comme le « premier décalage épistémique entre l’événement tel qu’il est survenu et l’événement tel qu’il est raconté, enregistré, communiqué » (Ricœur, 1992, p. 29).
7Chez les deux romanciers, la pensée de l’événement naît du travail de la mémoire et le fait passé est convoqué dans l’écriture à ce titre. Mais chez Proust, l’événement ne se confond pas avec un fait exceptionnel dont il s’agirait de rendre compte ; il ne procède pas d’un devoir de mémoire. Au contraire, les réminiscences prennent la forme de rencontres en apparence banales et, surtout, hasardeuses. C’est à cet égard que Benjamin s’intéressera à la notion d’événement : son interprétation du roman proustien évalue la tension entre remémoration et oubli. Si seul ce qui a été oublié peut refaire surface, l’événement ne saurait être anticipé. L’hypothèse de Benjamin concernera alors les conditions de possibilité de l’événement, d’abord dans le roman de Proust puis, de manière déterminante, à l’époque de la modernité. Si dans un premier temps l’oubli et le hasard apparaîtront comme les ressorts du véritable événement, ils seront ensuite critiqués à partir d’une réflexion sur l’expérience du choc propre à cette époque. En suivant ces deux étapes, nous verrons que l’intérêt de l’approche de Benjamin réside dans un examen socio-historique des conditions de possibilité de l’événement.
8Le corpus qui nous intéresse s’étend de 1929 à 1939. En 1933, dans un célèbre article intitulé « Expérience et pauvreté », Benjamin revient avec insistance sur le rapport de l’expérience au langage et au récit. Retenons simplement le constat qu’il dresse : revenus du front, les combattants sont muets ; le silence qui succède à « l’une des expériences la plus effroyable de l’histoire universelle » (Benjamin, [1933] 2000b, p. 365) atteste qu’une rupture s’est produite. L’expérience, qui était ce que l’on transmettait de génération en génération, qui s’incarnait dans les proverbes, dans les conseils, dans les légendes et les fables, qui était en somme le lieu même de la communication, cette expérience authentique connaît une crise profonde. Le déclin de l’expérience se fait sentir dans la manière de raconter des histoires : le récit se trouve affecté de l’impossibilité de décrire l’horreur de la guerre ; et toutefois, dans ce contexte précis où sera publié le premier volume de la Recherche du temps perdu (en 1913), Proust fait figure d’exception. « Les huit tomes de l’œuvre proustienne donnent une idée de tout ce qu’il a fallu mettre en jeu pour reconstituer à notre époque la figure du conteur » (Benjamin, [1939] 2000c, p. 335), lit-on dans l’article « Sur quelques thèmes baudelairiens ». Si le philosophe avait commencé à traduire la Recherche dans les années vingt, c’est à partir de 1929 qu’il s’applique à l’étude du roman et c’est dans ce contexte précis qu’il développera ses réflexions autour du concept d’événement remémoré. Mais si le génie proustien mérite la plus grande reconnaissance, celui-ci s’est engouffré dans un « jeu mortel » (Benjamin, [1932] 1990, p. 254) que Benjamin critiquera.
L’expérience de la remémoration
9À la recherche du temps perdu apparaît dans « L’image proustienne » comme le texte par excellence, celui qui, pour penser l’événement, viendra substituer à la métaphore de la chaîne causale celle du tissu :
Si les Romains ont appelé le texte “tissu”, nul n’est plus serré que celui de Marcel Proust. Rien, à ses yeux, n’était suffisamment serré, ni suffisamment durable. Son éditeur, Gallimard, a raconté comment les habitudes de Proust, lorsqu’il corrigeait ses épreuves, faisaient le désespoir des protes. Les placards revenaient toujours les marges pleines. En revanche, aucune faute d’impression n’avait été corrigée ; tout l’espace disponible était couvert de texte supplémentaire. Ainsi la loi du souvenir s’exerçait jusque dans le volume de l’œuvre. Car un événement vécu est fini, il est à tout le moins confiné dans la sphère de l’expérience vécue, tandis qu’un événement remémoré est sans limites, parce qu’il n’est qu’une clé pour tout ce qui a précédé et pour tout ce qui a suivi (Benjamin, [1929] 2000a, p. 137).
10D’abord, le rapport de l’écriture à l’événement n’est plus celui de l’enquête qui, armée de notes pour se repérer, tente de rejoindre l’expérience passée : ici, l’écriture est au contraire l’exercice continu et presque interminable de la remémoration, qui s’exerce sous l’égide de la « loi du souvenir » et qui ne connaît d’interruption que dans la limite de la page blanche. Ensuite, c’est l’effet de cet événement remémoré que Benjamin distingue de celui qui fut simplement vécu. L’épisode de la madeleine, duquel renaît tout Combray, est aussi inattendu que ses effets sont imprévisibles : dans le roman, l’écriture ne prendra fin que lorsque le narrateur s’acquittera de sa tâche, – écrire la Recherche du temps perdu – renfermant ainsi le cercle infini de la remémoration. L’événement vécu, au contraire, est le seul fait de l’individu, il est confiné et connaît ses propres limites : il désigne l’événement dans son sens le plus pauvre, là où s’effectue un changement, là où nous parlons de faits qui ont un temps et un lieu. Ce n’est pas cette expression qui nous intéresse pour l’instant – elle reviendra de manière décisive dans l’article de 1939.
11L’événement remémoré, nous dit Benjamin, est sans limites, non pas parce qu’en lui on rejoint un temps illimité, mais parce qu’il n’est que cela, la clé de tout ce qui a suivi et de tout ce qui a précédé. Cette explication est bien trop générale et insuffisante, mais vraisemblablement le philosophe se contente de rappeler ce que le romancier lui-même écrit après avoir atteint le souvenir remémoré :
Et comme dans ce jeu où les Japonais s’amusent à tremper dans un bol de porcelaine rempli d’eau, de petits morceaux de papier jusque-là indistincts qui, à peine y sont-ils plongés s’étirent, se contournent, se colorent, se différencient, deviennent des fleurs, des maisons, des personnages consistants et reconnaissables, de même maintenant toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leurs petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé (Proust, [1913] 1999, p. 47).
12Les effets de l’événement remémoré débordent le seul instant où la madeleine trempée touche le palais du narrateur, et ils guident le travail de l’écrivain en même temps que l’intelligibilité de l’événement lui échappe. Il faut consulter le célèbre épisode pour comprendre cette portée générale que Benjamin attribue à l’événement remémoré. Le narrateur se dit « envahi » par un « plaisir délicieux », « sans la notion de sa cause » :
D’où avait pu me venir cette puissante joie ? Je sentais qu’elle était liée au goût du thé et du gâteau, mais qu’elle le dépassait infiniment, ne devait pas être de même nature. D’où venait-elle ? Que signifiait-elle ? Où l’appréhender ? (Ibid., p. 44-45).
13Et c’est cette absence qui le conduit dans le long processus de sa méditation dont proviendra tout le roman. Contentons-nous d’en rappeler les principaux moments : il s’interroge sur cette cause ; regoûte deux gorgées pour tenter de reproduire l’événement ; arrête de boire, constatant que l’effet diminue ; il en déduit que l’origine de sa joie n’est pas dans la madeleine ; il interroge la nature de son opération ; fait réflexion sur l’instant de la remémoration et retrouve « le même état, sans une clarté nouvelle » ; il demande à son esprit de faire « un effort de plus, de ramener encore une fois la sensation qui s’enfuit » et tâche de s’écarter de toute distraction, et toutefois ça ne marche pas, puisque l’esprit « se fatigue sans réussir » ; alors il le force au contraire à se distraire des pensées qui l’habitent et des bruits environnants ; il refait de nouveau le vide et, cette fois, ça marche :
je sens tressaillir en moi quelque chose qui se déplace, voudrait s’élever, quelque chose qu’on aurait désancré, à une grande profondeur ; je ne sais ce que c’est, mais cela monte lentement ; j’éprouve la résistance et j’entends la rumeur des distances traversées (ibid., p. 45).
14C’est donc une longue méditation qui prend du temps à laquelle s’applique le narrateur : l’événement apparaît comme un saut, un écart sur lequel la réflexion doit s’attarder ; il s’agit de l’épaisseur d’une distance à parcourir (à la manière d’Ernaux qui parlait d’une descente au cœur de l’expérience passée). Et ce que rejoint le narrateur n’est toutefois ni le passé dont proviendrait l’événement, ni même ce passé transfiguré par l’écriture : l’événement remémoré n'est tel que dans la mesure où se rejoignent « l’instant ancien que l’attraction d’un instant identique est venue de si loin solliciter, émouvoir, soulever » (ibid., p. 46) tout au fond du narrateur.
15Il faut comprendre la remémoration dans son rapport à la mémoire involontaire que Proust distingue de cette « mémoire de l’intelligence » dont « les renseignements qu’elle donne sur le passé ne conservent rien de lui » (Benjamin, [1939] 2000c, p. 333 ; Proust [1913] 1999, p. 44) : tout ce qui revient de la mémoire volontaire, écrit Proust, est mort1, et ce peut-être même à jamais ; de la même manière, le caractère limité de l’événement vécu marque sa finitude – il appartient à un passé révolu qui ne peut plus faire objet de l’expérience. Au contraire, la mémoire involontaire est source de vie, de resurgissements, de résurrections, de quelque chose qui trésaille, palpite, se débat, fait irruption, se gonfle et surmonte la résistance, là où le narrateur entend la rumeur des distances traversées. Non seulement quelque chose vit, mais cette vie déborde la seule expérience du sujet : la remémoration fait événement là où celui-ci ne connaît pas de limites, parce que ce qui en lui renaît n’appartient pas simplement au passé qui refait surface, ni au présent de l’expérience. Dans « L’image proustienne », Benjamin déplie le sens de sa distinction entre l’événement vécu et remémoré :
On sait que, dans son œuvre, Proust n’a pas décrit une vie telle qu’elle fut, mais une vie telle que celui qui l’a vécue la remémore. Et encore cette formule reste approximative et beaucoup trop grossière. Car ce qui joue ici le rôle essentiel, pour l’auteur qui se rappelle ses souvenirs, n’est aucunement ce qu’il a vécu, mais le tissage de ses souvenirs, le travail de Pénélope de la remémoration. Ou bien ne faudrait-il pas plutôt parler d’un travail de Pénélope de l’oubli ? La mémoire involontaire de Proust n’est-elle pas, en effet, beaucoup plus proche de l’oubli que de ce que l’on appelle en général le souvenir ? (Benjamin, [1929] 2000a, p. 136).
16Il s’agit d’identifier l’oubli comme condition de possibilité de la mémoire involontaire : du même coup, ce qui, dans l’événement remémoré, fait expérience, n’est pas identique au souvenir du passé qui est ainsi rencontré. L’événement échappe alors doublement à la répétition : non seulement l’effort du narrateur pour reproduire cette sensation échoue (c’est la réflexion qui lui permet d’assigner un sens au goût de la madeleine), mais en plus cela même qui apparaît comme ayant déjà été vécu ne le fut pas. Ou plutôt, ce qui constitue l’événement remémoré n’est pas la simple expérience passée, mais le maillage qui tisse la rencontre temporelle :
L’éternité sur laquelle Proust ouvre quelques fenêtres repose sur l’entrecroisement des aspects du temps, non sur le temps illimité (ibid., p. 149).
17On comprend mieux le sens de la distinction qui ouvrait cette enquête : l’événement vécu est soumis aux faits, là où l’événement remémoré est une structure temporelle unique qui, justement parce qu’il a affaire au passé oublié, rompt avec l’illusion d’un temps linéaire illimité. Benjamin ne se contente pas d’un usage hyperbolique du terme d’événement : il ne convient pas là où un fait, fût-il extraordinaire et inattendu, a lieu ; mais à l’occasion d’une rencontre entre des temporalités distinctes qui déclenchent le récit. Si la remémoration mérite le nom d’événement, ce n’est pas en raison de sa fidélité à l’égard des faits qui eurent lieu ; c’est seulement parce qu’elle rend visible le « travail de Pénélope de l’oubli » (ibid., p. 136).
Du choc comme condition
18En 1940, lorsqu’il écrit « Sur quelques thèmes baudelairiens », Benjamin revient sur certaines réflexions de « L’image proustienne » et développe une critique qu’il n’avait qu’esquissée en 1929 ; aussi l’expression d’« événement remémoré » disparaît-elle au seul profit de « l’événement vécu » dans son rapport à la conscience. Ce n’est plus ici l’entrecroisement temporel qui intéresse son argument, mais la temporalité de la conscience, dans la mesure où celle-ci détermine la possibilité de l’événement.
19D’abord, sa critique de Proust retient un élément fondamental pour le concept qui nous occupe : les trouvailles de la mémoire involontaire dépendent du hasard. Reprenant un parallèle topique dès la parution du premier volume de la Recherche – à tel point que Proust avait dû, dès 1913, prendre position2 –, Benjamin souligne la « critique immanente », dans le roman, de la distinction que met en place Bergson, dans Matière et mémoire, entre la mémoire habitude et la mémoire pure. Là où la première est tournée vers l’action – c’est, par exemple, l’apprentissage par cœur d’une leçon, qui s’effectue « par la répétition d’un même effort » (Bergson, [1896] 2012, p. 84) ; la deuxième se rapporte au passé révolu, qui ne peut plus se reproduire :
[celle-ci] enregistrerait, sous forme d’images-souvenirs, tous les événements de notre vie quotidienne à mesure qu’ils se déroulent ; elle ne négligerait aucun détail ; elle laisserait à chaque fait, à chaque geste, sa place et sa date (ibid., p. 86).
20Ainsi du souvenir de telle lecture particulière du texte à apprendre, qui n’a
aucun des caractères de l’habitude [parce que] l’image s’en est nécessairement imprimée du premier coup dans la mémoire (…). C’est comme un événement de ma vie ; il a pour essence de porter une date, et de ne pouvoir par conséquent se répéter (ibid., p. 84).
21La distinction de Proust ne correspond pas à celle de Bergson : la mémoire-habitude, bien qu’ayant requis préalablement l’effort, la répétition et la volonté de l’apprentissage, est justement un automatisme, une action en rien analogue à la mémoire volontaire, qui est un exercice de l’intelligence et qui prend du temps. La mémoire pure bergsonienne, de son côté, réclame elle aussi un effort, une volonté :
Pour évoquer le passé sous forme d’image il faut pouvoir s’abstraire de l’action présente, il faut savoir attacher du prix à l’inutile, il faut vouloir rêver. L’homme seul est peut-être capable d’un effort de ce genre (ibid., p. 87).
22Benjamin souligne que, ne serait-ce que « par la terminologie qu’il emploie, Proust indique bien que tel n’est pas son avis » (Benjamin, [1939] 2000c, p. 333). La mémoire involontaire n’est pas une affaire de « libre choix » (ibid.), puisqu’au contraire elle dépend entièrement du hasard, ce que Proust ne manque pas de rappeler avant même l’épisode de la madeleine :
C’est peine perdue que nous cherchions à [évoquer notre passé], tous les efforts de notre intelligence sont inutiles. Il est caché hors de son domaine et de sa portée, en quelque objet matériel (en la sensation que nous donnerait cet objet matériel), que nous ne soupçonnons pas. Cet objet, il dépend du hasard que nous le rencontrions avant de mourir, ou que nous ne le rencontrions pas (Proust, [1913] 1999, p. 44).
23C’est un problème de méthode à propos duquel Benjamin n’a de cesse d’insister, en soulignant cette fois la manière dont Proust appartint à son temps :
Selon Proust, c’est pur hasard si l’individu reçoit une image de lui-même, s’il peut se rendre maître de son expérience. Or le fait que nous dépendions du hasard en cette matière ne va nullement de soi. Les préoccupations intimes de l’homme ne possèdent point par nature ce caractère irrémédiablement privé. Elles ne l’acquièrent que dans la mesure où les chances diminuent de voir les événements extérieurs s’assimiler à son expérience (Benjamin, [1939] 2000c, p. 334).
24Lorsqu’il prétend que les trouvailles de la mémoire involontaire relèvent du hasard, Proust montre qu’il est fils d’une époque où l’individu s’est trouvé isolé de la collectivité : la solitude de l’écrivain témoigne, sans qu’il le sache, d’une séparation qui atteste que l’expérience n’est plus l’affaire d’une communauté, d’une tradition, mais qu’elle revêt le seul caractère privé. Certes, le narrateur est un vrai conteur dans l’ancien sens du terme, parce que le lecteur peut lui-même devenir ce rêveur éveillé3 – ce qu’affirmait Unold dans l’article cité –, mais l’effort d’écriture que Proust doit fournir, les près de trois mille pages qui constituent son œuvre, sont le contre-point d’une époque où priment la brièveté de l’information, l’absence de lien entre les nouvelles rapportées et l’impossibilité, pour le lecteur, d’intégrer à sa propre expérience les événements extérieurs. La presse est l’un des indices de cette rupture, puisque d’après Benjamin il s’agit de
présenter les événements de telle sorte qu’ils ne puissent pénétrer dans le domaine où ils concerneraient l’expérience du lecteur. […] La cloison étanche dressée entre l’information et l’expérience tient également à ce que l’information n’est pas non plus intégrée à la “tradition”. Les journaux ont d’importants tirages. […] D’un point de vue historique, il y a concurrence entre les diverses formes de transmission de nouvelles. Lorsque l’information se substitue au “rapport” à l’ancienne manière, lorsqu’elle cède la place au sensationnalisme, ce double processus reflète un rétrécissement progressif de l’expérience (Benjamin, [1939] 2000c, p. 334-335).
25En intégrant son argument à une réflexion sur la modernisation technique de la presse, le terme d’événement se trouve affecté d’un glissement de sens : ni événement vécu, ni événement remémoré, il est d’abord la seule affaire de l’information, du sensationnel, de ce qui fait du bruit. Au contraire,
à la différence de l’information le récit ne se soucie pas de transmettre le pur en-soi de l’événement ; il l’incorpore à la vie même de celui qui raconte, pour le transmettre, comme sa propre expérience, à ceux qui écoutent. Ainsi le conteur y laisse sa trace, comme la main du potier sur le vase d’argile (ibid.).
26Encore un fois – comme ce fut le cas à propos de l’événement vécu – il faut interroger l’hyperbole : si l’événement est retranché dans les limites du « pur en-soi », s’il n’est qu’information qui frappe le lecteur mais qu’il n’accueille pas comme une expérience qu’il pourrait, d’une manière ou d’une autre, faire sienne, celui-ci n’est-il pas réduit à ce qui choque sans pour autant produire une expérience ? En 1939, c’est justement à cet endroit que Benjamin loge sa réflexion de l’événement, et l’analyse de la Recherche s’articulera autour des conditions de possibilité de la mémoire involontaire qui faisait, en 1929, l’événement remémoré.
27L’article « Sur quelques thèmes baudelairiens » maintient cette ambigüité : Proust serait un vrai conteur, alors même qu’assumant pleinement la contingence de l’événement, il ignore ce qui, à son époque, est devenu la norme4. C’est en effet à partir de ce diagnostic de la modernité que Benjamin développe sa critique : si Proust croit que l’événement remémoré dépend du hasard, c’est parce qu’il ignore la violence subie par la conscience, car c’est elle qui est la condition de l’oubli. La modernité est l’époque du choc5 – on pense notamment aux foules des grandes villes, au développement de l’industrie et à la presse qui ne se contente pas de faire du sensationnel, mais qui jusque dans sa mise en page, exerce ces chocs6. À ce sujet, Benjamin parle de la menace des « énergies trop intenses qui s’exercent à l’extérieur » (ibid.) et qui heurtent le sujet (non pas celui de la remémoration, mais bien celui du vécu) : celles-ci rendent possible le tissage de l’oubli qui non seulement recouvre ces menaces, mais qui demeure dès lors disponible pour de potentielles remémorations futures. La réactivation du souvenir, l’événement remémoré dépend, en un mot, de la violence faite à la conscience. C’est la prise en compte de cette violence qui distingue Proust de Baudelaire, parce que le dernier pouvait « pleinement mesurer ce que signifie en réalité la catastrophe dont il était lui-même, en tant qu’homme moderne, le témoin » (Benjamin, [1939] 2000c, p. 371).
28Benjamin reprend les analyses de Freud dans l’essai de 1921, Au-delà du principe de plaisir, où il établit une « corrélation entre la mémoire (entendue comme mémoire involontaire) et la conscience » (ibid., p. 336)7. Les hypothèses freudiennes partent du principe selon lequel « la conscience naîtrait en lieu et place de la trace mnésique ». Or les « plus intenses et les plus tenaces de ces souvenirs sont souvent ceux laissés par des processus qui ne sont jamais parvenus à la conscience » – et à Benjamin de traduire cette idée en « langage proustien » :
ne peut devenir élément de la mémoire involontaire que ce qui n’a pas été expressément et consciemment “vécu” par le sujet (Benjamin, [1939] 2000c, p. 337).
29Le rôle de la conscience ne serait pas d’enregistrer les traces mnésiques, mais de « protéger contre les excitations » (ibid., p. 338) ; il en va d’une nécessité pour la conservation de l’organisme vivant. C’est donc au sein de l’hypothèse du choc que Benjamin fonde la possibilité, pour Proust, de faire dépendre la mémoire involontaire du hasard8 :
Plus la part de l’élément de choc est importante dans les impressions singulières, plus la conscience, cherchant à se prémunir contre les excitations, doit être inlassablement aux aguets, plus elle y réussit enfin, et moins ces impressions entrent dans l’expérience (ibid., p. 341).
30Autrement dit, dans un contexte où le choc est devenu la norme, la conscience s’exerce dans sa fonction de pare-excitations et devient performante. Toujours à l’affût, elle empêche les impressions de constituer l’expérience, et celles-ci s’impriment dans le revers inconscient qui sollicitera la mémoire involontaire :
En fin de compte, l’apport spécifique de la défense contre le choc consiste peut-être à assigner à l’événement, au détriment de l’intégrité même de son contenu, une place temporelle précise dans la conscience. Ce serait la plus haute performance de la réflexion. Elle ferait de l’événement une expérience vécue (ibid.).
31Nous retrouvons ici un sens de l’événement que nous croyions perdu : lorsque la réflexion s’applique à l’événement et qu’elle lui donne une place temporelle dans la conscience – lorsque le sujet qui y a affaire assigne à l’événement une position temporelle, celui-ci appartient à la sphère limitée de l’expérience vécue. Il en va d’une transfiguration de l’événement : trouvant une place assignée dans la temporalité de la conscience, l’événement perd l’étoffe que nous lui avions reconnue, à savoir l’entrecroisement de temporalités distinctes, d’un passé et d’un présent. Il devient alors non seulement un fait qui a son temps et son lieu (l’événement au sens le plus pauvre du terme), mais un fait intelligible dont s’approprie désormais le sujet. L’expérience vécue porte la trace de l’opération de la défense de la conscience : contrairement à ce qu’on lit chez Proust, Benjamin soutient que l’événement ne naît pas du hasard, mais des traces mnésiques qui répondent aux chocs éprouvés par la conscience. La prise en vue de ce dispositif – de l’expérience du choc propre à la modernité – distingue Proust et Baudelaire ; le romancier le savait lorsque lui-même écrivait, dans Le Temps retrouvé :
Chez Baudelaire, ces réminiscences, plus nombreuses encore, sont évidemment moins fortuites et par conséquent, à mon avis, décisives. C’est le poète lui-même qui, avec plus de choix et de paresse, recherche volontairement, dans l’odeur d’une femme par exemple, de sa chevelure et de son sein, les analogies inspiratrices qui lui évoqueront “l’azur du ciel immense et rond et port rempli de flammes et de mâts” (Proust [1927] 1999, p. 2303 ; Benjamin [1939] 2000c, p. 374).
32La différence réside en ceci que Baudelaire recherche volontairement les correspondances qui sont chez Proust fortuites. On ne saurait identifier les associations sensibles et involontaires proustiennes aux correspondances baudelairiennes : si l’un les attend comme une promesse bienheureuse, le mélancolique les guette sans espoir. C’est cette dimension, l’absence de consolation, que Benjamin reconnaît au poète lorsqu’il cite ce vers du « Goût du néant » : « Le Printemps adorable a perdu son odeur ! ».
Si plus que tout autre souvenir, la reconnaissance d’une odeur est consolante, c’est sans doute parce qu’elle assoupit profondément la conscience de l’écoulement du temps. En évoquant une autre odeur, l’odeur présente abolit des années. D’où l’insondable désespoir de ce vers de Baudelaire. Pour celui qui ne peut plus avoir d’expérience, il n’est aucune consolation (Benjamin, [1939] 2000c, p. 375).
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33En définitive, il semblerait d’abord que l’événement ne tienne pas au fait vécu, mais à sa rencontre temporelle imprévisible dans le travail de la mémoire. Ce que la remémoration révèle, c’est moins le passé lui-même que l’oubli qui le rend possible et le type d’expérience qu’il véhicule. Mais Benjamin prolongera et déplacera ses réflexions issues de l’interprétation du roman de Proust : il montrera que dans la modernité l’événement ne naît pas du hasard, mais du choc, celui-ci étant devenu la forme même de l’expérience de cette époque. À cet égard, le rapport de la mémoire involontaire au hasard ne suffit pas et Benjamin le remplace par une réflexion sur la manière dont la conscience protège l’individu contre les multiples chocs qui, dans l’expérience quotidienne de la grande ville, la heurtent. Ce déplacement suppose une critique de la mémoire involontaire proustienne et de son rapport à l’événement.
34On voit comment l’événement remémoré disparaît dans l’article de 1939 et se trouve substitué par la mention faite au hasard qui suppose, à son tour, la violence du choc. Est-ce simplement parce que ce n’est plus ce qui intéresse Benjamin ou admet-il une correction des réflexions qu’il avait développées neuf ans plus tôt, dans « L’image proustienne » ? L’absence de l’événement remémoré a pour nous un intérêt dans sa lecture de la Recherche du temps perdu : si les analyses de « L’image proustienne » s’appuient sur les premières pages du Côté de chez Swann, « Sur quelques thèmes baudelairiens » semble plutôt s’intéresser à la fin, lorsque, dans Le Temps retrouvé, Proust ne se contente pas seulement de distinguer ses trouvailles des correspondances de Baudelaire, mais qu’il justifie et donne sens au début de son roman ; quand, en un mot, l’épisode de la madeleine devient pour lui un événement vécu qui fournit l’occasion de toute sa Recherche.
En roulant les tristes pensées que je disais il y a un instant, j’étais entré dans la cour de l’hôtel de Guermantes et dans ma distraction je n’avais pas vu une voiture qui s’avançait ; au cri du wattman je n’eus que le temps de me ranger vivement de côté, et je reculai assez pour buter malgré moi contre les pavés assez mal équarris derrière lesquels était une remise. Mais au moment où, me remettant d’aplomb, je posai mon pied sur un pavé qui était un peu moins élevé que le précédent, tout mon découragement s’évanouit devant la même félicité qu’à diverses époques de ma vie m’avaient donné la vue d’arbres que j’avais cru reconnaître dans une promenade en voiture autour de Balbec, la vue des clochers de Martinville, la saveur d’une madeleine trempée dans une infusion, tant d’autres sensations dont j’ai parlé et que les dernières œuvres de Vinteuil m’avaient paru synthétiser. Comme au moment où je goûtais la madeleine, toute inquiétude sur l’avenir, tout doute intellectuel étaient dissipés. Ceux qui m’assaillaient tout à l’heure au sujet de la réalité de mes dons littéraires et même de la réalité de la littérature se trouvaient levés comme par enchantement (Proust, [1927] 1999, p. 2262).
35Cet épisode d’association sensible typique de la Recherche se distingue des précédents parce que, cette fois, il n’estompe pas simplement l’ennui des journées mornes qui occupaient le narrateur au début du roman et ne produit pas de méditation. Désormais, cette joie inattendue dissipe les doutes quant à la tâche dont il s’acquitte, celle-ci même qui consiste à écrire la Recherche du temps perdu et à assigner à l’épisode de la madeleine le rôle que Benjamin lui reconnaissait en 1929 : celui de l’événement qui déclenche l’écriture du roman. Il devient du même coup une expérience vécue qui a sa cause et ses effets et qui justifie l’écriture d’un texte qui commence, justement, par le goût de la madeleine trempée dans le thé.
36Si l’événement remémoré disparaît dans l’article « Sur quelques thèmes baudelairiens », c’est parce que, dans Le Temps retrouvé, celui-ci n’est plus l’entrecroisement de différents aspects du temps : il appartient au contraire au domaine d’une vie telle qu’elle fut vécue, celle du narrateur qui devient auteur et qui conquiert l’expérience de la madeleine comme cela même qui rendit possible son écriture. L’événement devient le signe d’une vie qui non seulement fut vécue, mais qui doit être écrite. Si l’événement remémoré était celui où se tissait l’entrecroisement temporel, il devient, lorsqu’il appartient à l’expérience vécue, « une minute affranchie de l’ordre du temps », dont le narrateur ne manque pas de souligner qu’elle « a recrée en nous pour la sentir l’homme affranchi de l’ordre du temps » (ibid., p. 2267).
37C’est cette illusion que Benjamin dénonce : là où Proust croit atteindre une minute elle-même libérée de la temporalité, il lui assigne une place temporelle, une position qui construit l’événement comme expérience vécue. C’est bien de cette minute affranchie de l’ordre du temps qu’est recréé l’homme qui en est lui-même affranchi ; et cette illusion, qui ignore la temporalité de la conscience et sa fonction, conduit au « jeu mortel9 » que dénoncera Benjamin. Ce qui est perdu, c’est justement l’expérience qui avait fait événement et par laquelle Proust était l’exception de son temps ; c’est l’absence que Baudelaire connaît et à laquelle il se confronte dans sa poésie. Mais Benjamin l’avait déjà aperçu dans « L’image proustienne » :
Proust, ce vieil enfant, profondément las, s’est laissé tomber sur le sein de la nature, non pour y sucer son lait, mais pour y rêver aux battements de son cœur. C’est dans cette faiblesse qu’il faut le voir, et l’on conçoit alors avec quel bonheur d’expression, à partir de cette faiblesse, Rivière a pu le comprendre et dire : « Marcel Proust est mort de la même inexpérience qui lui a permis d’écrire son œuvre. Il est mort d’être étranger au monde et de n’avoir pas su changer des conditions de vie qui pour lui étaient devenues destructrices » (Benjamin, [1929] 2000a, p. 152-153).

