Colloques en ligne

Florence Gaiotti

Bestiaires pour la jeunesse. Jouer avec les animaux : du plaisir de la création aux dangers de la dénaturation

Bestiaries for young people. Playing with animals: from the pleasure of creation to the dangers of denaturing

Je suis passionné par les illustrations des artistes animaliers depuis Gessner et Aldrovandi jusqu’à ceux des vélins du Muséum. C’est certainement le fait d’avoir dessiné tant d’animaux existants et d’avoir regardé leurs représentations anciennes souvent irréalistes qui m’a amené à en inventer de nouveaux. Et puis, on parle toujours des espèces qui disparaissent, faisons-en apparaître d’autres ! Ce sera ma contribution optimiste au renouvellement de la biodiversité ! 

(Mignon, 2020).

1Tenter d’aborder la question des bestiaires imaginaires et des espèces en voie d’apparition dans le domaine de l’album pour la jeunesse est une tâche quasi infinie. De fait, nombreux sont les albums depuis ceux de Béatrix Potter avec Pierre Lapin en 1902 ou ceux de Jean de Brunhoff avec Babar dès 1931, jusqu’au vaste univers de Ponti notamment, qui font surgir des animaux anthropomorphes, humains zoomorphes ou aux hybridités multiples, fantasques ou monstrueuses. Des animaux donc qui pour partie se tiennent debout, portent des vêtements, parlent souvent et sont essentiellement des miroirs du petit homme, au sein de fiction qui renvoient aux expériences humaines du jeune enfant. L’ensemble de ces animaux est parfois désigné par des chercheurs par le terme de « ménagerie » ou de « petit zoo l’enfance » (Nières, 2009, p. 139-154), voire de « bestiaire » (Soriano, 2002, p. 87-96), signalant l’idée de collection ou de classement selon des spécificités qui ne renvoient pas nécessairement aux particularités zoologiques, mais plus souvent aux fonctions symboliques de ces animaux de papier, en textes et en images.

2Cependant parmi la vaste production, depuis la fin du xixe siècle et plus sûrement tout au long du xixe siècle jusqu’à aujourd’hui, en écartant toutes les encyclopédies consacrées aux animaux fantastiques1, nous pouvons identifier un ensemble plus réduit d’albums qui se présentent comme une galerie d’animaux : parfois au sein de fiction mais plus souvent, comme un catalogue d’animaux inventés, à partir de jeux sur la langue et sur l’image, ou encore à l’appui de dispositifs singuliers. C’est sur ce type de bestiaires que nous nous attarderons, à partir d’un corpus d’ouvrages parus depuis les années 2000 afin d’observer les modalités d’apparition de ces animaux imaginaires, la présence de classification ou d’organisation à partir de critères préexistants ou inventés. Il s’agira également de s’interroger sur les discours explicites ou implicites qui accompagnent l’engendrement de ces animaux imaginaires. Si, dans son propos, que nous avons placé en exergue, Philippe Mignon, auteur notamment de Eléphasme, Rhinolophon, Caméluche et autres merveilles de la nature (2012), entre boutade et réel intérêt pour le monde animal, invoque « sa contribution optimiste au renouvellement de la biodiversité », qu’en est-il de la démarche des autres créateurs ? Nous montrerons que le plaisir de la création verbale ou iconique peut non seulement chercher à rencontrer le plaisir ludique du lecteur face à des espèces fantaisistes, mais peut également attiser une curiosité d’une autre nature, scientifique face à des animaux inventés, ou esthétique, liée à la création d’animaux potentiels. Enfin, nous verrons à l’appui d’un dernier exemple que la dénaturation de certains animaux constitue une vive critique d’une monstruosité, cette fois, tout humaine.

Diversité des voies d’apparition des animaux

3Le corpus retenu cherche à rendre compte de la diversité des modes d’apparition des animaux inventés au sein des albums pour la jeunesse. En effet, leur présence peut s’inscrire dans une fiction plus ou moins déployée et informée. Les animaux de L’Étrange Zoo de Lavardens de Thierry Dedieu (2014), comme nous le verrons dans la dernière partie, subissent, tout au long du récit, des changements progressifs pour devenir à la fin de l’album des créatures monstrueuses, présentées à travers une série de pseudo-photos d’animaux génétiquement problématiques. D’autres ouvrages s’appuient sur le modèle des récits que les voyageurs ou les scientifiques ont pu produire lors de leurs expéditions. Tel est le cas de l’ample ouvrage de Philippe Mignon, Éléphasme, Rhinolophon, Caméluche et autres merveilles de la nature (2012), dont la préface écrite par l’auteur lui-même fait référence à de prétendues archives du xviiie siècle, comportant des récits d’expédition maritime à l’issue fatale mais surtout des croquis animaliers en piètre état et que l’auteur/illustrateur a pu utiliser pour proposer ses propres planches. Suit une fascinante galerie d’animaux imaginaires aux hybridités multiples par adjonction sur des corps relativement reconnaissables d’animaux réels, de caractéristiques d’autres espèces (cornes, piquants, tentacules). Les animaux sont nommés doublement par leur nom courant, souvent composé du nom d’un animal réel et d’un adjectif qui ne renvoie à aucune espèce répertoriée ainsi que par leur nom savant, en latin, construit sur le même modèle. On trouve ainsi la « hyène hirsute » (Hyeana horripilata), le « muntjac variable » (Muntiacus variabilis) ou l’« armadillo lunatique » (Dasypus lunaticus) [Figure 1]. D’autres noms sont plus directement fantaisistes comme le « Kiaï » ou le « Peekaboo », deux noms renvoyant à l’univers du combat, le second faisant aussi référence au jeu de bébé qui consiste à cacher son visage avec ses mains, mais aussi à l’oiseau représenté muni de piquants de porc-épic. L’ouvrage se clôt sur un glossaire décrivant certains de ces animaux au sein d’extraits de récits ou de journaux de bord, eux-mêmes inventés, décrivant les contextes de leur découverte.

img-1-small450.jpg

Fig 1. Philippe Mignon
Élephasme, Rhinolophon, Caméluche et autres merveilles de la nature
Les Grandes Personnes, 2012 © Philippe Mignon

4Les animaux peuvent être introduits, comme dans l’ouvrage de Joël Guenoun, Le Ouaouaseau (2022) par un conte merveilleux initial auquel fait suite une série de doubles pages où chaque créature, évoquée dans le conte est présentée, en texte et en image. Comme dans un ouvrage documentaire, sur la page de gauche, apparait le nom de la créature, construit par mot-valise, principe d’engendrement initié par Lewis Carroll, dont la science fait également usage pour nommer les animaux issus de l’hybridation naturelle ou artificielle – comme le tigron ou encore le cama, bien réels et que les oulipiens ont également souvent mis en œuvre : on peut penser à Les Opossums célèbres (Hervé Le Tellier et Xavier Gorce, 2007) ou à l’ouvrage destiné aux enfants, Sardinosaures & Compagnie (Roubaud, Samon, Géric, 2008). Ainsi découvre-t-on le « hamstruche » (hamster/autruche), l’« otarygne » (otarie/cygne) ou le « cuqreuil » (coq/écureuil) ainsi que leurs caractéristiques quelque peu fantasques exposées dans un texte d’une dizaine de lignes. À la création taxinomique et documentaire est associée en belle page une figure engendrée sur le même principe, graphique cette fois, que l’on pourrait logiquement désigner par le terme d’image-valise, ou encore, pour faire le pendant avec les « animots » derridiens, des animages, puisque les deux figures animales sont présentes sur la même image, souvent imbriquées l’une dans l’autre, pour représenter une nouvelle créature.

5Si les animaux imaginaires constitués en bestiaire surgissent dans des configurations fictionnelles (fausses archives, contes, récit) qui ne sont pas spécifiques à la culture enfantine, le jeune lecteur peut aussi en découvrir certains au sein de formes ou de genres plus proches de son univers, comme l’abécédaire ou le pêle-mêle. L’abécédaire est, « le plus ancien genre destiné à l’enfance » pour apprendre à lire et peut avoir également des visées religieuses, politiques ou éducatives, selon Marie-Pierre Litaudon. Elle précise que les animaux y font une apparition massive au xixe siècle, « profitant de l’intérêt que les enfants portent aux animaux, pour diffuser les travaux de Buffon (d’où de nombreux Alphabet-Buffon), non sans tirer de l’éthologie quelque effet de moralité » (Litaudon, 2008).

6C’est la forme que Maxime Derouen choisit dans son Abécédaire des animaux imaginaires (2018) pour présenter ses créatures. Le choix de l’ordre alphabétique pourrait bien dans le cas précis de cet album suggérer un double héritage, celui des premiers ouvrages pour enfants, mais aussi celui de Gessner qui, dans son Historiae animalium (1551-1558), s’appuyant d’abord sur la classification aristotélicienne, classe ensuite les animaux, dans chaque partie, selon le principe alphabétique. Ce clin d’œil à des ouvrages anciens d’histoire naturelle, on le verra par la suite, est plus que probable, même si la référence échappe initialement au jeune lecteur. C’est aussi l’ordre que l’on rencontre dans certaines encyclopédies aussi bien pour adultes que pour enfants. Outre le mode d’organisation, l’album de Derouen, propose des variations assez vertigineuses, pour chaque créature inventée sur une double page, en jouant de manière multiple sur les hybridations verbales et iconiques. Si « l’alligatortue », le « blairossignol », le « cachalotarie » relèvent bien de la création lexicale, déjà évoquée, par mot-valise, les jeux verbaux se prolongent dans les descriptions, assez brèves et fantasques de l’animal, réparties sur la partie inférieure de la double page : construites sur un modèle syntaxique toujours identique, elles s’appuient sur des jeux de sonorités, parfois en lien avec la lettre initiale du nom de l’animal : « Dans les jungles fertiles du Brésil, le fier Blairossignol au moindre bruit s’envole », « Dans les mers agitées de Corée, le cachalotarie rit de sa barbarie ». Enfin, sur la page de droite, deux figures animales sont exposées, comme l’on représente, traditionnellement, le mâle et la femelle d’une même espèce. Mais ici, les deux animaux se déclinent selon d’autres possibilités combinatoires, mêlant sur le même corps des spécificités différentes des animaux réels, dans des combinaisons qui ne sont jamais les mêmes d’une double page à l’autre. Ainsi le « pangolynx » a, dans l’une de ses configurations une tête de pangolin, dans l’autre une tête de lynx2 ; il est recouvert d’écaille, soit sur le milieu du corps, soit sur les parties externes. « L’éléphantilope » se présente soit comme un éléphant aux pattes et aux cornes d’antilope, soit comme une antilope dont la moitié du corps est celle d’un éléphant. Le changement de principe pour chaque créature suggère ainsi d’autres associations possibles encore, à partir de l’hybridation d’autres aspects du corps, à l’infini ou presque et constitue une invitation pour le jeune lecteur à inventer d’autres formes possibles de cette espèce imaginaire, par-delà les limites de l’alphabet.

7Enfin, le pêle-mêle est un grand pourvoyeur de créatures animales en voie d’apparition. Autrement nommé, comme le rappelle Jacques Desse (Trebbi, 2012, p. 28-29), « méli-mélo » ou « harlequinades », le pêle-mêle fait partie des livres animés dont il constitue un sous-genre qui, s’il n’est pas initialement adressé aux enfants, entre de manière pérenne dans la culture de l’enfance à la toute fin du xixe siècle. Ce type d’ouvrage est d’abord un dispositif : chaque page étant découpée en deux, trois, ou quatre bandes ou plus, horizontales ou verticales, permet par le jeu de la combinatoire, d’engendrer différentes figures, et pour ce qui nous concerne des animaux chimériques.

8L’un des premiers pêle-mêle pour la jeunesse, tout en image, n’est pas animalier : 1536 grimaces a été créé en 1898 par Lothar Meggendorfer, célèbre pour ses pop-ups3. Tout au long du xxe siècle et jusqu’à aujourd’hui, le dispositif trouve des réalisations multiples dans les livres jeunesse. Le terme d’harlequinades renvoie au carnavalesque tel que décrit par Bakhtine et aux mondes à l’envers. Aussi les combinaisons vont-elles souvent permettre d’abord d’associer parties humaines et parties animales, comme dans le livret promotionnel de Kellog’s en 1932 mentionné par Jacques Desse (Trebbi, 2012, p. 28) ou un peu plus tard dans des livres comme Têtes de rechange qui, a largement inspiré Queneau pour son fameux Cent mille milliards de poème (1961). Mais les pêle-mêle peuvent aussi s’appuyer uniquement sur des figures animales initiales. Dans ce cas, ils permettent de faire advenir des espèces farfelues, parfois monstrueuses. Et si certains d’entre eux se contentent de composition/recomposition iconique, bien souvent, ils permettent aussi une combinatoire verbale, aboutissant à la création de noms à partir des syllabes des noms d’animaux réels, ou de phrases descriptives entières, construites sur le même modèle syntaxique. Nous avons retenu, parmi un nombre assez conséquent de pêle-mêle produits pour la jeunesse, trois ouvrages qui s’adressent à des lecteurs d’âge différents.

9Les Animals, d’Elis Wilk (2023) est un album muni de spirales qui rendent matériellement plus faciles et plus stables les réalisations combinatoires. Il s’apparente à un imagier pour tout jeune lecteur dont l’un des principes consiste à associer une représentation visuelle et le nom de la chose représentée. L’album présente quatorze figures d’animaux dont certaines font partie de l’univers enfantin (poule, lapin, cheval, éléphant, girafe) ou plus rares (lycaon) et leur nom, ce qui, par le jeu des pages découpées en deux à l’horizontale, permet de représenter selon le principe mathématique du pêle-mêle, 196 figures animales (14 x14) dont 182 animaux inédits (196 - 14). Son titre pourrait être un clin d’œil au pluriel récalcitrant des noms en « -al » dans le langage du jeune lecteur, mais aussi à sa capacité logique et grammaticale d’engendrement de formes possibles, mais inexistantes. C’est bien aussi à stimuler cette capacité d’engendrement que l’album invite par son dispositif même4.

10Méli-rétro dans la forêt (2022) de Sandra Le Guen et Cils semble, par l’usage du mot « rétro », constituer, un clin d’œil à des forme d’ouvrages plus anciens mêlant humains et animaux évoqués plus haut. Et de fait, cet album découpé en trois pans horizontaux permet d’associer une tête d’animal, à deux parties du corps, debout et habillé de vêtements rétros, plus proches de silhouettes humaines. Le dispositif permet verbalement d’engendrer des phrases présentant donc une créature hybride, mi-humaine, mi-animale en trois temps : une auto-désignation par l’animal (« je suis une biche vintage »), une caractéristique présentée toujours dans une proposition relative (« qui collectionne les coquillages »), une seconde spécificité sous la forme d’un complément circonstanciel (« en se promenant sur la plage »). L’engendrement iconique et verbal aboutit à des figures et des formulations, à mi-chemin entre créations oulipiennes et surréalisme.

11Il est sans doute difficile de présenter en quelques mots le dernier pêle-mêle que nous avons retenu et qui est devenu une sorte de classique du genre. Également muni de spirales pour faciliter la tourne des trois pans de pages découpées à la verticale, le Bestiaire universel du professeur Revillod 5 de Javier Sáez Castan et Miguel Murugarren (2008) au format à l’allemande, propose 16 planches initiales représentant 16 animaux réels en noir et blanc, toujours de profil, dans un style proche de celui de Jacques De Sève dans l’ouvrage de Buffon. Par le jeu de la combinatoire, il permet de faire apparaitre 4080 animaux imaginaires6. Le jeu de découpe fait également surgir des noms d’espèce – situés en bas de la partie inférieure de la double page, et composés de deux ou trois syllabes – et propose sur le bas de la page supérieure une description en trois temps qui inscrit l’animal dans une catégorie et indique ensuite deux de ses caractéristiques (l’une physique, l’autre généralement géographique). De ces trois pêles-mêles, c’est celui qui s’apparente le plus à un ouvrage de type scientifique, même si, on le verra plus loin, la fantaisie est omniprésente : il est de fait présenté comme l’aboutissement des travaux d’exploration et de recherche du Professeur Revillod, découvreur d’une terre nouvelle, scientifique hors pair, dans la lignée d’illustres prédécesseurs, d’ailleurs représentés en page de titre : Pline l’ancien, Linné, Buffon, Cuvier.

12La présentation du corpus a permis de mettre en évidence la diversité des voies et des modes d’apparition des animaux : leur existence est, selon les ouvrages, posée comme telle et parfois entourées de preuves d’existence ; parfois, l’album invite le lecteur à engendrer lui-même des créatures nouvelles, grâce à ses spécificités matérielles. Il s’agira alors de montrer que cette diversité des modes d’apparition se double d’une diversité de discours et d’enjeux, esthétiques, scientifiques, et parfois éthiques.

Des bestiaires qui invitent à des expériences esthétiques

13La plupart des bestiaires présentés dans la première partie, on l’a vu, joue sur un plaisir taxinomique, à partir de mots-valises – plaisir qui se double d’un jeu sur la composition ou l’hybridation visuelle, à partir de ce que l’on a appelé des images-valises ou animages, qui est parfois le fait du seul créateur, parfois celui du lecteur : ils visent un plaisir linguistique et plastique indéniable qui peut aller du pur amusement à la sidération. Certains d’entre eux constituent, pour les jeunes lecteurs, une véritable expérience des pouvoirs ou des pièges de la représentation. Ainsi certains pêles-mêles du corpus sont avant tout une initiation artistique. De fait, l’album Les Animals, invite les tout jeunes lecteurs à partir de 3 ans à découvrir par le jeu des tournes de pans de pages le plaisir tout démiurgique de créer de nouvelles figures animales et d’en imaginer le nom. D’emblée, on voit que la création plastique prime sur un quelconque désir de représentation réaliste : les couleurs éclatent dans des corps d’animaux réels qui imposent leur fantaisie chromatique. Ainsi de la poule multicolore qui semble avoir été tracée par une main enfantine, à la peinture au doigt, et dont les pattes sont particulièrement disproportionnées. Ou encore la girafe, littéralement pliée, comme si son corps était trop grand pour tenir dans la page, alors même qu’aucune proportion n’est respectée tout au long de l’album, à l’image des représentations des enfants pour qui le signe n’est pas encore arbitraire et pour qui la représentation visuelle ne se charge pas de contrainte mimétique [Figure 2, a, b]. Par ailleurs, montrer les animaux réels sous cet angle de la fantaisie finalement, rend tout aussi acceptables les animaux créés par combinatoire et donne aux tout jeunes lecteurs à faire l’expérience d’abord visuelle du pouvoir de la création par le dispositif du pêle-mêle [Figure 2. c] Une invitation sans doute aussi à imaginer d’autres hybrides encore dans une pratique plastique à venir. C’est sans doute dans un deuxième temps, et peut-être avec des enfants un peu plus aguerris aux jeux de la langue, que le nom recomposé de l’animal grâce à la tourne des demi-pages, pourra aussi relever du plaisir de l’engendrement, langagier cette fois. Une expérience en somme du pouvoir, démiurgique, de créer et de nommer.

img-2-small450.jpg

img-3-small450.jpg

img-4-small450.jpg

Fig. 2 a, b, c. Élis Wilk, Les Animals, Beurre Salé, 2023. © Élis Wilk

14Le pêle-mêle iranien évoqué plus haut en note, 1000 Zanimaux, quant à lui, initie également les très jeunes lecteurs auxquels cet album tout carton s’adresse, non seulement à cette expérience de l’engendrement, mais aussi à d’autres représentations visuelles et graphiques où les animaux réels puis hybrides prennent des formes très géométriques et abstraites, loin de tout réalisme. Il s’agit bien d’une initiation artistique revendiquée par la directrice de la collection Ramino, Beatrice Alemagna, par ailleurs autrice et illustratrice reconnue, qui affirme sur la page de garde finale : « pour intéresser l’enfant à l’art, mieux vaut lui en donner d’abord le goût », à travers une collection qui privilégie « le graphisme, la couleur et la fantaisie à la transmission des savoirs ».

15Cette initiation à la représentation artistique peut s’accompagner d’une expérience, plus troublante de la perception, comme dans l’ouvrage de Le Ouaouaseau, de Joël Guenoun, graphiste amateur de lignes épurées, travaillant souvent sur des aplats de couleurs, dans ses affiches aussi bien que dans ses livres pour adultes et pour enfants7. Si le créateur engendre des animaux imaginaires, par le biais de mots-valises, il place surtout son ouvrage sous le signe des leurres de la perception, dès l’exergue, en convoquant Lewis Carroll à travers la libre réécriture d’un passage d’Alice au pays des merveilles : « il croyait voir un albatros voletant autour de la lampe ; il regarda de nouveau et s’aperçut que c’était un hippopotame »8. Et de fait, c’est bien la dimension visuelle qui est ici mise en avant, à travers les pouvoirs et les limites du regard. Ainsi sur chaque belle page, après le conte initial, se succèdent des représentations hybrides, associant deux animaux le plus souvent, dans une figure qui fait songer au canard-lapin commenté notamment par Wittgenstein (2004, p. 275-278), les couleurs en plus. Mais contrairement au dessin du canard-lapin qui ne permet pas de percevoir les deux animaux en même temps, Joël Guenoun, non seulement parvient à faire advenir une nouvelle créature, mais permet également au lecteur de percevoir chacun des deux animaux réels quasi simultanément, grâce aux jeux des couleurs et des aplats. Ainsi peut-on distinguer aussi bien le mouton que le chat dans la représentation du « mouchat », ou la tête de loup dont la gueule est formée par le phoque, pour le « louphoque ». Une création visuelle en somme qui pour être ludique et fantaisiste invite bien le jeune lecteur à s’interroger, par l’expérience même visuelle à laquelle il est convié, sur la très philosophique question de la perception et de l’interprétation. Le texte se clôt par une citation tirée du conte qui précède le bestiaire proprement dit, confirmant bien l’enjeu du conte mais surtout du bestiaire : « Oui, oui, il faut bien regarder les choses…hmm, regarder avec attention, toujours… pour voir cela, bien sûr ». Ainsi le « ouaouaseau », le « charuche » ou encore le « pandoquet » peuvent-ils être considérés moins comme des animaux dignes d’un intérêt pour les sciences du vivant que comme des créatures éminemment philosophiques.

16D’autres albums-bestiaires du corpus semblent influencés par le non-sens ou encore par le surréalisme qu’ils proposent aux jeunes lecteurs d’expérimenter. C’est ainsi le cas de Méli-Rétro dans la forêt où les figures hybrides engendrées, ainsi que les textes produits grâce au dispositif du pêle-mêle, relèvent bien du non-sens, entre comique et absurde : « je suis la chouette trémolo/ qui marche sur un fil /en faisant des bulles ». Ce texte, sans visée scientifique, pourrait ainsi rappeler « la fameuse fourmi de 18 mètres avec un chapeau sur la tête » de Robert Desnos dans les 30 chantefables pour les enfants sages à chanter sur n’importe quel air (1944). Et pourquoi pas, semble suggérer l’album ? Pourquoi ne pas jouer à engendrer phrases et images pour s’amuser à imaginer non d’autres animaux mais des animaux existant dans des situations inhabituelles, tordant le cou à la raison et d’ailleurs ici à toute logique animale. Un pur plaisir d’associations qui fait entrer le jeune lecteur dans le plaisir du non-sens ou du loufoque défini par Jean-Pierre Mourey comme « l’emballement de la machine logique et langagière » (Mourey, Vray, 2003, p. 9) et ici pourrait-on ajouter, visuelle.

17C’est également le cas du Bestiaire du professeur Revillod : ainsi dans les planches initiales, qui pourtant, semblent tirées de planches réelles d’histoire naturelle, peut-on trouver nombre d’objets insolites telle la théière dans l’illustration représentant l’éléphant qui tient lui-même une tasse avec sa trompe, ou encore le pied de lit qui supporte le Cœlacanthe, hors de tout univers aquatique. De même, certains fragments de textes à visée descriptive ne sont pas exempts d’une fantaisie, lorsqu’ils indiquent, par exemple, que l’animal est « très décoratif » ou « délicieux en côtelettes ». Ce bestiaire cependant vient aussi s’inscrire dans un autre ensemble d’ouvrages du corpus qui, non seulement proposent des jeux visuels et linguistiques mais font, non sans facétie, la part belle aux sciences du vivant dont ils pourraient aussi constituer une première approche.

Hommage et initiation tout en décalage aux sciences du vivant

18De fait, Le Bestiaire du professeur Revillod, l’Abécédaire des animaux imaginaires et l’album Eléphasme, Rhinolophon, Caméluche sont, selon des modalités différentes, des invitations à découvrir directement ou indirectement des travaux de naturalistes. Tous semblent également inviter le lecteur à interroger l’opposition toujours très tenace entre sciences et imagination. De fait, on peut d’abord noter que ces trois albums jouent sur les références et sur la caution de savants connus. Ainsi la figure totalement fictive du Professeur Revillod apparaît-elle dans un médaillon, entourée de celles de Pline l’ancien, Linné, Buffon et Cuvier. Dans la préface qui lui est attribuée, le professeur fait référence à l’Académie Royale des sciences de Suède, fondée justement par Linné et clôt son propos par un éloge de la science « flambeau et guide (de ?) l’humanité » qui rappelle aussi bien les positions d’Auguste Comte qu’une citation attribuée à Louis Pasteur.

19Philippe Mignon, pour sa part, même s’il invente la plupart des noms de savants ou explorateurs, fait référence au Muséum d’Histoire naturelle ainsi qu’à des savants ou illustrateurs animaliers comme Gessner et Aldrovandi qu’il semble bien connaître. Enfin, Maxime Derouen, d’abord spécialiste de philosophie politique et des sciences, convoque, sur une des pages de garde, Cuvier en une longue citation issue du Dictionnaire des sciences naturelles 9. Or cette citation, qui permet d’inscrire l’ouvrage dans une lignée savante mais aussi dans une réflexion sur les liens entre sciences et imagination, peut, face à la production qui suit, largement être sujette à débat : là où Cuvier accorde tout pouvoir au savoir, contre l’imagination, l’ensemble de l’ouvrage vient largement nuancer cette position, à l’instar du texte de la quatrième de couverture qui fait explicitement, non sans humour, s’accorder les deux approches :

Archive scientifique, inédite, voici l’abécédaire que les plus grands savanturiers de l’histoire naturelle ont toujours voulu garder secret. Il s’agit d’un témoignage scientifique, géographique et imaginaire unique, mettant en scène les plus merveilleuses créatures dont l’histoire a essayé d’effacer la possibilité même d’exister. (Derouen, 2018)

20Les styles graphiques dans les trois bestiaires confirment bien aussi le jeu entre hommage aux sciences et réflexion critique sur les démarches scientifiques. Ces trois albums en effet reprennent chacun des styles de représentation animale préexistants : Le Bestiaire universel de professeur Revillod rappelle les planches réalisées par De Sève pour Buffon ; on peut rapprocher les dessins de Philippe Mignon de ceux qu’Audubon a réalisés entre 1827 et 1838, rassemblés ensuite sous le titre Les oiseaux d’Amérique ; enfin Maxime Derouen semble emprunter le style de ses illustrations à Gessner et Aldrovandi, mentionnés par Philippe Mignon. Toutefois on pourrait aussi reconnaitre dans les yeux de tous les animaux de Derouen – des yeux blancs et ronds – ceux dont Benjamin Rabier affuble dans ses albums ses personnages animaux10. Cette double appartenance vient conforter la volonté de l’auteur de réunir, sans les opposer, science et imagination, savoir et fantaisie. Derouen de toute évidence vise à remettre en cause des représentations encore très figées, comme en témoignent les variations des hybridations, suggérant que bien d’autres sont possibles à partir de deux espèces. Il se joue également de la représentation traditionnelle et binaire de deux individus, un mâle et l’autre femelle, au point même que sur l’une des doubles pages l’on trouve trois figurations du « Serpentaire », l’une renvoyant au rapace réel mais qui semble déjà être un hybride, les deux autres mêlant des caractéristiques d’une panthère et d’un cerf. Bien autres formes de facéties sont présentes dans cet album comme autant de manières de revisiter les catégories et les modes de représentations, mais aussi d’inviter le jeune lecteur à s’interroger sur les liens entre science et imagination.

21Dans le Bestiaire universel du professeur Revillod, les auteurs, parmi les jeux de références graphiques souvent non explicitées, semblent faire un clin d’œil à l’animal anonyme de Buffon, dans l’une des combinaisons qui représente un animal sans nom et sans texte de légende (un animal à tête de bœuf, au corps de tigre, à l’arrière d’un Kiwi). Thierry Hoquet rappelle que Buffon, pour sa part, décrit son animal (qui probablement est une espèce de fennec) de la manière suivante : « cet animal dont nous ignorons le nom et que nous appellerons l’Anonyme, en attendant qu’on nous dise son nom, a quelques rapports avec le lièvre, et d’autres avec l’écureuil » (Hoquet, 2007, §56). Dès lors, si Buffon face un animal existant, mais encore sans nom, s’appuie sur du connu pour le décrire comme une sorte d’hybride, alors son principe pourrait conforter l’existence potentielle de toutes les espèces engendrées par la combinatoire du pêle-mêle, semble nous suggérer Sáez Castan. Thierry Hoquet dans sa recherche sur les illustrations de l’Histoire Naturelle de Buffon, rappelle les fonctions de l’image scientifique : sa « charge affective », sa « vocation pédagogique », sa manière propre de représenter la réalité, sa capacité à « fixer les savoirs », à visualiser les données mais aussi à éduquer le regard.

La combinaison de ces éléments (plaisir et intérêt, diffusion des connaissances, fixation du réel, aiguisage de l’œil ou affinage des perceptions) fait le succès de l’histoire naturelle. En tous sens, les espèces nouvelles rapportées par les voyageurs intéressent : elles font irruption dans le monde ancien et ce qui était auparavant sans rapports entretient désormais des relations. (Hoquet, 2007, §7)

22Pour le jeune lecteur du bestiaire de Sáez Castan qui connaît les espèces initiales, l’émerveillement joue plutôt face à ces espèces potentielles qui prennent corps à la tourne de page. Et si la dimension de canular ne se cache pas, l’ouvrage peut introduire un doute, et peut-être même susciter un désir, celui de découvrir (ou de faire advenir) une nouvelle espèce. Le rêve de certains chercheurs en somme, puisque 80 % des espèces animales sont encore inconnues, et donc non nommées, non représentées.

23Enfin Philippe Mignon qui s’inspire des planches zoologiques du xixe siècle, multiplie les emprunts et les hybridations, notamment dans le conséquent glossaire final. La deuxième partie du titre Éléphasme, Rhinolophon Caméluche et autres merveilles de la nature, semble faire signe à certains ouvrages du xviiie siècle, comme le Spectacle de la nature de l’Abbé Pluche. Les textes, à l’instar des représentations iconiques, sont le produit d’une hybridation multiple : ils empruntent leur forme et leur structure aux textes descriptifs des sciences naturelles, aux journaux de bord d’explorateur, aux récits de savants-voyageurs, pastiches époustouflants et teintés d’humour qui pourraient aussi avoir été inspirés pour certains par le texte de Perec sur les Coscinora11, dans Cantatrix sopronica L. et autres écrits scientifiques (1991). Ils mêlent informations vraisemblables et saugrenues, comme l’œuf du Bihorou (bihoreau/kangourou) qui se développe dans la poche abdominale de l’animal et qui pour éclore doit « tomber de haut » (Mignon, 2012, p. 33). Malgré la fantaisie, l’animal inventé acquiert une épaisseur qui tient non seulement à sa double dénomination courante et savante, à sa représentation en image, mais aussi au contexte que l’auteur imagine pour décrire son apparition et la rendre crédible. Il n’hésite d’ailleurs pas à faire sortir certaines de ces créatures du cadre de l’album et à prolonger leur existence potentielle, au sein d’autres médias, comme la revue pour adulte intitulée Délibéré 12 où l’on retrouve des fiches documentaires sur certains des animaux issus de l’album jeunesse. Un projet d’étudiants en école de design numérique a poussé la logique de l’artiste jusqu’à créer une vidéo où l’on voit Le Muntjac variable évoluer dans une forêt et changer progressivement de pelage, au fil des saisons, reprenant cette fois les codes visuels et langagier du documentaire animalier13.

24Ainsi chacun de ces trois ouvrages constituent une reconnaissance à l’égard de l’histoire naturelle des siècles passés. Mais aucun ne s’en tient à un éloge sans distance : les jeux d’hybridation en texte et en image, sont une invitation non seulement à la curiosité scientifique, mais à la réflexion sur les pratiques scientifiques, sur les classifications qui ont eu cours, ou encore sur les liens entre sciences et imaginaire.

Des animaux en voie d’apparition pour dénoncer la dénaturation des bêtes de divertissement.

25Si Philippe Mignon, comme nous l’avons rappelé, accompagne sa création d’un discours qui certes rappelle la disparition de certaines espèces, ses créations suggèrent une vision optimiste, laissant ouverte la possibilité d’en découvrir de nouvelles. Thierry Dedieu, dans L’Étrange zoo de Lavardens, à travers un autre canular enrobé dans une fiction, semble plus critique, quant aux conséquences des actions humaines sur les animaux. Son album, à première vue ne se donne pas comme un bestiaire, mais propose une histoire mettant en scène un vicomte désargenté de la Belle Époque et des animaux qu’il a acquis pour constituer un zoo et renflouer ses finances. Le bestiaire se trouve à la suite du récit, à la fin de l’album, comme l’aboutissement des décisions successives du vicomte et de sa belle-mère. En effet, suite à une rencontre sidérante au cœur de la forêt avec un cerf, reprenant le motif de la rencontre avec un animal sauvage (Schoentjes, 2022), le personnage désargenté décide de faire venir toutes sortes d’animaux pour créer un zoo. Par bienveillance d’abord, lui et sa belle-mère décident d’ouvrir leur maison aux animaux mais aussi de leur apprendre les bonnes manières, toute humaines, bien sûr et de les affubler d’habits. La phase ultime consiste à leur créer des masques. En effet, les animaux perturbés et dénaturés par une anthropomorphisation imposée, sont pris d’un sentiment tout derridien par rapport à leur propre nudité devant les spectateurs venus les voir et refusent alors de se produire « à poils » dans le zoo.

26Les images aux teintes sépia, dans le cours du récit, montrent la progressive transformation des animaux : d’abord simples animaux de zoo, encore sauvages, ils investissent de manière un peu chaotique les espaces intérieurs du manoir, offrant alors des scènes de désordres, fantaisistes et réjouissantes. [Figure 3. a, b]

img-5-small450.jpgimg-6-small450.jpg

Fig. 3 a et b, Thierry Dedieu, L’Étrange Zoo de Lavardens, Seuil jeunesse, 2014. © Thierry Dedieu

27Leur humanisation imposée est exposée ensuite dans des pastiches de tableaux connus : non plus des animaux mais des hommes à tête d’animal installés plus ou moins confortablement dans le manoir ou les jardins, se livrant à des activités humaines (prenant un bain dans une baignoire à pied, tenant une fourchette, faisant du tricycle ou du « vélocipède »). Suite à leur revendication et à l’élaboration de masques, la galerie finale se constitue en bestiaire de monstres puisque désormais la girafe se cache sous une tête de rhinocéros, le gorille derrière la gueule d’un tigre, le lama a une tête de toucan. Comme pour les bestiaires déjà évoqués, la modification des animaux donne lieu, en fin d’album à des dénominations créées par mot-valise comme « l’oursélan », « le lameu », « la ratouzelle ». Si certains animaux sont déjà représentés dans de grandes images au sein du récit, d’autres apparaissent après sa clôture, comme dans un album de fausses photographies – en fait des dessins – supposément réalisées par des photographes professionnels qui, pour leur part, ont bel et bien existé et dont le nom et souvent la ville d’origine sont indiqués en bas de la photo14 [Figure 4].

img-7-small450.jpg

Fig. 4. Thierry Dedieu, L’Étrange Zoo de Lavardens, Seuil jeunesse, 2014. © Thierry Dedieu

28Ces photos « canular » présentent les animaux non comme des animaux masqués mais bien comme de nouvelles espèces. Et l’imitation par le dessin de vraies photographies en teinte sépia semble attester, pour reprendre Barthes (1980, p.133), que ces animaux « ont été ». Toutefois le passage par la photographie peut aussi laisser entendre d’autres discours. On se souvient sans doute que le processus réussi de civilisation de Babar, en 1931, se traduit par sa posture debout, par l’achat du fameux costume vert, mais aussi par la réalisation d’une photographie, d’un sépia auquel les fausses photos de Dedieu peuvent faire songer. La photo de Babar venait en somme attester l’avènement de Babar en tant qu’être humain à part entière. Or on peut légitimement soupçonner Thierry Dedieu, créateur souvent facétieux15, de jouer sur la fonction barthésienne de la photographie ainsi que sur l’usage qu’en fait le créateur de Babar. En effet, au sein de la fiction, l’aspect spectaculaire de la transformation des animaux assure le succès de ce zoo d’un nouveau genre, comme le dit le narrateur dans une formule qui laisse toutefois planer quelque doute : « Ces derniers étaient si parfaits que les créatures ainsi créées semblaient tout droit sorties d’un livre pour enfants. Dès lors l’étrange zoo de Lavardens ne désemplit pas. » (Dedieu, 2014, n. p.) Le paradoxe de la première phrase, renvoyant à l’univers imaginaire de l’enfance, permet de saisir une ironie qui peut s’interpréter comme une dénonciation vive de la dénaturation progressive et poussée à l’absurde des animaux de divertissement, devenus des monstres de foire, à l’instar des freaks de la même époque, pour le plaisir des uns et l’enrichissement du personnage principal.

29Dedieu, évoquant la genèse de cet ouvrage (Dedieu, 2015a), rapporte une scène originelle, saugrenue, dont on ne sait si elle est réelle ou inventée, d’une girafe qui se promenait dans les rues de New-York – bien avant le covid qui nous a familiarisés avec ce type de scène. Dans un entretien (Dedieu, 2015b), il évoque également les modalités de création, notamment le pêle-mêle et les différentes techniques dont il a pu s’inspirer pour engendrer des nouvelles créatures. Il y affirme sa volonté de déstabiliser le lecteur, de lui faire croire au mensonge de ce qui est, là encore, une forme de canular bien ficelé, mais non dénué de sens. Une déstabilisation que l’illustrateur quelques années auparavant visait aussi dans l’album Zoo (2009), où la visite du zoo ne montrait aucun animal, mais seulement des spectateurs qui avaient l’allure des animaux qu’ils étaient venus voir. L’Étrange Zoo de Lavardens, usant d’un style et d’une forme très différents, est bien une autre entreprise de déstabilisation, efficace, où le lecteur est d’abord pris au piège du spectaculaire, à l’instar des visiteurs de la fiction, avant de s’interroger sur la folie toute humaine qui est à son origine.

30Cet album, qui débute par le motif de la rencontre saisissante avec l’animal sauvage, dit finalement l’impossibilité même d’une véritable rencontre dans un contexte de domination de l’homme sur l’animal. C’est ce que suggère notamment la vaste double page représentant à droite la girafe masquée par un tête de rhinocéros qui regarde le lecteur et semble saisie de mélancolie, tandis que la belle page montre les spectateurs venus la voir, aux visages et aux postures grotesques, et qui ne semblent pas regarder au bon endroit : des regards qui ne se croisent pas, séparés, en outre, par la pliure de la page [Figure 5]. Le zoo du vicomte, poussé dans sa logique marchande de spectacularisation, est devenu bestiaire tout à la fois jubilatoire et accusateur, rassemblant une succession de monstres dont l’hybridation crée d’abord une sidération amusée qui laisse la place à la suspicion et au malaise face à une monstruosité qui est finalement celle des hommes.

img-8-small450.jpg

Fig. 5. Thierry Dedieu, L’Étrange Zoo de Lavardens, Seuil jeunesse, 2014. © Thierry Dedieu

31Les bestiaires d’animaux imaginaires, on l’a vu, ont aussi investi, avec des réussites certaines, l’univers de la culture enfantine et en constituent un sous-genre que je n’ai fait que survoler. Or si les enfants ont désormais l’habitude de voir des animaux anthropomorphisés dans les albums qu’on leur propose, les figures singulières engendrées dans ces bestiaires ne s’inscrivent pas de la même manière dans le « petit zoo de l’enfance ». Figures à part, figures insolites et souvent réjouissantes, elles ne sont pas ici le masque du petit humain, mais elles disent un esprit d’enfance – réel, ou peut-être fantasmé – dans sa capacité à amalgamer réel et imaginaire, à inventer des mots à partir de structures existantes, à faire advenir des chimères, en faisant dialoguer savoir et imagination, texte et image. Dans ces bestiaires aux diverses configurations, les animaux en voie d’apparition ne laissent pas de côté les animaux réels : ceux-ci constituent souvent le point de départ des créations. Les inventions de nouvelles espèces par le biais d’une imagination, parfois solidement ancrée dans une culture scientifique disent plutôt un lien essentiel qu’il ne s’agit pas d’oublier, comme le rappelle Anne Simon (2021, p. 361) lorsqu’elle met en garde contre la tentation d’opposer animaux réels et animaux imaginaires : « on perd les premiers si on perd les seconds et on perdra les seconds si on perd les premiers ». Les bestiaires pour enfants, aussi fantaisistes soient-ils, leur accordent bien la possibilité de cohabiter.