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"Pratiques du commun" dans les lettres et les arts afro‑luso‑brésiliens (Sorbonne Université)

Publié le par Perrine Coudurier (Source : Rita Novas Miranda)

Appel à communications 

Colloque international

« Pratiques du commun » dans les lettres et les arts afro‑luso‑brésiliens

Sorbonne Université, les 16 et 17 novembre 2026

Alors que les notions de communauté, de partage et de création collective occupent une place centrale dans les débats contemporains, ce colloque international propose d’explorer les « pratiques du commun » dans les lettres et les arts afro‑luso‑brésiliens, en interrogeant leurs formes, leurs imaginaires, leurs héritages et dynamiques. La notion de « commun » est ici comprise non comme un bloc homogène et prédéfini – à l’image de ce qui prévaut dans les contextes autoritaires –, mais en tant qu’ensemble de pratiques hétérogènes et en transformation permanente, qui relient, délient et reconfigurent continuellement la relation. Cette perspective s’inspire d’auteurs tels que Pierre Dardot et Christian Laval[1], qui conçoivent le commun comme un principe politique et une pratique instituante, mais également d’approches qui, dans les arts, mettent en avant la dimension relationnelle du processus de création, comme l’a formulé le commissaire d’exposition et historien de l’art français Nicolas Bourriaud en introduisant la notion d’« esthétique relationnelle »[2].

Les dynamiques du commun croisent des épistémologies qui valorisent l’ancestralité, l’oralité et la mémoire collective, ainsi que le mouvement, la rencontre et la friction, comme le formule Édouard Glissant dans sa poétique de la Relation[3], ou encore Saidiya Hartman lorsqu’elle pense les formes de vie rebelles de filles noires en révolte[4]. Il s’agit des histoires des vaincus[5], faites de fragments et de ruines, de groupes marginalisés et de géographies périphériques. Le commun se conçoit comme un mode d’existence, une politique sensible qui circule entre les territoires, les langues, les mémoires et façonne les imaginaires. Il se manifeste à la fois dans des pratiques collaboratives et dans des formes de résistance qui contestent les hiérarchies de pouvoir, de valeur et de légitimité, ouvrant la voie à d’autres partages du sensible, pour reprendre l’expression de Jacques Rancière[6], à d’autres modes de distribution du visible et du dicible, ainsi qu’à des formes alternatives, dissensuelles et émancipatrices de production et de diffusion des savoirs.

Les mondes lusophones, marqués par des histoires coloniales et postcoloniales contrastées, constituent un terrain privilégié pour interroger les tensions entre uniformisation et dissidence, production du « même » et de l’altérité. Comme l’ont montré les réflexions sur la colonialité du savoir, du pouvoir et de l’être – dont celles d’Aníbal Quijano[7] et de Walter Mignolo[8] – ainsi que les analyses portant sur la persistance des hiérarchies raciales et épistémiques, ces espaces sont traversés par des dynamiques complexes : à la fois productrices d’appartenances et reproductrices de subalternisation, elles renforcent des solidarités tout en révélant des logiques de domination et d’invisibilisation.

La critique de la communauté homogène et harmonieuse, telle que l’ont développée Jean‑Luc Nancy et Roberto Esposito, permet de penser le commun comme un champ de frictions, de vulnérabilités et de conflits. Pour Nancy, les grands paradigmes communautaires fondés sur un mythe d’unité, d’essence partagée ou de projet collectif, sont désormais inopérants. Si l’idée de communauté subsiste, c’est comme expression de singularités dans leur « être‑en‑commun »[9], entendu comme une co-présence sans fusion. Quant à Esposito, il montre que la communauté (communitas[10]) ne repose ni sur une identité ni sur un bien partagé, mais sur le munus, c’est‑à‑dire l’obligation et le don qui lient chaque sujet aux autres. À l’inverse, l’immunitas[11] désigne les mécanismes qui soustraient l’individu à cette dette et le protègent du risque inhérent au partage. La contemporanéité se caractérise, selon lui, par une tendance croissante à l’immunisation, qui préserve l’individu mais fragilise le commun en neutralisant la dynamique du don qui fonde la communauté. 

Penser les pratiques du commun dans les lettres et les arts afro‑luso‑brésiliens implique, dès lors, d’examiner la manière dont les communautés, qu’elles soient nationales, ethniques, linguistiques, artistiques, de genre ou d’orientation sexuelle, élaborent des formes de vie partagées, tout en affirmant des hétérogénéités, en rendant visibles des inégalités et en luttant contre les processus d’invisibilisation. Comme l’observe Antonio Negri, il s’agit de pratiques qui favorisent l’action collective et la transformation sociale[12]. Dans cette perspective, l’apport des études féministes et queer[13]permet également de montrer que les pratiques du commun se tissent à partir de corps situés, marqués par la différence, traversés par des violences historiques et symboliques, et engagés dans des résistances quotidiennes. En croisant race, classe et genre, bell hooks rappelle que la solidarité, l’écoute et les relations affectives constituent des pratiques collectives essentielles de résistance et de reconstruction de mémoires partagées[14].

Dans les différents espaces lusophones, la littérature, les arts visuels, la musique, la performance, les oralités et les archives tissent des manières de créer et d’agir qui nourrissent des imaginaires communs dissensuels, des formes de convivialité et des réseaux de solidarité ouverts. Le commun s’exprime dans le soutien mutuel émancipateur, dans les histoires des vaincus en devenir et dans leurs archives, dans des économies créatives alternatives, dans des poétiques ancrées dans l’imaginaire et la mémoire, ainsi que dans des circulations qui défient les modes institués de distribution des rôles sociaux. Ces pratiques font du commun une force créatrice et transformatrice, une politique inventive du quotidien, une « poéthique »[15] de la présence qui brouille les frontières entre art, vie et communauté. En réunissant différentes voix et perspectives, il s’agit de créer un espace de réflexion transdisciplinaire qui valorise les pratiques d’un commun hétérogène comme axe majeur pour penser aujourd’hui les lettres et les arts afro‑luso‑brésiliens.

Axes d’analyse possibles (liste non exhaustive) :

-       Épistémologies du commun et poétiques de la relation

-       Communautés de mémoire, ancestralité et transmission

-       Colonialité, post‑colonialité et décolonialité : reconfigurations du commun

-       Territorialités, mobilités et géographies périphériques

-       Genre et politiques du corps : appartenances et résistances incarnées

-       Groupes marginalisés – genre, race, classe – et leurs (co)dynamiques

-       Littérature des périphéries et des mouvements sociaux, slam, poésie oralisée et performée

-       Histoire orale et formes collectives de production de mémoire et de savoir historique

-       Cinéma communautaire, collectifs d’audiovisuel périphérique

-       Esthétiques relationnelles, dispositifs collaboratifs et pratiques de cocréation  

Langues : français, portugais

Lieu : Sorbonne Université, Salle des actes, 54 rue Saint-Jacques, Paris 5e

Dates : 16 et 17 novembre 2026 

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Modalités de participation :

Soumission des propositions : envoi d’un titre, d’un résumé (max. 500 mots) et d’une brève note biobibliographique (max. 150 mots) avant le 30 avril 2026 à : pratiquescommun2026@gmail.com

Notification d’acceptation : jusqu’au 15 mai 2026.

Confirmation de participation : jusqu’au 30 juin 2026.

Comité scientifique et d’organisation :

Maria Araújo da Silva – Sorbonne Université, CRIMIC

Maria Benedita Basto – Sorbonne Université, CRIMIC

Alberto Da Silva – Sorbonne Université, CRIMIC

Mireille Garcia – Sorbonne Université, CRIMIC

Rita Novas Miranda – Sorbonne Université, CRIMIC


 
[1] Pierre Dardot, Christian Laval, Commun, Essai sur la révolution au XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2014.
[2] Nicolas Bourriaud, Esthétique relationnelle, Dijon, Les Presses du réel, 1998.
[3] Édouard Glissant, Poétique de la Relation, Paris, Gallimard, 1990 ; Introduction à une Poétique du Divers, Paris, Gallimard, 1996 ; Traité du Tout-Monde, Paris, Gallimard, 1997.
[4] Saidiya Hartman, Vies rebelles, Histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queers et de femmes dangereuses, Paris, Seuil, 2024.
[5] Walter Benjamin, Sur le concept d’histoire, Paris, Payot-Rivages, 2013.
[6] Jacques Rancière, Le Partage du sensible, Paris, La Fabrique, 2000. 
[7] Anibal Quijano, « ‘Race’ et colonialité du pouvoir », Mouvements, n° 51, 2007, p. 111-118, ˂https://doi-org.ressources-electroniques.univ-lille.fr/10.3917/mouv.051.0111˃
[8] Walter Mignolo, Catherine E. Walsh, On Decoloniality: Concepts, Analytics, Praxis, Durham, Duke University Press, 2018 et W. Mignolo, The Politics of Decolonial Investigations, Durham, Duke University Press, 2021.
[9] Jean-Luc Nancy, La Communauté désœuvrée, Paris, Christian Bourgeois Éditeur, 1989.
[10] Roberto Esposito, Communitas. Origine et destin de la communauté, trad. Nadine Le Lirzin, Paris, PUF, 2000, et Communauté, immunité, biopolitique. Repenser les termes de la politique, trad. de Bernard Chamayou, 
[San Giovanni], Éditions Mimesis, 2019.
[11] Ibid., Immunitas. Protection et négation de la vie, Paris, Seuil, 2021. 
[12] António Negri, Fabrique de porcelaine. Pour une nouvelle grammaire du politique, Paris, Stock, 2006.
[13] Judith Butler, Gender Trouble: Feminism and the Subversion of Identity, New York, Routledge, 1990.
[14] bell hooks, À propos d’amour, Paris, Éditions Divergences, 2022; Where We Stand: Class Matters, London, Routledge, 2000.
[15] Jean-Claude Pinson, À Piatigorsk sur la poésie, Nantes, Éditions Cécile Defaut, 2008.

 

© A City Called Mirage, Kiluanji Kia Henda, 2014