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La philosophie morale des fictions hugoliennes (Caen)

La philosophie morale des fictions hugoliennes (Caen)

Publié le par Marc Escola (Source : Jordi Brahamcha-Marin)

Ce colloque entend proposer un réexamen des œuvres fictionnelles de Victor Hugo (romans, pièces de théâtre, poèmes narratifs) à la lumière des réflexions récentes et plus anciennes autour des liens entre littérature et philosophie morale.  Nous nous intéresserons moins aux principes moraux exposés par Hugo dans des textes argumentatifs (préfaces, essais, etc.) qu’à leur mise en tension à l’intérieur du dispositif fictionnel. Comment les fictions hugoliennes – roman, théâtre et poésie – créent-elles de la pensée morale, illustrant ou éventuellement tordant certains principes posés par l’auteur sur un mode déclaratif ?

Il va de soi que Hugo est un écrivain préoccupé par les questions morales. De nombreux commentateurs ont exploré cet aspect de son œuvre, de Charles Renouvier (qui consacrait en 1900 un chapitre de son Victor Hugo, le philosophe à « La morale des romans » ; voir Renouvier 2002) et Maurice Souriau (Les Idées morales de Victor Hugo, 1908) jusqu’à des commentateurs récents comme Myriam Roman dans plusieurs chapitres de Victor Hugo et le roman philosophique (1999). On trouvera un échantillon  des commentateurs qui se sont intéressés à cette question dans les indications bibliographiques qui suivent ; voir aussi, pour une synthèse et des indications bibliographiques, Millet 2023. 

La question de savoir ce que recouvre exactement la « philosophie morale » ne peut pas être tranchée a priori une fois pour toutes. Nous laisserons sa réponse à l’appréciation de chaque intervenant.e, en neutralisant à ce stade l’épineuse question de la distinction entre « morale » et « éthique », et en proposant d’inclure dans la « philosophie morale », de manière très extensive, l’ensemble des réflexions philosophiques qui visent à apporter des réponses à des questions comme : « Comment agir dans telle circonstance ? », « Comment bien mener sa vie ? », « Quel genre de personne faut-il chercher à devenir ? », « Comment bien délibérer moralement ? », « Comment bien se comporter à l’égard d’autrui, fût-il un ennemi ? » mais aussi : « Sur quel fondement évaluer ses conduites passées ou les conduites d’un autre ? », ou encore : « Comment définir des notions importantes de notre vie morale comme celle de courage, de noblesse, de vertu, de charité, de responsabilité, de lâcheté, de mesquinerie, de méchanceté, de cruauté, d’indifférence, etc. ? » Tout au plus s’efforcera-t-on de distinguer, dans la mesure où ce sera possible (et naturellement, à propos d’un auteur comme Hugo, ce ne le sera pas complètement), la « philosophie morale », préoccupée de l’évaluation et de la détermination des comportements individuels, de la « philosophie politique », tournée vers l’organisation de la vie collective et des institutions. La première nous intéressera prioritairement. 

Pistes de réflexion

Premièrement, nous chercherons à étudier comment les fictions hugoliennes mettent en scène ou en récit certaines notions ou thèmes relatifs à la vie morale (la conscience, l’amour, la charité, la pitié, la jalousie, le pardon, la responsabilité…), ou certains actes ou procédures moralement significatifs (le serment, le dilemme…). Au-delà d’une simple approche thématique, nous serons également attentifs à la manière dont les choix formels, narratifs, rhétoriques, stylistiques, viennent parfois à l’appui d’une évaluation, d’une condamnation ou d’une approbation : l’évacuation du personnage de Tholomyès, à la fin du livre III de la première partie des Misérables, n’est-elle pas la plus sévère des condamnations ?

Deuxièmement, nous aimerions faire droit à la capacité d’identification et de projection des fictions hugoliennes, et prendre acte du fait que les fictions hugoliennes suscitent un désir d’interprétation. Nous souhaiterions ainsi entendre, sur tel ou tel texte de Hugo, des lectures qui n’auraient pas peur de prendre en charge certaines interprétations quant aux dilemmes moraux des personnages, quant au bien-fondé de leurs actions, etc., et qui constitueraient dès lors des témoignages directs des pouvoirs d’interpellation morale du texte hugolien. Cette perspective peut intégrer les questionnements contemporains relatifs à la réécriture des classiques. La volonté de transformer et d’adapter les fictions hugoliennes (interrogée dans Samoyault, 2026) témoigne en effet a minima d’une forme de conscience dans le pouvoir transformateur, à l’échelle individuelle et collective, de la fiction. Des communications qui sonderaient ce besoin, le critiqueraient ou le mettraient en perspective trouveraient leur place dans cet axe de réflexion.

Troisièmement, nous aimerions penser, à travers le cas de Hugo, le rapport de la fiction à la philosophie morale et comprendre, de quelle façon et sous quelles modalités le texte est capable de nous dire quelque chose sur la morale, voire d’atteindre par ses moyens propres certains buts qui sont traditionnellement ceux de la philosophie morale. En somme, nous proposons de tester s’il est possible de faire avec Hugo quelque chose du même genre que ce que Nussbaum (2010) a fait avec James, Vincent Descombes (1987) avec Proust, Joshua Landy (2012) avec Chaucer ou Beckett, Michel Dion (2013) avec Musil ou Hermann Hesse, etc. Il est possible, pour ce faire, de s’appuyer sur la longue bibliographie existante, souvent issue du champ philosophique, concernant les rapports entre philosophie morale et fiction, ou entre philosophie morale et littérature (voir bibliographie). Il s’agirait alors de considérer en quoi les fictions hugoliennes pensent en tant que fictions les questions morales, et d’une manière qui ne serait pas simplement paraphrasable sous la forme d’un essai spéculatif ; ou encore de considérer par quels procédés exactement les œuvres fictionnelles de Hugo contribuent à une entreprise de formation morale. 

Quatrièmement, nous aimerions envisager également ces questions sous l’angle de la réception : à quelles lectures morales les fictions hugoliennes ont-elles donné lieu, à quel titre les a-t-on trouvées vertueuses ou malfaisantes, et pourquoi ? On sait que Les Misérables, à leur parution, ont été lus par la critique réactionnaire comme un tissu de dangereuses divagations socialistes… Inversement, Robert Badinter (2002) s’avouait convaincu que les romans de Hugo, notamment Le Dernier Jour d’un condamné, avaient su persuader leurs lecteurs de certains principes moraux relatifs à la sacralité de la vie humaine, et que plus d’un juré d’assises s’était souvenu de Hugo au moment de voter la vie plutôt que la mort d’un accusé. Nous serions en particulier intéressés par des témoignages relatifs à des expériences pédagogiques, à quelque niveau d’enseignement qu’elles aient eu lieu : quelles réflexions morales les romans, pièces et poèmes narratifs de Hugo suscitent-ils chez les élèves et les étudiants (et leurs enseignants), et pourquoi ? 

Éléments de cadrage 

À la lumière des réflexions qui précèdent, on comprendra que notre colloque porte spécifiquement sur les fictions hugoliennes. On entend par là l’ensemble des pièces de théâtre et des romans, ainsi que des poèmes narratifs, en particulier épiques (La Légende des siècles, Dieu, La Fin de Satan…). Toutefois, les communications portant sur l’articulation, les échos, voire les contradictions, entre la pensée morale des œuvres fictionnelles et la pensée morale des préfaces, essais, discours, etc., seront les bienvenues. La question de la portée morale propre des œuvres fictionnelles se pose en effet avec une acuité particulière lorsqu’un roman semble, sur certains points, en décalage avec le paratexte théorique qui l’accompagne, comme c’est le cas du récit de Claude Gueux avec les quelques pages conservatrices et conformistes, écrites antérieurement, qui lui servent d’épilogue (voir par exemple Petrey 1990). 

En outre, nous accueillerons volontiers des communications comparatistes relatives à la fois à Hugo et à un ou plusieurs autres écrivains. 

Les propositions émanant de spécialistes de philosophie, et de philosophie morale en particulier, sont naturellement très bienvenues, y compris celles qui, plutôt que de partir des textes de Hugo, partiraient au contraire de réflexions théoriques pour envisager Hugo à leur lumière, et/ou qui entreraient en dialogue avec les élaborations philosophiques sur les rapports entre philosophie morale et littérature.

Ce colloque, organisé par Jordi Brahamcha-Marin (université de Caen-Normandie), Agathe Giraud (université d’Artois) et Hélène Kuchmann (Le Mans Université) se tiendra à l’université de Caen-Normandie du lundi 14 au mercredi 16 décembre 2026.

Merci d’envoyer votre proposition (entre 2000 et 3000 signes, plus une brève notice bio-bibliographique) avant le lundi 15 juin 2026 aux adresses suivantes : jordi.brahamcha-marin@unicaen.fr ; agathe.giraud@univ-artois.fr ; helene.kuchmann@univ-lemans.fr.

Une réponse vous sera adressée avant le mardi 30 juin.

Les organisateur.ices prendront en charge les frais de déplacement et les frais de repas ; dans la mesure du possible, nous essayerons de contribuer aux frais d’hébergement, en priorisant les jeunes chercheur.se.s et les chercheur.se.s non titulaires ou sans affiliation. 

Chaque intervenant.e disposera d’un créneau d’une heure qui comprendra à la fois le temps de sa communication et un temps de discussion.

Une publication des actes est envisagée.

—Indications bibliographiques

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Badinter, R. (2002) Victor Hugo et la peine de mort. Disponible sur: https://www.youtube.com/watch?v=fzN1ulT2GrY.

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Cavaliere, E., Perdichizzi, V. et Zanin, E. (2025) Éthique et littérature aujourd’hui. Paris: Hermann (Des morales et des œuvres).

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