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Appels à contributions
Le discours littéraire afro-antillais. Hommage au professeur Roger Toumson (revue Archipélies)

Le discours littéraire afro-antillais. Hommage au professeur Roger Toumson (revue Archipélies)

Publié le par Marc Escola (Source : Hélène Wachtel)

Le présent appel à contributions se veut un hommage au travail d’histoire littéraire mené par le professeur Roger Toumson depuis la publication, dans la revue Présence africaine, de son article « La littérature antillaise d’expression française. Problèmes et perspectives ». Le problème majeur tenait à l’ambiguïté énonciative de l’écrivain antillais ; la perspective sous laquelle se plaçait l’étude, hégélienne, était le développement d’une « conscience “pour soi” » (Toumson 1982, 131‑32). Cela exigeait, par conséquent, de s’appesantir sur les « structures mentales » en fonction desquelles s’élabore la création littéraire (Goldmann 1970) dans le contexte singulier des sociétés esclavagistes de l’Amérique et de la Caraïbe où s’institue une « colonialité du pouvoir » (Quijano 2007). La littérature s’y développe selon une « ligne de couleur », problème majeur du XXe siècle comme le signalait W. E. B. du Bois (Edwards 2024, 13‑14), liée à « l’enjeu d’une lutte double : lutte des races et lutte des classes » (Toumson 1982, 132). Pour saisir cet enjeu, au principe de la création, il importait de revenir sur les premiers littérateurs antillais, soient les auteurs solidaires d’une suprématie chez lesquels s’exprime la « célébration euphorique, profuse, de l’ordre féodal esclavagiste », les « apologies du guerrier conquérant » et les « éloges du système de la terreur despotique » (Toumson 1989a, 179‑82). Telle était l’exigence philosophique à laquelle devait se plier son travail d’histoire littéraire. Les différents essais que publiera Roger Toumson témoignent de ce souci constant, que ce soit Mythologie du métissage (Toumson 1998), ou sa biographie d’Aimé Césaire (Toumson et Henry-Valmore 1993, 2002), ou encore L’utopie perdue des Îles d’Amérique (Toumson 2004).

La thèse soutenue par Roger Toumson, en novembre 1985, « Le Discours littéraire afro-antillais d’expression française : thèmes, structures, significations », avait pour objet d’« établir quand, pourquoi et comment ladite littérature afro-antillaise accède à l’autonomie signifiante » (Toumson 1989a, 7). Celle-ci sera adaptée et publiée quatre ans plus tard aux éditions caribéennes sous le titre La Transgression des couleurs : littérature et langage des Antilles, XVIIIe, XIXe, XXe siècles. Dédiée aux territoires caribéens sous juridiction française (Guadeloupe, Martinique, Guyane), l’étude est une monographie d’histoire littéraire qui s’intéresse aux conditions de possibilité d’un « discours littéraire afro-antillais » et à son orientation politique. L’adjectif « afro-antillais » qualifie un « ensemble discursif spécifique » dont la cohésion tient à l’émergence énonciative du sujet nègre et à sa représentation au sein de l’histoire littéraire (Toumson 1989a, 7). Dans la quatrième section de l’ouvrage, « Une instance d’accession à l’autonomie signifiante : la négritude », Toumson considère l’article de Paulette Nardal, « Éveil de la conscience de race », comme « l’un de ceux où s’exposent les grandes lignes de la visée idéologique “théorique” du groupe » (Toumson 1989b, 354) rassemblé sous l’étendard de la négritude. Avec la publication de la première anthologie des écrits de Paulette Nardal et sa sœur Jane Nardal, il paraît aujourd’hui nécessaire de revenir sur la portée théorique et l’orientation idéologique de ce mouvement qui consistait à « écrire le monde noir » (Nardal 2024) en situation coloniale alors que les intellectuels afro-antillais et africains, mais aussi indochinois faisaient l’objet d’une surveillance policière (Sagna 1986 ; Goebel 2015 ; Bollenot 2022).

Intrinsèquement liée à une politique génocidaire instituée dans un « nouveau monde » (Todorov 1982), la littérature afro-antillaise se donne à lire comme une entreprise de « désoccultation de son mythe formateur » (Toumson 1989a, 39). Son trait structurant est l’examen d’un « discours dominant » et sa critique. Étayée par une érudition humaniste, l’œuvre de Toumson offre un cadre d’intellection et d’interprétation dont il conviendrait d’éprouver l’intérêt heuristique pour la recherche. La méthode de l’histoire littéraire appliquée par Roger Toumson au champ antillais aura permis de montrer la richesse de mythes transnationaux et transculturels tels que celui de Caliban, de William Shakespeare à Aimé Césaire en passant par Ernest Renan (Toumson 1983).

Il faudrait alors se rappeler que l’histoire littéraire, comme discipline, s’est progressivement institutionnalisée au cours du xixe siècle, particulièrement en France sous l’impulsion du professeur Gustave Lanson. La discipline devait s’employer à soutenir, au sein de l’académie, du secondaire au supérieur, une critique fondée sur la lecture et l’explication des textes plutôt que sur la biographie des écrivains et les généralités préconçues. Il importait de consolider le régime républicain en formant, par la médiation littéraire, les citoyens d’une démocratie. Encore fallait-il institutionnaliser une littérature conforme à cet idéal et fournir les éléments d’une critique de la littérature monarchique. Ainsi a-t-on fait entrer les auteurs des Lumières dans les curricula, ce qui ouvrait la voie à une réappréciation des siècles antérieurs. On appelait à une nouvelle lecture des classiques et de leur « témoignage » sociologique (Lanson 1912). C’est à ce même impératif qu’obéissent les études postcoloniales : décoloniser les savoirs pour fonder une république post-impériale.

Décoloniser les savoirs suppose de repérer les schèmes mentaux ayant conditionné la sensibilité et normalisé certains rapports de domination, soient les « mythologies » que Roland Barthes s’attachait à décrire et analyser, dès les années 1950, notamment la « colonialité » et l’« impérialité » (Barthes 1970, 203 ; Achille et Moudileno 2018). Pour ce qui est du champ antillais, ne faudrait-il pas interroger certaines évidences ? Par exemple, si les rédacteurs de la Revue du Monde noir affichent l’intention de « [c]réer entre les Noirs du monde entier, sans distinction de nationalité, un lien intellectuel et moral qui leur permettra de se mieux connaître, de s’aimer fraternellement, de défendre plus efficacement leurs intérêts collectifs et d’illustrer leur race », peut-on en circonscrire la portée et la réduire à une question raciale et/ou culturelle ? Est-ce que vraiment « la question raciale demeurait dissociée de la question politique » si bien que « [l]a tension entre conscience de race et conscience de classe, autrement dit, entre négritude et marxisme, ne se ressentait pas encore » (Toumson 1989b, 354‑55) ? Le travail méthodique mené par Roger Toumson nous y invite, lui qui mentionnait, en note de bas de page, « l’intervention de la police » et l’absence de dépôt légal expliquant la disparition des numéros de L’Étudiant noir, revue dans laquelle Aimé Césaire théorise l’action révolutionnaire du « philosophe nègre » (Toumson 1989b, 357). On sait, par ailleurs, que la réception de Batouala, véritable roman nègre suscita l’attention du Ministère des colonies et valut à son auteur d’être suspecté de communisme et de velléités anti-françaises (Rubiales 2005 ; Allouache 2018). On sait aussi que la revue au sein de laquelle s’engagera René Maran, Les Continents, s’éteindra quelques mois après sa création en mai 1924 au terme d’un procès diligenté par le Ministère des colonies. Le premier numéro, absent des collections de bibliothèques, se trouve dans les archives du réseau de surveillance impériale (Demougin 2022), ce qui est significatif du climat politique sous lequel se coordonne, parallèlement à l’internationale marxiste, un « internationalisme noir » (Nardal 2024, 357‑60).

La littérature est un lieu réfléchissant, davantage qu’un simple miroir de la société (Lanson 1965, 32‑33). Considérée dans ses rapports avec les institutions sociales, la littérature s’avère autant leur expression que leur négation (Staël-Holstein 1991). Pour Gustave Lanson, la littérature est infiniment plus que la simple « expression de la société » à moins de « donner au mot [société] un sens qui ne comprenne pas seulement les institutions et les mœurs, et qui s’étende à ce qui n’a pas d’existence actuelle, à l’invisible que ni les faits ni le pur document d’histoire ne révèlent » (Lanson 1965, 33). Sous cet angle, s’intéresser au discours littéraire afro-antillais conduit à « passer au crible le discours dominant », à en « vérifier sa légitimité, sa validité » (Toumson 1989a, 38). On voudrait, dans le cadre de ce dossier d’hommage au professeur Roger Toumson, rassembler des études du discours littéraire afro-antillais. Celles-ci devront être dédiées à des écrivains appartenant au corpus défini dans La Transgression des couleurs : littérature et langage des Antilles, XVIIIe, XIXe, XXe siècles, soit l’ensemble des œuvres de l’esprit produites aussi bien en langue française que créole ou toute autre langue par des ressortissants des départements français d’outremer, Guadeloupe, Martinique, Guyane. Cela comprend les œuvres publiées dans la presse écrite que sont les articles, entrefilets et reportages, ainsi que les créations radiophoniques et télévisuelles telles que les adaptations et les séries.

Axes d’étude

Publication et censure : comment les intellectuels afro-antillais ont développé un discours littéraire alors que le Ministère des colonies surveillait et encadrait la politisation des sujets de l’empire. Quelles seraient les politiques et les écritures déployées par les journalistes et les écrivains ?
Littérature et critique : comment se développe la critique littéraire antillaise lorsque s’initie la décolonisation et que se proclament les indépendances africaines et caribéennes. Quels seraient les modèles et les pratiques critiques de la littérature mis en œuvre ?
Écriture et réécriture : comment les œuvres occidentales se constituent-elles pour les écrivains afro-antillais comme des modèles littéraires à imiter et/ou à critiquer ? Peut-on parler de contre-littératures ? Quelles en seraient les formes, selon quelles modalités et en fonction de quels moyens ?
Poétique et énonciation : comment les œuvres afro-antillaises élaborent-elles une autonomie signifiante au moyen de régimes énonciatifs qui transforment les langues et les structures symboliques dominantes ? Peut-on repérer des traits structurels et déceler une intertextualité propre à un champ de production et de diffusion ?
Histoire littéraire et canon : comment l’écriture d’une histoire littéraire afro-antillaise conduit-elle à reconfigurer les périodisations et à interroger les processus de canonisation postcoloniale ? Le développement de la littérature afro-antillaise s’inscrit-il en continuité ou en rupture avec la littérature européenne qui lui sert de modèle ou de contre-modèle ?

Bibliographie

Achille, Étienne, et Lydie Moudileno. 2018. Mythologies postcoloniales : pour une décolonisation du quotidien. Francophonies 9. Honoré Champion.

Allouache, Ferroudja. 2018. Archéologie du texte littéraire dit francophone : 1921-1970. Bibliothèques francophones 4. Classiques Garnier.

Barthes, Roland. 1970. Mythologies. Seuil.

Bollenot, Vincent. 2022. « Maintenir l’ordre impérial en métropole : le service de contrôle et d’assistance en France des indigènes des colonies (1915-1945) ». Thèse d’État, Université Panthéon-Sorbonne – Paris I.

Demougin, Laure. 2022. « René Maran essayiste : une légitimité par le journal ». Archipélies, no 14 (décembre). https://www.archipelies.org/1388#bodyftn54.

Edwards, Brent Hayes. 2024. Pratique de la diaspora. Littérature, traduction et essor de l’internationalisme noir. Traduit par Jean-Baptiste Naudy et Grégory Pierrot. Rot-Bo-Krik.

Goebel, Michael. 2015. Anti-Imperial Metropolis: Interwar Paris and the Seeds of Third World Nationalism. Global and International History. Cambridge University Press.

Goldmann, Lucien. 1970. Structures mentales et création culturelle. Sociologie et connaissance. Éditions Anthropos.

Lanson, Gustave. 1912. « Questions diverses sur l’histoire de l’esprit philosophique en France avant 1750 (Suite) ». Revue d’Histoire littéraire de la France, 19(2) : 1‑29.

Lanson, Gustave. 1965. Essais de méthode, de critique et d’histoire littéraire. Édité par Henri Peyre. Hachette.

Nardal, Paulette. 2024. Écrire le monde noir : premiers textes, 1928-1939. Édité par Brent Hayes Edwards et Eve Gianoncelli. Rot-Bo-Krik.

Quijano, Aníbal. 2007. « “Race” et colonialité du pouvoir ». Sociologie. Mouvements, 51(3) : 111‑18. https://doi.org/10.3917/mouv.051.0111.

Rubiales, Lourdes. 2005. « Notes sur la réception du Goncourt 1921 en France ». Francofonía, janvier 1, 123‑45.

Sagna, Olivier. 1986. « Des pionniers méconnus de l’indépendance : Africains, Antillais et luttes anti-colonialistes dans la France de l’entre-deux-guerres (1919-1939) ». Université Paris VII Diderot.

Staël-Holstein, Germaine de. 1991. De la littérature considérée dans ses rapports avec les institutions sociales. Édité par Gérard Gengembre et Jean Goldzink. GF Flammarion.

Todorov, Tzvetan. 1982. La conquête de l’Amérique : la question de l’autre. Éditions du Seuil.

Toumson, Roger. 1982. « La littérature antillaise d’expression française. Problèmes et perspectives ». Présence africaine, nos 121‑122 : 130‑34.

Toumson, Roger. 1983. « Trois calibans : Shakespeare, Renan, Césaire généalogie d’un mythe littéraire ». Université Bordeaux Montaigne.

Toumson, Roger. 1989a. La Transgression des couleurs : littérature et langage des Antilles, XVIIIe, XIXe, XXe siècles, tome 1. Éditions caribéennes.

Toumson, Roger. 1989b. La Transgression des couleurs : littérature et langage des Antilles, XVIIIe, XIXe, XXe siècles, tome 2. Éditions caribéennes.

Toumson, Roger. 1998. Mythologie du métissage. Écritures francophones. Presses universitaires de France.

Toumson, Roger. 2004. L’utopie perdue des Îles d’Amérique. Bibliothèque de littérature générale et comparée 48. H. Champion.

Toumson, Roger, et Simonne Henry-Valmore. 1993. Aimé Césaire : le nègre inconsolé. Syros Vents des îles.

Toumson, Roger, et Simonne Henry-Valmore. 2002. Aimé Césaire : le nègre inconsolé. Nouv. éd. rev. et Augm. Vents d’ailleurs.

Calendrier

11 mai 2026 : soumission des titres et résumés par les auteurs.

9 novembre 2026 : envoi des articles par les auteurs.

Décembre 2026 – février 2027 : évaluations en double aveugle.

Mars 2027 : remise des articles corrigés par les auteurs.

Coordinateurs

Xavier Luce : Université des Antilles (CRILLASH)

Maria Yaksic : Université du Chili (CECLA), Université catholique du Chili (Instituto de Estética)

Soumission des articles

Les propositions d’article (titre et résumé de 400 mots maximum) sont à envoyer avant le 11 mai 2026 à : archipelies@univ-antilles.fr et xavier.luce@univ-antilles.fr (en copie).

Veuillez consulter les instructions aux autrices et auteurs préparées par la revue ici : Instruction aux auteurs.