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Appels à contributions
Fabula-LhT : La Littérature en formules

Fabula-LhT : La Littérature en formules

Publié le par Romain Bionda

Appel à contributions pour un prochain numéro de la revue Fabula-LhT
Direction : Olivier Belin, Anne-Claire Bello et Luciana Radut-Gaghi


La littérature en formules

Formules, mots d’ordre, petites phrases, sentences... la littérature est fertile en expressions de ce type, qui passent dans les discours sociaux. L’objectif de ce numéro de Fabula-LhT est de caractériser le discours littéraire comme un interdiscours à l’intérieur duquel circulent des mots et/ou des expressions figées ou en voie de figement, ces récurrences discursives fonctionnant à la fois comme clins d’œil, points de ralliement et lieux de débat. À ce titre, la notion de « formule » telle qu’elle a été définie en analyse du discours, en particulier par Alice Krieg-Planque, paraît tout à fait opératoire :

« […] un ensemble de formulations qui, du fait de leurs emplois à un moment donné et dans un espace public donné, cristallisent des enjeux politiques et sociaux que ces expressions contribuent dans le même temps à construire[1]. »

Caractérisée par son figement (elle se stabilise), sa réduction (elle permet d’abréger), son caractère discursif (elle fonctionne en discours, elle en est l’outil et le produit), sa capacité à devenir un référent social (elle est partagée par une communauté d’acteurs) et sa dimension polémique (elle fait l’objet de débats, de négociations et de reformulations souvent stratégiques), la formule permet de repérer des ensembles discursifs qui, pour un temps au moins, fonctionnent sur le mode du dialogue et/ou du conflit, instituant ainsi un type autant qu’un objet de discours. Dominique Maingueneau aborde aussi ce phénomène à travers la notion de surassertion[2], qui intervient lorsqu’un énonciateur prélève un fragment dans un texte-source (une phrase, le plus souvent), le reconfigure afin d’accentuer son degré de généralité, et l'exhibe dans son propre discours comme argument d'autorité.

De fait, certaines formules ont pu traverser, voire durablement marquer la littérature, jusqu’à devenir des référents sociaux ou des lieux communs dont l’origine compte finalement moins que l’usage : Odi profanum vulgus, « Je hais la foule profane » (Horace), « la poésie après Auschwitz », le « roseau pensant », « écraser l'infâme », « science sans conscience », « willing suspension of disbelief », « je ne te hais point », « le petit chat est mort », « Je est un autre », « le XXIe siècle sera religieux ou ne sera pas »… Ces quelques exemples suggèrent combien peut s’exercer une sorte de capillarité entre discours littéraire, d’un côté et discours critique, politique[3], philosophique, journalistique, de l’autre. Même si cette circulation se fait au prix de surinterprétations, de travestissements, de déformations, voire de trahisons, ce sont précisément ces mécanismes qui sont significatifs : une formule se construit au fil de ses décontextualisations / recontextualisations, s’enrichit d’interprétations diverses voire contradictoires, et devient le marqueur d’un débat dont les enjeux dépassent bien souvent la littérature. L’évolution du rôle de la littérature en société est ainsi étudié et décrypté.

Sur le long terme, la formule participe de ce que D. Maingueneau et Frédéric Cossutta[4] appellent les discours constituants. La formule du discours constituant se pose « en surplomb » des autres paroles, mais dans le même temps participe aux échanges. Initialement issus de la littérature, de la religion, de la science, de la philosophie, les formules comme les discours constituants s’immiscent dans les discours politiques ou médiatiques. La surmédiatisation contemporaine, ainsi que l’exacerbation de l’espace public provoquée par les espaces numériques, semblent aujourd’hui mettre sur pied d’égalité les formules et les discours constituants provenant de sources multiples : littéraires, officielles, citoyennes, etc. La définition même de la formule littéraire pourrait donc être remise en discussion, dans le contexte d’une confusion des genres discursifs.

 

Les contributions pourront s’inscrire dans plusieurs axes

1/ Les mécanismes linguistiques de la formule : comment fonctionne-t-elle du point de vue lexical ou syntaxique ? quel est son degré de figement dans les discours considérés ? dans quels contextes énonciatifs apparaît-elle ? Est-il possible et nécessaire de distinguer entre un usage poéthique de la formule, relevant de la littérature, et un usage rhétorique et communicationnel ? On pourra, de ce point de vue, s’interroger sur la tension entre la norme collective et l’expression individuelle, entre l’oral et l’écrit ; entre le figé et le mouvant ; entre les clichés[5] et leur remotivation. La question de la langue permettra aussi d’aborder la circulation interlinguistique des formules, de leurs traductions et de leurs interprétations, comme dans le cas de la réception de Hölderlin en France, à partir d’énoncés comme « dichterisch wohnet der Mensch auf dieser Erde » ou « Wozu Dichter in dürftiger Zeit ? ».

2/ Les enjeux intertextuels de la formule : dans la mesure où une formule circule entre les discours, on pourra ici s’intéresser à sa genèse, à ses transformations, à ses adaptations, à sa consécration et à sa disparition, en articulant les différents énonciateurs qui en réfractent le sens. Dans quelle mesure la reprise littéraire d’une formule présente-t-elle des effets de citation ironique du discours philosophique, historique, politique, populaire ? Comment une formule s’insère-t-elle spécifiquement dans des genres institués comme le roman, la nouvelle, le théâtre, ou dans le discours journalistique (on songe ici à la titrologie d’un journal comme Libération).

3/ L’étude de la réception des formules littéraires, qu’elles aient réussi ou échoué à s’imposer. Dans quels types de discours se diffusent-elles ? Quels en sont les usages et les recyclages ? Quelles stratégies argumentatives servent-elles ? Quels liens entretiennent-elles avec l’identité narrative et le storytelling[6] ? Quels sont les jeux et enjeux de la formule du point de vue de la communication et de ses usages ? Est-ce que la formule littéraire rompt avec la réalité par une mise en métaphore qui permet de créer, d’inventer une réalité nouvelle (Kundera, Ricoeur) ? Cette nouvelle invention participerait ainsi à une « manipulation de la vérité » selon Charaudeau, mais sous la forme d’un « mentir vrai » tel qu’Aragon le pratique et non d’un vulgaire mentir-imposture[7].

4/ L’étude des échanges de formules entre différents types de discours. On pourra s’intéresser d’un côté à l’immersion/dilution de formules littéraires dans l'interdiscours social, de l’autre à la manière dont les formules médiatiques, politiques, publicitaires ou autres peuvent s’inscrire dans la vaste chambre d’échos des œuvres littéraires. Ainsi le premier secrétaire du PS critique « l’insoutenable légèreté » du président de la République face aux morts du Covid, tandis que Jean-Luc Mélenchon affirmait en 2010 être « le bruit et la fureur ». Dès lors, comment une formule littéraire se situe-t-elle par rapport aux discours voisins, et comment son fonctionnement est-il affecté par ces transferts ? Quelles capillarités s’instaurent entre formules littéraires et artistiques, philosophiques, scientifiques, politiques ?


Les contributions pourront être de deux types:

1/ Un article de fond et d’analyse (+/- 30 000 signes).

2/ Une notule sur l’origine, l’historique, l’évolution linguistique d’une formule ou d’une famille de formules (10 000 signes).


Modalités de participation

Les propositions — deux pages rédigées, accompagnées d'une bibliographie sélective et d'une courte ébauche de plan — devront être adressées avant le 15 avril 2022 aux adresses suivantes : romain.bionda@fabula.org et jeannelle@fabula.org.
Merci de respecter les consignes de notre Note aux rédacteurs : https://www.fabula.org/lht/index.php?id=530.

Les propositions seront évaluées ensuite de manière anonyme, en double aveugle (peer review), conformément aux usages de la revue. Les auteurs et autrices seront informées des résultats mi-mai 2022. 

Les premières versions des articles complets seront à rendre le 15 septembre 2022 au plus tard. Des navettes sont à prévoir avec les directeurs et directrices du numéro avant sa parution au printemps 2023.

 

Notes :

[1] Alice Krieg-Planque, La Notion de formule en analyse du discours, Besançon, PU de Franche-Comté, 2009, p. 7.

[2] Voir Dominique Maingueneau, Les Phrases sans texte, Paris, Armand Colin, 2012 ; « Citation et surassertion », dans Polifonia, n° 8, 2004, p. 1-22.

[3] Communication et Langages, n° 168, doss. « Les “petites phrases” en politique », dir. Alice Krieg-Planque & Caroline Ollivier-Yaniv, 2011. Disponible en ligne : https://www.cairn.info/revue-communication-et-langages1-2011-2.htm.

[4] Dominique Maingueneau et Frédéric Cossutta, « L’analyse des discours constituants », dans Langages, n° 117, 1995, p. 112-125.

[5] Voir Ruth Amossy & Anne Herschberg-Pierrot, Stéréotypes et Clichés : langue, discours, société, Paris, Armand Colin, 2007 ; Christian Plantin (dir.), Lieux communs : topoï, stéréotypes, clichés, Paris, Kimé, 1993.

[6] Christian Salmon, Storytelling. La machine à fabriquer des histoires et à formater les esprits, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers », 2007.

[7] Patrick Charaudeau, La Manipulation de la vérité. Du triomphe de la négation aux brouillages de la post-vérité, Limoges, Lambert-Lucas, 2020.