Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2026
Avril 2026 (volume 27, numéro 4)
titre article
Sara Aggazio

« Mais être généraliste, c’est être capable de faire des liens. » Conversation avec Tiphaine Samoyault

“To be a generalist is to be able to make connections.” A conversation with Tiphaine Samoyault
Tiphaine Samoyault et Christophe Pradeau (dir.), Où est la littérature mondiale ?, Saint-Denis : PU de Vincennes, coll. « Essais et savoirs », 2005, 160 p., EAN 9782842921712 – Tiphaine Samoyault, Traduction et Violence, Paris : Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2020, 208 p., EAN 9782021451788 – Tiphaine Samoyault, Toutes sortes de Misérables, Paris : Seuil, coll. « Fiction et Cie », 2026, 252 p., EAN 9782021624793.

 

Littérature générale et littérature mondiale

1Sara Aggazio — Pour commencer, j’aimerais entrer tout de suite dans le vif de ce numéro d’Acta fabula en partant du fait que vous êtes, entre autres, professeure de cette discipline qu’on appelle « littérature générale et comparée ». Que recouvre pour vous la notion de « littérature générale », et comment vous positionnez-vous par rapport à ces deux appellations qu’on donne à la littérature, à savoir « générale » et « comparée » ?

2Tiphaine Samoyault — Étrangement, ces manières de qualifier la littérature par des adjectifs procèdent à un éloignement de la littérature elle-même. On parle moins par là des livres ou des textes que d’une façon de les lire et de les penser, de faire discipline à partir d’une perspective critique. L’expression « littérature générale et comparée », qui n’existe dans cette formulation qu’en France — ailleurs on se contente de Comparative literature, Letterature Comparate, Vergleichende Literaturwissenschaft (Komparatistik), literatura comparada, etc. —, est une vieille appellation, qui signale un conflit entre deux approches, pourtant prises en charge par une discipline qui a eu pour principal objectif de sortir du champ de la ou des littératures nationales : une approche théorique (dite « générale »), qui a longtemps consisté en la formulation de lois et d’invariants, et une approche textualiste, reposant sur la comparaison, qui traitait d’œuvres appartenant à des sphères linguistiques et à des aires culturelles distinctes autour d’un même thème ou d’une même question.

3En tant qu’enseignante depuis de nombreuses années d’une discipline qui s’appelle encore à l’université « littérature générale et comparée », je me suis toujours située plus du côté du général que de la comparaison. D’abord parce que je ne suis spécialiste de rien et que je me définis comme « généraliste », connaissant beaucoup de littératures sans qu’il y ait un auteur, une période ou une aire géographique dont je sois parfaitement compétente. Mais être généraliste, c’est être capable de faire des liens. Le problème de la comparaison, selon moi, est qu’elle reconduit très vite le national et a tendance à essentialiser les différences linguistiques et culturelles, à s’intéresser à la prétendue singularité des œuvres, qui présente souvent l’inconvénient de les rendre autonomes et étanches. C’est pourquoi je suis comparatiste sans jamais pratiquer la comparaison terme à terme. Pour autant je ne m’intéresse pas non plus aux invariants ni aux grandes lois. Mais j’ai été aidée dans mon parcours par une évolution de la discipline liée au développement de ce qu’on appelle la « littérature mondiale » ou « globale », où l’on s’intéresse à la circulation des œuvres, à la mondialisation des faits littéraires, à l’inégalité du système-monde de la littérature, etc.

4Le remplacement de « générale » par « mondiale » ou « globale » (qui sont plus ou moins synonymes aujourd’hui, mais on pourra revenir là-dessus) est le résultat d’une méfiance contemporaine à l’endroit du général, qui paraît abusif, comme l’universel, méfiance à laquelle je souscris en partie même s’il me semble que l’effort vers la généralisation doit toujours être mené. En d’autres termes, le général est insupportable lorsqu’il est un couvercle posé sur les choses ou les êtres, mais, comme recherche, il est aussi une condition de la pensée. En tout cas, historiquement, il ne se confond pas avec l’universel. On pourrait définir l’universel comme une idéologie spécifique du général.

5Sara Aggazio — Cette distinction que vous faites entre général et universel est précieuse car elle permet précisément d’aborder sous un nouvel angle le glissement vers la notion de « littérature mondiale », notion qui, comme vous le dites, est beaucoup plus concordante avec votre approche et à laquelle vous souscrivez. Or, même si vous ne l’avez pas directement mentionné, on pense évidemment à l’ouvrage que vous avez codirigé avec Christophe Pradeau, Où est la littérature mondiale ? 1 Ce volume a fêté ses vingt ans en 2025 et j’aimerais qu’on puisse revenir ensemble sur les réflexions inhérentes à ce texte. Plus précisément, je voudrais vous entendre davantage sur ce que l’adjectif « mondiale », attribué à la littérature, peut signifier aujourd’hui.

6Tiphaine Samoyault — Oui, je préfère la notion de littérature mondiale, car même si elle entreprend de brasser une matière gigantesque, elle s’intéresse à des lieux concrets, à des phénomènes réels de circulation et d’existence des littératures, à la géopolitique des relations qui s’établissent entre elles. Mais la notion de littérature mondiale a une histoire également complexe et peut aussi recouvrir plusieurs réalités et plusieurs approches.

7C’est dans la langue allemande que sont nées, à la fin du xviiie siècle et au début du xixe siècle, les idées d’histoire mondiale (Weltgeschichte) et de littérature mondiale (Weltliteratur). De sens spécifiquement inscrits dans la langue allemande, en particulier par Kant, dans la Dissertation de 1770 et dans L’Anthropologie d’un point de vue pragmatique, se déploie une première série, où l’adjectif « mondial » joue avec ceux d’« universel » et de « cosmopolitique ». Le mondial n’était véritablement mondial (dans Weltliteratur comme dans Weltgeschichte) qu’à contenir l’universel de la valeur et à y ajouter une dimension existentielle — d’ailleurs, « Weltliteratur » s’est traduit en français aussi bien par « littérature universelle » que par « littérature mondiale ». Or, à cette première série, héritée du romantisme, et associant ces trois adjectifs (cosmopolitique, universel, mondial), a succédé une autre série, tout aussi imparfaitement traduisible (mais dans laquelle l’intraduisibilité vient cette fois du français), qui relie les adjectifs « mondial » et « global » aux adjectifs « multiple » et « divers ». C’est évidemment la mise en cause de l’universel qui fait passer d’une série à l’autre, mais pas seulement. Dans la série kantienne, celle qui permet l’apparition de la Weltliteratur, la pensée est habitée par des principes d’unité et de totalité. Que se passe-t-il lorsque l’on passe d’un modèle fondé sur l’idée d’une unité de la nature humaine et, au fond, des cultures, à un modèle multiculturaliste ? On voit disparaître l’homogénéité de l’universel — même si l’universalisme peut se nourrir de particularismes (c’est sur cette dernière façon de le concevoir que s’est constituée l’anthropologie comme discipline par exemple) — au profit de la juxtaposition d’hétérogénéités. Le monde s’associe moins aux concepts de totalité et d’unité qu’à ceux de diversité et de multiplicité. Et la série multiple/mondial/global, imposée par la forme moderne prise par la mondialisation, fait précisément du mot français « monde » un intraduisible dans la mesure où c’est dans la langue française, avec la distinction sémantique entre mondial et global (ce dernier adjectif étant de moins en moins perçu comme un anglicisme dans la langue française lorsqu’il renvoie à la mondialisation économique), et sous l’impulsion d’Édouard Glissant, que le mot « monde » renvoie politiquement à la diversité, la pluralité, la multiplicité (l’idée de littérature-monde venant doubler celle de littérature mondiale). L’étape intermédiaire a consisté en un glissement progressif de l’universel vers le mondial. Un texte de 1929 de Victor Klemperer, Littérature universelle et littérature européenne, nous renseigne sur ce glissement. La Weltliteratur, ou littérature universelle, comptait sur une unité spirituelle à venir de l’humanité. C’est au départ une idée émotive. Mais lorsque l’on s’est mis à traduire toutes les littératures dans toutes les langues pour tenter de réaliser ce projet, alors l’émotion a disparu au profit d’une concurrence des littératures nationales entre elles et une hiérarchisation entre littératures dominantes et littératures dominées a pu naître.

8Sara Aggazio — J’avoue rencontrer quelque réticence vis-à-vis de ce concept et notamment de l’emploi du mot « monde », qui me semble donner une coloration assez folklorique à ces littératures, à l’instar de ce qu’on a caractérisé dans les années 1990 comme « musiques du monde ». D’ailleurs, vous vous êtes beaucoup intéressée aux romans-monde, et j’aimerais vous interroger à ce sujet pour comprendre à quelle notion de monde vous faites référence et ce que veut dire, pour vous, faire rentrer le monde dans la littérature et la littérature dans le monde.

9Tiphaine Samoyault — C’est vrai que la littérature mondiale a été l’occasion de s’intéresser à des littératures qu’on appelait autrefois « petites » ou « mineures » ou « marginales », mais l’intérêt de la notion est précisément d’évacuer ces épithètes pour le moins dévalorisantes. Aucune culture n’est totalement exemptée de littérature : l’approche consiste alors à mesurer le rôle qu’elle peut jouer dans une société donnée, mais aussi à comprendre ce que la mondialisation fait aux littératures dans les cultures.

10L’idée de littérature mondiale ne se traduit pourtant pas en données simples :

  • Elle pose un problème d’appréhension : si elle se confond avec l’ensemble de la littérature écrite et orale passée, présente et à venir, elle se confond avec la bibliothèque de Babel et elle résiste à toute appréhension, réelle ou imaginaire.

  • Elle pose un problème de localisation : où est la littérature mondiale ? À partir de quel lieu du monde l’envisage-t-on ?

  • Elle pose encore un problème de définition : depuis quelle conception ou idéologie du monde la pense-t-on ? Depuis le concert des nations ? depuis la globalisation ? depuis l’internationalisme communiste ?, etc.

11Le monde de la mondialisation n’est pas le monde représenté par la littérature, qui peut servir parfois de résistance au premier. En premier lieu parce que le général visé par la littérature (vision du social, réflexion sur des émotions ou des affects, liens avec la nature, etc.) s’ancre profondément dans le local et le particulier. La littérature aime et défend des choses singulières et c’est à partir de celles-ci qu’elle entreprend de découvrir quelque chose du monde et des êtres. Cela vient de son rapport au langage. Un des reproches que l’on peut adresser au langage, c’est de produire du général. Pour qu’il y ait communication, il faut que l’on puisse généraliser au moyen du langage. Si nous ne produisions avec lui que des différences, nous ne nous entendrions pas. La littérature introduit de la différence dans le langage, et de cette différence, nous avons aussi besoin pour vivre. Je pense à une phrase d’Annie Ernaux dans Les Années, lorsqu’elle évoque les années 2000, la décennie qui s’ouvre à la fin de son livre : « Dans le brassage des concepts il était de plus en plus difficile de trouver une phrase pour soi, la phrase qui, quand on se la dit en silence, aide à vivre2. » Elle sent qu’il devient compliqué de lutter contre la généralité. C’est pourtant cela que j’entends par « faire monde » avec la littérature : proposer, dans le langage, des espaces alternatifs qui puissent devenir des espaces à soi, en soi, mais qui puissent en même temps être partageables.

La littérature et ses usages : un lieu de réflexion

12Sara Aggazio — Aujourd’hui, vous êtes directrice d’études au sein de l’École des hautes études en sciences sociales avec un projet de recherche intitulé « Littérature et autorité : la moindre autorité », où vous interrogez certaines formes d’énonciation de l’autorité au prisme de la littérature. On pourrait dire que vous vous êtes « libérée » de ces labels qui qualifient des approches de la littérature, pour aller vers une manière de penser la littérature toujours en relation avec d’autres choses…

13Tiphaine Samoyault — Par rapport aux universités, organisées par disciplines, l’EHESS élit ses chercheuses et chercheurs sur des programmes de recherche interdisciplinaires. Après de nombreuses années d’enseignement dans des départements de littérature comparée, ce déplacement m’a permis de me libérer du poids de la discipline, et même de la littérature conçue comme un champ séparé, pour continuer à développer des travaux sur les usages et les effets sociaux et affectifs des textes. C’est cela qui m’intéresse : non seulement la façon dont les œuvres littéraires parlent du monde et des relations diverses que l’on peut nouer avec lui, mais aussi comment elles sont elles-mêmes des productions du réel. Je les étudie non pas dans une perspective sociologique, mais en étant attentive à leurs enjeux symboliques (la violence dans l’opération de traduction, par exemple, que je ne suis évidemment pas la première à avoir repérée, mais dont j’ai pu synthétiser les différentes formes dans Traduction et Violence, 2020) ou aux questions morales et politiques qu’elles permettent de prendre en charge. Dans un livre paru en mars 2026 (Toutes sortes de Misérables), je m’intéresse aux mémoires partagées de la littérature classique, à partir des usages scolaires, pédagogiques, artistiques, subversifs des textes. Plutôt que de me situer dans l’un ou l’autre camp qui divise idéologiquement les partisans de la pureté des originaux et ceux de la nécessité d’amender les textes pour les rendre plus conformes aux sensibilités d’une époque, je travaille sur la façon dont l’oubli est constitutif de l’établissement de la mémoire culturelle. J’en montre le fonctionnement à partir d’une analyse philologique précise de quantité de versions des Misérables de Victor Hugo.

14Mon programme de recherche à l’EHESS s’intéresse à ce que j’appelle en effet la « moindre autorité ». Il repose en partie sur l’intuition que la littérature peut nous aider à élaborer collectivement des manières de dire, des façons de réguler les relations humaines qui résistent aux autorités abusives. La notion de « moindre autorité » postule non pas un renversement de toute autorité (on sait depuis longtemps que les renversements purs et simples n’amènent qu’à la reconduction du même) — il peut y avoir des autorités légitimes (dans le savoir, la transmission, la compétence, etc.) —, mais de prévenir le passage du légitime à l’abusif, de dégager l’autorité de la domination. Là encore, l’articulation entre langage et pouvoir est décisive. Il est très compliqué de rendre le langage non autoritaire. Le langage nomme, décrète, identifie, réifie, fige et destine. Cette autorité en détermine beaucoup d’autres. En cherchant inlassablement dans l’écriture à déjouer la généralité autoritaire du langage — et pas seulement en cherchant le neutre ou le degré zéro —, les écrivains et écrivaines figurent parmi les premiers à promouvoir des manières différentes de faire avec le langage, de se poser en sujet de son discours. Malgré les nombreuses protestations d’indiscipline qu’on lit dans bien des essais et jusque dans beaucoup de thèses actuelles, malgré les discours de mise en cause des piliers et des chevilles de la rationalité, on n’assiste pas à une réelle transformation des codes de l’expression de la pensée. Les propositions concrètes avancées par Barthes ou Derrida — déconstruction des notions, jeux de mots en plusieurs langues, traduction des sèmes dans d’autres sèmes — ne se sont guère imposées : elles ont favorisé çà et là un certain mimétisme, mais n’ont pas modifié en profondeur l’ordre du discours.

15Loin de contribuer seulement à illustrer la « grandeur » de la littérature dans le monde social, les œuvres trouvent souvent leur raison politique à subvertir la langue en mettant en avant certaines formes de gaucherie dans la langue : celles qui s’écrivent aujourd’hui en plusieurs langues ou dans des langues qui ne sont pas les langues maternelles de leurs auteurs ; des façons de ralentir le discours, de se désapproprier, de se revendiquer d’un lieu « barbare », où ne résonnent parfois plus que des balbutiements de langues, des bégaiements, afin de brouiller les lignes de démarcation qu’on a l’habitude de dessiner entre les espaces linguistiques, culturels, littéraires ; afin d’amoindrir les autorités en fragilisant la sienne propre, ce qui invite à de nouvelles écoutes des textes. Dans ce travail sur les autorités non autoritaires, qui prend la forme de séminaires sur le bégaiement, le trou de mémoire, les œuvres cachées, j’ai ainsi engagé des collaborations avec d’autres chercheuses et chercheurs, sur le handicap notamment, et ce que leurs savoirs du monde et leurs gestes peuvent apporter dans ce domaine ; ou sur ce que l’ouverture de nouveaux corpus, à l’écoute de savoirs oubliés ou marginalisés dans un pays comme le Brésil notamment (avec lequel je conduis un programme de recherche bilatéral actuellement), fait à la mémoire culturelle. Je m’identifie assez bien au personnage du père dans The Schooldays of Jesus de J. M. Coetzee (2016), qui tente d’éduquer son fils (qui n’est pas le sien), dans un pays sans mémoire : avec courage, par l’amour si tenace qu’il porte à l’enfant, par la confiance qu’il a encore dans le savoir et dans la parole, il donne à voir des liens neufs. Il ne croit pas à l’autorité du savoir ni à celle des réponses toutes faites, mais à des lueurs de savoir : placé dans une situation de moindre autorité, au lieu de le déplorer, il l’établit comme la condition même de la transmission en en faisant une forme. J’ai déjà exploré ces questions dans mes travaux autour de Kafka.

16Sara Aggazio — En vous écoutant, on voit bien que vous ne donnez jamais à la littérature un statut supérieur par rapport aux autres arts et aux autres disciplines, et que vous ne la sacralisez pas non plus ; pourtant vous avez fait de la littérature un lieu de réflexion privilégié, dans vos différents espaces d’intervention : l’université, la critique, la recherche, l’écriture. D’ailleurs, votre démarche de chercheuse se veut un dialogue constant entre la littérature et les sciences humaines, ou plutôt avec les différents domaines de l’expérience humaine.

17Tiphaine Samoyault — C’est précisément parce que je ne la sacralise pas que je peux en faire un lieu de réflexion. La littérature est un espace, ou un prisme de compréhension de la vie du monde réel qui peut dialoguer très bien avec les sciences humaines. Je m’intéresse aux usages de la littérature plus qu’à un corpus établi de textes. Je m’intéresse aussi à des questions de langage et de langue, or le rapport que la littérature entretient avec le langage lui permet de penser presque tous les niveaux de l’expérience humaine. Il est frappant que beaucoup d’autres sciences humaines recourent précisément à la littérature pour « détendre » leur rapport à l’autorité (par exemple en philosophie, ou dans le discours de l’histoire comme discipline). La discipline littéraire étant attentive aux modalités fines d’expression de la délégation des voix et des énonciations complexes, dans la langue et entre les langues, elle peut contribuer à travailler, avec d’autres champs, à une éthique du « parler pour » qui ne confisque pas la parole de l’autre et qui soit toujours consciente des effets d’autorité que cette posture peut infliger. La réflexion que j’ai conduite sur « genre et traduction » m’a amenée à explorer notamment les réécritures féministes et l’insertion du féminin dans la traduction de textes canoniques (en particulier depuis des langues qui ne marquent pas nettement le genre). Je m’intéresse aussi à certaines modalités pratiques de ce qu’on appelle les contre-récits. Il s’agit non pas de produire un récit qui effacerait le précédent, ou le renverserait purement et simplement, mais de faire entendre des voix différentes par certaines techniques narratives, discursives, poétiques. C’est ce qui m’a particulièrement frappée dans le livre de Saidiya Hartman Vies rebelles. Histoires intimes de filles noires en révolte, de radicales queers et de femmes dangereuses ([2019] 2024) : l’autrice s’appuie sur quantité d’archives et de documents attestant les vies dont elle parle. Mais le contre-récit consiste à retrouver les ferments d’insurrection que contiennent ces vies, leur part de désir et de liberté ; à faire de l’intimité hors mariage, de la maternité libre ou des passions queers des marques d’indépendance et de radicalité politique. Il implique donc certaines techniques : une narration rapprochée, qui habite les dimensions intimes de la vie de ces femmes, faisant entendre le brouhaha des villes et de la vie sociale. Saidiya Hartman invente pour cela « un style qui place la voix du narrateur et celle des personnages dans une relation inséparable afin que la vision, la langue et les rythmes des indisciplinés façonnent et structurent le texte3 ». Le résultat en est un grand livre d’histoire : d’histoire comme littérature (beauté de la langue, empathie, force collective de l’épopée et du chant) et d’histoire comme science (information entièrement sourcée, thèse pouvant être réfutée tout en étant parfaitement convaincante). C’est ce genre de propositions que j’aime travailler dans le cadre de mes séminaires de master : non pas à partir de théories toutes faites, mais avec des propositions qui déstabilisent certaines idées reçues, par exemple, ici, l’incompatibilité de la fiction et de la production d’un savoir historique.

Expériences et pratiques de la littérature

18Sara Aggazio — Sur un plan plus personnel, comment avez-vous développé cet intérêt pour la matière littéraire, quelles ont été vos premières expériences de vie avec la littérature, et comment ces expériences résonnent-elles dans vos différentes pratiques de celle-ci ?

19Tiphaine Samoyault — J’y suis arrivée par la lecture, évidemment, mais dans une absorption sans doute un peu maladive de la littérature où elle doublait vraiment le réel, voire le remplaçait. En faisant plus tard de la lecture une activité sociale, j’ai perdu ce rapport à la fois pathologique et fantastique que j’avais avec elle, et je le regrette un peu. Mais j’ai conservé une certaine confiance dans ses pouvoirs de décalage. Ce que je reconnais à la littérature, ce sont les possibilités de sortie qu’elle offre : par la fiction, par l’identification, par le langage, par la folie ou le non-sens, parfois. Elle propose aussi un rapport médié au réel qui permet de ne pas le prendre dans la figure directement. C’est peut-être aussi une forme de protection. En prenant appui sur ces possibilités de sortie, je ne vis pas comme contradictoires les différentes pratiques de la littérature que j’expérimente : dans la réflexion, la critique, la traduction, l’écriture poétique ou littéraire. Cette pluralisation peut apparaître à d’autres comme une dispersion, une sortie hors de la littérature dans ce qu’elle aurait d’exclusif et de détaché du réel socio-économique. Pour moi ce n’est pas le cas. Je n’ai pas l’ambition de me distinguer comme « grand écrivain », mais celle de témoigner de ce que peut faire la littérature dans une vie et des formes qu’une conviction, une passion, un terrain de jeu, appelez-la comme vous voulez, peut prendre. Qu’on inclue ou non ces différentes pratiques d’écriture dans « La Littérature » m’importe peu au fond.

20L’écriture (« considérée comme littéraire »), le travail sur les formes poétique, narrative, essayistique, est aussi pour moi un terrain d’expérimentation de la moindre autorité. J’ai publié cinq récits (aux éditions Maurice Nadeau et aux éditions du Seuil) et plusieurs textes en collaboration avec des artistes. Je n’ai jamais pensé cette pratique comme entièrement détachée de mon travail de recherche. J’y rencontre le non-savoir de manière plus aiguë, immédiate et solitaire, ce qui, en retour, me conduit à réfléchir aux pratiques collectives et aux formes d’inquiétude différentes que l’on rencontre en essayant de penser à la petite place que notre vie occupe. La recherche du mot et du ton justes, qui est le principal travail de l’écriture littéraire, ouvre à une conscience du langage — ou bien elle en est la conséquence — qui rend attentive à l’expression de la pensée. Résistant précisément aux formules toutes faites et aux arguments d’autorité, cette recherche d’expression est sans doute aussi l’un des lieux de la moindre autorité. Elle rejoint ce que Barthes appelle la cataleipsis, par opposition à la catalepsis stoïcienne, qui, elle, correspond métaphoriquement à une main fermée maîtrisant le savoir. La cataleipsis, définie comme ce qui est échappé, est ce qui, dans la reprise, dans la répétition, ne se répète pas, laisse passer ce qu’on appellerait en musique une variation.

21Sara Aggazio — Dans ce que vous dites, une place importante, pour ne pas dire capitale, est laissée à la multiplicité des langues et à la traduction. En tant que traductrice, vous vous êtes confrontée directement à cette question, notamment à travers la rencontre de la langue littéraire de Joyce, une langue qui définit la traduction en même temps qu’elle la défie. Vous avez aussi consacré beaucoup de réflexions théoriques à la traduction, dont l’essai Traduction et Violence ne représente qu’un jalon parmi d’autres. Car dans votre questionnement sur la littérature, vous avez de plus en plus interpellé les processus de traduction, non seulement comme outil linguistique et comme pratique, mais aussi comme angle d’attaque privilégié, en faisant de la traduction une véritable méthode critique de la pensée. Longtemps envisagée comme activité ancillaire, la traduction occupe un espace grandissant dans les discours publics, dans les parcours de formation, dans la vie quotidienne, commençant à être un sujet d’attention au-delà de sa dimension purement linguistique. Quelle est à votre sens sa place à l’intérieur de la littérature générale et comparée et, plus généralement, des sciences humaines ?

22Tiphaine Samoyault — La traduction a été ignorée par la littérature générale. Comme si celle-ci passait au-dessus de la question des langues différentes, ou bien comme si elle ne considérait que l’ensemble des littératures produites chacune dans leur langue d’origine. Est-ce au nom du général qu’on a ignoré la traduction ? En partie, mais pour la littérature, c’est plus compliqué : cela s’est fait à la fois par une certaine fétichisation de la langue originale, mais aussi au nom de la sacralisation de l’autorité d’un auteur sur sa langue. Alors qu’il n’y a rien de plus général comme processus que la traduction, elle a longtemps été ignorée. Il faut dire que la traduction, si elle est indispensable à la circulation et à la vie des œuvres, entraîne nécessairement des modifications, des réinterprétations : or cette transformation fait peur et, ce qui fait peur, on préfère souvent l’ignorer.

23Est-ce que la traduction fait partie de la littérature ? La plupart des écrivains et écrivaines ont lu les livres qui les ont fait écrire en traduction et beaucoup d’entre elles et eux ont traduit, non seulement pour avoir un revenu, mais pour travailler leur écriture au contact des grands textes. Il n’y a aucune raison qu’elle ne soit pas incluse dans la littérature — même si les traducteurs et traductrices ne sont pas considérés comme produisant de la littérature.

24Nous vivons dans une époque où, effectivement, la traduction n’est plus ignorée et fait l’objet de quantité de discours, dans tous les domaines. Elle est devenue un paradigme, comme a pu l’être la langue à partir des années 1960, c’est-à-dire un lieu de pensée qui traverse les disciplines et qui aide à concevoir leur lien, en même temps qu’un outil essentiel pour réinventer le politique. On peut même soutenir que le « translation turn » dont on parle parfois n’est qu’une variante du « linguistic turn », qu’il en procède, plutôt, malgré les différences qu’il institue. Dans ce sens, la traduction est bien un discours qui permet d’assumer d’autres discours.

25On peut y voir des raisons historiques et économiques. La globalisation implique la traduction. C’est la raison pour laquelle les développements de la traduction automatique neuronale de l’intelligence artificielle générative au service de la traduction sont aussi cruciaux. Ils servent la logique générale du marché. Ils font rentrer les langues dans le grand système de l’équivalence — monétaire, entre les marchandises, les biens —, qui ne fonctionne que sur la base d’une croyance en cette équivalence, avec comme horizon l’utopie d’une transparence des échanges. Dès qu’on s’intéresse à la traduction pour la différence qu’elle instruit, on récuse cette croyance. S’il y a bien un « translation turn », ou un « tournant traductif », c’est me semble-t-il pour des raisons qui peuvent être aussi politiques : parce que la traduction permet de problématiser la circulation des idées, mais aussi des personnes et des œuvres, qu’elle révèle des rapports de force, des hiérarchies, un système-monde inégal et mobile, produisant d’inévitables changements d’échelle ; et surtout parce qu’elle met au jour la part négative, ou plutôt la part difficile de ces circulations et de ces échanges : c’est pourquoi, dans les théories contemporaines de la traduction, ce qui est à traduire est précisément ce qui ne se traduit pas, ce qui appelle la traduction est l’intraduisible comme ce qui est toujours à traduire.

26La traduction a aussi un rôle éminent à jouer pour les représentations, dans la mesure où, activité elle-même considérée comme mineure, elle peut être une pratique sensible de ce qui est habituellement laissé pour compte. Pour renverser les valeurs qui ont présidé à cette assimilation, on peut dire qu’avoir été culturellement dominé peut devenir une force permettant de repenser notre vie en commun. La traduction peut ainsi être le lieu d’une critique de l’autorité. Certaines sciences humaines, comme l’anthropologie, prêtent une attention importante aux médiateurs et médiatrices oubliés du savoir que sont notamment les traducteurs-interprètes sur les terrains de recherche. Pendant longtemps, ils avaient eux aussi été totalement ignorés.