Acta fabula
ISSN 2115-8037

2014
Décembre 2014 (volume 15, numéro 10)
titre article
Sébastien Baudoin

Théories & pratiques de la géographie littéraire : bilan & perspectives

DOI: 10.58282/acta.9024
Michel Collot, Pour une géographie littéraire, Paris : José Corti, coll. « Les Essais », 2014, 280 p., EAN 9782714311290.

1Depuis plus d’une vingtaine d’années et la parution de La Théorie du paysage en France (1974-1994)1, somme publiée sous les auspices d’Alain Roger, auteur pionnier du Court traité du paysage2, la question du paysage littéraire est l’objet d’une étude toujours renouvelée, qui ne cesse d’étendre son territoire. Ainsi, la question plus large des liens entre la géographie et la littérature a donné lieu à la naissance récente de trois courants majeurs : la géopoétique, la géocritique et la géographie littéraire, dont se réclame M. Collot dans son dernier ouvrage, Pour une géographie littéraire. La conception qu’adopte l’auteur se place résolument au carrefour des influences, refusant de choisir entre les perspectives dessinées par les théoriciens relevant d’autres mouvances.

2Cet ouvrage a donc valeur de bilan, dessinant également quelques perspectives, s’articulant autour d’un premier volet, théorique, et d’un autre, pratique. L’heure est au bilan et Kenneth White, dans son Panorama géopoétique, récemment publié sous forme d’entretiens dans les Carnets de la grande ERRance3, se livre au même exercice, pour mieux préciser la place qui est la sienne au sein « de tous les “géo-” (géophilosophie, géocritique, etc.) qui se sont succédé ces dernières années, depuis [qu’il a] fondé l’Institut international de géopoétique en 1989.4 » Prenant position fermement contre la perspective géocritique, il propose l’élaboration d’une « textonique »5 qui épouserait la forme du « waybook » et du « staybook »6, entre « égopoétique » et « géopoétique »7. Retournant aux origines de la science géographique et de son association avec les disciplines philosophiques et littéraires, M. Collot, pour sa part, cherche davantage à opérer une synthèse entre les divers courants animant ce renouveau de la critique universitaire.


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3L’introduction de l’ouvrage remonte ainsi aux origines d’une fascination géographique pour mieux valider la double perspective de l’étude entre « Orientations » (bilan théorique) et « Explorations » (mise en œuvre critique, par le biais d’exemples précis, de la géographie littéraire). L’auteur reprend, en les adaptant à un nouveau contexte, des études antérieures parues sous la forme d’articles. L’évocation du « tournant spatial », premier jalon du parcours des « orientations » théoriques, est fondamental et permet de mesurer combien de multiples disciplines – histoire, philosophie, géographie – en sont venues à s’harmoniser autour d’un même « appel du monde » (p. 29), soutenues par un intérêt croissant pour les récits de voyages, volontiers poétiques, « récits d’espace » (p. 32) ou « autobiogéographiques » (p. 33) alimentées par une fascination pour les cartes et le « mapping » (p. 37).

4Ces bases posées avec un esprit de synthèse particulièrement efficace et opératoire, M. Collot remonte le courant de l’histoire pour sonder les origines de la mutation de la science géographique. Ses « précurseurs » ont ainsi permis de repenser les liens réciproques entre espace et littérature, donnant une impulsion décisive aux études qui suivirent la fin du xixe et le début du xxe siècles. Ces « approches géographiques » puisent dans le goût pour les racines identitaires du territoire régional, revendication qui relève de la « géopolitique » et autorise le glissement subtil d’une science des cartes à « un imaginaire cartographique » comme « appel à l’imagination » (p. 84). Se dessinent ainsi les reliefs naissants d’une « géocritique » entendue comme retour à la proximité du texte pour y trouver un paysage « qu’on ne peut trouver ni figurer sur aucune carte » (p. 85).

5Comme le rappelle M. Collot, la géocritique est avant tout une approche critique qui « met en crise la vision du monde et les instruments de la géographie savante » (p. 87). Son acte de naissance théorique est la parution de l’ouvrage fondateur de Bertrand Westphal, La Géocritique – réel, fiction, espace (Paris, éditions de Minuit, 2007). Explorant les liens entre un lieu et sa mémoire littéraire, la géocritique fait du texte un « lieu de langage » (p. 95) si bien qu’une forme d’interaction s’opère entre l’homme et l’espace : « géo suppose ego et réciproquement » (p. 98). M. Collot étend cette démarche aux ouvrages de Pierre Bayard et de Jean-Pierre Richard, voyant à l’œuvre dans les œuvres de ce dernier une « psychogéographie ». Articulant volontiers histoire théorique et exemples illustratifs, l’auteur envisage alors la géopoétique de K. White dans ses origines et son application à travers l’œuvre poétique de Michel Deguy avant de ressaisir l’essence même de ce mouvement de pensée, conçu par son fondateur comme une vision très large nommée « biocosmopoétique » (p. 115) où culture et nature entrent en symbiose. S’écartant de la textualité accueillant ce rapport entre l’esprit et le monde, K. White retournerait ainsi fatalement à une « poétique des lieux » qui ne peut que s’inscrire « aussi dans les mots » (p. 119). M. Collot réoriente alors la vision géopoétique en proposant « l’étude des rapports entre l’espace et les formes et genres littéraires », fondant, via l’étude des « structures spatiales », une « topologie » plus qu’une « topographie » (p. 121).


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6La seconde partie de Pour une géographie littéraire met en pratique ce glissement, déjà opéré dans des articles antérieurs, ressaisis dans ce nouveau contexte dans une perspective synthétique, celle d’une « géographie littéraire » qui subsume les apports fertiles des autres théoriciens, liant référent, image et forme pour « associer approches géographiques, géocritiques et géopoétiques ». L’éclectisme assumé de cette perspective englobante tend à prouver, par l’étude comparée de deux passages descriptifs de la lande chez Barbey d’Aurevilly, l’œuvre poétique de Jules Supervielle, la possibilité d’un paysage africain, le génie des lieux dans l’œuvre de Michel Butor, la « géo-graphie » du Grand Nord chez Claude Simon ou encore l’exploration d’écrits plus contemporains comme ceux de Silvia Baron Supervielle, Pierre-Yves Soucy ou Jean-Christophe Bailly, que la géographie littéraire peut s’appliquer autant à un texte du xixe siècle en prose qu’à un texte contemporain en vers.

7Ces études trouvent leur unité dans une même considération pour le rapport établi entre la vie de l’auteur, la présence de la géographie et des paysages dans leurs œuvres et la tentative qui est la leur de les inscrire dans un texte. L’étude géographique et littéraire permet de mettre au jour des effets de composition, des gestes artistiques combinant le mot et le monde pour leur donner sens dans un tout signifiant qu’est l’œuvre. Le regard du géographe littéraire tend ainsi à extraire l’unité de la séparation et de l’éclat des mots (pour les poètes les plus contemporains étudiés dans ces pages) qui peuvent égarer lecteur et auteur tout à la fois. Ainsi se réalise dans les actes cette perspective synthétique adoptée par M. Collot, à la fois dans l’ouvrage lui-même – qu’il construit comme un bilan ressaisissant des années de rapports entre géographie et littérature ouvrant sur des exercices pratiques – que dans la démarche intellectuelle analytique à l’œuvre dans ces articles où l’on perçoit bien combien la géographie littéraire ne met pas simplement en rapport l’homme et le monde par l’étude de l’œuvre mais sait en déceler les plus infimes influences qui définissent son empreinte et son identité.


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8Pour une géographie littéraire de M. Collot se révèle donc un ouvrage-somme indispensable pour mieux comprendre les enjeux profonds qui lient désormais géographie et littérature. L’on aurait cependant aimé y voir figurer les théories, essentielles à nos yeux, d’Augustin Berque, dont les concepts de « médiance » et de « mésologie »8 peuvent trouver des applications opératoires dans le champ littéraire, comme nous l’avons montré dans notre essai sur les paysages dans l’œuvre de Chateaubriand9. Outre cela, l’ouvrage constitue un jalon essentiel dans l’histoire critique du champ vaste et encore en pleine expansion de la géographie dans son rapport à la littérature.