Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2014
Avril 2014 (volume 15, numéro 4)
titre article
Arnaud Genon

Les dessous d’un genre

Philippe Lejeune, Autogenèses, les brouillons de soi, 2, Paris : Les Éditions du Seuil, coll. Poétique, 2013, 432 p., EAN 9782021063578.

1Il y a plus d’une trentaine d’années, la génétique des textes a permis de renouveler l’approche critique de l’objet littéraire. Elle a déplacé l’analyse des œuvres du côté de l’écriture et du processus, là où l’attention se concentrait, auparavant, sur l’écrit et la structure. C’est à peu près à la même période que l’intérêt porté au genre autobiographique s’est largement développé grâce à la dynamique créée par les travaux de Philippe Lejeune. Dans Autogenèses, les brouillons de soi, 2, — suite des Brouillons de soi (Les Éditions du Seuil, « Poétique », 1998) — le spécialiste des écritures du « je » a rassemblé les études de génétique autobiographique qu’il a menées depuis la parution du premier volume. Son travail se divise en trois parties. Dans la première, qui fait office d’introduction, Ph. Lejeune reformule « les enjeux des études génétiques portant sur les écritures de soi ». Ensuite, le critique présente six « chantiers » et conclut par une réflexion théorique  sur « ce que peut signifier, appliquée au journal, l’idée de genèse » (p. 7).

Autobiographie & génétique

2La génétique littéraire entretient‑elle les mêmes rapports au roman ou à la poésie qu’à l’autobiographie ? Y a‑t‑il une spécificité dans l’approche génétique du texte autobiographique ? Dans la mesure où l’écriture autobiographique (qu’il s’agisse d’une autobiographie au sens strict, d’un journal ou d’une correspondance) repose sur un pacte selon lequel l’auteur s’engage à dire la vérité, sinon à être sincère, on comprend alors l’intérêt que revêt une telle approche. Le critique, ne pouvant vérifier hors texte les faits et gestes de la vie de l’auteur, peut en revanche « repérer par quels déplacements, inversions, omissions s’est élaborée son identité narrative » (p. 16). Mais alors, le généticien se penchant sur une œuvre autobiographique se réduirait‑il à n’être qu’un « vérificateur de pacte » (p. 19) ? Les enjeux, bien évidemment, vont au‑delà d’une enquête de ce type.

Enjeux

3Les enjeux des études génétiques portant sur l’écriture de soi sont définis à travers l’histoire des travaux que Ph. Lejeune a menés tout au long de son œuvre critique. Par exemple, que disent Les Carnets de la drôle de guerre que ne dit pas l’autobiographie de Sartre, sachant que les récits d’enfance qu’ils contiennent sont « diamétralement opposés à ceux qu’on trouvera dans Les Mots » (p. 25) ? Il s’agit alors de comprendre les raisons qui ont conduit Sartre à faire de son enfance une période solitaire, asexuée et ponctuée d’insuccès dans Les Mots là où les Carnets la présentent comme globalement heureuse. Pourquoi ces recompositions, ces changements d’ordre du récit ? L’autocensure. Sartre ne pouvait pas raconter du vivant de sa mère la blessure que constitua pour lui, en 1917, son remariage. La critique génétique nous mène alors au cœur du processus qui permet de comprendre la manière dont s’est forgée, dans le texte, l’identité de Sartre et, partant de là, explique aussi les raisons de cette mystification littéraire — ou ce que Ph. Lejeune nomme « la virtuosité avec laquelle Sartre s’est tiré d’une situation de blocage » (p. 27) — qui fait que Les Mots ne peut plus se lire désormais que comme « une satire du mythe de l’enfance et de la religion de la littérature » (p. 27). En travaillant sur les brouillons de Nathalie Sarraute, ce sont les « expérimentations psychologiques » (p. 30) de l’auteur d’Enfance que le critique traque. Concernant les Mémoires de Marie d’Agoult, qui font l’objet par la suite d’un long chapitre, il s’agit d’étudier la genèse d’un échec, d’en expliquer les raisons et de dresser, dans un même temps, « une grammaire de l’autobiographie » (p. 39). Plus généralement, l’approche génétique d’une œuvre autobiographique peut revêtir un aspect pédagogique. L’autobiographie est un des genres littéraires les plus pratiqués, qui estompe « les frontières entre la haute littérature et les écritures ordinaires » (p. 54). Universitaire, Ph. Lejeune est aussi un praticien de l’écriture autobiographique et l’un des fondateurs de l’Association pour l’autobiographie. Approcher le processus d’écriture d’une autobiographie, c’est aussi en offrir les clés, sinon la « grammaire » à ceux désireux d’entreprendre l’écriture de leur propre histoire.

Chantiers

4Chacun des six chantiers présentés ici révèlent ce que l’étude génétique d’une œuvre autobiographique peut recéler sur un texte mais aussi les problèmes liés à la réception, à ce que les lecteurs d’une époque sont prêts à — ou capables de — lire et donc aux phénomènes de censure qui en découlent, mais aussi aux transformations, aux blocages qui peuvent être ceux d’un écrivain. Dans « Rousseau coupé », Ph. Lejeune relate l’histoire de la censure de certains passages « scabreux » dans la première édition des Confessions (Genève, 1782) par ceux‑là même que Rousseau considérait comme des hommes de confiance devant mener à bien la publication de son livre. Ses Confessions n’avaient de sens que si l’auteur disait « tout » et des coupures ou des omissions « défigureraient sa vie » (p. 64). Quatre passages — une douzaine de pages — furent tout de même tronqués. Ils concernaient des scènes d’homosexualité, d’exhibitionnisme et l’évocation de maladies vénériennes. Deux logiques se font jour qui président à ces suppressions : l’image de Rousseau et celle d’autrui. C’est notamment par l’analyse de la correspondance des différents acteurs de la publication que les enjeux des suppressions — mais aussi, parfois, leurs incohérences — sont finement révélés. Et certaines éditions critiques d’aujourd’hui nous indiquent que la gêne qui fut celle des censeurs de l’époque est encore d’actualité, preuve, s’il en fallait, du caractère audacieux et subversif de l’entreprise autobiographique rousseauiste.

5On pourrait s’interroger sur les enjeux d’une recherche génétique portant sur « une œuvre secondaire » (p. 93) qui se solda, qui plus est, par un échec. Les généticiens s’attaquent généralement aux œuvres et écrivains majeurs — pensons notamment aux formidables travaux consacrés à Flaubert ou à Proust — afin de tenter de percer leur génie. Qu’est‑ce qui poussa alors Ph. Lejeune à s’attarder sur le cahier Mémoires 1865 de Marie d’Agoult ? C’est que, selon le critique, ce type d’œuvre est « plus proche des constantes génériques » et que « l’échec ou l’inachèvement sont […] plus instructifs que le succès, surtout quand ils s’accompagnent d’un processus autoréflexif » (p. 93). Les problématiques au cœur du travail de Marie d’Agoult sont par ailleurs celles de tous ceux qui, aujourd’hui encore, font œuvre de se raconter : que peut‑on dire d’autrui ? Quelle est la forme la plus à même d’exprimer la vérité ? Jusqu’où peut‑on être sincère sachant que la sincérité est toujours subversive ? À ces problèmes de taille, s’ajoutent les difficultés liées à sa condition féminine. Ce qui est mis ici en relief est bien la spécificité de l’acte autobiographique : le processus d’écriture de soi est pris dans une dialectique entre, d’un côté, une quête de vérité et, de l’autre, la prise en compte des conséquences que pourrait revêtir la publication du texte qui la contient. Aussi, en interrogeant les raisons de l’échec ou de l’inaboutissement de ces Mémoires, Ph. Lejeune pose des questions d’ordre sociologique ou moral liées à l’histoire des femmes : « qu’est‑ce qui peut légitimer, pour une femme, au xixe siècle, cet acte si contraire à sa position sociale et à sa pudeur naturelle ? » (p. 135). Comme tout cela ne va pas de soi, il faut trouver le ton juste, la juste forme, essayer, contrairement à George Sand, de dire les amours tout en évitant les indiscrétions ou l’impudeur qui avaient été celles de Rousseau. Reprendre le texte, sans cesse, comme pour reculer à plus tard un projet impossible.

6Ph. Lejeune s’intéresse bien évidemment aux monuments que sont Le Journal littéraire de Paul Léautaud — plus précisément, en comparant une discussion entre l’auteur du Journal et Julien Benda, enregistrée à leur insu, et l’entrée dans le journal dont elle fit l’objet —  et Le Temps immobile de Claude Mauriac dont le procédé central a justement consisté à mettre en scène sa propre genèse : « Seule œuvre littéraire où les échafaudages font partie de la construction » (p. 49) disait Mauriac lui‑même. Toutefois à côté de ces grands diaristes, il se penche aussi sur le journal d’Ariane Grimm (pseudonyme d’Annick M.), adolescente décédée en 1985 à l’âge de 18 ans et dont les quatre derniers cahiers avaient été publiés en 1987 chez Belfond. Dans la masse des documents de la jeune fille, figuraient ses journaux d’enfance, tenus en 1974 et 1975. Les journaux d’enfance, nous dit Ph. Lejeune « restent un domaine peu fréquenté » (p. 54). Alors, il s’y plonge. Ici, la recherche peut être considérée comme relevant de différents domaines : génétique des textes et psychologie de l’enfant. Comment Annick s’est‑elle initiée au journal ? Comment s’est‑elle positionnée par rapport à la fiction et à la correspondance qu’elle pratiquait parallèlement ? Il lui a fallu d’abord apprendre différents modes d’expression qu’elle pourrait ensuite combiner, mais aussi une discipline, celle qu’exige la tenue d’un journal. Enfin, c’est le temps qu’elle a dû apprivoiser, son écoulement, sa répétition, son éternité :

La vie s’ouvre comme un feuilleton sans fin, des sortes de mille et une nuit, devant un enfant qui vit un présent cloisonné à courte vue, la journée, la semaine, l’horizon lointain des vacances. (p. 329)

Genèse du journal

7Si un journal peut contenir en son sein la genèse d’une œuvre romanesque ou autobiographique, peut‑il avoir lui‑même une genèse ? Plusieurs limites apparaissent que Ph. Lejeune rappelle. Le délai de correction doit être rapide. Tardive, elle ferait perdre à la trace son authenticité. Le journal n’a pas de fin, l’écrivain n’aura pas le dernier mot. Enfin, le manuscrit du journal ne constitue pas un point de départ mais un aboutissement. Ainsi, « Le journal est un objet d’étude ambigu : fondamentalement pratique d’écriture, parfois et secondairement production d’œuvre » (p. 339). Comment alors aborder cet objet qui ne se prête a priori pas à l’étude génétique ? Ph. Lejeune présente alors les différentes étapes d’une telle recherche. Il s’agit d’abord d’envisager les éléments métadiscursifs qui pourraient donner des indications sur la nature du projet et la manière dont il sera ou non suivi. D’autre part, les manuscrits sont très souvent le résultat d’une « écriture de premier jet » (p. 341) : aucune, sinon très peu de ratures à exploiter. Dans le meilleur des cas, le généticien pourra s’appuyer sur des notes destinées à servir le support principal. Que lui reste‑t‑il alors pour mener son travail ? L’étude de l’intertextualité, la correspondance, le recours à des informations extérieures (pensons encore à l’échange entre Léautaud et Benda). Mais il faudra aussi considérer le journal au‑delà de sa simple entrée isolée et envisager la « genèse de son évolution » (p. 347), considérer les relectures auquel l’auteur peut se livrer, les réécritures et la tentation d’améliorations… Bref, autant d’éléments qui rendent l’étude génétique du journal possible, autant de brèches « étroite[s] mais passionnante[s] » (p. 334) proposées aux chercheurs.


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8On trouvera dans ces Autogenèses toutes les caractéristiques des études de Philippe Lejeune : clarté du propos, visée pédagogique et didactique, intérêt égal porté à tous les textes, qu’ils soient monumentaux ou mineurs. En invitant ses lecteurs dans les coulisses des œuvres étudiées, Ph. Lejeune nous invite aussi dans les coulisses du travail qu’il mène depuis de longues années. C’est une plongée des plus intéressantes mais aussi des plus utiles pour tous ceux qui ont fait des brouillons des écrivains et de l’écriture de leur vie le sujet de leur recherche. Mais plus largement, cet essai ne pourra que nourrir la réflexion de ceux qui s’intéressent aux processus de création au sens le plus large du terme.