Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2014
Mars 2014 (volume 15, numéro 3)
titre article
Marie-Antoinette Bissay

Le faire poétique comme « texte de la vie »

Jérôme Thélot, Le Travail vivant de la poésie, Paris : Les Belles Lettres, coll. « Encre marine », 2013, 150 p., EAN 9782350880648.

1Le titre de l’essai de Jérôme Thélot se place d’emblée sous le signe de la vie, comme l’explicite la fin de l’introduction1 :

Parler du « travail vivant de la poésie » porte cette ambition au discours : c’est désigner la poésie comme l’acte propre de la vie humaine, comme le faire même en lequel cette vie consiste, comme l’édification par excellence de son être de vie. (p. 17)

2Cette démarche conduit J. Thélot à ouvrir son livre par la question suivante :

Que font, au juste, les poètes ? Cette question, qui formera le thème du présent essai, est double, et se laisse utilement reformuler ainsi : comment le poème est-il possible, et quelle possibilité ouvre-t-il ? (p. 13)

3Le « faire » créateur tout comme son résultat, à savoir le poème, sont régis par le « travail » :

Le premier versant de la question, portant sur la condition de possibilité du poème, appellera une lecture des poètes au moyen du concept de travail ; et le second versant, sur le possible dont le poème est capable, sera scruté avec ce même concept. (Ibid.)

4Le mot « travail » est en effet très important : il nourrit la démarche créatrice, procure les émotions et assure par là la naissance du poème. La notion de vitalité est d’ailleurs intrinsèquement liée au travail puisque les deux découlent d’une prise en compte des émotions inhérentes à la subjectivité du poète et à l’écriture du texte. Écrivant avec son corps-esprit-cerveau, le poète ne peut pas oublier la part de sa subjectivité :

Tout poème résulte d’un travail individuel, strictement idiosyncrasique, fondé dans un tuf d’émotions subjectivement senties par quelqu’un qui n’est personne d’autre, et façonne le travail psychique, également singulier, du lecteur qui l’écoute. (p. 16)

5J. Thélot accorde en effet une place privilégiée aux émotions, alors que la critique les a trop longtemps refusées par peur, par méfiance. Car les émotions signifient par elles-mêmes la présence de la vie : vie du poète, vie du texte, vie du travail créateur. L’émotion prend en compte l’expérience individuelle de la poésie, de son écriture, de sa lecture également, puisque le lecteur réagit sensiblement, subjectivement, émotionnellement lors de sa découverte du texte. Ainsi,

le « travail vivant », c’est la mise en œuvre effective des forces créatrices de l’individu réel, c’est l’accomplissement de ces forces en tant qu’éprouvées affectivement, et c’est le mouvement des facultés physiques et intellectuelles s’exerçant sur une matière, de telle sorte que soit donnée à celle-ci une forme utile à la vie. (p. 17)

6 J. Thélot souhaite également que l’issue de son essai dispense une philosophie première de cette poétique, propre à rendre compte des émotions ressenties et du déclenchement de la création, à montrer que le processus créateur rejoint l’acte originel de la création du monde vivant, à signifier que le travail poétique est vie dans celle qu’il donne aux mots, à l’être créateur. Pour cela, J. Thélot organise son travail en cinq chapitres : « La poésie comme résistance », « La prosodie comme travail et la question de l’histoire », « Le savoir vivant », « Un traité de la poésie » et « Le phénomène poétique ».

7L’auteur accorde une place privilégiée et centrale à Baudelaire puisque c’est lui qui a « provoqué » (p. 14) cette réflexion. Il n’en demeure pas moins que d’autres poètes sont cités, particulièrement Joe Bousquet, Yves Bonnefoy, Rimbaud, Vigny, Roberto Juarroz, Cédric Demangeot. L’auteur nourrit aussi sa réflexion de deux œuvres philosophiques, celle de Marx et celle de Michel Henry, pour « leur compréhension du travail vivant (cette formule appartenant à Marx) comme manifestation originaire de la praxis humaine, et réalisation de l’essence de l’être » (p. 17).

La poésie, une « résistance » contre le monde extérieur pour une libération du cri intérieur

8Avec rigueur et efficacité, J. Thélot installe dès le premier chapitre le concept de « résistance » pour rendre compte de la poésie dans ce qu’elle est : « non pas un savoir, mais l’individuel comme tel » (p. 20). Il explique précisément que la résistance n’est en rien combat, rébellion ou opposition par la force, mais qu’elle est cette énergie qui permet le travail de décantation nécessaire à la création. En s’appuyant essentiellement sur Traduit du silence de Bousquet, J. Thélot montre de quelle manière la démarche poétique repose sur le flux et le reflux émotionnel du créateur et du récepteur. Dans ce réseau émotionnel, l’objectivité venue du monde extérieur est d’abord réduite à néant dans la mesure où prime nécessairement la subjectivité du créateur et celle du lecteur. Ainsi

la poésie est la résistance à la littérature, cela veut dire maintenant : elle ne peut édifier l’intériorité dont elle procède qu’à condition de ne pas s’assujettir aux signifiés dont les mots sont porteurs dans l’universel reportage, qu’à condition de suspendre, dans son usage paradoxal des mots, les significations constituées par l’assentiment du monde et sous son règne. (p. 32)

9De là vient la distinction entre littérature et poésie car cette dernière, qui est toute intériorité et intimité émotionnelle, ne se situe pas sur le plan mondain d’une simple écriture, mais dans le ressaisissement laborieux de la vie intérieure qui correspond à la Vie elle‑même :

La poésie, donc, est la recherche de l’absolu, et cela veut dire : elle est le travail que la vie entreprend avec elle-même, la recherche qu’elle fait de soi, quand, renonçant à écrire, sachant ne pas écrire, elle se soustrait aux prestiges du monde où les accidents ont lieu, au monde comme « jour ». La recherche de l’absolu — la poésie — est le désencombrement de l’esprit. (p. 22)

10La poésie est donc un acte de faire car la vie est à la fois son moteur et son but. Elle permet l’extériorisation, la compréhension, l’écriture de soi-même puis celle du texte poétique par un travail de recherche et de clarification des émotions. La poésie résiste alors à la littérature par ce lieu de création qui part de l’intime, par cette élévation dans le travail qui permet au poète de se dresser en lui-même pour sortir de la nébuleuse de ses émotions et saisir la lumière du jour. J. Thélot prend l’exemple de Bousquet qui « trente‑deux années durant, […] fut contraint de se tenir dans un lit, assis ou couché » (p. 25) Sa paralysie ne l’a pas empêché de se dresser, non pas physiquement dans le monde, mais en lui‑même, donc de résister, pour comprendre la part obscure de sa subjectivité afin de la dévoiler sans en tuer la force :

Écrire, en ce sens, est faire la clarté sur la nuit, conduire la pudeur à l’impudeur : écrire est le travail proprement poétique consistant à faire passer dans le jour la nuit demeurée nuit, à garder pure la pudeur en son exposition. (p. 28)

11Pour libérer ce travail intérieur, le poète doit détruire le langage, phénomène paradoxal dans la mesure où ce sont bien les mots qui mettent au jour son intimité. En fait, le poète dépasse ce langage mondain que peut utiliser la littérature pour accéder à son intimité la plus profonde, à cette « affectivité qui n’est rien de verbal » (p. 33). Pour cela, Joe Bousquet a recours notamment à « la figuration du discours », à la « répétition », aux « discontinuités » (ibid.). Ce travail du langage s’accompagne inévitablement d’une « analyse de la subjectivité et de l’intersubjectivité » (p. 35) que souligne parfaitement la formule rimbaldienne, « je est un autre ». Le poète se défait de son « moi social » pour retrouver son « moi profond », « pour le dire dans le vocabulaire de Bergson et de Proust » (p. 36). Il se dresse, résiste contre une part de lui‑même, du monde, de la société, de la littérature, du langage, pour saisir le « je » : la poésie est alors bien un acte de faire révélant la vie intérieure du poète.

La poésie & le travail intérieur de création

12Dans le deuxième chapitre, J. Thélot revient sur la notion de travail en lien avec l’histoire. L’auteur reprend l’exemple de Baudelaire pour montrer que la modernité de sa poétique ne peut pas être résumée à un simple fait historique dans la mesure où elle ouvre sur une nouvelle conception du travail. Ce dernier est indispensable au poète pour dévoiler son intimité. J. Thélot reprend là les théories de Marx car le travail est nécessaire et indispensable à l’existence de l’homme. En ce sens, si l’on peut enseigner la fabrique de la littérature, celle de la poésie ne se réduit pas à une transmission didactique car la souffrance, l’endurance, la résistance, la plongée dans les profondeurs intimes se vivent. Selon J. Thélot, Baudelaire est le seul à avoir autant souffert dans son travail de création car il a eu besoin de révéler le passage de « l’invisibilité de l’âme » « au visible et dans le visible » (p. 56). Baudelaire use d’ailleurs de la métaphore de l’accouchement et des douleurs de l’enfantement pour dire cette passation qui part de l’intériorité de son « moi » pour aboutir à son « je », et se matérialise par les mots du poème. La poésie adapte alors, par le biais d’une prosodie particulière, sa « verbalité à l’affectivité » (p. 46) car l’assemblage des mots suit une sonorité intime rythmée par le flux émotionnel du poète, propre à rendre compte du corps émotionnel et sensoriel du créateur avant que son esprit n’en prenne le relais dans la transcription verbale :

Mais le poème comme résultat du travail prosodique n’est pas l’objectivation des besoins de l’âme, et il n’est d’abord ni un objet ni un dehors : il est un moment du procès par lequel la subjectivité parvient à sa réponse et s’atteint dans celle‑ci. (p. 47)

13Cette prosodie se dote d’un caractère mystérieux et méconnu, secret mal compris du commun des mortels car elle correspond au « travail intime de l’âme avec elle‑même » (p. 51), à sa musicalité intérieure, invisible mais qui s’astreint à rester fidèle au contenu originel de l’âme du créateur. En cela, la poésie devient une nécessité prioritaire à l’homme-poète, un besoin dont il ne peut se passer car elle contient la vie de son âme, de son intimité, de ses mots, de son travail. C’est parce que le poème part d’une émotion qui touchera le lecteur que se créera ce lien si intime de lecture entre le créateur et le récepteur :

De sorte que si ses poèmes [ceux de Charles Baudelaire, ici] nous touchent, autrement dit si ses pages sont des poèmes, s’ils répondent en nous à notre besoin de poésie, à nos « immortels besoins de monotonie, de symétrie et de surprise », et s’ils correspondent ainsi à notre propre souffrance, ce n’est pas pour ce qu’ils font dans le monde, ce n’est pas pour leur signification historico-littéraire, ni parce qu’ils participent plus ou moins à nos représentations séculaires, à nos discours : mais c’est parce qu’ils éveillent en nous, du fait de leur prosodie extraordinairement intonée, des tonalités affectives en lesquelles nos vies individuelles se réjouissent à leur tour, en lesquelles notre souffrance de vivre, trouvant dans cette prosodie une réponse à ses besoins, se convertit en jouissance, en cette jouissance qu’on appelle artistique, mais qu’il faut dire, simplement, vitale. (p. 55)

Poésie & science : une autre dialectique ?

14La question de la science est au cœur du troisième chapitre : la poésie parvient‑elle à s’affranchir des savoirs scientifiques ? De toute évidence oui, car la poésie ne travaille pas une matière moléculaire ou atomique, une réalité objective, mais un terreau émotionnel situé dans l’intimité du créateur. Elle saisit par là, d’une autre manière que la science, l’origine même de la vie. C’est ce qui fait dire à Émile Benveniste que :

Le poète est un homme qui fait un effort désespéré pour atteindre et communiquer la réalité des choses. Les poètes sont les plus grands réalistes. […] La réalité à laquelle leur langue se réfère est donc leur expérience émotive de la réalité. (p. 80)

15À J. Thélot d’avoir cette formule elliptique mais dense : « Matière est l’émotion vivante en ses besoins originaires. » (Ibid.) Alors pourquoi penser la science et la poésie selon un rapport analogique ? Pourquoi rendre les deux domaines conciliables alors qu’en apparence tout semble les séparer bien qu’ils travaillent tous deux à la compréhension de la Vie ? Est‑ce que l’objectivisme de la science rassure face au flot des émotions ? Pourtant la science et la poésie n’ont pas un dessein opposé puisqu’elles visent toutes deux la connaissance de l’être dans son principe de vie. Seulement les moyens pour y arriver sont différents car, comme le souligne si finement J. Thélot après l’étude d’un extrait de L’Improbable de Bonnefoy,

la poésie est l’expérience de l’être : elle est cette expérience que l’individu fait de soi, de son sentiment intérieur, de sa pulsation vitale trouvant dans l’expression sa réjouissance — elle est la retrouvaille de son commencement par lui-même. […] Car poésie veut dire : la vie se fait parole. La vérité, ce n’est pas dans la science qu’elle se laisse représenter, ni dans aucune théorie : c’est dans la poésie qu’elle se verbalise. « Poésie » nomme la trace exprimée linguistiquement de la vérité, son empreinte comme prosodie, son verbe comme musique. (p. 73)

16Et selon Baudelaire, la réussite de cette recherche fondamentale sur la vie et sur l’être n’est garantie que par la poésie, seule capable de clarifier la nuit intérieure de l’être vivant pour réveiller au jour

la subjectivité des individus vivants, cette subjectivité agissante, besogneuse et résistante en laquelle la poésie a son site, dont procèdent ses œuvres et où elles vont. La nuit est la matière pathétique des individus vivants, non la « matière » objectivée par les sciences et absolutisée par le matérialisme, mais cette matière intérieure du sentiment. (p. 77)

Le travail poétique comme réceptacle d’une mort vivante

17Ce « travail vivant de la poésie » impose nécessairement, pour son existence même et pour celle du poète, une « expérience […] de la mort dans la vie et comme vie » qui se passe au sein du langage qui déconstruit, reconstruit, qui est lui-même détruit puis reconstruit pour révéler la Vie. Dans ce quatrième chapitre, J. Thélot reprend le concept de travail moins pour compléter sa définition que pour la vérifier, « de telle sorte que la recherche repassant par les stades de sa réflexion remonte d’elle-même à l’absolu qui la pose » (p. 81). L’expression baudelairienne, « l’horreur de la vie et l’extase de la vie » (ibid.), repose sur deux postulations reprises par le poète dans sa démarche créatrice. J. Thélot s’appuie sur les textes de Demangeot, le poète le plus baudelairien de notre temps, pour aborder le rôle du langage dans le « travail vivant de la poésie ». Investi entièrement avec son corps-esprit-cerveau, le poète fait l’épreuve de la langue au sein de son corps, lieu duquel partent les mots, en s’obligeant à se détacher d’un langage social pour dire son intimité émotionnelle, ce foyer virulent de vie, de la vie. Le poème ne renvoie pas essentiellement à un monde objectif mais bien subjectif, tirant de là sa liberté :

Le travail des poètes est une réduction en ce sens qu’il fait abstraction, au moins d’abord, et toujours un peu, du renvoi usuel des mots au monde, et, dans ce renvoi, de la collaboration commerciale entre monde et mots : il met hors-jeu l’accaparement des mots par le monde, les libère de ce souci. C’est parce qu’un tel travail si fondamental, et si simplement humain, est une libération d’avec l’empire des choses extérieures, qu’on a toujours identifié à bon droit la poésie à la liberté. (p. 89)

18Le poème qui délaisse le monde extérieur pour objectiver la subjectivité intérieure de son créateur passe donc obligatoirement par l’expérience de la perte et de la mort. Ce détachement du monde n’est point une fatalité car il permet le retour sur soi et la compréhension de son être au sein du monde. Ainsi,

la vérité du travail poétique tient à sa capacité d’approfondir la différence originaire entre monde et vie, d’habiter cette dissociation fondamentale à laquelle il doit d’être ce travail qu’il est ; et, en outre, elle tient à son effort renversant de signifier cette déchirure approfondie, non pas d’« empêcher » cet empêchement, non pas de surmonter ni de sublimer ce qui sépare, mais, l’aggravant au contraire, et l’éprouvant sans céder, d’en faire du sens à partager, du sens pour autrui. (p. 95)

19Un tel travail est possible « par ce que l’homme est un nœud rythmique de langue et de corps » (p. 96), un « nœud rythmique » qui contient la vie et la donne à lire par et dans ses poèmes.

La création poétique : vers quelle ouverture ?

20J. Thélot commence la dernière partie de son essai, par la question suivante :

À quelle condition le poème est-il possible, et quelle possibilité ouvre-t-il ? (p. 103)

21Faut-il employer le mot de « travail » pour signifier l’activité créatrice du poète ? Baudelaire parle de « loisir » (p. 105), Vigny de « rêverie » (ibid.). Quel que soit le terme utilisé, il installe une réflexion sur le rapport au temps différent du temps social, traditionnel : écouter sa voix intérieure, écouter monter les mots n’est pas considéré comme une activité physiquement matérielle et active car elle n’apparaît pas comme telle. Pourtant le jaillissement intérieur des mots avant leur retranscription sur la page est une activité dynamique créant une ébullition certaine chez le poète. Un autre point non moins paradoxal s’ajoute à celui du temps : la solitude. Le « retrait du monde » (p. 106) apparaît comme un isolement nécessaire à l’écoute de soi car

tel est le mouvement primordial de l’intériorité où s’accomplit le travail des poètes : il lui faut se reconquérir elle‑même, dans son silence propre, en dépit des bruits du monde. (p. 107)

22Le regard mondain porté sur l’attente vécue par le poète et sur sa solitude indispensable devient un jugement qui génère honte chez le créateur. J. Thélot ajoute très justement :

Qu’il soit aussi exact de dire que les poètes travaillent toujours et qu’ils ne travaillent jamais, cela reflète seulement que l’intériorité est incommensurable à l’extériorité, le sentiment de vivre incommensurable au monde, et que le temps de la solitude est hétérogène au temps social. (p. 109)

23Le poème repose sur l’écriture de l’intériorité du poète, intériorité qui devient son référent ; le texte ne prend donc pas appui sur un objet du monde commercial et financier :

ce travail vivant de la poésie, en tant qu’il demeure tel dans son résultat — dans le poème — fait celui-ci incomparable à tout autre, pour cette raison que le poème est de même essence que le travail qui l’a réalisé, est de même temporalité subjective, incommensurable au temps des horloges, inestimable, irréductible à la temporalité objective du monde social. (p. 113‑114)

24Le lecteur joue enfin un rôle indispensable dans ce travail vivant car par son souffle, il poursuit la vie du texte dans son élaboration et dans ce qu’il est, dans cette extériorisation d’une subjectivité traduite par un langage et placée ainsi dans le monde social. Par sa lecture, le lecteur anime la vie du poème et le poème de la vie :

Tout le travail dont le poème résulte, continue comme travail d’autrui. Le poème n’est rien que cette continuation, rien que sa composition et son passage et sa poursuite et sa solitude communiquées. Le poème n’est pas un être qui serait différent de sa manifestation, n’est pas une substance qui aurait pour attribut d’émouvoir le lecteur-auditeur mais qui se tiendrait ultimement hors de cet attribut : il est de part en part sa manifestation, rien d’autre qu’elle, il n’est que le travail dont il provient en tant que ce travail qu’il communique. Vivant, le poème l’est comme automanifestation à autrui de sa vie singulière. Tout son être est son travail qu’il fait faire au lecteur-auditeur, par où celui‑ci vit davantage, est davantage humain. (p. 121)

25Si la subjectivité du poète fait l’essence du poème après tout un travail de décantation, d’observation, d’écriture, elle n’est pas sans être liée au monde réel car le poète est lui-même pris dans le tissage du réel vivant. Finalement,

c’est parce que le monde a son fondement non en lui-même, mais dans la vie, que l’approfondissement de celle-ci donne à celui-là son apparition, sa merveille de monde vivant. Et c’est donc aussi le travail du poème de révéler que l’extériorité du monde est fondée dans l’intériorité subjective. (p. 123)


***

26Avec rigueur, avec finesse, avec justesse, Jérôme Thélot pose la question du travail de la poésie. Question subtile qui soulève la mystérieuse problématique de l’écriture, moins dans sa réalisation que dans sa naissance. Question subtile aussi car elle pénètre véritablement dans l’intimité créatrice du poète et du texte. Les cinq chapitres de son essai constituent eux-mêmes un cheminement qui élucide brillamment, au fil des pages, toute la poésie du titre et le travail des poètes :

Car le travail poétique, on l’a compris désormais, n’est que celui d’être homme, n’est que celui d’exercer cette traduction, de s’essayer à cet essai et de rencontrer ce problème — celui de vérifier l’un par l’autre les deux sites de la condition humaine, la vie et le monde, d’intensifier le langage par l’affectivité et l’affectivité par le langage, de ressourcer réciproquement et d’inventer sans arrêt possible ces deux régions de l’expérience, de souffrir cette contradiction et de la supporter, de la douer de sens, de la musicaliser et de la conduire à la conscience de soi, de la provoquer et ainsi de la recréer.
Passer sa vie à parler, à ne rien faire que l’humanité de l’homme, à inventer l’humanité — est le travail des poètes. (p. 117)

27La poésie est donc un « travail vivant » car elle cherche la clarification du champ émotionnel du poète, car elle saisit la vie subjective de son créateur pour la révéler dans les mots poétiques, car elle passe par la nécessaire destruction du monde objectif pour dévoiler authentiquement la vie intérieure afin de donner à lire le monde vivant vu, vécu, senti intimement par le poète, car elle livre au lecteur le bouillonnement originel et créateur de sa vie langagière. Bref, Le Travail vivant de la poésie célèbre autant la vie du travail, la vie du texte que la poésie de la vie qu’elle ne cesse de dispenser à chacun de ses vers, que J. Thélot lui-même fait rejaillir constamment au fil des pages de son livre car « ce que les poètes ont à dire de la poésie, c’est encore de la poésie. C’est la poésie et rien d’autre2. »