Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Octobre 2013 (volume 14, numéro 7)
titre article
Mathilde Labbé

Benveniste aux prises avec la « fantasque escrime » poétique : premières lectures de ses notes sur Baudelaire

DOI: 10.58282/acta.8158
Chloé Laplantine, Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, Limoges : Éditions Lambert-Lucas, 2011, 300 p., EAN 9782359350173 & Semen, n° 33, avril 2012 : « Les notes manuscrites de Benveniste sur la langue de Baudelaire », sous la direction de Jean-Michel Adam et Chloé Laplantine, 219 p., EAN 9782848674193.

1Dans ses notes préparatoires de 1967 pour un article jamais achevé sur la langue de Baudelaire1, Benveniste insiste sur la manière dont le poème résiste d’abord à l’analyse : « on ne voit pas comment c’est fait » (Émile Benveniste, f° 323). Cette apparente opacité attise la curiosité du linguiste, qui pressent qu’un examen approfondi de l’œuvre permettrait d’expliquer le fonctionnement du langage poétique et son rapport au langage ordinaire. Cette étude le conduit, au-delà de la linguistique, à une culturologie, selon Chloé Laplantine, qui a édité les notes concernant la langue de Baudelaire. Il s’agit ici d’examiner ce que tirent de ces notes Chl. Laplantine, dans Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, et les auteurs ayant contribué au numéro de Semen qu’elle a dirigé avec Jean-Michel Adam. Ceux‑ci évaluent en même temps sa recherche et présentent des objections méthodologiques et théoriques à son édition des notes de Benveniste. Les contributions rassemblées dans le numéro de Semen sur « Les notes manuscrites de Benveniste sur la langue de Baudelaire » explorent la question du discours poétique (Jean-Michel Adam, Jean-Marie Viprey), celle du rapport entre stylistique et poétique (Gérard Dessons), la constitution d’une culturologie (Chloé Laplantine), la notion de « langage iconique » (Jean-Claude Coquet) et les problèmes liés à l’édition de ces notes (Irène Fenoglio). Ces coups de sonde dans un ensemble de notes qui offre encore la possibilité de beaucoup d’explorations montrent que l’entreprise de Benveniste correspond à une importante évolution dans ses recherches et dans les études de linguistique d’une manière générale. Si Benveniste n’a pas publié l’article qu’il devait tirer de ces notes, il a exprimé dans un article ultérieur des conclusions qui semblent en découler ; d’autres que lui ont accompagné sa découverte en montrant à leur tour l’intérêt de la langue poétique pour la compréhension même du langage dit ordinaire. Le linguiste avait conscience de l’importance de cette exploration quand il écrivait : « Notre tentative semblera radicale. Nous sommes sûrs qu’un jour on lui reprochera de ne pas l’avoir été assez » (Émile Benveniste, f° 80). Le dossier de Semen intervient après plusieurs années de recherches, illustrées par les deux livres de Chl. Laplantine, Émile Benveniste, l’inconscient et le poème et l’édition des notes, la préface de Julia Kristeva aux derniers cours de Benveniste ainsi que par le colloque qui a rassemblé à l’Université de Lausanne, en 2010, certains auteurs du numéro de Semen (Jean-Michel Adam, Gérard Dessons Chloé Laplantine et Irène Fenoglio) : « Émile Benveniste : écrits sur la poésie et manuscrits de linguistique générale ». Baudelaire, dans cette suite de discours gigognes, est à la fois l’élément central et l’élément le plus petit : bien qu’il s’agisse de notes sur sa poétique, il est question de lui en tant qu’il exemplifie le langage poétique poussé à son plus haut degré d’expressivité, à un moment crucial de l’histoire de la poésie. L’approche de Chloé Laplantine, qui édite le manuscrit de Benveniste comme une œuvre, donne aux notes sur Baudelaire l’aura d’un dit prophétique. Elle permet de montrer « Benveniste touchant du doigt le nœud de son problème » (Jean-Marie Viprey, Semen, p. 198). Ces notes préliminaires tournées vers une réalisation future à l’allure de révolution scientifique, qui sont parfois informées par leur objet et font corps avec le texte poétique, invitent en effet à une microlecture, à une lecture « complexifiante », « comme s’il s’agissait de lire un poème » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 13).

Benveniste opérant une « conversion du point de vue »

2Les notes de Benveniste sur Baudelaire sont sa recherche la plus avancée, une véritable « prise de risque » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 133), écrit Chl. Laplantine. Benveniste le souligne lui‑même : « La théorie de la langue / poétique est encore à venir <n’existe pas encore> / Le présent essai a pour / but d’en hâter un / peu l’avènement. » (Émile Benveniste, f° 210). En effet, Benveniste propose de donner une nouvelle place à la langue poétique en linguistique et s’intéresse au lien entre la langue lyrique et l’expérience vécue par le poète. Chl. Laplantine élargit le spectre en rapprochant l’inconscient et la langue poétique dans son essai. Cependant, malgré la circulation des notions de motivation et d’intention d’une partie à l’autre de l’ouvrage, l’approche de l’inconscient et l’approche de la langue poétique constituent deux moments distincts de l’étude de Chl. Laplantine et deux temps de la réflexion de Benveniste. La première partie de l’ouvrage permet de situer Benveniste dans l’histoire de la notion d’inconscient au sein de la linguistique, de Saussure à Lévi-Strauss. Cela permet aussi à Chl. Laplantine de montrer la manière dont la recherche de Benveniste s’articule avec les recherches structuralistes. Dans la deuxième partie de l’ouvrage, l’idée d’une poétique est présentée comme le fil rouge d’une évolution de la conception de la langue qui s’effectue, pour Benveniste, entre « La forme et le sens dans le langage » et « Sémiologie de la langue »2, c’est-à-dire au sein des notes sur Baudelaire. Chl. Laplantine s’attache à montrer que la démarche métasémantique qui semble organiser les notes sur Baudelaire apparaissait déjà dans les recherches sur l’inconscient et que l’article « Sémiologie de la langue » contient des conclusions qui auraient pu être celles des mêmes notes. Si l’article sur la langue de Baudelaire n’a pas été mené à son terme, les notes préparatoires seraient au cœur de l’élaboration d’une « culturologie » (Semen, p. 71) : l’étude de la langue poétique, comme celle de l’inconscient dans le langage, mène Benveniste à embrasser un champ plus large et à envisager l’étude d’une culture en tant que système.

3La recherche de Benveniste innove également dans la mesure où elle constitue un renoncement au réalisme linguistique : la langue littéraire est établie en objet de la linguistique en soi. Dans un entretien au Nouvel Observateur en 1968, Benveniste livre ses réflexions sur le chantier qui s’ouvre avec l’étude du langage poétique. Chl. Laplantine cite une partie de cet entretien et montre que la démarche de Benveniste, dans ce cas, se construit contre les thèses d’Austin, qui exclut la littérature de l’analyse linguistique. Pour ce dernier, la littérature est le « mode parasite de l’usage normal » du langage (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 150), rappelle Chl. Laplantine, qui traduit dans son ouvrage une page de How to Do Things with Words, estimant que la traduction publiée par Gilles Lane atténue la radicalité. Contrairement à la pragmatique d’Austin et de Searle, qui, en réaction au langage idéal recherché au début du xxe siècle par la philosophie analytique, repose sur une philosophie du langage ordinaire, les études françaises de linguistique n’excluent pas la littérature. Chl. Laplantine cite, pour l’année 1968, le n° 12 de Langages intitulé « Linguistique et littérature », auquel Benveniste aurait dû participer, et un numéro de la Nouvelle Critique. Dans son intérêt pour la langue poétique, notion héritée des formalistes russes, Benveniste se montre proche de la thèse de Roman Jakobson selon laquelle il faut penser ensemble langage et littérature et de sa conception de la langue littéraire comme langue autotélique ; il ne souscrit pourtant pas à l’analyse des « Chats » par Jakobson et Lévi-Strauss dans L’Homme, en 19623, et y insiste dans ses notes sur Baudelaire (voir Émile Benveniste, f° 81). Contre ce que Chl. Laplantine appelle une« représentation réaliste du langage » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 154), Benveniste élabore une conception du langage à travers le poème qui « met en crise » (ibid.) cette représentation. Plutôt que de considérer la « fantasque escrime » du poète « flairant dans tous les coins les hasards de la rime4 » comme l’exception, il place la langue poétique au cœur de la langue ordinaire : la poésie constitue selon lui une langue intérieure à la langue (Émile Benveniste, f° 54). Pour Gérard Dessons, si « l’identification du mode poétique en tant que langue est un cliché », « elle dit bien le caractère à la fois individuel […] et transsubjectif de la parole poétique » (Semen, p. 62). Chl. Laplantine insiste sur la nécessité de considérer le travail de Benveniste — et de celui de Sapir — comme une culturologie. « Benveniste écrit une culturologie, qui est aussi une anthropologie. C’est une réflexion sur l’homme, l’homme dans la langue. » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 25) Anthropologue, Benveniste est aussi « historien des idées, des idées sur le langage » (p. 26) selon Chl. Laplantine. Sa démarche excède le champ de la linguistique, dont elle brouille également les frontières internes.

Faire de la littérature un « observatoire critique pour le linguiste »

4Les notes de Benveniste sur Baudelaire témoignent d’une inversion radicale dans le traitement linguistique du langage poétique : Benveniste en fait un « observatoire critique » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 153) pour la conception de la langue ordinaire, un « laboratoire critique du langage » (ibid., p. 154). Plus encore, le langage poétique est le langage ordinaire lui-même auquel on aurait rendu sa créativité en le débarrassant de la norme linguistique. « Le poème est ordinaire ; seules nos représentations réalistes du langage nous l’on fait oublier et ont fait passer le “langage ordinaire” pour le langage », écrit Chl. Laplantine en paraphrasant Benveniste (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 252). La conversion qui se fait jour dans ces notes consiste en un renoncement à une théorie de l’écart linguistique : le langage poétique ne constitue pas un écart par rapport au langage ordinaire ; il en fait partie et l’informe. On pourrait rapprocher cette nouvelle conception de la langue poétique de l’évolution en cours au sein des études de stylistique, dont la recherche de Benveniste est souvent proche. Les années 1970-1980 voient apparaître, contre une stylistique de l’écart, une stylistique de la variation : plutôt que de considérer le style comme le seul fait du texte littéraire, selon une conception discontinuiste qui avait cours dans la stylistique des auteurs, la conception goodmanienne du style considère que les énoncés sont tous différentiellement marqués. En quelque sorte, Benveniste annonce la remise en cause de la stylistique de l’écart : il ne pense pas la langue poétique comme une langue qui aurait un style mais comme une langue dont le rapport au monde serait différent ; il ne relègue pas l’étude de la littérature à la stylistique. De plus, il ne pense pas seulement la langue de Baudelaire comme langue de Baudelaire mais comme paradigme de la langue poétique. Sa réflexion est ainsi proche d’une stylistique des genres, qui étudie des traits spécifiques à un type de textes. Pour G. Dessons, le point sensible de la recherche de Benveniste est la notion de spécificité, qui est distincte de l’unicité : dans sa recherche, il s’intéresse à Baudelaire à la fois comme poète particulier et comme représentant de la poésie (Semen, p. 69).

5Dans son article intitulé « Le Baudelaire de Benveniste entre stylistique et poétique », G. Dessons examine la manière dont Benveniste emprunte à la stylistique pour nourrir sa réflexion, ce qui conduit, selon lui, à une aporie : le linguiste mène une recherche aporétique en ce qu’elle combine le « point de vue du style » et le « point de vue du poème » (Semen, p. 56-57), qui sont inconciliables. G. Dessons estime que Benveniste emploie le mot style faute d’un terme adéquat pour qualifier ce qui l’intéresse chez Baudelaire : il reconnaît que beaucoup de protocoles mis en œuvre par Benveniste sont de nature stylistique, mais ajoute que le point de vue thématique est un « obstacle » à « l’approche de la spécificité poétique » (p. 60), ce qui limite la portée de cette recherche à des « essayages », qui ne sont pas des « conclusions » (p. 61). Le critique cite deux autres choix de Benveniste qui lui semblent constituer des contradictions internes ou des tensions pour la recherche engagée. D’une part, Benveniste ne prend pas en compte le travail de Baudelaire sur la métrique dans Les Fleurs du Mal : sa réflexion porte « non plus sur la poésie comme langage mais sur la poéticité du langage » (p. 65) » ; Benveniste cherche la signifiance poétique dans l’évocation, dont G. Dessons juge qu’elle n’est pas précisément définie, et favorise une « sémantique de la rime » (p. 66). D’autre part, le critique note une tension entre la dimension éthique de cette recherche et sa dimension esthétique : « la visée poétique est plus forte que le point de vue esthético-sémiotique, mais la présence de celui‑ci freine la dynamique de la recherche » (p. 59). Enfin, le travail de Benveniste comporte plusieurs niveaux d’analyse linguistique. J.‑M. Adam rappelle que Benveniste veut dépasser la notion saussurienne du signe dans « Sémiologie de la langue » par une analyse intralinguistique et par une analyse translinguistique (p. 27). Chl. Laplantine affirme que l’entreprise de Benveniste est à la fois une sémantique particulière, une métasémantique et une poétique :

Cette métasémantique (sémantique d’une sémantique) « qui se construira sur la sémantique de l’énonciation », est selon moi, à la fois la découverte de sémantiques particulières, comme par exemple la sémantique de Baudelaire (c’est-à-dire « la langue de Baudelaire »), ce qui implique une culturologie […].
Sémantique et métasémantique apparaissent ici synonymes de poétique. (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 147)

6Enfin, l’analyse du syntagme est elle aussi débordée par le langage poétique, dans la mesure où, selon Benveniste, « en poésie le syntagme s’étend plus loin que / ses dimensions <limites> grammaticales ; il embrasse / la comparaison, l’entourage très large, / parfois la rime. On proposerait pour / le nommer symphorie <sympathème ?> ou symphronie. » (Émile Benveniste, f° 58) La langue de Baudelaire sert, dans le projet de Benveniste, à fonder « un regard nouveau par un dire nouveau. » (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 148) Or la grande ambition de la recherche de Benveniste, qui se développe en dehors des protocoles disciplinaires traditionnels, en fait un texte d’autant plus fragile qu’il est inachevé.

Une recherche inachevée lue comme un poème

7Le statut des notes de Benveniste concernant le langage poétique et Baudelaire suscite de nombreuses interrogations et quelques critiques parmi les lecteurs du travail de Chl. Laplantine, qui les a éditées sous le titre Baudelaire5. Son ouvrage retranscrit les notes avec leurs repentirs, face à la copie de chaque manuscrit, en respectant l’ordre de disposition des feuillets dans les différentes pochettes les contenant. Un système de double numérotation permet d’identifier chaque feuillet de manière absolue et en fonction de sa place dans la pochette qui le contient6. Les précautions éditoriales prises par la chercheuse ne semblent cependant pas satisfaire Irène Fenoglio, qui publie, dans le numéro de Semen consacré à ces notes, un article critique intitulé « Benveniste auteur d’une recherche inachevée sur “le discours poétique” et non d’un “Baudelaire” » (Semen, p. 121‑161). Celle‑ci conteste d’abord le classement archivistique de la Bibliothèque nationale de France pour le fond donné par Georges Redard (Semen, p. 123). Elle examine ensuite la transcription de Chl. Laplantine, en particulier en ce qui concerne le passage à la ligne et le soulignement, dont il aurait fallu, selon elle, distinguer plusieurs significations possibles : titre, importance, hésitation signalée par le soulignement ondulé. Elle regrette enfin que la reproduction des manuscrits ne respecte pas leur échelle, qui pourrait indiquer leur hiérarchie. Décrivant le processus rédactionnel de Benveniste, qui comprend en général des notes, un premier brouillon, un deuxième brouillon, un texte dactylographié, parfois des épreuves, puis le texte édité, I. Fenoglio souligne que le passage des notes au premier brouillon est le moment de la textualisation théorique. Ce passage manque dans le cas des notes sur le langage poétique, ce qui, pour la critique, devrait inviter à beaucoup de prudence : « une série de notes ajoutées à des notes […] ne peuvent constituer un texte » (Semen, p. 129) ; « ces feuillets épars […] demeurent des feuillets épars » (p. 132). Pour elle, « le livre intitulé par Laplantine, Baudelaire, n’est pas, à proprement parler lisible » (p. 129) ; « ouvrir à la recherche est donc son principal intérêt » (p. 130).

8J.‑M. Adam s’intéresse, lui aussi, à l’état des notes de Benveniste dans la mesure où elles révèlent une « éthique de la démarche scientifique » (Semen, p. 51). Dans sa contribution au dossier de la revue Semen intitulée « Les problèmes du discours poétique selon Benveniste. Un parcours de lecture », il envisage le contexte de rédaction des notes de Benveniste sur le discours poétique et montre que cette recherche est inséparable des deux derniers articles du linguiste, « Sémiologie de la langue », en 1969, et « L’appareil formel de l’énonciation », en 1970. Il convient, selon lui, de considérer ces fragments comme le début d’une étude sur la langue poétique qui se fonde, entre autres, sur une lecture de Baudelaire. Pour lui, l’intérêt de cette recherche tient en grande partie au fait qu’elle est inachevée et qu’elle permet de « voir un grand savant avancer pas à pas » (ibid.). Jean-Marie Viprey, comme J.‑M. Adam, voit dans ces notes un corpus idéal pour comprendre la démarche de recherche, ses écueils et ses risques : « Ce moment est très important car il montre Benveniste touchant du doigt le nœud de son problème, et impuissant à le défaire, comme l’avait été Jakobson » (Semen, p. 108). Il s’intéresse en particulier aux relevés lexicaux que fait Benveniste, « précurseur » (Semen, p. 114) de la lexicométrie moderne dans Les Fleurs du Mal. Benveniste met en œuvre une « lexicométrie textuelle », qui dépasse la lexicométrie traditionnelle dans la mesure où elle s’intéresse aux jonctions et non aux mots clés (Semen, p. 112‑113). La définition même du poème selon Benveniste repose sur cette notion : « Le poème est un dit privilégié. Il constitue un discours unique fait de mots unis > joints pour la première et pour cette seule fois. » (Émile Benveniste, f° 272) C’est pourquoi J.‑M. Viprey s’intéresse à la rareté des cooccurrences dans l’œuvre de Baudelaire :

Baudelaire exclut, ou limite, à un point dont nous n’avions pas pris conscience, la répétition non pas de tel ou tel vocable, mais en tous cas de collocations et de cooccurrences, exception faite de certaines rimes. Le réseau ainsi constitué par les « jonctions » de vocables apparaît donc extrêmement ténu, arachnéen […]. (Semen, p. 117)

9J.‑M. Viprey conclut que la recherche de Benveniste invite à se demander si c’est « propre au discours poétique » (ibid.), bien que la statistique ne permette pas encore de répondre à cette question.

10Notes, pistes, tentatives de décomptes, le travail de Benveniste est un texte fragmentaire et fragile. C’est pourquoi Chl. Laplantine l’aborde comme un texte poétique afin de rendre compte du processus créatif qui préside à son élaboration. Elle en propose un commentaire qui s’apparente au commentaire d’un poème (Émile Benveniste, l’inconscient et le poème, p. 252), et entend alors le mot poème au sens que lui donne Meschonnic :

J’appelle poème une forme de vie qui transforme une forme de langage et, réciproquement, une forme de langage qui transforme une forme de vie. Donc un poème transforme celui qui l’écrit, mais aussi celui qui le lit. (Meschonnic cité par Chloé Laplantine, p. 13)

11Cette approche à la fois théorique et dramatisée du manuscrit conduit à un ressassement poétique des notes sur Baudelaire. Comme Benveniste se plaît à se remémorer les vers de Baudelaire, le lecteur reste fasciné devant ces notes qui, tantôt par leur radicalité théorique, tantôt par leur subjectivité affirmée, s’inscrivent dans la mémoire à la manière d’aphorismes.

Une théorie de l’iconisation linguistique

12Dans ses notes, Benveniste identifie la spécificité du langage poétique à travers deux notions : l’émotion et l’iconisation. La poésie, selon lui, « ne réfère à rien » (Émile Benveniste, f° 260) : « La langue poétique imite la dénotation, mais renvoie à une réalité entièrement fictive » (f° 253). Si cette affirmation rappelle la définition autotélique de la langue poétique par Jakobson, Benveniste va plus loin, en affirmant que le fonctionnement de la langue poétique n’est pas cognitif mais impressif. Le poème réfère à une émotion non en la décrivant mais par une tentative pour la faire éprouver au lecteur : « Le poème entier a pour fin de maintenir ou de renouveler une certaine émotion, non de faire progresser une argumentation » (f° 210). L’effet émotionnel visé est appelé « intenté émotif » (f° 2). Jean-Marie Viprey, qui s’est intéressé entre autres à un relevé fait par Benveniste des emplois du mot émotion dans l’œuvre de Baudelaire (Semen, p. 105), regrette que cette notion ne soit pas davantage définie dans les notes de Benveniste, alors que le linguiste en fait un concept central. Il semble qu’il faut surtout retenir de cet intérêt pour l’émotion que Benveniste s’intéresse au lien entre le poème et l’expérience pathétique du poète et, par extension, entre le poème et l’expérience pathétique du lecteur : « Le discours poétique n’a que l’appareil du discours : la matière en est l’expérience du poète, sa rêverie, sa vision, et il tend à éveiller l’analogue chez le lecteur » (Émile Benveniste, f° 338). Comme l’écrit Jean-Claude Coquet, pour Benveniste, « le poète ne parle pas. Ce sont les choses qui parlent en lui » (Semen, p. 94).

13Benveniste voit dans le langage poétique non pas un langage descriptif mais un langage iconique, qui ne signifie pas mais qui re-produit l’émotion évoquée. Jean-Claude Coquet analyse la conception du langage iconique dans les notes de Benveniste comme une manière de dépasser la linguistique saussurienne : contrairement au signe, l’icône s’interprète mais ne se lit pas (p. 91). La notion d’icone est empruntée à Pierce, puis détournée et déclinée : Benveniste fait, sur ce modèle, le mot iconisation et le verbe iconiser. Pour illustrer le phénomène d’iconisation, il identifie des faits linguistiques et stylistiques de l’œuvre de Baudelaire, auxquels s’est intéressé Jean-Michel Adam. Ce sont en particulier le fait que les poèmes sont adressés à des entités (et parfois à des abstractions) plutôt qu’à un co-énonciateur, l’usage de la fonction émotive, la multiplication des interrogations et l’usage fréquent de l’invocation. Ces traits stylistiques de la poésie de Baudelaire ont été souvent remarqués. Il ont par exemple fait l’objet d’une étude stylistique récente de Catherine Détrie, qui s’est intéressée aux fonctions de l’apostrophe dans Les Fleurs du Mal7.

14Le point de vue de Benveniste sur la poésie de Baudelaire touche à un point important et débattu de son œuvre, que beaucoup de critiques et d’écrivains ont tenté de cerner. Benveniste tente à son tour, par la notion d’iconisation, d’expliquer comment l’émotion se coule dans le discours :

La langue iconique ne rompt pas avec le système général / de la langue, il n’emploie pas d’éléments phonique ni signi- / fique qui soient étrangers à la langue, et Baudelaire / conserve une syntaxe qui est dans l’ensemble celle de la langue commune.
Mais la langue iconique est néanmoins un langage / particulier du fait que le système signifique est / utilisé comme système iconique, ou dirait-on mieux : / que le principe iconique se surajoute au principe signifique. (Émile Benveniste, f° 5)

15Ces remarques de Benveniste font écho aux tentatives de description d’une « rhétorique profonde8 » du poète. Breton, dans un essai de 1936, souligne la capacité de Baudelaire à « traduire dans un langage sensiblement direct, dans un langage qui les moule sans se laisser briser par elles, les émotions toutes puissantes qui le possèdent9 ». Jouve, en 1942, souligne dans son Tombeau de Baudelaire la même contradiction entre une puissance intérieure et la rigueur de la forme qui la contient :

C’est intérieurement au vers qu’éclate la puissance nouvelle. C’est dans la substance des mots que Baudelaire est Baudelaire. Les rapports syllabiques, la sonorité, la tension entre les termes, la tension dans la succession des vers, voilà la « rhétorique profonde » dont il a eu la volonté10.

16Julien Gracq, dans En lisant en écrivant, donne une lecture de Baudelaire proche de celle de Benveniste en faisant de la densité et de la pesanteur particulières du vers baudelairien le résultat de l’expérience, que Benveniste appelle « pathème » (Émile Benveniste, f° 64) :

Aucun vers n’est aussi lourd que le vers de Baudelaire, lourd de cette pesanteur spécifique du fruit mûr sur le point de se détacher de la branche qu’il fait plier. […] Ce poids, c’est celui d’une expérience accumulée : on dirait par moments qu’il y totalise, avec naturel, non pas seulement le sien, mais aussi l’acquis désabusé de toute l’espèce […]11.

Donner à la poésie « le visage de Baudelaire »

17Les notes de Benveniste sur Baudelaire n’ont pas pour vocation de renouveler la critique des Fleurs du Mal mais de renouveler la linguistique à travers Les Fleurs du Mal. Ses notes concernent la poésie, qui a ici « le visage de / Baudelaire » (Émile Benveniste, f° 210), bien que Benveniste s’attache parfois au commentaire d’un poème particulier. Il analyse par exemple la reformulation de la strophe des « Phares » concernant Delacroix dans l’Exposition universelle de 185512. Il s’intéresse également à l’usage du mot Nuit à partir d’une lecture des « Yeux de Berthe13 », relève et compare les images de la mer dans Les Fleurs du Mal, et tire des Correspondances une partie de sa propre analyse sur la transposition de l’impression en discours. Chl. Laplantine rapproche l’usage des termes transposition et correspondances, dans « Sémiologie de la langue », de la lecture de Baudelaire « l’art du / poète consiste alors dans une transposition de l’émotion en une certaine verbalisation. » (Émile Benveniste, f° 276‑277) Enfin, Rêve parisien est pris comme exemple de paysage évoqué dans le feuillet 350.

18Chl. Laplantine se demande pourquoi Benveniste a choisi de donner à la poésie « le visage de Baudelaire » (Émile Benveniste, f° 210). Deux réponses presque contradictoires semblent se dégager de l’examen de son essai et du numéro de Semen : Baudelaire est choisi à la fois parce que sa poétique n’est pas exceptionnelle et parce qu’il représente un point critique de l’histoire de la langue et du discours poétique. Sur le plan de la langue poétique, Baudelaire ne se différencie pas, selon Benveniste, de Victor Hugo :

Nombreux sont les avis des critiques : / on ne sait que dire de ce discours, que rien ne distingue de tout autre. / On ne voit pas comment c’est fait. Il semble que Baudelaire à ce point de / vue ne se distingue pas de Hugo. Rien que de traditionnel chez lui. Même / Bonnefoy fait cette constatation découragée. (Émile Benveniste, f° 323)

19Irène Fenoglio insiste sur le fait que Baudelaire n’est pas pour Benveniste un exemple d’exception mais un exemple des plus ordinaires pour l’usage de la langue poétique, ce qui devrait conduire, selon elle, à une distinction entre « relevés de données » sur les textes de Baudelaire et « notes réflexives » (Semen, p. 133), puis entre « notes réflexives directement liées à Baudelaire » et « notes relevant d’une tentative de formulation théorique générale » pour le discours poétique (p. 134). Pourtant, malgré le fait que Baudelaire représente le paradigme de la langue poétique, Benveniste a le sentiment d’une « puissante originalité » (Émile Benveniste, f° 319) dont il cherche à comprendre la raison. C’est ce qui fait pour lui de Baudelaire une « énigme » (Semen, p. 85), comme l’écrit Chl. Laplantine. La difficulté consiste précisément à comprendre ce qui fait cette originalité ressentie :

En apparence, le discours de Baudelaire est si / uni, si régulier, si intelligible, si bien tenu qu’il / semble dans la plus pure tradition classique. Ce qui / déconcerte même les poètes qui le lisent aujourd’hui / avec –cependant – la double conscience de la / puissante originalité de Baudelaire (mais où / réside-t-elle alors ?) et de toutes les novations / qui sont issues de lui et qu’il a au moins rendues / possible. (f° 319‑320)

20Si l’article de Jakobson et de Lévi-Strauss sur « Les Chats » semble fondé sur le même présupposé que celui de Benveniste, le statut paradigmatique de la langue de Baudelaire, leurs démarches diffèrent : Jakobson et Lévi-Strauss n’essaient pas de comprendre ce qui fait la spécificité du discours poétique ; ils ne prennent pas en compte la spécificité du langage iconique, comme l’explique dans son article Jean-Claude Coquet (Semen, p. 91‑98). Non seulement Benveniste va plus loin que leur étude en cherchant à saisir le fonctionnement de ce langage iconique, mais il tient aussi compte de la « situation fondamentale et décisive de Baudelaire » (Émile Benveniste, f° 113).

21En effet, Benveniste s’attache en même temps à montrer que la langue de Baudelaire est une forme poussée jusqu’à sa limite : « Il est / le dernier à tenir un véritable / discours » (ibid.). Après Baudelaire, suggère Benveniste, la langue s’éloigne du discours pour privilégier l’effet musical, deux formes possibles et opposées de la langue poétique qui sont illustrées par Baudelaire et par Mallarmé :

L’une est de traiter ces mots-matériaux / en vue d’en effet musical (phrase-chant continue / où le mot perd son individualité), c’est le Mallarmé des / poèmes, ou en vue d’un effet visuel, par disposition / des mots sur la page <et au défi de la « grammaire >, c’est le Mallarmé / du Coup de dés.
L’autre est de constituer un discours à partir / de ces mots-matériaux en exploitant les images / qu’ils suscitent par vertu de sens ou et de sonorité. / Le discours sera construit alors sur les images, / et il liera ces images produites par les mots en / un propos cohérent, qui aura la structure « grammaire » / formelle d’un énoncé ordinaire. C’est la langue poétique de / BAUDELAIRE. (f° 318)

22Yves Bonnefoy fait le même constat d’une séparation entre la poétique de Baudelaire et celle de Mallarmé sur la place donnée au discours, dans son article sur Les Fleurs du Mal de 1954 :

Pour l’essentiel de leur forme, Les Fleurs du Mal appartiennent au discours. […]
Telle est l'énigme de Baudelaire. Le discours, ce lieu verbal que Mallarmé voulut fuir, ce lieu trop fréquenté de notre tradition poétique, reste le sien14.

23Si « c’est avec Baudelaire qu’apparaît la première fissure entre la langue poétique et la langue littéraire non-poétique » (Émile Benveniste, f° 359), Baudelaire est aussi celui qui permet de refermer une fissure dans la théorie linguistique, puisqu’il exemplifie le langage poétique dans sa tension entre discours et iconisation, selon les termes de Benveniste. La lecture de l’ouvrage de Chloé Laplantine et du numéro de Semen permet de comprendre à la fois la nouveauté de cette démarche prophétique et inachevée et le débat critique que suscite aujourd’hui l’édition des notes du linguiste. Les deux ouvrages invitent à de nouvelles recherches sur un dossier riche, dont le dialogue critique suggère qu’il est loin d’avoir été complètement exploité.