Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2013
Mai 2013 (volume 14, numéro 4)
titre article
Christophe Pradeau

La teneur d’une vie

Pierre Bergounioux, Trente mots, dessins de Damien Daufresne, Montpellier : Fata Morgana, 2012, 160 p., EAN 9782851948342.

Teneur : continuité, suite. Les esprits continuent à se mouvoir d’une même teneur dans le cerveau. (Descartes, Les Passions de l’âme, 160.)
Émile Littré

1Le livre, Trente mots, que Pierre Bergounioux a publié en mai 2012 chez Fata Morgana emprunte sa forme à l’un des dispositifs emblématiques de l’ambition encyclopédique : l’inventaire alphabétiquement ordonné. La trajectoire d’une vie, aux étapes, aux idiosyncrasies bien connues, déjà exposées ailleurs, dûment répertoriées de livre en livre, se trouve ici ramenée aux dimensions étroites, à l’arbitraire, à la bigarrure, à l’inattendu d’une liste de trente « mots » : « Abandonner », « Accepter », « Adultes », « Affres », « Afrique », « Apurement », « Arc électrique », « Attirail », « Aube », « Autorail », « Beauté objective », « Bêtes », « Camarades », « Concepts », « (En) Dernière instance », « Détermination », « Ennui », « Étymologie », « Fellini », « Frère », « Grès », « Marx », « Noms d’étoiles », « Poison », « Rationalisme », « Style de vie », « Tbilissi », « Temps », « Testament », « Le texte ».

Livre-vie, livre-monde

2Trente « mots », ou plus exactement trente entrées, puisque certains de ces mots sont des syntagmes ou des locutions, ce qui est une façon de souligner le caractère hétéroclite d’une liste qui tient ensemble des verbes et des substantifs, des noms propres et des noms de lieux, qui fait voisiner Marx et Fellini. La première lettre de l’alphabet a la part belle, qui réunit sous sa bannière un tiers des entrées. On peut voir dans cette prédilection pour la lettre première une façon de signifier l’attention supérieure apportée à « la grande incertitude du commencement » (p. 17), le souci de scruter le moment décisif où tout bascule, ce moment, souvent insituable, tressé d’une succession d’instants — et qu’il convient néanmoins de situer à la bascule du temps d’une vie — qui engage tout le reste, qui a fait que je suis devenu ce que je suis, que je ne suis pas ce que j’aurais pu être. Il aurait pu se faire que je lâche prise, que je laisse là les livres, que je me soustraie au devoir de comprendre : j’aurais pu « abandonner ». Le verbe accueille le lecteur sur le seuil du livre ; il signale la tentation, lovée dans ce que Bergounioux appelle « l’engrenage serré du quotidien1 », contre laquelle il aura fallu sans cesse se défendre, la voie que l’on se sera refusé à prendre, qui m’aurait fait autre que ce que je suis.

C’était, écrit Bergounioux, l’autre terme de l’alternative. Il était attirant à proportion de ce que l’énormité du premier, « comprendre », n’en finissait pas de croître, confinait à l’impossibilité. (p. 11)

3L’entrée inaugurale a pour nom « Abandonner » ; cela aurait pu être « Comprendre ». Le choix met l’accent sur ce qui n’a pas été. Il est pragmatique (l’attraction de la lettre a), mais il témoigne aussi de la volonté de dramatiser ou, tout au moins, et plus justement sans doute, de mettre en tension le récit. Le souvenir de l’apologue de Prodicos, de l’hésitation au carrefour, d’Hercule incertain s’il empruntera le chemin du vice ou de la vertu, flotte dans les arrière-fonds d’un texte qui se garde bien de le convoquer, mais lui emprunte néanmoins quelque chose de sa dramaturgie. Des vignettes sont crayonnées qui ont pour fonction d’incarner la séduction du lâcher prise :

Il ne s’était pas écoulé quinze jours qu’on a vu des gars qui n’étaient apparemment pas mieux ni plus mal lotis que les autres, rester, un matin, les bras croisés, l’œil vide, à leur table, au lieu de se mettre au travail. Certains annonçaient, en trois mots, qu’ils arrêtaient, nous serraient la main, distraitement, ailleurs, déjà, et disparaissaient à midi, après avoir dépêché les formalités de sortie avec l’économat. (p. 14)

4Bergounioux se ressaisit de souvenirs – instants de profond découragement — qui hypostasient en saynètes « la tentation d’imiter » le geste d’abandon, « celle de laisser dans ma poche, lorsque je sortais, les livres dont j’avais été continuellement occupé ». (ibid.)

5On peut lire ce dictionnaire qui n’en est pas un, cette liste de trente « mots », suite méditative qui se donne pour un répertoire, comme une façon de décrire au plus près ce qu’est une existence vouée aux livres, ce que signifie vivre dans les livres. L’ouvrage unifie l’existence de Bergounioux, en rassemble les fils, en élisant comme cœur battant d’une vie, le désir de comprendre, perçu comme un devoir. À ce titre, le livre pourrait être reçu comme un récit de cas se rapportant à un sujet, le mode de vie lettré, méticuleusement exploré ces dernières années, chacun selon sa voie propre, par Judith Schlanger, Marielle Macé ou William Marx2. Le geste, qui répertorie les lignes de force d’une existence, sans se soucier de masquer le caractère dérisoirement hétéroclite, lacunaire, d’une liste établie avec toutes les apparences de la désinvolture, est présenté, dans l’avertissement liminaire, comme une façon d’afficher l’impuissance tragique de l’individu à réaliser dans sa conscience la somme des connaissances :

Ce n’est pas parce qu’on aura été continuellement débordé qu’on n’avait pas idée de la tragique minceur, au fond, de l’affaire. C’est notre condition, cette « union monstrueuse de la faiblesse et du besoin », pour parler comme l’Écossais David Hume, qui la fait paraître importante, la rend agitante. La preuve : une poignée de mots suffit à en relever les contours, à en épuiser la teneur. Un Anglais, Jack Goody3, a montré la contribution des inventaires, listes, tableaux, glossaires à la clarification rationnelle. Pour hétéroclites qu’ils soient, les termes qui servent d’entrée aux rubriques suivantes, tirent une sorte de cohérence du seul fait d’être rassemblés. (p. 9)

6Le choix de composer un livre autobiographique en faisant fond sur la forme de l’inventaire a pour résultat de se ressaisir de la teneur d’une vie en la silhouettant, tracé fragile, mobile, impermanent, sur l’horizon enveloppant, sur la démesure de la totalisation encyclopédique. Bergounioux évoque à plusieurs reprises les nomenclatures, les listes qui ont nourri, structuré, orienté, sa soif de savoir. Il se rappelle, avec émotion, après Sartre, après Leiris, Sarraute, Guyotat, après tant d’autres, les heures passées dans « le grand Larousse en sept volumes (A‑Carl, Carm‑D… Ro‑Z), qui délimitait, à grands traits, les secteurs de la réalité » (p. 42) ou sa découverte des « trois règnes », qui impliquait pour lui de rapporter ses prises entomologiques dans la campagne corrézienne à la nomenclature binominale linnéenne :

 […] je rapportais à la maison les trouvailles que j’avais faites […] peut-être, elles avaient échappé à l’attention et […] il importait de les porter à la connaissance générale. Je ne crois pas avoir nourri l’ambition de voir mon nom suivre, entre parenthèses et en abrégé (comme Lin., Panz., Fab., Déj.), celui dont j’aurais baptisé telle créature ignorée de tous. Non, j’étais simplement soucieux de ce qui se passait, inquiet de ce que les choses pouvaient nous nuire, nous échapper (ce qui est une autre façon de nous nuire) sous les dehors de l’inexistence. (p. 52)

7S’il a établi sa vie dans les livres, Bergounioux n’en a pas moins puissamment le goût, le sens des choses. Plusieurs de ses récits se présentent comme des autoportraits partiels : portrait de l’artiste en entomologiste, en pêcheur à la mouche, en collectionneur de masques africains, en sculpteur sur métaux… Il y a chez lui une passion sensuelle pour l’inventivité technicienne et son œuvre s’offre, à bien des égards, comme un hymne à l’homo faber. La rubrique « Autorail » célèbre le décloisonnement du monde, les beautés et la grandeur de cette aventure séculaire que l’on appelle l’aménagement du territoire, ces tunnels et ces viaducs, sans lesquels l’enfant qu’il fut n’aurait pu rejoindre, chaque semaine, depuis Brive, le lycée Gay-Lussac de Limoges, ou s’en aller retrouver, à l’autre bout du département, la jeune femme qui deviendrait la compagne d’une vie :

Si je n’avais pas été conscient de pareille aubaine, les longues parois de tôle des wagons, les tampons saucés de graisse, les boggies qui défilaient sous mes yeux, lorsque le train entrait en gare, me l’auraient dit, à leur manière, bruyante, écrasante. L’affaire mobilisait des montagnes de ballast, des milliers de tonnes d’acier, des centaines de chevaux-vapeur. On avait percé des tunnels à travers le granit, taillé, au pic, des corniches à flanc de gorge, sur les eaux écumeuses. Et avec ça, je pouvais m’en désintéresser à peu près complètement, reprendre le livre que j’avais fourré dans ma poche en quittant le lycée et lire, non seulement pour mon compte personnel, maintenant, mais pour ceux d’avant, qui en avaient été empêchés parce qu’ils n’avaient pas le temps ou l’argent ou qu’ils étaient analphabètes ou jargonnaient leur dialecte occitan. (p. 47‑48)

8Ce sentiment, constamment présent à l’esprit, de la solidarité des existences entre elles, de participer d’une aventure commune, l’épopée millénaire de l’espèce humaine, fait la grandeur de l’œuvre de Bergounioux. Celle‑ci opère une manière de synthèse entre la conscience hégélienne du devenir historique et l’attention, héritée du roman réaliste post-balzacien, au détail insignifiant, au minuscule, à la beauté bouleversante du spectacle de la contingence.

Un « discours de la méthode »

9Bergounioux est, au plein sens du mot, un écrivain scrupuleux. Tout ce qu’il écrit doit supporter l’épreuve de la vérification. Maintes notations de son Journal témoignent de ce souci d’exactitude :

Au moment de me coucher, il me vient à l’esprit que c’est le moment ou jamais de vérifier ce que j’ai hasardé dans mon dernier récit : à savoir qu’on y voit, la nuit, comme en plein jour, lorsque la neige est tombée et que la lune brille. J’ouvre les volets de la chambre verte. La lune est là, et de fait, on voit loin. Je m’endors, rasséréné4.

10Le réalisme de Bergounioux se refuse à être un illusionnisme ; il se veut, il est méthodique. On comprend dès lors que l’écrivain ait fait de Descartes une figure tutélaire. L’entrée dans la vie, telle que Bergounioux se la figure, à distance de temps, depuis le belvédère de la maturité, emprunte à Descartes son cadre dramaturgique :

[…] mon premier soin, après avoir quitté Brive, a été de m’enfermer dans un réduit pour tout reconsidérer depuis le commencement5.

11L’un de ses plus beaux livres, Une chambre en Hollande6, est consacré à Descartes, à la radicalité d’une démarche qui conçoit le retrait comme un détour nécessaire, mais périlleux, abîmé de chausse-trapes et de miroirs aux alouettes, pour fonder une authentique présence au monde ; et il a plaidé, dans son Bréviaire de littérature à l’usage des vivants, pour que les historiens donnent au philosophe le rôle qui lui revient de plein droit dans l’histoire de la littérature :

Les classifications scolaires rangent Descartes parmi les philosophes, au premier rang desquels il figure assurément, et Pascal avec les écrivains. Or, l’œuvre du second relève de la philosophie plus que de la littérature et la philosophie de Descartes, par son enracinement proclamé dans les péripéties de la vie, le voyage, le paysage, les choses familières, possède les qualités qu’on tient, habituellement, pour littéraires7.

12L’œuvre de Bergounioux, portée par un patient travail de lecture, par l’engrangement de lectures qu’il s’approprie méticuleusement en se livrant sur elles à l’« extraction » de citations, d’extraits consignés pour mémoire ou à fin méditative, supportée par l’ampleur encyclopédique d’une bibliothèque intérieure d’une diversité admirable, a la teneur d’une entreprise de connaissance. Elle ne cesse de reprendre, de se reprendre, de nuancer, de se compléter, repassant par les mêmes chemins, les mêmes lieux. Les livres se lient les uns aux autres ; ils s’emboîtent jusqu’à former aux yeux du lecteur une construction puissante, solidement assemblée à tenons et à mortaises. C’est l’œuvre d’un homme qui, très tôt, dès l’adolescence, dans un geste de pleine et libre acceptation de la discipline de l’internat, a voué ses nuits et ses jours au devoir de comprendre. La libido sciendi n’a pas chez Bergounioux l’élan combatif, l’allégresse souriante, un peu narquoise, le caractère mondain, auxquels les hautes figures de l’encyclopédisme des Lumières, ou du xixsiècle romantique ou positiviste, doivent une partie de leur relief. Elle s’éprouve beaucoup moins, à vrai dire, comme un désir, sous les espèces d’un appel d’air, d’une circulation joyeuse, combative, dans les replis moirés du savoir, qu’à la façon quelque peu accablante, écrasante même, et, malgré qu’on en ait, tournée en dedans, d’une injonction.

13Bergounioux découvre, à son entrée au lycée, qu’il ne saurait faire autrement que de s’orienter sur un sentiment intime, impérieux, qui aura valeur de mot d’ordre, et engagera tout ce qui suivra : l’impossibilité de « laisser les choses dans l’indétermination où [il] les [a] trouvées » (p. 49). C’est un devoir qui lui incombe, qu’il se reconnaît à lui-même, mais qui, d’emblée, est obscurément sapé par le découragement, le soupçon de ne pas être à la hauteur. L’injonction d’embrasser le monde, du moment qu’elle est reconnue, qu’on accepte de s’y conformer, n’en met pas moins en tension l’existence ; dès lors, la suite des jours ne peut s’éprouver autrement que sous les dehors d’une discipline.

« L’engrenage serré du quotidien »

14Bergounioux évoque volontiers dans son Journal « l’engrenage serré du quotidien8 ». À dire vrai, les trois volumes publiés à ce jour des Carnets de notes9n’ont pas d’autre objet : trois mille pages d’une prose dense, enveloppante, mystérieusement amicale sous son apparence revêche, dont on s’éprouve orphelin, une fois la dernière page tournée, le livre refermé, comme expulsé d’une existence qu’on s’était pleinement appropriée, sentiment de déprise généralement associé aux grandes entreprises romanesques, à la longue fréquentation des personnages de roman, mais que l’écriture quotidienne de Bergounioux donne à éprouver en dehors de toute intrigue, à même la nudité froide et rêche du quotidien. C’est ce qui fait, d’ailleurs, l’étonnante grandeur d’une entreprise qui s’essaie à représenter l’empois de la contingence, les servitudes du sort commun, la mécanique d’une vie laborieuse, l’aliénation des menues urgences, incessamment renouvelées, l’intranquillité constitutive au sein même du retour accablant du même.

15L’écrivain s’y donne, sans effet de drapé aucun, pour ce que sociologiquement il est, un membre de la petite bourgeoisie intellectuelle. Rarement le regard de l’écrivain qui, par position, en raison même des impératifs de la représentation, s’abstrait, aura paru aussi peu suspect de nostalgie envers le confort surplombant de la cléricature ou l’héroïsation aristocratique du bigger than life. Bergounioux est un homme parmi les hommes : dans les michelines, le RER, les trains de banlieue, sur les parkings des supermarchés. En même temps que la singularité est appréciée comme telle, elle est constamment ramenée, avec une netteté, une résolution exemplaire, à « l’expérience générique » qui l’explique, permet de la comprendre, d’en estimer, d’en cerner les enjeux. Les sentiments héroïques sont des trompe-l’œil, qu’il faut crever pour décrire le pourquoi des choses. L’obscure conviction individuelle, perçue comme impartageable, d’un héroïsme ténébreux, d’être la victime d’une malédiction, né dans un monde, la province française de l’après-guerre, qui a la couleur sépia des choses révolues, peuplé d’adultes désaccordés au pas de l’époque, impuissants à habiter le présent, est ramenée, par la lecture de Marx, puis par l’obstiné travail de l’œuvre à la réalité collective de mécanismes socio-économiques comme l’exode rural :

Ce que j’ai vécu comme une aventure singulière, perçu comme une malédiction dont j’aurais été la victime désignée, au début, dans mon coin, constituait l’expérience générique de ceux qui virent le jour au moment où se défaisaient les grands équilibres séculaires. On ne pouvait plus continuer ceux d’avant. Il fallait partir, devenir et c’est ce qui s’est passé. (p. 20)

16Mais, parce qu’il a décidé de faire œuvre de sa vie, « l’engrenage serré du quotidien » est aussi pour Bergounioux une discipline, une manière de prendre appui sur le temps qui passe, de s’approprier la contrainte, afin d’en construire une représentation. L’engrenage participe tout à la fois d’un processus d’aliénation et de l’aventure d’un ressaisissement, sentiment que Proust, depuis une situation historique tout autre, depuis un autre moment de la littérature, a décrit avec l’acuité que l’on sait, le sentiment que la succession des nuits et des jours, l’alternance nycthémérale, fait obstacle, qu’elle s’obstine à faire entrave, à embarrasser l’élan, ruiner l’esprit de suite.

Mémoire d'une œuvre-vie

17Malgré les apparences, l’affiche d’une réunion hétéroclite, d’un inventaire de fortune, Trente mots peut à bon droit passer pour un inventaire de l’œuvre-vie de Bergounioux. Chaque rubrique s’ouvre, aux yeux du liseur, du familier, sur un ou plusieurs livres, délimitant autant de « secteurs », de régions, du monde‑Bergounioux. La rubrique « Afrique » suscite le souvenir de Kpélié10 et les pages consacrées ici ou là, dans les romans, les récits ou le Journal, à la passion collectionneuse pour les masques africains ; « Arc électrique » ramène à La Casse11 ou aux Forges de Syam12 et, là encore, à maintes pages éparses : « Attirail », qui convoque le souvenir d’un conte d’avertissement raconté par le grand-père, « la bête faramineuse », renvoie au roman du même nom13… Le livre entraîne, met en mouvement, la mémoire du lecteur, modélisant ainsi le travail auquel Bergounioux se livre dans la profondeur, le tohu-bohu de ses souvenirs. Le lecteur reconstruit la teneur d’une œuvre, dans le même temps que l’écrivain se ressaisit de la teneur de sa vie. Le saisissement éprouvé par l’enfant, en visite avec son père, à la Saint-Sylvestre, chez une vieille dame un peu folle, devant le spectacle inouï d’un masque Kpélié, relie entre eux, malgré les éclipses de l’oubli, tous les âges de la vie, formant fil rouge dans l’épaisseur labyrinthique de l’existence :

Je suis resté vingt ans sans revenir aux heures glacées, légèrement démentes, du premier janvier de mes premières années. Elles diffusaient toujours un ennui vivace, corrosif, et puis j’étais occupé. Pourtant, l’intrusion du continent noir dans une sous-préfecture morfondue de la métropole était consignée dans le grand registre que nous tenons d’une main qui s’ignore. Un élève du CM1 ou du CM2 attend, là-bas, qu’un de ses avatars ultérieurs soit suffisamment dégagé des tâches qui l’accaparent pour lui présenter sa requête. Laquelle consiste à retrouver la face noire, splendide, qui l’a inopinément arraché à la désolation d’une cuisine noyée d’ombre, embrumée de folie, dans l’hiver. (p. 28‑29)

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