Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2013
Février 2013 (volume 14, numéro 2)
titre article
Morgane Leray

Heur & malheur d’une beauté vénéneuse

Roger Bauer, La Belle Décadence. Histoire d’un paradoxe littéraire, Paris : Honoré Champion, coll. « Bibliothèque de littérature moderne et contemporaine », 2012, 424 p., EAN 9782745311702.

1Ouvrage d’érudit, La Belle Décadence est un essai posthume de Roger Bauer qui offre une vision de la fin‑de‑siècle européenne riche et variée, mais atomisée aussi, quoiqu’en mille éclats brillants.

Nosographie d’un paradoxe littéraire

2L’ouvrage propose en premier lieu une remontée aux origines du mot. À la lumière d’intellectuels aussi divers que Huguet, Amiel, Perrault, Maimbourg, Montesquieu, Nisard, Nietzsche, Flaubert, Morel, Nordau, l’archéologie du lexème met au jour les enjeux sociaux, historiques, politiques, esthétiques qu’il véhicule et les conditions qui permirent son émergence : la mise en doute de « l’indissolubilité de la triade formée par le Bien, le Vrai et le Beau » (p. 11) en proclamant la mort de Dieu. Émancipé du carcan moral, l’art a trouvé un nouvel essor, de nouveaux champs d’investigation. La décadence est ainsi dans un premier temps l’aube d’une nouvelle création. Toutefois, les sciences et la hantise de la dégénérescence ne tardent pas à s’approprier le terme et à lui conférer une connotation plus crépusculaire, avant que la mode, « la popularisation et la vulgarisation du concept et de la matière » (p. 18), ne viennent à banaliser le vocable et à le déconsidérer.

3C’est ainsi qu’à l’instar d’A. E. Carter, « le premier et le seul jusqu’à cette date à vouloir traiter en historien du “problème de la décadence” » (p. 14), l’auteur propose de scander l’histoire de cette esthétique en trois temps : l’héritage romantique, qui voit dans la décadence une voie de renouvellement de l’imaginaire ; l’infusion des sciences de la nature dans le discours littéraire, qui impulsa une confusion entre décadence et dégénérescence ; la banalisation du terme et la « perte de prestige » (p. 18) subséquente, illustrées par les nombreuses parodies du style fin‑de‑siècle. Convoquant les histoires littéraires de la France, de l’Angleterre, de l’Allemagne et de l’Autriche, R. Bauer étaye cette approche historique par de nombreuses références culturelles. Ces références soulignent la nébuleuse au sein de laquelle se situe la Décadence, traversée par des problématiques historicistes, naturalistes, esthétiques et religieuses, comme l’illustre Tolstoï, qui finit par prendre parti contre cette mouvance, parce que le credo de la Beauté salvatrice s’accommodait mal de sa religiosité.

4L’histoire du mot permet en outre de mettre en lumière les nuances notionnelles dont il s’irise. Le dilettante, qui a déjà fait l’objet de belles études, est ainsi évoqué ; la décadence littéraire ne met pas tant en scène un artiste qu’un esthète, symptôme d’une création qui s’essouffle ; après le salut par l’art, l’auteur observe une nouvelle et subtile inflexion : l’oubli par l’art. Il ne s’agit plus de guérir mais d’oublier le mal.

5Les analyses de R. Bauer mettent ainsi en avant les oscillations du lexème, tantôt mythifié, tantôt démythifié ; il est loisible de regretter que cette enquête, richement documentée, s’en tienne à une dimension globalement descriptive, car l’intérêt majeur de la décadence est précisément, selon nous, sa malléabilité, sa capacité à absorber des matériaux protéiformes et à mettre en lumière différents visages d’un imaginaire qui, par sa fonction spéculaire, met au jour les différentes facettes d’une société.

Cas cliniques

6L’ouvrage se propose par la suite de vérifier par l’exemple la démarche historique et littéraire initiale : « ces coupes longitudinales, parallèles entre elles, nous ont permis de vérifier la fiabilité des dates‑charnières déjà mises en lumière en partant de l’histoire des mots » (p. 11). Il s’agit ainsi d’analyser les topoï et mythèmes de la Décadence. La figure de Néron illustre ainsi les oscillations de la littérature fin‑de‑siècle, hésitant entre la fascination et le rejet, la gloire ou l’opprobre. R. Bauer fait à nouveau œuvre d’historien des Lettres en remontant aux sources bibliographiques, convoquant tour à tour Martial, Suétone, Grégoire de Tours afin de silhouetter la fortune littéraire de l’empereur romain, avant d’étayer sa théorie des trois stades de la décadence en se référant à des auteurs tels que Moritz, Stendhal, Mme de Staël, Flaubert, Macedonski, Bourget, Kierkegaard. Si la démonstration est pertinente en termes de datation, elle pèche par cohérence esthétique ; l’érudition de l’auteur, remarquable, est si vaste qu’elle se perd parfois en des chemins de traverse au point d’en oublier le but de ce plaisant et stimulant voyage littéraire : affiner notre connaissance du Décadentisme. Citer Mme de Staël, figure tutélaire du Romantisme, pose alors un problème de rigueur méthodologique. Nonobstant ce point, l’auteur montre avec brio la complexification de la figure néronienne, à laquelle se mêle celle d’Héliogabale, glissement caractéristique de l’art composite de la fin‑de‑siècle. Il serait d’ailleurs intéressant d’étudier sous un angle moins historicisant et plus littéraire, au sens poïétique et stylistique, cette écriture de la métamorphose.

7Illustrant ce même glissement, le chapitre : « la canonisation d’une diablesse » s’intéresse à un autre personnage composite : « Hérodiade‑Salomé ». Toujours de manière didactique, l’auteur remonte aux Évangiles, en passant par la légende populaire, avant d’analyser l’œuvre de Heine, Mallarmé, Flaubert, Huysmans, Laforgue, Wilde, Apollinaire, mais aussi Moreau, Massenet. Contrairement au premier chapitre sur Néron, les analyses ne sont plus segmentées en périodes (« premier stade de la réhabilitation ») et en thèmes (« Néron déshéroïsé »), mais suivent l’ordre chronologique des auteurs. Là encore, la démonstration est brillante ; il est toutefois permis de regretter une construction un peu lâche, quoique redynamisée par un bilan de mi‑parcours qui permet de reprendre le fil d’une étude‑mosaïque dont on perd parfois le schéma d’ensemble, à savoir :

une autre évolution se profile derrière ces deux [figures, Néron et Salomé,] et les a conditionnées : l’abandon progressif du credo fondamental de la décadence, de la croyance dans le salut assuré par la Beauté absolue et par l’Art qui la perpétue. (p. 142).

8Se succèdent ainsi des études thématiques, attendues comme celles intitulées « Le Bas‑Latin réhabilité » ou « La Serre, les marais, la lagune », émaillée d’analyses inspirées, et d’autres plus originales, à l’instar de « Nostalgie de Cythère. Le Retour du Rococo », qui renouvelle la réflexion sur la vogue du xviiie siècle à l’époque qui nous intéresse.

Miscellanées

9L’ouvrage prend, enfin, la forme d’un kaléidoscope : fragments brillants éclairant le roman décadent, la poésie fin‑de‑siècle, Jean Lorrain, Rachilde pour le premier chapitre de la dernière partie ; un deuxième temps consacré à des littératures européennes oubliées par les spécialistes du Décadentisme (Scandinavie, Russie), mais aussi bien plus étudiées, telles que la fin‑de‑siècle anglaise et italienne. Étrangement, l’auteur revient sur l’Allemagne et l’Autriche, pourtant longuement abordées dans le reste de l’ouvrage, de même que sur les différentes acceptions de l’étiquette littéraire « Décadentisme » en Europe, alors qu’il aurait été sans doute plus pertinent de faire cette analyse terminologique dans un premier temps, au moment où l’on défrichait le champ lexical et évoquait les nuances et paradoxes notionnels du terme « décadence ». Puis R. Bauer se fait l’écho des arguments pro et contra des intellectuels de l’époque qui débattirent de la décadence, tandis qu’un chapitre entier est consacré à Nietzsche, puis à la « Jung‑Wien ».

10Se pose une fois encore le problème de la cohérence et du parti‑pris méthodologique de l’auteur, qui présente certes un ouvrage à l’image de son objet, composite, baroque si l’on veut, mais qui par sa forme fragmentée n’échappe pas aux redondances et fait perdre, au profit de micro‑analyses, la vue d’ensemble. Or ce qui apparaît en filigrane, alors qu’il aurait dû constituer la colonne vertébrale de l’ouvrage, nous semble essentiel : la perspective historicisante permet de prendre conscience de la manière dont la temporalité a infusé l’imaginaire de la littérature fin‑de‑siècle, mais aussi informé sa poétique. L’ouvrage de Roger Bauer, d’une érudition précieuse, illustre ainsi ce qui nous semble être l’un des éléments les plus intéressants de cette littérature : la décadence de la décadencei.

11Kaléidoscope de la fin‑de‑siècle, cette étude met en lumière les nuances irisées de la littérature d’alors. La lumière diffractée présente l’avantage de mettre au jour les diverses facettes d’une esthétique composite, mais elle ne permet pas toujours d’en éclairer les linéaments profonds. C’est sans doute ce que l’on peut reprocher à cette étude, qui se révèle brillante par son érudition et finalement stimulante par les zones d’ombre qu’elle laisse encore deviner.