Acta fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2012
Mai-Juin 2012 (volume 13, numéro 5)
titre article
Nicolas Picard

L’historien & l’instituteur, ou des difficultés d’une reconstitution historique

DOI: 10.58282/acta.7087
Alain Corbin, Les Conférences de Morterolles. Hiver 1895-1896. À l'écoute d'un monde disparu, Paris : Flammarion, 2011, 197 p., EAN 9782081248977.

1Le petit livre qu’Alain Corbin consacre à des conférences oubliées, prononcées dans le village limousin de Morterolles par un obscur instituteur de la fin du xixe siècle, pourrait sembler de prime abord, à l’heure d’importants débats sur l’enseignement, comme un énième opus participant au mouvement nostalgique regardant vers la bonne vieille école de la IIIe République et ses regrettés « hussard noirs ». Il y a en effet sans doute un peu de cela, à la fois dans le choix du sujet, du sous‑titre (« À l’écoute d’un monde disparu ») et d’une partie de la promotion qu’en a fait son auteur1. Cependant, l’ambition et l’originalité de cet ouvrage s’affichent comme allant bien au‑delà.

2En effet, plusieurs objectifs entremêlés semblent avoir présidé à son écriture. La taille du livre (deux cents pages qui se lisent assez rapidement), la présence d’images illustratives, le caractère relativement léger de l’appareil critique universitaire, le ton souvent personnel, faisant appel aux souvenirs de l’auteur, tout indique une volonté de se mettre à la portée du grand public. Rien de très surprenant d’ailleurs à ce qu’A. Corbin ait cherché à créer une certaine homothétie entre d’une part lui‑même et ses lecteurs et d’autre part le sujet traité, l’instituteur Beaumord s’adressant à son auditoire. Mais le propos de l’auteur ne se limite pas à une vulgarisation appuyée sur un cas particulier — et même exceptionnel — de conférences populaires en milieu rural. Il affiche en introduction l’ambition d’esquisser des pistes d’une nouvelle direction de l’histoire des sensibilités et des imaginaires, de poser les jalons d’une étude de l’« appétit de savoir », s’intéressant donc, autant qu’aux discours prononcés, à ce que pouvait être leur réception dans ce type de public. Si ce point est présenté comme l’axe autour duquel va se nouer l’ouvrage, il n’en constitue pas cependant l’aspect le plus novateur. Ce qui a motivé chez A. Corbin le besoin d’écrire ce livre, c’est une sorte de défi : ne disposant plus des propos (d’ailleurs probablement improvisés) tenus par M. Beaumord, « il nous faut imaginer ses conférences » (p. 10) afin de mieux comprendre ce que les villageois venaient écouter.

3À bien des égards œuvre d’un historien plus que confirmé et sans doute las des formes habituelles prises par l’écriture universitaire, les Conférences de Morterolles s’essayent ainsi à une sorte de « docufiction ». Les chapitres d’une facture classique s’entremêlent avec les conférences « reconstituées » reflétant « les connaissances et les intentions probables de l’orateur » (p. 198). Le pacte de lecture noué avec le lecteur n’est pas habituel car demandant de transgresser la barrière existant entre narration « historique » et narration « fictionnelle »2. Commun à bien des historiens, le vieux fantasme de résurrection du passé anime cette démarche3. Adossé à toute une vie de lectures et de recherches sur une région qu’il connait bien4, Alain Corbin relève le gant, proposant de s’extraire mentalement du contemporain pour emprunter les tournures d’esprit, le phrasé et l’imaginaire de cet instituteur. Autant le dire tout de suite, si l’on peut saluer l’originalité de l’initiative, et malgré la maîtrise de l’auteur, le pari de cette restitution ne nous semble pas de ce point de vue pleinement gagné…

L’horizon culturel d’un village limousin de la fin du xixe siècle

4C’est à partir d’une série de titres de conférences publiée dans un journal local, Le Nouvelliste de Bellac, durant l’hiver 1895‑1896, mentionnant le nombre d’auditeurs masculins et féminins, qu’A. Corbin est parti à la recherche de ce « monde disparu ». L’objet peut sembler « dérisoire » (p. 185), mais l’approche compréhensive et le passage par le particulier d’une « cellule infime du tissu national » (p. 14) n’en permettent pas moins une certaine montée en généralité révélatrice d’évolutions plus profondes de la société rurale française. Depuis (au moins) Montaillou, village occitan5, on sait à quel point la formule de la monographie villageoise permet de plonger dans l’épaisseur de l’histoire. L’auteur est par ailleurs coutumier du fait : c’est en choisissant presqu’au hasard un simple nom dans l’état‑civil qu’il avait entrepris de reconstituer l’univers d’un sabotier anonyme du Perche, et à travers lui, ce à quoi pouvait ressembler la vie et l’univers mental de gens ordinaires et oubliés6. Il semble cependant ici qu’on ait affaire à un cas unique, et que l’initiative de l’instituteur Beaumord soit restée une exception en Haute‑Vienne.

5Pour éclairer ces évolutions, A. Corbin réemploie nombre de travaux antérieurs et de sources secondaires, rappelés de manière globale et peut‑être trop synthétique dans une note bibliographique (p. 197). Que ce soit sur l’histoire de l’école laïque, de la construction du sentiment national, de la diversité des savoirs (chap. 4), de leur transmission orale (chap. 8), l’exemple de Morterolles, pour lequel il a dépouillé des fonds spécifiques aux archives départementales, s’inscrit dans un cadre général désormais bien connu, notamment grâce aux propres travaux de l’auteur. De même, les conférences « reconstituées » s’appuient largement sur des lectures des recherches effectuées par Renée‑Claude Grondin (et peut-être aussi de Sylvain Venayre7) pour tous les sujets liés à la thématique coloniale et à l’attrait pour les récits lointains, sur celles de Fabien Locher pour la conférence sur la gelée, tandis que les chapitres consacrés à Charlotte Corday, Jeanne d’Arc ou Valmy participent à la réflexion initiée par Pierre Nora dans Les Lieux de mémoire sur l’historicité des phénomènes mémoriels8. Les quelques lignes issues de la main même de Beaumord et de ses contemporains confortent le tableau général plus qu’elles ne le modifient (p. 131). Les Conférences de Morterolles permettent ainsi de vulgariser pour un public de non-spécialistes des acquis récents en matière d’histoire des représentations, des imaginaires et des sensibilités, et d’ébaucher une synthèse qui sur certains aspects, fait en effet défaut (p. 99).

6Un aspect plus neuf apparaît dans l’attention particulière apportée à la façon dont les populations rurales peuvent s’approprier ces connaissances. Corbin souligne que « nous ne savons presque rien de leurs acquisitions et de leurs pratiques culturelles » après la fin de leur scolarité (p. 10). L’initiative de l’instituteur, répondant en partie aux sollicitations de sa hiérarchie et du lobby colonial, serait un signe avant‑coureur du vaste projet d’éducation populaire qui anime le xxe siècle et « dont la conférence a constitué un maillon essentiel » (p. 185). L’intérêt porté aux discours et à leurs formes se déplace aussi du côté de la réception, avec l’ébauche d’une histoire du « désir de savoir », de la curiosité intellectuelle de ces populations. La thèse avancée par l’auteur est celle d’un basculement autour de la fin du xixe siècle :

jamais, en France tout au moins, les membres d’un même auditoire ont autant différé par leurs savoirs, leurs curiosités, leur capacité à bénéficier d’une parole novatrice que les hommes et les femmes venus écouter de telles conférences en cette fin de siècle. (p. 53)

7Un fossé séparerait l’ancienne génération à l’imaginaire alimenté par les contes, fables et histoires véhiculés par la littérature de colportage, et la nouvelle, découvrant les lectures scolaires. La disparition du colportage des livres à partir des années 1870 et l’affaiblissement de la traditionnelle veillée n’auraient pas été immédiatement remplacées en milieu rural par l’émergence de la « civilisation du journal9 » et des autres supports de la culture de masse. Cet entre‑deux culturel, dans lequel ne surnagerait que l’almanach, se serait par conséquent traduit par un « rétrécissement du champ temporel de l’imaginaire » (p. 59), un « appauvrissement », la parole tendant « à se replier sur ce qui concernait les gens, les bêtes, les récoltes, le temps » (p. 60). Les conférences seraient ainsi venues combler un manque en proposant des objets nouveaux à l’imaginaire des artisans et paysans de Morterolles, des objets correspondant notamment à l’essor d’un goût pour les récits exotiques (p. 67). L’auteur voir donc dans son objet la manifestation d’une recomposition des imaginaires de la France rurale, introduisant un « nouveau rapport à l’espace et au temps », davantage adossé à un « savoir scientifique » et au « progrès » (p. 185).

8Cette intuition d’un entre‑deux culturel mériterait sans doute d’être davantage discutée et étayée et la démonstration d’A. Corbin, si séduisante et pertinente soit‑elle, reste trop rapide pour emporter une pleine adhésion. L’histoire de cet appétit de savoir n’est qu’esquissée et la majeure partie de l’ouvrage vise un objectif légèrement décalé : dix chapitres sur quinze sont de fait consacrés aux textes imaginés de ces conférences, conférences présentées sur le même pied que les chapitres « historiens », ce qui participe d’un certain brouillage entre histoire et fiction.

La tentation littéraire de l’historien

9Dans l’introduction d’un dossier consacré à « l’histoire saisie par la fiction », Pierre Nora écrit que se fait jour, chez les historiens,

après l’affirmation répétée de la pure discursivité de l’historiographie et des années de réflexion sur la discipline, la conscience des limites que leur impose cette discipline et l’envie de les dépasser, d’expérimenter d’autres moyens, d’explorer d’autres chemins encore obscurs pour retrouver, dans sa fraîcheur, cette imagination du passé qui a toujours été l’ultima ratio de leur ambition. La littérature, interdite, est pour les historiens d’aujourd’hui comme une tentation, et une frustration10.

10La question d’un renouvellement des écritures de l’histoire taraude nombre d’historiens, dans le sillage notamment du linguistic turn, ainsi que du fait des incursions de la littérature sur leur territoire. Sans franchir la barrière de la pleine fiction, quelques initiatives récentes s’essaient à « mettre en péril les formes ordinaires de l’écriture académique » et à brouiller la frontière entre l’histoire et la fiction11.

11A. Corbin est visiblement animé de cette même tentation de la littérature, refusant de laisser aux seuls romanciers le soin de « combler les vides de l’histoire12 ». À l’inverse de sa recherche sur le sabotier Pinagot, sur lequel il s’était « interdit de rien imaginer13 », il essaie bel et bien dans les Conférences de Morterolles de « suppléer par l’imagination au silence ou à l’insuffisance des sources14 ». Il faut cependant préciser son point de vue. Exposant sa conception des rapports entre les historiens et la fiction, A. Corbin limite la tentation de la fiction à « deux occurrences de nature différente15 » : d’une part, « lorsque l’historien a choisi pour objet non l’ordinaire mais le paroxysme, lorsqu’il se trouve confronté à l’insondable énigme, à l’horreur16 », d’autre part, « lorsqu’il mène une quête sur les émotions, les sentiments, les représentations d’un individu qui non seulement n’a pas laissé de traces, mais appartient à un groupe au sein duquel personne n’a produit d’écriture de soi17 » (situation qui se rapproche à l’évidence de la recherche sur Pinagot, mais dans une bien moindre mesure de celle sur Beaumord). Dans l’un et l’autre cas, A. Corbin conclut pourtant à la possibilité pour l’historien de résister à cette tentation et de réaffirmer sa capacité à

faciliter à son lecteur le grand voyage dans le passé, [à] se faire son mentor, [à] lui dévoiler les logiques de la différence, [à] lui expliquer ce qui constitue spontanément à ses yeux de l’étrangeté, [à] le mettre en garde contre l’indignation sans, pour autant, s’abandonner à la fiction18.

12 Si l’on en croit son auteur, la reconstitution des conférences prononcées par l’instituteur Beaumord s’inscrit donc dans un projet bien distinct de celui du romancier, et dans une assez classique volonté des historiens de restitution d’un monde passé.

13Tel Ulysse attaché à son mât, l’historien pourrait ainsi jouer avec la frontière tracée au xixe siècle entre sa discipline et la littérature sans pour autant « céder » pleinement aux sirènes de la fiction, qui apparait in fine comme une forme de renoncement, pour ne pas dire de facilité. Bien qu’ouverte à de nouvelles formes d’écriture, l’approche d’A. Corbin continue à le placer dans une forme du « roman vrai » cher à Paul Veynes, ou du moins de roman fortement « probable », puisqu’il s’agit de ne pas écrire autre chose que ce que l’instituteur Beaumord aurait pu effectivement prononcer. À l’image des reconstitutions judiciaires, la reconstitution « fictionnelle » est ici mise au service d’un impératif de vérité. Si la forme est relativement originale, l’objectif reste bel et bien celui de l’histoire traditionnelle. Mais on peut se demander si le jeu en vaut vraiment la chandelle.

Des conférences manquantes19 ?

14Dans un article portant sur l’ouvrage que Roger Chartier a consacré à Cardenio20, une pièce dont la disparition est autrement plus obsédante que celle des conférences de Beaumord, Patrick Boucheron formule en conclusion ce qui pourrait apparaître comme une critique du principe même de la démarche reconstitutive pour l’historien : ce dernier

ne saurait céder à ce passage à l’acte : il ferait un usage bien pauvre de son imagination littéraire en prétendant écrire lui-même les textes qui manquent. Ce qu’on attend de lui n’est pas de combler les vides, mais de les circonscrire au plus près. […] Notamment en comprenant pourquoi les textes manquants se mettent à nous manquer, et pour qui ils manquent réellement21.

15À supposer malgré tout que le principe d’une écriture de reconstitution ou de « docufiction » soit accepté, ne serait-ce que pour des raisons pédagogiques, la deuxième partie de cette critique continue de porter : on peut se demander si le discours d’un instituteur des débuts de la IIIe République est ce qui manque vraiment à notre époque. Certes, il ne faudrait pas que le vertige devant certains « trous » de l’histoire soit cantonné à celui observé devant une rencontre muette entre deux grands hommes22 ou devant un chef‑d’œuvre perdu, et il faut sans nul doute s’attacher à retrouver la voix des humbles23. Néanmoins, humble, Beaumord ne l’est pas tant que ça, et ses semblables ont par ailleurs déjà fait l’objet d’un certain nombre d’études laissant une large place à leur parole24. Mais surtout, A. Corbin pose son instituteur dans une posture de médiateur culturel extrêmement neutre, considérant l’instituteur comme le relais transparent d’une propagande venue des hauteurs sociales, que cette propagande soit coloniale, républicaine ou patriotique. Il est vrai que l’historien a cherché à nous présenter quelle pouvait être la personnalité de l’instituteur, mais le moins que l’on puisse dire est que celle-ci apparait sans saveur dès lors qu’il le fait parler : celui‑ci donne des avis qui semblent toujours aller dans le sens des diverses autorités dont il transmet les discours. Or ces discours nous sont par ailleurs déjà bien connus…

16Le lecteur a par conséquent l’impression de se promener au milieu des images d’Épinal de l’école laïque de la IIIe République, qui affirmait sans remords ni repentance son patriotisme, le culte des grands hommes, la foi dans le progrès et la fierté de l’expansion et de la mission civilisatrice. La vulgarisation de ce discours est‑elle aujourd’hui indispensable ? Couplée à la parution d’un ouvrage consacré aux grandes pages du roman national25, et à sa récupération par la plutôt conservatrice Natacha Polony26, A. Corbin ne se laisserait‑il pas aller à la même nostalgie réactionnaire que celle qui baigne les propos d’un nombre de plus en plus important d’« éditocrates » ? Car à qui ces conférences manquent‑elles, si ce n’est à cette catégorie, et à tous ceux qui regrettent la douce France d’antan ?

17Ce serait néanmoins faire un procès particulièrement injuste envers un homme qui a tant mis en œuvre pour faire progresser, et dans un sens éminemment progressiste, l’histoire, et A. Corbin ne peut évidemment être tenu pour responsable des usages politiques que l’on fait de son œuvre27. Par ailleurs, l’un des objectifs de l’auteur, tel qu’il l’explique dans un entretien, est de rendre possible un voyage dans le temps débarrassé des jugements moraux « présento-centristes », de la même manière que l’ethnocentrisme est aujourd’hui jugé dépassé lorsqu’on envisage un voyage dans l’espace28. Cette volonté de « dé-moraliser » la lecture de l’histoire apparaît souhaitable, encore qu’il y aurait sans doute encore matière à discussion. Reste que le choix de ressusciter ces conférences en particulier, dans le contexte idéologique actuel, peut laisser perplexe29, et on se demande si cette énergie n’aurait pas été mieux employée à défricher un champ plus neuf, ou à restituer des propos plus hardis et plus inattendus.

Un propos crédible ?

18Admettons cependant les arguments que l’auteur nous donne, et l’idée que l’ouvrage est justifié par sa forme originale, par la volonté de vulgarisation et par une écriture élégante. Ces conférences nous apparaissent‑elles pour autant crédibles ?Dans le pacte de lecture hybride qu’A. Corbin nous propose, si le lecteur peut faire confiance à la solidité des connaissances exposées, plusieurs aspects entraînent le fait que le lecteur a souvent du mal à adhérer au réalisme des propos supposément tenus par le conférencier. Malgré tous les efforts d’A. Corbin pour essayer de se couler dans la langue et l’esprit de l’époque et malgré, ou plutôt à cause d’une incontestable maîtrise des données historiographiques, le lecteur sent à tout instant l’historien poindre derrière l’instituteur.

19Tout d’abord, mais cela est facilement pardonnable, la brièveté des conférences affaiblit le réalisme : on a du mal à imaginer les paysans de Morterolles bravant le froid de l’hiver et les kilomètres les séparant du bourg principal pour venir écouter leur instituteur parler un petit quart d’heure. Le projet éditorial de vulgarisation dans lequel s’inscrit A. Corbin autorise cependant cette concision. Plus embarrassant, Beaumord manque singulièrement de relief, adoptant en tout point une opinion moyenne, calquée sur le discours républicain dominant. Si A. Corbin respecte son sujet d’étude en refusant de lui broder une intimité fictionnelle qui aurait facilité une identification du lecteur avec un individu transformé en « personnage », il le respecte peut‑être moins à partir du moment où il donne l’impression de « plaquer » un imaginaire sur cet homme. Le lecteur a du mal à croire en Beaumord car celui‑ci n’est ici qu’un idéal‑type sans épaisseur de l’instituteur de la IIIe République. Qui plus est, il ne donne généralement « son » opinion qu’après avoir passé en revue de manière systématique les points de vue minoritaires et discordants exprimés par ses contemporains sur les thèmes choisis pour les conférences, comme on peut le voir par exemple dans les conférences sur Charlotte Corday ou Jeanne d’Arc, et comme le ferait, plutôt, un bon historien. La conférence sur Charlotte Corday se transforme ainsi en un essai sur l’histoire des mémoires concurrentes de la jeune Girondine à la fin du xixe siècle, Beaumord faisant du Nora avant l’heure30

20L’omniscience de l’historien est aussi perceptible dans le fait que l’instituteur semble avoir une vision très précise des évènements, et sans doute trop précise et trop bien analysée pour être pleinement convaincante. La contrainte du scénario proposé implique que l’avenir de Beaumord, que nous connaissons, est bien évidemment inconnu de lui et de ses contemporains. Or les propos qu’il tient se lisent dans une perspective téléologique, ces conférences étant ouvertement considérées dans la perspective du déclenchement de la Première Guerre mondiale. Les dernières lignes de la conclusion de l’ouvrage nous y invitent, réduisant considérablement la portée d’un ouvrage qui aurait pu au contraire nous montrer que pour les contemporains, l’avenir restait ouvert et riche de promesses. L’aparté d’A. Corbin à la fin de la conférence sur le patriotisme explicite, par une prolepse de vingt années, la façon dont cette dernière a été conçue, s’achevant sur l’appel au sacrifice et la perspective du sang à verser (p. 82). Le sens de cette conférence est donc tout de suite rabattu sur une seule ligne d’avenir, alors que l’instituteur pouvait en avoir, sur ce sujet, d’autres en tête. Cette démarche, typique de l’écriture historienne, consistant à repérer avant tout dans le flot des évènements ce qui annonce les temps futurs effectivement advenus, s’observe aussi incorporée dans le cours même des conférences, sur des points plus secondaires. L’instituteur est de même très sûr des victoires que la France va remporter contre ses ennemis en Afrique (p. 152‑153), de la prochaine accession à la présidence du Conseil de Jules Méline (p. 114) ou du vote de la loi établissant le repos hebdomadaire (p. 181), qui a quand même lieu dix ans plus tard. Au‑delà de cette peu réaliste prescience de Beaumord, A. Corbin donne l’impression de céder à « l’illusion rétrospective de la fatalité31 » et de ne pas avoir échappé à un piège récurrent de l’écriture historienne, auquel pourtant l’originalité de la forme choisie aurait peut‑être permis de se soustraire.

21 De plus, il faudrait se poser la question de savoir si pour être plus crédible, Beaumord ne devrait pas aussi ignorer un certain nombre d’éléments de son propre présent et du passé proche, et lui ouvrir la possibilité de se tromper dans ses interprétations d’évènements contemporains. Ainsi, le voir affirmer que « [la République] a compris d’emblée que les populations de nos campagnes constitueraient le socle du régime » (p. 113), que « la France avait alors besoin de reprendre courage en rappelant les figures sublimes et héroïques de notre histoire » ou que « depuis trois ans, le pape Léon XIII a appelé, avec un certain succès32, les catholiques à se rallier à la République » (p. 90), n’est pas complètement improbable, mais ressemble quand même en grande partie à une analyse rétrospective. Cela donne l’impression que les évolutions sociales et politiques de l’époque étaient relativement maîtrisées, consensuelles, sans surprise ni inquiétude pour le futur. « Tout ici semble calme » (p. 30). Morterolles est peut‑être à juste titre représenté comme un village apaisé, mais il apparaît par conséquent comme un poste d’observation qui n’est pas directement concerné par les polémiques du siècle, un peu à l’image de la position de l’historien…

22Cette précision des analyses de Beaumord sur son présent et sur l’avenir probable est donc suspecte, même s’il est vrai que l’instituteur ne dit pas autre chose que ce qu’il a pu lire dans les ouvrages et périodiques dont il disposait sur place. L’auteur affirme en effet avoir voulu « imaginer le probable » quand à la façon dont Beaumord a pu se tenir informé (p. 72). Le problème est que le tropisme historien fonctionne à plein sur des thèmes qui en sont à première vue assez éloignés. Sur le sujet agronomique des « grands rendements dans l’agriculture », Beaumord‑Corbin évoque « le temps de nos grands‑parents », et plus exactement « en 1848 » (p. 114), et la leçon de morale sur les « bienfaits du travail » inclut tout un développement sur les progrès de la législation sociale sous les Républiques et le Second Empire, évoquant par exemple la « loi de 1841 » interdisant le travail des enfants (p. 180). Soyons juste : A. Corbin tente également de nous montrer ce que pouvait être une leçon de choses ou de morale à cette époque, mais ces scories empêchent, paradoxalement, de lui accorder un plein crédit.

23Au‑delà du tropisme historien, on retrouve aussi au fil des pages des problématiques actuelles et des thématiques chères à A. Corbin, en particulier l’étude des corps et des sensations. La conférence sur « la gelée, ses causes et ses effets » est ainsi le prétexte à une approche visant à historiciser la « météo‑sensibilité » (p. 174) des contemporains de Beaumord, par une patiente description des sensations ressenties, des manifestations physiques et des activités prescrites par les gelées. On se demande ce que les auditeurs paysans de l’instituteur pouvaient apprendre de propos qui étaient pour eux marqués du sceau de l’évidence, et si Beaumord n’avait pas plus probablement envisagé à la place un exposé davantage tourné vers les sciences physiques ou des considérations économiques. Déjà mentionnés, les exposés sur les sujets historiques, Jeanne d’Arc, Charlotte Corday ou Valmy, témoignent des réflexions des historiens sur les phénomènes mémoriels33. Le choix des éléments repris dans ces récits semble donc relever davantage des centres d’intérêt de l’historien des sensibilités du xxie siècle que de ceux d’un instituteur du xixe siècle ou de son auditoire.

24Pris un à un, ces différents éléments ne seraient peut‑être pas rédhibitoires, mais l’accumulation signe une certaine forme de discours, celle de l’histoire scientifique. L’instituteur cite des sources, il donne des dates, il propose une analyse du cours des événements et il en connaît la suite : parlant comme écrit un historien, Beaumord ne peut pas faire d’erreur34 car c’est A. Corbin qui tient la plume, et que ce dernier a du mal à s’effacer derrière son personnage.


***

25Il est donc difficile de se laisser prendre au jeu. Peut‑être le sentiment d’ambiguïté aurait‑il été atténué, et la peinture en trompe l’œil aurait‑elle mieux fonctionné, si l’auteur nous avait donné une idée plus précise de la façon dont les instituteurs de l’époque construisaient les plans de leurs leçons et leur contenu. Rien n’est dit en effet sur la façon dont les instituteurs pouvaient parler et exposer leurs connaissances. Un petit chapitre d’histoire de la rhétorique pédagogique des différentes disciplines approchées dans les conférences aurait été le bienvenu, si tant est qu’il soit possible. Mais cette question ne semble pas posée dans ce livre. Vidal de la Blache n’avait certes pas encore publié le Tableau35ouvrant la monumentale Histoire de France de Lavisse, mais on aurait par exemple pu se demander si un préambule géographique n’aurait pas, probablement, précédé le récit de la conquête de Madagascar. Et, si jamais Beaumord avait été par là trop précurseur, du moins eût‑il fallu le mentionner. Peut‑être qu’une leçon de choses sur la gelée et ses conséquences aurait en effet laissé une large place au récit des sensations, mais cela reste aussi à démontrer. Et ainsi de suite… Pour se laisser aller à « croire » à la reconstitution de ces conférences et à la résurrection de Beaumord, il aurait à notre sens été utile de créer les conditions permettant de leur accorder un inconditionnel crédit36. Il aurait aussi été préférable d’être plus attentif au gommage des caractéristiques propres à l’écriture de l’histoire, et accepter de laisser davantage vivre des conférences qui ne soient pas des prétextes pour des exposés historiographiques. L’exercice satisfera sans doute une bonne partie du grand public, auquel il est destiné, en lui apportant de fraîches connaissances, tout juste produites par la recherche actuelle, et peut‑être avons nous vu plus d’ambition dans ce livre que l’auteur n’en avait mis. En tout cas, pour des lecteurs plus aguerris, l’expérience est assez décevante, le carton‑pâte trop apparent, et l’occasion quelque peu manquée de proposer une nouvelle manière d’« inventer » le passé.