Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2012
Mars 2012 (volume 13, numéro 3)
titre article
Enrica Zanin

Lire pour apprendre à aimer : la littérature comme philosophie morale

Martha Craven Nussbaum, La Connaissance de l’amour, Essais sur la philosophie et la littérature, trad. Solange Chavel, Paris : Les Éditions du Cerf, 2010, EAN 9782204091800.

1La Connaissance de l’amour rend accessibles en français, dans la traduction de Solange Chavel, les articles publiés par Martha Nussbaum entre 1986 et 1990 et recueillis en volume en 1991. Ce recueil poursuit et prolonge les recherches de The Fragility of Goodness1, pour montrer, à partir d’une approche néo‑aristotélicienne, l’importance de la littérature dans la philosophie morale et la théorie de l’action. Les recherches de M. Nussbaum s’inscrivent dans la démarche adoptée, dès le début des années 1980, par des philosophes comme Hilary Putnam, Cora Diamond ou Alasdair MacIntyre2, qui analysent les textes littéraires comme l’expression de cas moraux, théorisant ainsi des problématiques éthiques à partir d’une approche phénoménologique des intrigues de fiction. Ces études ont surtout concerné le genre du roman3 à partir de trois points de vue critique : la responsabilité morale de l’auteur4 , les enjeux éthiques impliqués par la trame et les personnages fictionnels5, et enfin l’adhésion du lecteur à l’argumentation idéologique de l’intrigue6. Plus récemment, des recueils d’articles et des colloques7 ont montré l’importance de cette analyse « éthique » des enjeux littéraires dans la critique américaine, mais aussi dans la théorisation philosophique et littéraire de tradition française8. Dans ce contexte, la démarche de M. Nussbaum est pionnière. Elle ne se limite pas à souligner l’importance de la littérature pour la philosophie morale, mais entend dialoguer avec la théorie littéraire9 et faire à son tour œuvre de critique, en proposant au lecteur des commentaires textuels de nombreux romans des Xixe et Xxe siècles. Elle ne montre pas seulement la pertinence de la conception poétique d’Aristote par rapport à sa philosophie éthique et à sa théorie de l’action10, mais cherche à appliquer les réflexions de The Fragility of Goodness à l’œuvre de romanciers comme Henri James ou Marcel Proust. Elle attache ainsi une valeur éthique à la réception du texte littéraire, à partir d’une conception cognitive des émotions (qu’elle a théorisée dans d’autres écrits11), mais considère aussi la dimension éthique du travail de l’écrivain (p. 244-250) et de la délibération des personnages de fiction (p. 191-220). Je chercherai donc, dans ma présentation de l’ouvrage, à rendre compte, autant que possible, des analyses littéraires que M. Nussbaum propose, pour ensuite envisager brièvement les apports et l’influence que ce texte a eus sur la théorisation littéraire.

La Connaissance de l’amour.

2Dans son introduction, M. Nussbaum présente le projet de son essai, pour le situer ensuite dans le contexte des recherches en philosophie éthique. Son ouvrage entend montrer que certaines formes de réflexion philosophique ne peuvent être exprimées dans la forme conventionnelle de la prose philosophique, mais qu’elles requièrent une forme d’expression capable de relever la complexité et la singularité du problème traité. La littérature serait la forme d’expression adaptée aux analyses de la philosophie morale, car le recours à la narration et le déploiement du style permettent de rendre compte de chaque circonstance particulière et d’en exprimer implicitement la complexité (p. 20).

3M. Nussbaum situe ensuite sa démarche dans le contexte de la philosophie morale. L’ « ancien conflit » (p. 25) entre Platon et Aristote au sujet de la fiction et de son pouvoir d’affecter la vie morale du lecteur, a entraîné la séparation des deux disciplines et la tendance à considérer, avec Socrate, que les fictions n’ont pas d’importance éthique profonde. Les réflexions actuelles en philosophie morale, qu’elles soient kantiennes ou utilitaristes, posent ainsi la question morale dans des termes qui impliquent une conception éthique particulière et qui ne permettent donc pas de confronter les conceptions concurrentes. M. Nussbaum propose en revanche de mener l’enquête éthique à partir d’une question large et inclusive : « Comment un être humain doit‑il vivre ? » (p. 47). L’étude des romans permet de répondre à cette question, car l’écriture romanesque présente des conceptions de vie particulières et permet de les comparer. M. Nussbaum entend ainsi montrer que la « philosophie du roman » est foncièrement aristotélicienne (p. 62). Les romans qu’elle analyse, en raison de leur forme même, mettent en valeur des traits de l’éthique d’Aristote, et notamment l’incommensurabilité des objets de valeur, la valeur cognitive et morale des émotions, la pertinence éthique des événements incontrôlés, et surtout la priorité du particulier dans la délibération éthique, c’est‑à‑dire l’importance du contexte, de l’accident et des relations morales particulières.

4Avant d’étayer ces propos par l’analyse des textes, M. Nussbaum précise les raisons qui la poussent à considérer l’écriture et la lecture des romans comme un moyen de réflexion morale. Les romans constituent pour elle les « exemples de la vie » (p. 75), non pas parce qu’ils seraient « exemplaires », mais plutôt parce qu’ils présentent une plus grande complexité que l’exemple et qu’ils ne se limitent donc pas à faire signe vers une vérité morale, mais qu’ils exposent une expérience éthique dans toute sa richesse. En ce sens, le roman est « meilleur que la vie », car il élargit notre expérience morale et qu’il propose une interprétation attentive du cas qu’il expose. Enfin, le roman, en supposant une activité de lecture, établit une relation avec le lecteur qui n’est ni de l’ordre de l’expérience directe ni de la réflexion, mais qui permet à la fois l’adhésion et la distance du lecteur, ainsi que la discussion et le partage autour d’un texte (p. 81). M. Nussbaum relève enfin une question qui pousse plus loin ses réflexions de The Fragility of Goodness. Est‑ce que l’œuvre littéraire suscite (parfois) chez le lecteur une conscience qui dépasse les limites de la question morale ? (p. 83). L’analyse de l’amour révèle comment le roman permet d’aller au‑delà du souci moral.

1. Le discernement de la perception.

5Dans les deux premiers chapitres, M. Nussbaum présente les principes philosophiques de sa démarche et pose la question de savoir quelle « science » pourrait être au fondement de la délibération éthique. Elle reprend les arguments d’Aristote dans l’Ethique à Nicomaque pour affirmer que le raisonnement pratique n’est pas scientifique — c’est‑à‑dire qu’il ne constitue pas une épistèmè — mais qu’il dépend de la perception. Pour défendre cette thèse, elle emprunte à Aristote trois arguments.

6D’abord, la pluralité des valeurs et leur incommensurabilité empêchent d’adopter un étalon unique de valeur qui permettrait de « mesurer » chaque situation de choix et de décrire le choix rationnel en fonction de la « quantité » de valeur qu’il produit. M. Nussbaum montre ensuite comment, pour rendre chaque valeur commensurable, il faudrait « transformer nos vies » selon les vœux de Socrate dans le Protagoras. Il faudrait, par exemple, aimer moins un beau corps que la beauté de ce corps et rechercher ainsi les personnes qui présentent une plus grande « quantité » de beauté. Cette forme d’amour, d’après les propos de Diotime dans le Banquet, permettrait de résoudre les problèmes liés à l’acrasie, et rendre chaque délibération juste et équitable, non seulement en ce qui concerne la beauté, mais aussi par rapport au bien — puisque le kalon et l’agathon sont employés de manière interchangeable. M. Nussbaum souligne efficacement le caractère visionnaire du projet platonicien : si toute valeur est commensurable, le corps de la personne aimée a exactement la même qualité que son esprit, que la démocratie athénienne, que la géométrie pythagoricienne (p. 177). Ce projet va à l’encontre de la structure même de la vie humaine : un enfant s’endort contre le sein de sa mère et chérit comme tels les objets particuliers qui l’entourent. C’est pour extirper l’amour du particulier et l’idée de l’incommensurabilité des valeurs que Platon, dans la République, affirme que dans la cité idéale les enfants sont confiés à des nourrices, qu’ils ne connaissent pas la propriété privée et qu’ils ne lisent pas les poètes. M. Nussbaum reprend les arguments aristotéliciens pour critiquer la thèse platonicienne : une telle société n’est pas seulement difficile à instituer, mais aussi pernicieuse, car le refus de l’originalité qualitative des personnes et des objets sape les sources principales de motivation pour choisir l’action bonne, c’est‑à‑dire la sollicitude pour ce que l’on possède et l’amour pour ceux que l’on chérit (p. 185).

7S’il n’existe pas de « science » de la délibération morale, ce n’est pas seulement parce que les valeurs sont incommensurables, mais parce que le choix moral repose moins sur un système figé de règles que sur le caractère particulier de chaque cas concret (p. 106). La règle générale sert d’esquisse et de cadre pour le discernement particulier. C’est ainsi que l’activité délibérative est comparée à l’improvisation théâtrale : si son jeu est improvisé, l’acteur doit pourtant se conformer au cadre de l’action, prêter attention au jeu des autres personnages et incarner un rôle cohérent (p. 149).

8Enfin, l’émotion n’est pas un obstacle au choix rationnel, mais elle le suscite et l’oriente. M. Nussbaum considère, à la suite d’Aristote, que les émotions ont une valeur cognitive et qu’elles sont donc indispensables à la délibération. Au lieu de causer l’acrasie, elles permettent d’y porter remède, car, contrairement à la conception socratique, l’acrasie est (souvent) due à un excès de théorie et à un défaut de réaction passionnelle (p. 126). Cette conception de la délibération, fondée sur l’étude du particulier, suscitée par la pensée et orientée par la sympathie, n’a pas, pour M. Nussbaum, une pertinence seulement privée, mais s’applique aussi à la dynamique juridique et politique du choix12(p. 156).

9Après avoir fixé le cadre aristotélicien des conditions de possibilité d’une connaissance éthique — en reprenant en partie la réflexion de The Fragility of Goodness — M. Nussbaum entreprend de rechercher une « connaissance de l’amour », par la forme de pensée qui, d’après elle, convient à cet objet particulier et sensuel, c’est‑à‑dire par la fiction romanesque.

2. La Coupe d’or et l’éthique aristotélicienne.

10Les trois articles publiés dans la suite de l’ouvrage, dont un avait déjà été traduit et publié en France13, montrent comment la lecture de La Coupe d’or d’Henri James permet d’incarner et d’approfondir la réflexion théorique des chapitres précédents. M. Nussbaum mène avec finesse une analyse des personnages et de leurs choix éthiques pour montrer comment l’expérience de l’amour, dans le roman, est à l’origine d’une « connaissance » morale.

11Dans « La fêlure dans le cristal », M. Nussbaum montre comment l’évolution de l’amour de Maggie porte une réponse implicite à la question « comment vivre ? ». En effet, les principes éthiques qui guident Maggie au début du roman (ne jamais faire de tort) se révèlent inefficaces quand Maggie découvre la « fêlure » qui blesse son mariage avec le prince. Pour vivre et s’engager dans un amour humain il est nécessaire de sacrifier de sa propre pureté morale (p. 205). Maggie est donc amenée à blesser Charlotte, mais, pour préserver sa pureté dans le monde déchu, elle considère par une perception aiguë et une sympathie vibrante les conflits qu’elle affronte et la souffrance qu’elle cause. Pourtant, la fin du roman révèle que cette clarté de perception n’est pas compatible avec l’expérience de l’amour. M. Nussbaum analyse comment l’amour de Maggie pour le prince la pousse à renoncer volontairement à cette sensibilité attentive pour s’attacher à un seul individu particulier. Maggie découvre que le choix entre valeurs concurrentes est tragique, car il suscite sa « crainte » et sa « pitié »14, mais que ce sont justement ces émotions qui l’amènent à sacrifier par amour la pureté de sa vision (p. 208).

12Dans « ‘Une conscience aiguë et pleinement responsable’ : littérature et imagination morale », M. Nussbaum montre que la recherche éthique des personnages de James indique aussi des règles de conduite pour le lecteur et pour l’écrivain. L’analyse du dialogue qui marque la difficile séparation entre Maggie et son père permet à M. Nussbaum de relever comment la conduite altruiste des personnages n’est pas dictée par des règles morales mais par l’attention à l’autre, par la perception de ses désirs et par l’improvisation qui permet aux personnages de réagir avec émotion et sensibilité aux propos de l’interlocuteur (p. 231). Le lecteur est appelé à adopter la même attention aiguë et sensible qui permet l’épanouissement éthique de Adam et de Maggie. Les personnages de Fanny et Bob Assingham, qui assistent et commentent les aventures des protagonistes du roman, définissent implicitement la tâche du lecteur. La première adopte une perception fine, mais pour se délecter de la complexité des cas particuliers, alors que le deuxième fonde sa moralité sur des principes et des conceptions généraux. C’est l’expérience de l’amour pour sa femme qui pousse Bob à s’ouvrir à la perception des particuliers, et, inversement, c’est l’amour pour son mari qui permet à Fanny de tirer de sa perception un apprentissage moral (p. 242). De même, M. Nussbaum relève que James définit la tâche de l’auteur comme une tâche morale : par la création littéraire, l’auteur crée un univers moral dont il est responsable, tout comme, par sa perception aiguë, Maggie Verver décrit avec finesse les relations éthiques qui la lient aux autres personnages (p. 250).

13Dans « l’équilibre perceptif : la théorie littéraire et la théorie morale », M. Nussbaum, montre comment par l’analyse des perceptions de Strether dans Les Ambassadeurs, il est possible de décrire deux conceptions éthiques rivales et de relever clairement les confits et les tensions qui les opposent (p. 263). Le personnage de Mrs Newsome et plus généralement l’esprit des dames de Woollett incarne, d’après M. Nussbaum, certains traits de l’éthique rawlsienne. Mrs Newsome réprouve l’émotion, la passivité et la perception du particulier : elle triomphe de la vie, mais elle ne vit pas. M. Nussbaum souligne que Mrs Newsome n’est ni une allégorie morale ni une caricature, mais un « portrait » de « certains traits les plus profonds et les plus séduisants de la moralité kantienne » (p. 270). Strether, envoyé comme « ambassadeur » en Europe, est donc appelé à atteindre une perception aiguë des objets particuliers qu’il découvre. Mais sa rencontre avec Chad et Marie de Vionnet le porte à critiquer l’idée rawlsienne de jugement bien pesé et à valoriser l’importance des émotions et de l’hésitation, pour dénoncer les limites des formulations générales dans la délibération éthique.

3. Réponses et critiques : révolution, relativisme, transcendance éthiques.

14Dans « Perception et révolution », M. Nussbaum analyse la Princesse Casamassima pour critiquer les propos d’Irving Howe15, et affirmer que la conception aristotélicienne‑jamesienne du politique n’est ni réactionnaire ni foncièrement impuissante. La valorisation d’une « perception aiguë » ne sert pas la défense de l’aristocratie, mais souligne en revanche que si toutes les vies humaines ne sont pas aussi épanouies, c’est que les capacités humaines fondamentales ne se développent que sous certaines conditions matérielles, qui ne sont pas accessibles à tous dans l’état actuel des choses16 (p. 301). L’attention au particulier ne rend pas l’action politique impuissante, mais appelle à un plus haut idéal politique, attentif au bien‑être de chaque individu. Enfin, la conciliation entre attention au particulier et lutte politique permettrait de fonder une conception plus exigeante de la révolution, qui ne se limiterait pas à donner du pain, mais qui viserait à « changer le cœur » (p. 321).

15Dans « Sophismes et conventions », M. Nussbaum entend dénoncer le relativisme interprétatif qu’elle relève dans un article de Stanley Fish17. Elle critique l’idée selon laquelle la réception d’un texte littéraire ne pourrait aboutir qu’à un pluralisme et, en définitive, à un relativisme moral. En revanche, il est possible de définir des critères de vérité, comme le principe de non‑contradiction, pour guider la compréhension éthique d’un texte.

16Dans « Transcender l’humanité », elle répond à la question18 de savoir si l’aspiration humaine à une vie bonne se fait dans le cadre de l’humain ou le transcende. Elle fonde sa réponse sur l’analyse du choix d’Ulysse de quitter Calypsos et l’immortalité pour retrouver son épouse mortelle. M. Nussbaum affirme que la recherche de la vie bonne n’est possible que dans et par les limites de l’existence humaine qui seules permettent l’expression des vertus morales, des liens d’amitié et des sentiments de pitié et de compassion — inutiles dans le monde des dieux (p. 551). La recherche d’une vie bonne est pourtant à l’origine d’une « transcendance interne » (p. 556) qui revient à rechercher l’excellence de la vertu ou l’immortalité relative de l’art et de la pensée. M. Nussbaum affirme enfin que la philosophie morale n’est pas une forme de transcendance mais bien la recherche d’une sagesse pratique (p. 563).

4. Marcel et les limites de l’amour

17Dans les deux essais « L’âme en fictions » et « La connaissance de l’amour », M. Nussbaum analyse la conception proustienne de l’amour, pour montrer que la forme de la réflexion philosophique — la forme adoptée dans l’écriture — influence largement le contenu de la réflexion. Elle montre en effet que le style philosophique, tel qu’il est généralement conçu — cohérent, général, précis, objectif et non narratif —  ne permet pas de décrire les émotions, car il repose sur une conception platonicienne de l’âme. Cela implique que pour accéder à la vérité de la connaissance, il est nécessaire de se soustraire à l’influence des émotions et des appétits (p. 369). M. Nussbaum analyse comment la représentation de l’amour, dans Albertine disparue, relève cette impuissance du raisonnement philosophique à connaître ce qu’est l’amour : après s’être convaincu par le raisonnement qu’il n’aime pas Albertine, Marcel apprend de Françoise qu’Albertine est partie. La souffrance qu’il éprouve lui révèle la réalité de son amour. Le discours philosophique, affirme M. Nussbaum, ne se limite pas à aveugler le personnage sur la vérité de son sentiment, mais il empêche Marcel d’aimer. Connaître l’amour revient ainsi non seulement à le comprendre, mais aussi à l’expérimenter, et c’est seulement dans l’écriture romanesque qu’il est possible à la fois de susciter les passions et de les interpréter. Le « style » qui rend donc possible la connaissance de l’amour ne présente pas les traits du discours philosophique mais il est plutôt particulier, non systématique, fondé sur une narration qui contient des contradictions irrésolues.

18M. Nussbaum, montre toutefois les limites de l’expérience de l’amour que propose l’œuvre de Proust. La vérité de l’amour est fondée, dans le récit d’Albertine disparue, sur une impression cataleptique. La douleur que Marcel ressent s’impose à lui comme authentique, car elle révèle et manifeste à la fois le sentiment de l’amour. Mais le projet de fonder sa connaissance éthique sur les impressions cataleptiques, affirme M. Nussbaum, révèle de fait une forme de déni de l’amour et un désir forcené de contrôle (p. 400). En effet, l’impression cataleptique ne suppose pas de sortie de soi, et coexiste avec le scepticisme quant aux sentiments d’autrui. C’est parce qu’il ne peut pas tolérer l’indépendance de l’autre que Marcel exige des impressions cataleptiques une certitude que l’autre ne peut jamais lui donner (p. 402). La connaissance de l’amour, relève M. Nussbaum en analysant le Temps retrouvé, ne peut se faire qu’après coup, et à nouveau, par la réflexion, qui permet de généraliser nos impressions, pour connaître les « intermittences du cœur », c’est‑à‑dire les oscillations entre amour et déni, qui constituent un trait essentiel de l’amour humain. M. Nussbaum affirme enfin, en commentant une nouvelle de Ann Beattie, que l’expérience même de l’amour peut permettre de surmonter le scepticisme en nous apprenant « à tomber »19, en faisant confiance aux sentiments que nous éprouvons pour nous ouvrir à l’autre.

5. L’amour par le récit

19Dans « l’amour et l’individu », M. Nussbaum met en pratique son idée selon laquelle, pour exprimer un contenu particulier et émotionnel comme l’amour, il est nécessaire de recourir à un style d’écriture en mesure de susciter des émotions, à savoir un style narratif. Par une prose mi‑narrative, mi‑philosophique, elle entend montrer, d’un côté, comment la droiture romantique fait de l’être aimé, avec son histoire et ses traits particuliers, une personne unique et irremplaçable aux yeux de l’amant. De l’autre, elle analyse comment l’aspiration platonicienne à un amour qui dépasserait les caractéristiques individuelles de l’être aimé permettrait à l’amant de se consoler de la perte et d’aimer à nouveau.

20Dans « les émotions narratives », M. Nussbaum entend prouver le lien indissoluble entre récit et émotions, à partir de l’analyse de Molloy, Malone meurt et l’Innommable. Elle affirme en effet que nous apprenons notre répertoire émotionnel — et donc, d’après une conception cognitive des émotions, nous apprenons à connaître — par les histoires que nous entendons. L’étude du récit est donc essentielle, non seulement à la philosophie morale, mais aussi à la philosophie de l’esprit et à la philosophie de l’action (p. 462). Par les textes de Beckett, elle montre la contrepartie de ce lien indissoluble entre récit et émotions. S’il est vrai que l’analyse des histoires permet de définir des formes de sentiment et des formes de vies, les émotions que l’on tire du récit sont encore et déjà le produit d’autres récits. En un mot, il est impossible de sortir du récit, si ce n’est par le silence. Les textes de Beckett, d’après M. Nussbaum, dénoncent le pouvoir formatant du récit, qui impose aux personnages une conception coupable de l’amour et affecte ainsi leur façon d’aimer, de raconter et de comprendre l’amour (p. 457). Beckett, pourtant, affirmerait l’impossibilité de déconstruire ces récits dont ses personnages sont à jamais prisonniers. M. Nussbaum, en revanche, entend esquisser, à la fin de l’article, des pistes qui pourraient amorcer un travail de déconstruction.

21Dans « Le Bras de Steerforth » et « Lire pour vivre », elle montre en quoi la connaissance de l’amour que manifeste la littérature va au‑delà de la moralité. Par une analyse très fine des personnages de David Copperfield, M. Nussbaum pousse plus loin la conception smithienne des émotions20. Elle part du constat qu’un personnage éthiquement fautif comme Steerforth, en dépit du cadre moralisant du roman de Dickens, suscite chez le jeune David, ainsi que chez le lecteur, un sentiment incontestable d’amour. Cet amour n’est pas l’amour de la moralité, incarné par le personnage d’Agnès. M. Nussbaum entend pourtant montrer qu’il y a une forme de moralité dans la volonté de David d’aimer Steerforth sans le juger. Si l’amour d’Agnès supposait un amour des valeurs, l’amour pour Steerforth n’a de fin qu’en lui‑même, c’est l’amour d’un être particulier et fini. Pourtant l’analyse du roman permet de montrer que l’amour de David pour Steerforth, fondé sur la perception authentique du particulier, sur le soutien généreux et sur l’ouverture à l’autre, est « meilleur et plus fort que la sagesse21 » d’Agnès (p. 533). Si, d’après Smith, l’amour, contrairement aux autres émotions, risque de subvertir la communauté morale et de dépraver le spectateur judicieux (p. 510), M. Nussbaum montre comment un spectateur plus prompt aux émotions et à la sympathie pourra en revanche opérer la synthèse entre amour du particulier et amour des valeurs.

De l’Éthique à la littérature

22La Connaissance de l’amour est conçu comme un texte manifeste, qui entend souligner la valeur éthique de la littérature, non seulement pour porter bénéfice à la philosophie morale, mais aussi à la critique littéraire. M. Nussbaum esquisse ainsi des pistes de réflexions qui ont été reprises et approfondies depuis par les théoriciens de la littérature.

23M. Nussbaum affirme que négliger la valeur éthique des textes revient à négliger un élément important de leur contenu et une des motivations essentielles de la lecture (p. 287-291). Ces remarques ont influencé la pratique des critiques littéraires qui ont cherché à appliquer les analyses de M. Nussbaum à l’étude des textes, en infléchissant et nuançant son approche. Robert Eaglestone remarque ainsi qu’une analyse éthique des textes risque de présupposer qu’il existe un sens du texte et que ce sens soit un22. Pour nuancer cet a priori d’univocité et pour considérer que l’éthique d’un texte peut aussi être multiple, fragmentée ou absente, Robert Eaglestone recommande le recours aux catégories bakhtiniennes de polyphonie et dialogisme23.

24M. Nussbaum entend prouver que la littérature, par sa structure narrative et son analyse des personnages, est la forme qui incarne une réflexion éthique d’inspiration aristotélicienne. Elle justifie cette approche en appliquant, implicitement, une conception aristotélicienne de la poésie et de ses effets sur le public. Des critiques ont alors cherché à généraliser ses propos en montrant que la littérature saurait aussi être comprise à partir d’autres approches philosophiques. Si une analyse aristotélicienne de la réception d’un texte tend à supposer une compréhension commune et partageable de sa signification éthique, d’autres approches, comme la déconstruction, permettent de relever la « différance » propre à la lecture, comme l’analyse de la Coupe d’or par Joseph Hillis Miller tend à montrer24.

25L’ouvrage de M. Nussbaum a le mérite d’éviter deux écueils majeurs de l’analyse éthique : le moralisme et l’exemplarité. Dans La Connaissance de l’amour, la littérature n’est ni considérée comme la source d’une pédagogie moralisante ni comme un réservoir d’exemples philosophiques. M. Nussbaum mène une analyse très fine des romans qui, d’après elle, expriment implicitement des « thèses » éthiques (p. 20). Mais l’analyse des enjeux philosophiques présents dans les écrits de James ou de Proust ne permet pas d’appliquer les remarques de M. Nussbaum à tout texte littéraire. Pour généraliser l’analyse éthique à toute forme de récit, la critique25 a donc cherché à relever les principes narratologiques qui lient fiction et souci éthique, notamment à partir des analyses de Paul Ricoeur, dans Soi-même comme un autre, de la relation entre engagement du personnage (ethos) et mise en intrigue (muthos)26.

26Les articles recueillis dans La Connaissance de l’amour illustrent de manière très stimulante comment l’analyse fine des textes littéraires peut se concilier avec la pensée philosophique. M. Nussbaum ne fixe pas de « méthode » d’analyse philosophique, car l’importance qu’elle accorde aux émotions suscitées par la lecture et à la liberté du lecteur contredisent l’idéal, pour ainsi dire « platonicien », d’une règle pour la « bonne » analyse philosophique. La critique littéraire a depuis cherché à définir les aspects qui pourraient guider une analyse éthique de la littérature en considérant les contraintes issues de l’histoire littéraire et du caractère spécifique de chaque genre textuel27.

27La Connaissance de l’amour a donc ouvert de nouvelles perspectives non seulement pour la philosophie morale, mais aussi pour les études littéraires. L’influence de cet ouvrage ne fait que confirmer sa valeur et sa richesse. Par ses analyses fines et stimulantes, Martha Nussbaum valorise et illustre la littérature et la pratique de la lecture, sans nier la littéralité du texte, mais en montrant comment cette littéralité et l’univers fictif qu’elle dévoile nous poussent à lire « comme si notre vie en dépendait28 ».