Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Novembre-Décembre 2010 (volume 11, numéro 10)
Jacques-Louis Lantoine

De la difficulté d’écrire l’histoire de la philosophie

Frédéric Worms, La Philosophie en France au XXe siècle. Moments, Paris : Gallimard, coll. « Folio essais », 2009, 665 p., EAN 9782070426423.

1Lors de la lecture de La Philosophie en France au XXe siècle, une chose s’impose à nous avec toute la force de l’évidence : Frédéric Worms s’est fixé une tâche qui force l’admiration. Il s’agit d’ordonner et de rendre son intelligibilité à l’activité philosophique française du siècle passé, dans une histoire qui pourtant ne cède pas aux sirènes de l’hégélianisme, comme pourrait le faire penser dans un premier temps la lecture du sous-titre, Moments. Les moments dont il est question ne sont pas des étapes dans le long cheminement de l’Esprit vers le savoir absolu, mais des périodes définies par ce que l’auteur appelle des « problèmes » qui leur sont propres, en cela qu’ils sont communs à un certain nombre de philosophes. L’accent est mis sur les « problèmes » pour éviter tout effet d’écrasement, pour restituer toute la diversité des pensées d’un même moment, un problème pouvant trouver diverses solutions, et pouvant faire l’objet de discussions qui toujours supposent cependant une question commune.

2Sont distingués trois moments, et même quatre, si l’on compte notre moment présent que l’auteur tente prudemment d’identifier malgré l’absence de recul. Entre ces « moments », des ruptures, des changements de problème, ce qui n’exclut pas des « reprises » dont les œuvres passées peuvent faire l’objet. Au sein de chacun de ces « moments » sont étudiés des auteurs, et surtout les relations entre ces auteurs, parfois surprenantes : en se plaçant du point de vue des problèmes, Fr. Worms prétend montrer que par-delà l’opposition réelle entre un Cavaillès et un Sartre par exemple, ou entre un Brunschvicg et un Bergson, un même problème les réunit, et rend compte de leur diversité. C’est donc une histoire faite de ruptures, de diversité, mais aussi de relations et de points de convergence, que nous propose l’auteur, qui insiste sur la dimension « relationnelle » de cette histoire de la philosophie : une relation suppose à la fois une différence des termes reliés, et une ou des propriétés communes qui rendent légitime la mise en rapport. Ce n’est qu’à cette condition en effet qu’une histoire peut prétendre donner son intelligibilité et sa cohérence au passé, sans toutefois ramener sous l’identité les différences et les singularités. Enfin, s’il s’agit d’une histoire de la philosophie française, Fr. Worms ne fait cependant pas l’impasse sur les rapports des auteurs français avec des auteurs étrangers qui participent à l’identification et à la discussion des problèmes.

3Reste que ce que l’auteur appelle « problème », et qui est le cœur de son ouvrage, nous semble pécher par excès de généralité. Certes, ce défaut caractérise à différents degrés les « moments » étudiés. Le premier moment garde en effet sa cohérence et son unité, et témoigne de la pertinence de l’entreprise de Fr. Worms, au prix parfois, cependant, de la réduction du problème commun à un simple objet de pensée commun, en l’occurrence l’esprit. Le second moment, situé entre les années 30 et 60, aurait pour objet l’existence. Par-delà l’opposition convenue entre ce que l’auteur, à la suite de Foucault, appelle d’une part les philosophies de la conscience et d’autre part celles de la nécessité ou du concept, toutes seraient liées entre elles par un refus commun, celui du fondement (d’où sa rupture avec le moment de l’esprit), et la recherche d’un fait primitif et absolu (la contingence par exemple, ou la nécessité). Hélas, le problème est encore compris de façon si générale que l’intérêt des chapitres réside plutôt dans les divergences et oppositions irréductibles que dans cette prétendue communauté de problème. Ainsi, si l’on accepte de voir dans le refus du fondement et dans la recherche d’un fait absolu la préoccupation de Sartre et de Cavaillès, qui ne voit qu’entre ces deux auteurs, le sens, la portée, l’enjeu de cette préoccupation n’ont, pour le coup, rien de commun, l’un cherchant à établir la nécessité de la démonstration mathématique, l’autre à affirmer la contingence de l’existence ? La réduction du problème à un questionnement sur un thème aux contours vagues réapparaît par exemple avec la relation que l’auteur inscrit entre la philosophie de Canguilhem et le second moment : il n’est en effet pas certain que l’auteur de La Connaissance de la vie ait eu pour préoccupation principale de s’opposer aux philosophies de l’existence ou à Bergson, et il est assez difficile d’identifier par ailleurs un questionnement sur le normal et le pathologique et la relation du vivant au milieu à un questionnement sur l’« existence », en faisant comme si ce mot avait alors le même sens qu’il a chez les philosophes de l’existence, et en assimilant ce concept au « concret ».1 Le troisième moment étudié, qui serait celui du « problème de la structure », autrement dit de la tension entre le système et la différence, n’échappe pas à ces difficultés : le problème est posé en des termes si abstraits qu’il peut en effet regrouper sous un même « moment » Foucault, Lévinas et Althusser. L’auteur semble lui-même conscient des limites que représente l’identification d’un moment philosophique historique par un problème qui serait fondamentalement commun à tous les auteurs de ce temps : lors de l’étude détaillée de la pensée d’un auteur, il arrive fréquemment qu’il souligne (toujours magistralement d’ailleurs) le problème fondamental d’un penseur ; or, celui-ci n’a souvent pas grand chose à voir, ou alors très vaguement, avec le soi-disant problème commun. Ainsi en est-il de Lévinas, dont la préoccupation centrale serait la question de l’altérité. Si le « moment » 1960-1990 est celui de la structure et de la différence, assimiler le problème de l’altérité abordé par Lévinas à la question de la différence que pose le concept de structure paraît « décalé », selon le mot même de l’auteur2. En fin de compte, cette belle harmonie des trois moments, chacun de trente ans, et pour lesquels un et un seul problème suffirait à assurer la cohérence, laisse penser qu’il s’est peut-être trop agi de rechercher à construire une belle cohérence, qu’à repérer et reconstruire une cohérence réelle.

4Finalement, nombreux sont les chapitres où l’on se demande de quoi précisément il est question, sinon d’une revue chronologique des différents philosophes. Et c’est ce qui explique  que les différents articles s’enchaînent parfois difficilement, voire se succèdent arbitrairement. Si bien qu’on en arrive logiquement à une impression de grand Catalogue, où l’on passe souvent d’un auteur à l’autre sans transition aucune, sous le seul prétexte qu’ils appartiennent au même moment, ce qui reste, dans certains cas, pour le moins douteux. Certes, ce grand Catalogue d’articles portant sur des philosophes, et qui souvent consistent en une lecture d’une ou de quelques œuvres majeures, en contient souvent des brillants (celui sur Sartre par exemple, ceux sur Bergson, et bien d’autres), et tous comportent des réflexions éclairantes sur les auteurs en question. Fr. Worms a évidemment beaucoup lu, mais surtout est un très bon lecteur : on ne peut être qu’impressionné par la maîtrise et la pertinence de ses analyses. Hélas, plutôt qu’écrire une série d’ouvrages à partir de ces réflexions pleines de lucidité et de finesse, l’auteur a préféré écrire une histoire, sans toutefois sacrifier la partition par références et philosophes. Se refusant à découvrir un sens de l’histoire, ou à mettre au jour un a priori historique déterminant, tout en ne prétendant pas s’en tenir à restituer la singularité d’un penseur, Fr. Worms nous semble devoir parfois opérer par assimilations abusives de problèmes distincts, par rapprochements légitimes mais secondaires, ou enfin, notons-le, par occultation de tout un champ philosophique (la philosophie politique est totalement absente de son ouvrage).

5On saluera des rapprochements éclairants, des lectures très pertinentes qui saisissent, parfois en une phrase, l’essentiel d’une pensée ; cependant, bien souvent, l’auteur est empêché de s’appesantir sur cette pensée, parce qu’il se souvient soudainement qu’il doit écrire une histoire. Si bien que Fr. Worms en est constamment réduit à différer, à faire de la rétention : les expressions comme « De ces pages importantes, on ne pourra dire qu’un mot ici », « C’est ce problème qui dictera leur mouvement aux brèves analyses qui suivent », ou encore « On doit, même de manière plus rapide encore, en dire à présent un mot »3, sont légion.

6Le formalisme de l’ouvrage, où toujours s’énoncent les annonces de plan, les déclarations d’intention, les transitions faussement logiques (du type : « Mais si l’on ne peut aller plus loin ici sur ces questions, il importe, pour conclure, de revenir sur la relation entre Bachelard et Bergson elle-même »4), trahit l’absence de problème réel et effectif, de fil conducteur qu’est censé être le problème propre à un moment. Chaque problème qui définit un moment est en effet bien trop général et abstrait pour assurer du point de vue du sens une relation légitime entre les auteurs. Sans compter donc les rapprochements hasardeux, la forme même de l’œuvre fait problème. L’ouvrage se présente comme suit : « Ce livre est tout à la fois un manuel, un recueil et un essai. » Et l’auteur de demander immédiatement : « Comment pourrait-il en être autrement ? »5 Il ne va pourtant pas de soi que la lecture d’un essai d’histoire ne soit pas perturbée par la forme réelle que revêt parfois l’ouvrage, celle d’un manuel ou d’un recueil, et inversement, que la lecture d’un recueil ou d’un manuel ne soit pas rendue difficile par les impératifs qu’impose la recherche d’une cohérence et d’une intelligibilité historique.

7On n’en conclura pourtant pas que cet ouvrage est raté : sans vouloir encore insister sur les qualités réelles de l’ouvrage, il faut remarquer que la tentative est en elle-même louable, en ce qu’elle repose et renouvelle, même par ses défauts, la question de la manière dont on peut écrire l’histoire de la philosophie. Frédéric Worms comble ici d’abord un manque car il existe peu d’histoires de la philosophie française ; mais surtout, il nous rappelle que par-delà la fausse alternative entre d’une part une conception de l’histoire comme progrès ou une réduction des différences au profit de l’identité d’une époque, et d’autre part l’éparpillement des auteurs renvoyés chacun à leur singularité solitaire, peut et doit se constituer une écriture de l’histoire qui soit « relationnelle ».