Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Novembre-Décembre 2010 (volume 11, numéro 10)
Catherine Ébert-Zeminová

Image & mirage de soi dans le miroir du mythe

Negin Daneshvar-Malevergne, Narcisse et le mal du siècle, Paris : Éditions Dervy, 2009, 315 p., EAN 9782844545527.

1Quiconque a eu l’honneur, ambivalent à plus d’un titre et qui nest pas conféré à toutes les générations, de franchir le seuil entre les siècles, est fort conscient que toutes les fin et tous les débuts de siècle sont propices à l’éclosion d’un sentiment de tournant (et souvent de tourment), de passage, voire de charnière1. Insérés dans cette époque à cheval entre le XXe et le XXIsiècle, la vivant en tant que moment de transition, nous sommes confrontés à un foisonnement d’ouvrages qui, à force de rouvrir pour nous les portes d’une autre fin-de-siècle, l’avant-dernière en date, nous investit d’une mission, qui doit présider à tout effort de recherche, de savoir ou de transmission : l’incessante et irréductible nécessité de poursuivre inlassablament un dialogue avec notre patrimoine littéraire, philosophique ou plus largement culturel, aussi défriché, aussi fréquenté soit-il. Car est-il inutile de rappeler ce que beaucoup de nos contemporains illustres nous ont légué, et parmi eux Paul Ricoeur, avec un brio inégalé ? Ce n’est qu’à ce prix, par le biais des réinterprétations du déjà interprété et des relectures du déjà lu que notre existence, par un travail de récupération de son propre passé en tant qu’Autre, pourra creuser ses paliers de profondeur et d’altitude et rendre un son d’authenticité.

2L’ouvrage de Negin Daneshvar-Malevergne, enseignante de littérature comparée et littérature francophone à l’Université de Cergy-Pontoise et à l’Institut Catholique de Paris, s’inscrit dans cette lignée, par laquelle la conscience de notre époque cherche à disposer d’un miroir, à faire émerger, à moduler et modeler un horizon dont la crête de contrastes et d’analogies lui fournisse un plan de réflexion — et de projection(s).

3Narcisse et le mal du siècle nous invite à un périple à travers l’un des hauts lieux du phénomène, qui est lui-même un haut lieu de l’histoire de la littérature européenne : cette fin du XIXe siècle et avec elle, non pas, cette fois, « la meute d’occultismes » que Huysmans ainsi que d’autres ont relevé, mais Narcisse, cet écheveau de symboles et de symbolismes, d’emblèmes et d’implications, véritable carrefour où la mentalité fin-de-siècle se cherche et se condense, où elle charie ses rêves, ses obnubilations et ses fantasmes, d’où elle irradie, où elle revient… pour trouver dans le miroir de l’éphèbe imberbe et frêle, mais obstiné dans l’amour idolâtre qu’il se porte, le sien propre, et pour creuser la surface spéculaire en abîme (pour ne pas dire en abyme) où elle finira par se loger toute entière.

4L’un des apports de l’ouvrage, qui pourrait correspondre à une thèse de départ, car il est concomittant avec le thème central, et à un point d’arrivée, consiste à montrer que le tournant du XIXe et du XXe siècles se prête mieux que toute autre jointure entre les âges à la fonction du miroir que, à l’instar de la figure mythique, nous tendons aujourd’hui à nous-mêmes, tantôt avec connivence, tantôt avec condescendance, tantôt encore sans complaisance2. Ce qui explique en même temps pourquoi la fin du XIXe siècle bénéficie, plus que toute autre, d’intérêts de toutes sortes, de tout aloi, de tout gabarit et de toutes obédiences théoriques, de la recherche. Mais examiner la figure tutélaire de l’amour de soi revient toujours à activer le potentiel de notre propre narcissisme, voire à pactiser avec lui, puisque cet intérêt même en découle et l’exprime. Aussi y a-t-il lieu de regretter que le livre témoigne de cette tendance massive de notre temps qu’est l’enlisement de l’humanité occidentale dans un rapport malsain avec elle-même, en quelque sorte malgré l’auteur.

5Vu la logique de la dynamique inconsciente qui irrigue jusqu’aux grands mouvements de la science et de la recherche, il y aurait toute une histoire à faire, celle de cette recherche, de la présence prolongée de la fin, dans le XXe siècle, de celui qui l’a précédé. Parmi l’abondance et la diversité méthodologique de travaux qui légitimeraient cette méta-histoire, la démarche de N. Daneshvar-Malevergne dans son Narcisse et le mal du siècle, à part de témoigner de l’ancrage comparatiste de l’auteur qui met le cap sur le décadentisme et symbolisme français et anglais, relève principalement de la mythocritique et de la mythopoétique. Autant dire d’approches — de quelque grande figure fondatrice ou cardinale que l’on se réclame, car à tout prendre un Bachelard, un Durand, un Mauron, et, plus près de nous, Pierre Brunel, balisent ou poursuivent un chemin analogue — inséparables d’une certaine psychanalyse et des axiomes de base qu’elle pose. Mais autant l’efflorescence des méthodes de ce type marque un champ d’études littéraires et transversales particulièrement riche et développé, autant on peut reprocher à l’auteur de ne pas distinguer assez nettement entre « mythopoétique » en tant que synonyme ou proche de « mythocritique », et en tant que notion introduite par G. van der Leeuw. Bien que l’usage français fasse peu de cas de ce camaïeu sémantique et de l’acception conférée au concept par cet historien et philosophe des religions néerlandais, il est préférable de ne pas perdre de vue que la mythopoétique se rattache à l’existence archaïque dont elle traduit la structure conditionnée par l’insertion, sinon l’immersion, du sujet archaïque dans l’expérience rituelle et mythique.

6N. Daneshvar-Malevergne approche son thème d’assez loin et se donne ainsi l’avantage de le doter d’entrée de jeu des assises solides à partir desquelles pourra s’ériger la bâtisse à voûtes multiples et à couloirs enchevêtrés qu’est sa réflexion. Certes, cette tâche de défrichement, de contextualisation et de circonscription qui échoit à tout chercheur consciencieux, bien qu’elle puisse ne pas réussir, serait loin d’assurer à elle seule sa valeur au texte. Après avoir fait apparaître les origines du mythe éponyme à partir de ses sources aquatique, agraire, initiatique et acoustique, le mouvement du travail vise le foyer du thème, depuis l’horizon d’une définition générale du μυθος qui se précise au fur et à mesure de l’analyse.

7Mais arrêtons-nous sur ce qui donne à l’ouvrage l’essentiel de son mérite qui est, me semble-t-il, double. L’auteur met en évidence les avatars de la passion de soi et son partage entre le souci, aussi dandyesque que narcissique, de la surface et son autre versant, ce narcissisme gidien et valéryen qu’est la ferveur de l’amour d’un moi intérieur qui invite, tout en se dérobant, à l’exploration. Elle insiste ensuite sur les relations de celui qui contemplait son image dans l’eau du Styx3 avec quelques autres figures emblématiques de la décadence, en particulier le dandy et Salomé, elles aussi incontournables, autrement dit sur ses inscriptions diverses dans une époque de crise et de transition, partagée entre la peur d’une chute apocalyptique et le vague espoir d’un renouveau. Mais, et nous en venons au premier point de l’éloge que l’ouvrage mérite, par delà un tableau de la décadence brossé autour de ce mythe tuteur et dont les dimensions tantôt esthétiques, tantôt historiques ou philosophiques sont brodées à subtils points d’aiguille, l’auteur saisit la présence rayonnante de la figure de Narcisse dans son mouvement même. Cette présence se déploye devant nous comme un processus dont l’ensemble des phases allant, selon N. Daneshvar-Malevergne, du rejet, du mépris et de la fuite du monde à travers l’exaltation orgueilleuse de l’ego jusqu’à l’union du sujet, par principe solipsiste, avec son autre, représente une structure de ce qui fait figure — et office — de mécanisme psychique. Celui-ci est représenté comme étant à l’œuvre, moins dans une espèce de psyché collective d’époque ou, si l’on préfère, de Zeitgeist, qui se mire dans la magie irrésistible du mythe, que dans une gamme homogène de discours qui ne « reflètent » pas, mais construisent une réalité foncièrement narcissique. La mise en évidence de cette dynamique, qui permet d’éviter un statisme de mauvais aloi est assez proche du type d’analyse privilégié par Slavoj Žižek pour les sphères politique et sociale.

8Un autre aspect digne d’une mise en valeur est signalé par le titre de l’étude de N. Daneshvar-Malevergne. Ce mal narcissique d’une fin-de-siècle, ce manque qui s’exalte et cette maladie qui s’érige en vertu, ce complexe aporétique d’amour du chétif et d’enthousiasme pour une lassitude alanguie font résonner une double analogie. Qu’il renoue, par le biais d’une allusion qui est trop transparente pour en être une, avec cet autre mal qui, de plusieurs décennies, l’avait précédé et que Chateaubriand et Musset avaient mis à jour, cela va sans dire. Mais cette résonance pointe en même temps en aval vers le malaise dont Marcel Arland dénoncera les dangers, au moment où les avant-gardes assiégeront la brèche et qu’il définira, dans Sur un nouveau Mal du Siècle4, comme une tension périlleuse entre l’ordre et l’anarchie : ce mal, par sa nature de conflit, n’est-il pas somme toute celui même de l’époque décadente guettée au delà du pouvoir de Narcisse et du couple d’Éros et de Thanatos, par celui d’Apollon et de Dionysos ? Autant cette divinité, si récurrente dans l’oeuvre du philosophe dont l’ascendant ne fut pas moins présent dans la toile d’idées de la décadence que celui de Schopenhauer, de Nordau, de Lombroso ou de Richet, est-elle rapprochée en fin du livre de Salomé en figure évocatoire de l’extase orgiastique, autant aurait-on aimé la voir évoquée en relation avec le passage du μυθος au λογος5. Et en marge de cette transition et du partage des modalités d’expression des contenus culturels qu’opèrent entre eux l’un et l’autre, la thèse de Paul Veyne6 pose la simultanéité de ce que l’auteur appelle «les programmes de vérité» et que l’on pourrait traduire comme les attitudes herméneutiques coexistant au sein d’une même épistémè. Car bien que les Grecs n’eussent pas appréhendé l’histoire de Narcisse comme un drame psychologique (intrapsychique), mais comme un drame avant tout moral, seule la notion de P. Veyne permet de comprendre sans court-circuit la nature contradictoire des propos tenus au sujet de Narcisse par ses plus antiques commentateurs, contemporains les uns des autres.

9Quoi qu’il en soit, ce qui guide la réflexion de N. Daneshvar-Malevergne trouve sa place dans une histoire dont les fractures tissent une continuité qui s’affirme progressivement au cours des ces recherches. Dans une approche essentiellement synchronique, ce mode d’analyse vient à point, puisqu’il permet d’inscrire cette recherche dans un vecteur diachronique, qui se dessine ainsi en pointillé presque subreptice, mais éloquent.

10Lorsque le lecteur découvre, grâce à l’analyse tâtillonne (dans le sens entièrement positif du mot), les détails infimes du mythe, il est amené à regretter qu’à côté des remarques faites par l’auteur, d’autres d’une même veine fussent laissées pour compte. Alors que l’auteur aborde la question de la configuration familiale et montre que Narcisse méprise en Écho sa mère, qui fut aussi une nymphe, un autre constat n’aurait-il pas dû s’imposer d’abord, à savoir que ce sont avant tout les parents du protagoniste, le fleuve Céphise et la nymphe Liriope, qui sont consubstantiels et qu’ainsi Narcisse est enfant de l’inceste ? Autrement dit, l’origine incestueuse, cet engendrement par le même et au sein du même, n’a-t-elle pas une portée immense, puisqu’elle prédestine Narcisse à ce qu’on préférerait appeler sa « narcissité »7, plutôt que son narcissisme ?

11De même, on peut regretter que, dans la très abondante bibliographie de l’ouvrage, n’apparaisse pas, à côté de Narcisse et Anubis de Béla Grunberger, son Narcissisme. Essais de psychanalyse (Paris, Payot 1971), texte clé dans l’œuvre du psychanalyste d’origine hongroise et dans l’évolution des conceptions psychanalytiques du phénomène, ni le grand recueil d’Essential Papers on Narcissism (Morrison, Andrew P. (éd.), New York, NY University Press, 1986) ; de même, on pourrait regretter que, dans la panoplie de symbolistes et décadents, Arthur Cravan8, détracteur des « pohètes », neveu d’Oscar Wilde en termes délicats avec André Gide, qu’il avait l’audace d’appeler « le vieux littérateur », n’ait pas trouvé la place qui lui reviendrait de droit, et peut-être plus encore Pierre-Simon Ballanche ; car l’unité des modalités sensorielles revendiquée par ce philosophe de la nature, bien avant Mallarmé, n’est-elle pas un idéal narcissique en ce qu’elle rend l’homme à l’état intra-utérin, donc précisément a-conflictuel et a-pulsionnel, état d’indifférenciation primitive où l’un est encore préservé, où le même n’a pas encore cédé au morcellement du monde ? Quelques autres faiblesses peuvent encore être relevées. Est-il pédant d’être dérangé par de nombreuses fautes de frappe et par la fluctuation de la graphie de certaines expressions, y compris des noms propres ? Léo Trézénik alterne ainsi avec Trézenik et la dé-création, avec la variante exempte de trait d’union. Ces erreurs trahissent-elles une hâte dans l’étape éditoriale, ce mal de notre époque auquel les esprits universitaires conscients que certaines valeurs sont le fruit de la lenteur (cette autre valeur dont nous avons oublié les bienfaits) devraient opposer une résistance d’autant plus intransigeante ? À ces défauts vient s’ajouter le ressassement sur le caractère de « crise » et de « charnière » de l’époque traitée. Outre que cette insistance finit par lasser, elle porte à se demander si l’ouvrage n’est pas un simple recueil d’articles publiés d’abord à part et dont l’élément commun n’a pas été suffisamment travaillé, une fois ceux-ci réunis en livre. Cependant, la répétition ne va pas sans quelque atout. Elle permet une lecture choisie, pousse le lecteur à désobéir à la linéarité du texte et à tisser à sa guise et avec le plaisir de l’imprévu un nombre infini de variantes intratextuelles de la version d’auteur. Une lecture tant soit peu ludique, faite de réaménagement ou de reconfiguration de l’espace textuel, sans être cautionnée par l’auteur, ira à la rencontre du goût de certains lecteurs : des spécialistes de filières multiples, des francisants, anglicisants ou comparatistes au grand public intéressé par l’oeuvre que poursuit le mythe dans le littéraire et par l’intrication de l’ancien et du moderne, Narcisse et le mal du siècle de N. Daneshvar-Malevergne sollicite un grand éventail de lecteurs.

12Tout compte fait — et rendu — tout acte qui pose une question, a fortiori celui qui nous pose nous-mêmes en point d’interrogation, ne démérite pas puisqu’il est un acte de création : devant nous, il fait miroiter un miroir qui, contrairement à celui de Narcisse, n’est pas complaisant, moyen fallacieux de construction et de questionnement de soi, de ce devoir qu’est le sujet humain pour lui, de ce dialogue que nous sommes, selon Gadamer. L’œuvre de Negin Daneshvar-Malevergne ne rend pas explicite cette réciprocité herméneutique qui s’impose beaucoup plus pour l’étude du mythe thématisant le rapport à soi et l’être-soi que partout ailleurs. Elle ne pointe pas non plus le fait que le mythe de Narcisse possède le privilège de symboliser la fonction universelle du mythe en tant que premier miroir de l’humanité que l’homme lui-même, mu par son automimétisme congénital, produit pour disposer d’un écran de projection et d’une nappe de réflexion étamée par l’inconscient. Mais est-il besoin d’ajouter que la très touffue monographie « narcissologique », quoique dépourvue d’horizon de méta-interprétation, ressortit à cette catégorie d’actes de création de l’esprit pris dans le mouvement « érotétique »9 et nourri inlassablement par son rapport à l’inconnu, pour qui exister revient à se questionner ?