Acta Fabula
ISSN 2115-8037

2010
Septembre 2010 (volume 11, numéro 8)
Damien Fortin

« Individuum est ineffabile… »

Sabina Loriga, Le Petit x. De la biographie à l’histoire, Paris : Éditions du Seuil, coll. « Librairies du XXIe siècle », 2010, 287 p., EAN 9782020976862.

1Si les historiographes anciens, depuis Polybe et Plutarque, ont opéré le départ entre l’Histoire et la Vie, les sciences humaines s’attachent depuis quelques années à réhabiliter et à légitimer le genre si décrié de la biographie dans le champ des recherches historiques. À compter des décennies 1970-1980, alors que les biographies historiques connaissent une foisonnante vogue éditoriale, une série de débats méthodologiques sur la pertinence de l’écriture biographique, articulés autour d’une franche opposition entre l’individu et les structures qui l’environnent, anime le champ des sciences sociales et nourrit considérablement la réflexion théorique1. C’est ainsi qu’à partir de cette période, marquée par la mise en cause d’une constellation théorique avide de structures (de l’école des Annales aux travaux structuralistes en passant par les théories marxistes), survient un renversement épistémologique marqué par un retour de l’individu, dès lors situé au centre des préoccupations. Suscitant la résurrection de genres tombés en désuétude (tels que le roman historique, la biographie, le portrait…), cette contre-offensive, foudroyante et éclatée tout à la fois, ne constitue pas pour autant un retour en arrière. Ne nous méprenons pas, il y a loin du modèle ancien de la Vie des hommes illustres à ce renouveau moderne de la biographie : « ce qui est désormais au cœur du projet biographique, explique Jacques Revel, c’est la prise en compte d’une expérience singulière plutôt que celle d’une exemplarité destinée à incarner une vérité ou une valeur générale, ou encore à converger avec un destin commun. Ce que l’on cherche à apprécier, c’est précisément la singularité d’une trajectoire2 ». C’est dans cette période de rupture, de charnière et de tension tout à la fois, où s’invente, selon la formule de Georges Benrekassa, un « retour du biographique3 », que s’inscrit le récent essai de Sabina Loriga. Partageant les arguments de Lawrence Stone qui mettait l’accent sur « la crise de “l’histoire scientifique” fondée sur les concepts totalisants de classes sociales ou de mentalité, qui tendaient à réduire le sens des actions humaines à n’être qu’un sous-produit de forces productives et de milieux culturels », l’historienne remarquait déjà dans un article précédent consacré au genre biographique que « la réflexion sur la subjectivité » constituait l’axe principal de ce changement méthodologique4.

2Publié au printemps dernier dans la collection dirigée par Maurice Olender aux éditions du Seuil, son essai enregistre précisément un double retour : il signe, comme on l’a suggéré plus haut, un retour au genre biographique5 et s’inscrit ainsi dans la lignée des travaux d’historiens et de critiques qui se sont interrogés sur la valeur heuristique de cette forme ; il opère ensuite un retour sur quelques grandes figures du XIXe siècle, qui entendaient déjà revenir à une dimension individuelle de l’histoire et à l’aune desquelles l’auteur souhaite éclairer les débats contemporains. Dès son avant-propos, elle remarque que les historiens ont préféré depuis la fin du XVIIIe siècle délaisser les motivations et les aspirations individuelles au profit d’une vision impersonnelle, voire désincarnée, de l’histoire, qui viserait à gommer du passé toute aspérité6. Après une longue période de disgrâce, l’individu est revenu sur le devant de la scène historique : mais qu’est-ce qu’un individu ? Le représentant d’une société déterminé par les paramètres du milieu et d’une époque et censé acquérir une validité universelle ? Une force vivante en perpétuelle métamorphose mue par divers mouvements propres à son être singulier ? C’est à cette question que tentent de répondre les auteurs sélectionnés qui forment, au gré des pages et des chapitres, un corpus large et divers, ignorant les frontières géographiques, linguistiques et génériques. La succession de ces quelques figures dessine dès lors une histoire biographique dans la pensée historiographique du XIXe siècle, depuis les troubles violents de la Révolution française jusqu’à l’aube du premier conflit mondial. On y trouve par ordre d’apparition : le curieux « sage » de Chelsea, Thomas Carlyle (1795-1881) ; quelques historiens allemands, notamment l’initiateur du mouvement Sturm und Drang, Johann Gottfried Herder (1744-1803), le linguiste et philosophe allemand, Wilhelm von Humboldt (1767-1835), frère aîné du célèbre naturaliste, Alexander von Humboldt, et le biographe d’Alexandre le Grand, Johann Gustav Droysen (1808-1884), tous trois convaincus que l’histoire constitue le produit d’individualités irréductibles ; le philosophe allemand, Wilhelm Dilthey (1833-1911), dont l’œuvre constitue une véritable épistémologie des sciences humaines ; l’historien de l’art, demeuré célèbre pour ses travaux sur la Renaissance italienne, Jakob Burckhardt (1818-1897) ; et enfin, l’auteur de Guerre et paix, Léon Tolstoï (1828-1910) — autant de penseurs et d’écrivains aux visages et aux manières différents, dont l’heureuse rencontre est motivée d’une double manière : ces grandes figures partagent à la fois une même vision du processus historique, perçu comme le fruit de l’action réciproque des individus, et « un sens aigu de ce qu’on pourrait appeler la vitalité périphérique de l’histoire : ils visent davantage à dévoiler la nature multiforme du passé qu’à unifier les phénomènes7. » Encadré par une introduction et une conclusion, l’ouvrage est composé de cinq sections, chacune consacrée à un auteur ou à un groupe d’écrivains qui tente de restituer à l’histoire sa dimension individuelle. À l’issue de ce parcours finissent dès lors par se tracer les linéaments d’une réflexion générale sur ce que Johann Gustav Droysen appelle en 1863 « Le Petit x » — formule qui désignait ainsi la seconde variable de sa curieuse équation : « si l’on appelle A le génie individuel, à savoir tout ce qu’un homme est, possède et fait, alors ce A est formé par a + x, où a contient tout ce qui lui vient des circonstances externes, de son pays, de son peuple, de son époque, etc., et où x représente sa contribution personnelle, l’œuvre de sa libre volonté8 ».

3Au cours du chapitre introductif, l’essayiste résume ses intentions en ces termes : « […] plutôt que de formuler des règles générales sur un genre d’écriture particulièrement volubile, il me paraît plus fécond de méditer sur cette frontière floue qui sépare la biographie de l’histoire et de la littérature, et d’en analyser les défenses, les ébranlements, les incursions réciproques qui la franchissent9… » Genre hybride composé de matériaux hétérogènes, la biographie se situe à l’interface de divers nœuds de tension, écartelée entre la littérature et l’histoire, l’invention et la référence, l’anecdote plausible et le fait avéré. Aussi le genre biographique se tient-il sur un double « seuil » : d’un côté, les voiles de l’imagination et de l’invention propres à la fable ; de l’autre, la science et la vérité revendiquées par l’Histoire — double frontière aux lignes souvent incertaines et conflictuelles.

4L’une tend à la vérité factuelle, la seconde prétend à une vérité idéale ; dans le premier cas, l’individu réel peut plus ou moins devenir un type, dans le second, le caractère est plus ou moins individualisé. En quête de vérité, le roman intègre à sa trame narrative des éléments biographiques ou autobiographiques ; en quête de cohérence psychologique, la biographie tend à l’imagination d’une intériorité. Sans retracer précisément la genèse du genre, S. Loriga distingue une double ligne d’évolution générale au cours de l’histoire, longue et complexe, de l’écriture biographique : un processus de démocratisation qui tend à accorder une place prégnante aux plus humbles et un intérêt accru pour l’intimité, l’intériorité, la vie familiale ou personnelle — l’évolution du genre s’adaptant aux nouvelles images de l’homme et satisfaisant des curiosités renouvelées. À compter du XIXsiècle, à l’heure où la biographie s’impose en tant que métier, le genre tend à rompre avec les modèles rhétoriques et topiques anciens au profit d’une « littérarisation » ou d’une « dramatisation » de l’écriture biographique qui emprunte dès lors au roman, au théâtre ou au poème : « […] paradoxalement, plus la biographie recherche une légitimité littéraire, plus la littérature paraît la lui refuser10 », souligne à juste titre l’historienne. Au cours de cette période, la forme biographique suscite une forte hostilité dans les milieux littéraires. Des débats qui les animent se dégagent deux points essentiels : le lien établi entre la méthode biographique et l’approche critique qui fait de la personne de l’auteur le principe d’intelligibilité de l’œuvre et la capacité de la biographie à restituer dans le cadre d’une narration historique le décours d’une existence moderne.

5Définies selon leur visée, l’histoire et la biographie tendent à se disjoindre : l’histoire fonde son approche sur l’analyse des forces et des interactions des masses en présence ; la biographie tente de ressusciter l’individu singulier en épousant et retranscrivant ses mouvements internes. D’où cet incessant dialogue entre l’histoire générale et l’histoire particulière au cours duquel se discernent des phases d’osmose et des intervalles d’hostilité. Au XIXe siècle, alors qu’émergent les philosophies de l’histoire, la scission s’accentue au détriment du genre biographique : l’individu tend à perdre sa singularité et à devenir le représentant d’un groupe social, et le récit de sa vie sert dès lors à illustrer une thèse déjà établie. Aux yeux de l’historienne, la frontière qui les sépare se durcit « sous l’impulsion de trois forces dissemblables qui font de la totalité la catégorie explicative du devenir historique11 » : l’approche politique qui affirme la suprématie du peuple comme force sociale ; l’angle philosophique (notamment à travers la lecture des penseurs allemands) qui invite à élever l’histoire au-dessus des individus, dès lors réduits à de simples instruments, pour construire une suite logique et cohérente d’événements liés au progrès de l’espèce et une vision téléologique du cours de l’histoire ; enfin, la perspective scientifique (plus précisément, à travers les disciplines sociales naissantes) qui invente la notion d’ « homme moyen », dans l’optique de fabriquer une « mécanique sociale » apte à mesurer les lois qui régissent la société et les individus.

6C’est la figure du « devin puritain », Thomas Carlyle, qui ouvre ce parcours historiographique d’une manière doublement originale : d’abord parce que l’historien écossais récuse une conception événementielle de l’histoire, soucieuse de collecter et d’agencer les faits selon un ordre chronologique, au profit d’une vision simultanée capable de rendre compte du flux aléatoire et chaotique de la vie et du volume de l’histoire ; ensuite parce que l’histoire est ici conçue comme la somme d’innombrables biographies où se lit une tension entre, d’un côté, le récit des soulèvements populaires, à travers lequel l’historien entend donner la parole à tous les acteurs de l’histoire et saisir l’essence du phénomène (Histoire de la Révolution française), et, de l’autre, le culte des grandes figures héroïques élues pour leur mérite et capables de servir de guide bienveillant aux masses (Les Héros). Si la société constitue le produit de toutes les vies individuelles qui la composent, le processus historique devient, selon Carlyle, un continuum infini de pensées, d’émotions et d’actions. À ce titre, il n’est dès lors plus possible de distinguer un protagoniste ou un événement clé dans le mouvement perpétuel du monde et la trame inextricable de l’histoire. L’auteur de l’Histoire de la Révolution française (1837) oppose ainsi la monarchie, l’Église, la noblesse et les philosophes, tous responsables, explicitement ou indirectement, du massacre, au droit des masses : « […] si par un effort d’imagination tu les suis, à travers la vaste France, dans leurs cabanes d’argile, dans leurs greniers, dans leurs huttes, [ces dernières] se composent toutes d’unités, et chacune de ces unités a son cœur et ses douleurs, se tient couverte de sa propre peau, et si tu la piques, elle saigne12. » Certes, l’écriture biographique apparaît aux yeux de l’historien comme la seule forme capable de rendre compte de la vie secrète et profonde du passé, mais cette voie demeure une tâche inépuisable : comment le récit historique peut-il parvenir à embrasser l’ensemble des existences humaines ayant participé au cours de l’histoire ? « Selon moi, l’Histoire universelle, l’Histoire de ce que l’homme a accompli sur cette Terre, n’est au fond pas autre chose que l’Histoire des grands hommes qui ont œuvré ici-bas. Ils ont été les conducteurs des hommes, leurs modèles, leurs références et, dans une acception large du terme, les initiateurs de tout ce que la grande masse des humains s’est efforcée de réaliser ou d’atteindre13 », précise-t-il dans son ouvrage consacré aux figures héroïques, qui constituent dès lors un principe organisateur fondamental apte à donner forme au chaos essentiel de l’existence : elles fondent l’ordre social, investissent les symboles du pouvoir et cristallisent les actions et les émotions d’une époque.

7En marge de l’exaltation du moi romantique promue par le mouvement du Sturm und Drang, la question des individualités revêt une vive acuité au cœur de l’historiographie allemande du XIXe siècle. Depuis la défaite d’Iéna jusqu’à la guerre franco-prusse et l’avènement du Reich, les historiens allemands mènent une bataille « contre l’idée visant à amalgamer une pluralité d’individualités en un seul passé14 ». Non plus envisagé comme une masse informe mais plutôt comme un flux de forces identifiables et stables, le processus historique est généralement perçu comme le produit d’individualités irréductibles appelées à participer et à contribuer au cours de l’histoire.

8C’est d’abord Johann Gottfried Herder qui, en « apôtre de la diversité15 », refuse tout excès de synthèse et invite à rendre compte de la richesse spécifique des grandes forces collectives et des fortes personnalités individuelles : à rebours des catégories génériques et descriptives jugées décevantes (notamment, la tendance à la périodisation grossière et les appellations abusives des peuples et des nations), il préfère exalter la diversité et la spécificité des styles nationaux et individuels : l’intérêt de l’historien se porte d’abord et surtout sur ce que les hommes ne partagent pas entre eux et sur ce qui les rend par là même uniques.

9À ses côtés, se tient l’historien Wilhelm von Humboldt, pour qui l’appréhension du passé s’effectue également à travers la connaissance de l’individu. En marge de cette longue tradition philosophique qui s’étend de Kant à Hegel et envisage l’homme d’une manière générale et abstraite, il prétend défendre non une philosophie mais une physique de l’histoire, apte à percevoir l’homme comme un être rationnel et sensible. Devant l’éclatement fragmentaire de l’époque moderne et le caractère inépuisable du passé, il souhaite non seulement donner forme et sens aux événements afin de reconstituer l’épisode dans sa singularité et reconstruire la chaîne qui lie l’ensemble des événements entre eux, mais également recourir à l’imagination, — « attiré non vers l’Un, qui serait un tout, nouveau concept erroné, mais vers une unité dans laquelle s’imbriqueraient les différents apports humains16 » (Briefe).

10Johann Gustav Droysen, l’auteur de la formule qui donne son titre à l’essai, s’inscrit dans la lignée de ces penseurs : l’histoire n’existe qu’en présence de l’être humain, à la fois exemplaire dans sa capacité à représenter l’espèce et singulier en raison du poids décisif que peut jouer « le petit ». Au nom de la richesse des formes et des variantes, il récuse tout « transfert de critères extérieurs à l’ethnographie et à l’histoire17 » (notamment le recensement et la répartition des races) et se montre hostile à l’idée même d’origine ou de commencement : il rappelle par exemple que chaque peuple n’est pas un ensemble naturel, mais une construction historique. Droysen conçoit la tâche de l’historien non comme une entreprise naïve de restitution du fait historique à partir de quelques sources collectées, mais comme une interprétation qui s’adresse d’abord à l’élément singulier considéré comme une forme phénoménale du moi universel et qui est censée engager la personne de l’historien.

11À l’aube du XXe siècle, en plein cœur de la querelle des méthodes18, plusieurs historiens poursuivent ces débats et s’interrogent sur le statut de leur discipline. Auteur d’une Histoire de l’Antiquité (1884-1902), Eduard Meyer récuse le mécanisme des processus causaux et le concept de loi historique au profit d’une vision mouvante du passé qui accorde un rôle crucial à la libre volonté et au hasard : il avait reproché à Karl, auteur d’une monumentale Deutsche Geschichte, de bafouer la diversité de l’histoire. Cette conception particulière de l’histoire soulève deux points, développés par S. Loriga. À l’instar de l’équation formulée par Droysen, la réflexion de Meyer s’appuie d’abord sur une conception bicéphale de l’homme, dès lors composé d’une substance externe commune à tous et perméable au monde, et d’une substance interne individuelle et secrète — deux parties qui peuvent agir l’une sur l’autre, mais qui demeurent foncièrement indépendantes. De son côté, Hintze préfère envisager l’homme non comme un être divisé en deux moitiés (l’une externe, l’autre interne), mais comme un être profondément sociable qui aspire au dialogue avec un autre : il retrouve par là la leçon de Humboldt pour qui l’homme est un « animal sociable19 » (Considérations sur l’histoire mondiale). Meyer délaisse ensuite le principe de grandeur au profit de celui d’efficacité : il choisit de ne retenir que les événements marquants (selon leur puissance causale et leur retentissement dans l’actualité). Aux yeux de son successeur, Friedrich Meinecke, il conviendra non seulement de choisir l’essentiel, c’est-à-dire les phénomènes efficaces sur un plan causal, mais également de répertorier les pensées et les actions qui peuvent enrichir l’existence présente.

12Pour cet historien, le processus historique est constitué par l’action réciproque d’individus singuliers qui se situent à un croisement spécifique de plusieurs groupes historiques et se nourrissent de relations avec d’autres individus, groupes et univers. L’homme apparaît à ses yeux comme « une totalité psychophysique, faite de représentation (Vorstellen), de sentiment (Gefühl), de volonté (Wille), les trois formes essentielles du vivre (Leben), intimement liées entre elles20. » Entouré des mortels de chair et d’os, des figures historiques qui le hantent, des personnages légendaires qui le nourrissent, l’être humain, inséré dans un univers de relations riche et complexe, reste dépendant à l’égard des autres individus, de la société et de la nature. Hostile à une lecture chronologique de l’histoire, Dilthey revendique une pluralité fondamentale du cours du monde, où se mêlent et s’entrelacent des actions et des aspirations parfois contradictoires. À l’instar de Carlyle, il cherche l’antidote dans le grand homme, apte à prêter attention aux différentes forces en présence et capable de les fondre en un ensemble harmonieux. À cette approche holistique de l’individu, conçu comme un être multiple et une unité vivante, répond la nature holistique du récit biographique qui n’opère pas le départ entre l’homme et le poète, contrairement à l’idée défendue par Proust. Aussi définit-il le projet biographique en ces termes dans son Introduction aux sciences de l’esprit : « C’est la volonté d’un homme, dans son déploiement et son destin, qui est ici saisie dans sa dignité comme fin en soi, et le biographe doit apercevoir l’homme sub specie æterni, tel qu’il se sent lui-même dans les moments où, entre lui et la divinité, tout n’est plus que transparence à peine voilée, signes et intermédiaires, et où il se sent aussi proche du ciel étoilé que de n’importe quelle partie de la terre21. » Selon l’historien, il ne suffit guère de recenser les faits et les gestes du personnage, d’inventorier les goûts et les pensées du poète, de rassembler l’intégralité des documents relatifs à sa personne, comme pouvait le laisser suggérer Sainte-Beuve, mais bien plutôt d’interroger les rapports entretenus entre l’œuvre d’art, le récit biographique et l’histoire.

13Dans le sillage de Carlyle, l’historien bâlois reconnaît le rôle crucial tenu par la grandeur héroïque. Mais, contrairement à la vision défendue par son contemporain, le grand homme demeure chez lui moins capable de représenter les valeurs d’une époque que de métamorphoser par sa force vitale le monde qui l’entoure. Figure en profond désaccord avec son époque et défenseur de la culture de la vieille Europe, Burckhardt s’intéresse non pas au grand homme providentiel des philosophes ou au personnage imposteur des romantiques, mais au héros en tant qu’il incarne une figure inactuelle, conscient de ses limites et indépendant. C’est ainsi que le point de départ de ses réflexions historiques est l’homme avec ses peines et ses joies, ses échecs et ses ambitions. Aux constructions philosophiques de ses confrères (notamment Hegel) il substitue sa méthode dite « pathologique » fondée sur cette souffrance des hommes peu à peu transmuée en actions : autrement dit, il préfère à l’histoire de l’esprit l’histoire de l’homme concret, ouverte aux contradictions et aux apories et enracinée dans l’existence. À travers cette conception qui consiste à placer au centre l’homme non pas providentiel mais mortel, ce sont les concepts de progrès et de perfectibilité que l’historien cherche à détruire. Loin d’attribuer une valeur exemplaire à l’histoire, Buckhardt ne la considère pas comme un instrument de connaissance pour le présent et pour l’avenir, mais comme une voie de contemplation participant à la connaissance de soi. D’où le rôle accordé à l’imagination comme force capable de relier le passé et le présent dans ses travaux historiques. C’est ainsi que l’auteur du Cicerone et de La Civilisation de la Renaissance en Italie s’est chargé de substituer à l’histoire des événements l’histoire de la culture et de la civilisation : il ne croit en aucune méthode historique universelle, mais préfère expliquer les vicissitudes du monde à travers les destins individuels, marqués par l’angoisse et la culpabilité. Aucune biographie développée dans ses travaux d’historien de l’art, mais une coloration historique chargée de singulariser chaque acteur convoqué : il préfère recourir à des figures individuelles censées contenir les caractérisations métaphoriques de leur époque.

14Au terme de son parcours dans la pensée historiographique du XIXe siècle, S. Loriga choisit de s’attacher au romancier russe, à qui elle avait déjà consacré un article22 (repris et développé ici). C’est ainsi que cet avant-dernier chapitre propose de résoudre le dilemme biographique déjà exposé par Carlyle dès l’ouverture de l’essai : si le processus historique constitue une œuvre commune égale à la somme d’une multitude d’individualités, l’historien devrait prétendre à l’exhaustivité pour enregistrer et comprendre les actions et les pensées des hommes. Le « sage de Chelsea » résolvait ce problème par la médiation de la figure héroïque ; Tolstoï, de son côté, préfère récuser la grandeur individuelle et opposer aux hommes illustres des personnages romanesques modestes et humbles, tels Dokhtourov et Konovnitsyne. La guerre reste mue chez le romancier russe par l’action des forces collectives et l’histoire demeure une œuvre commune. Mais « Tolstoï va bien au-delà d’une réfutation de la grandeur individuelle, ajoute l’historienne : il la sépare de la volonté de puissance23 » et met l’accent sur la force inextricable de l’histoire où se noue une série de circonstances et d’actions parfois irréfléchies ou irrationnelles et où se trament les réseaux de dépendance tissés entre ceux qui ordonnent et ceux qui obéissent. D’où la difficulté de discerner de manière claire et précise le cours des choses et la vanité d’une entreprise qui consisterait à reconstituer les tenants et les aboutissants d’un événement : chaque témoin et chaque narrateur, guidés par leur vanité, par la recherche de l’effet, ou par l’impossibilité intrinsèque de retranscrire l’intégralité d’un événement, se trouvent condamnés au mensonge. Devant l’infidélité de la mémoire et les limites de la connaissance, la signification générale d’un événement ou d’une époque demeure impossible. Au lieu de simplement constater l’inépuisable richesse de l’histoire, Tolstoï tente de la maîtriser « grâce à trois principes narratifs particulièrement persistants : en personnalisant l’action, en multipliant les points de vue et en laissant libre cours au mouvement continu des individus et des situations24. »

15C’est dans « un va-et-vient entre le passé et le présent historiographiques25 » que l’auteur choisit de conclure son travail, ouvrant dès lors le corpus sélectionné au siècle suivant et dégageant des pistes de réflexion sur l’histoire de l’écriture biographique. Si l’on considère depuis Aristote26 que le récit historique demeure réduit à un simple enregistrement des contingences, à l’opposé de la poésie (dégagée de l’accessoire et de l’accidentel en vue d’une portée universelle), et de la science (vouée à la connaissance des faits généraux), les différentes tentatives de réflexion sur le genre biographique, menées au cours du XIXe siècle et poursuivies dans la seconde moitié du suivant, ont tenté de restituer la dimension individuelle de l’histoire : la science historique semble même privilégier aujourd’hui l’homme quelconque au grand homme. Qu’il s’agisse de la grande figure héroïque ou de l’individu ordinaire, les historiens accordent une dimension plus humaine au récit historique. Loin de proposer une vision unifiée et logique, ils cherchent d’abord à mettre l’accent sur les irrégularités, les brisures et les contradictions et inventent dès lors un temps complexe, nullement linéaire, capable de rendre compte de l’étendue et de la profondeur de l’existence. C’est ainsi que S. Loriga retient, au cours des dernières décennies, trois grandes séries de questions qui ont animé « le retour de la biographie » : les fameuses critiques adressées au récit biographique par Pierre Bourdieu et Galen Strawson, qui dépouillent cette forme de toute prétention à refléter le sens d’un parcours de vie ; le douloureux rapport qu’entretiennent la biographie et l’histoire et le double écueil de l’écriture biographique, qui, d’un côté, se targue de repérer le cas représentatif capable de réfléchir l’ensemble des qualités d’une catégorie, et qui, d’un autre côté, prétend faire concurrence à l’état-civil à travers une copie intégrale et minutieuse de la réalité ; et enfin, les relations complexes entre l’histoire et la fiction, qui tendraient chez certains critiques (notamment chez Roland Barthes et Hayden White) à faire de la vérité historique le produit d’une illusion référentielle.

16À l’issue de son essai qui tente de réparer ce tort historiographique, l’auteur rappelle que l’écriture historique trouve sa force et sa profondeur au cœur d’un nœud de tensions complexes entre une appréhension générale et une perception des individualités, entre une exigence de vérité et les voiles de l’imagination — vertige fécond qui invite à « un va-et-vient » continuel. Et de finir par cette réflexion : « Le dessein est, plus simplement, de cultiver une politique de confrontation avec la littérature, afin de conférer plus de profondeur et de variété au discours historique. Dans cette optique, il me semble possible, et même peut-être urgent, de méditer sur les stratégies narratives à mettre en œuvre pour faire ressortir les incertitudes, les dissonances et les conflits du passé — au demeurant l’histoire telle qu’elle s’accomplit. Tolstoï peut ainsi nous aider à faire appel au cas personnel comme à un moyen pour rompre l’excès de cohérence du discours historique, pour méditer non seulement sur ce qui a été, sur ce qui est advenu, mais aussi sur les incertitudes du passé, sur ce qui aurait pu se produire et qui s’est perdu. Les suggestions qu’il offre sur les manières de multiplier les points de vue sur l’histoire peuvent être précieuses pour l’historien aussi, qui s’engage à demeurer dans un monde dans lequel les faits se sont réellement produits27. »