Acta Fabula
ISSN 2115-8037

Dossier critique
2010
Septembre 2010 (volume 11, numéro 8)
Marc Escola

« Ce qui est sûr, c’est que notre patrie philologique est la terre ; ce ne peut plus être la nation »

Erich Auerbach. La littérature en perspective, textes réunis par Paolo Tortonese, Paris : Presses de la Sorbonne nouvelle, 2009, 379 p., EAN 9782878544596.

1De tels livres sont trop rares.

2Il ne s’agit pas de dire seulement par là que le volume supervisé par Paolo Tortonese nous donne à lire les actes du premier colloque français consacré à l’œuvre et à la pensée d’Auerbach, ici complétés de deux articles de Francesco Orlando et Carlo Ginzburg inédits en français — un colloque tenu en Sorbonne à l’occasion du cinquantenaire de sa disparition en 2007, alors que le cinquantenaire de la parution de Mimèsis, saluée en 1996 par plusieurs rencontres internationales, n’avait pas donné lieu en France à la moindre manifestation.

3On veut souligner surtout la dimension très exceptionnelle au sein du monde académique français de tels moments où un groupe de chercheurs tente de ressaisir dans son actualité la pensée d’un historien et d’un théoricien de la littérature qui a durablement marqué notre discipline, laquelle se montre rarement soucieuse de se doter d’une histoire en même temps que d’une épistémologie.

4(À preuve : la complète indifférence qui a suivi la récente disparition de M. Riffaterre, dont les éditeurs parisiens n’ont même pas souhaité rééditer les titres ou recueillir les textes encore inédits en français ; ou encore le fait que l’œuvre de G. Genette n’ait guère donné lieu jusqu’ici en France à aucune étude d’ensemble, à l’exception  du petit livre de C. Montalbetti paru en 1998 chez B. Lacoste ; et l’on n’aurait guère d’autre exception récente à alléguer que les colloques et journées d’études qui se sont tenus sur l’œuvre de Louis Marin).

5Il est vrai qu’Auerbach a bénéficié en France depuis la traduction de Mimèsis en 1968 d’un accueil plus large qu’aucun autre critique étranger, a fortiori allemand. En témoigne le nombre de titres désormais disponibles en français, même si la traduction de certains d’entre eux s’est fait attendre jusqu’à une date bien récente1. Cette relative popularité parmi nous, Auerbach la doit sans nul doute à la place consentie à la littérature française dans Mimèsis, dont onze des vingt chapitres regardent notre littérature nationale2, au point que notre panthéon paraît devoir occuper le centre de l’histoire de cette « littérature occidentale » dont le romaniste retrace l’histoire — un privilège que l’on a régulièrement reproché au philologue allemand, et dans lequel on peut sans doute voir, comme D. Berthezène en fait l’hypothèse (286), une manière de « réparation » de la part d’un ancien élève du lycée français de Berlin converti à la philologie romane au lendemain de la Grande Guerre ; de façon plus discrète, l’audience d’Auerbach doit encore quelque chose à la passion régulièrement affichée pour les œuvres et les auteurs de notre classicisme, dont fait foi la série d’essais traduits et recueillis en 1998 par Diane Meur sous le titre Le Culte des passions. Le présent volume vient nous offrir en outre la version française de deux articles jusqu’ici à peu près indisponibles, consacrés à Rousseau et à Proust, et datant respectivement de 1932 et de 1927.

6Exceptionnel dans le paysage critique français, cet ouvrage collectif est aussi exemplaire dans la démarche assumée par la plupart des contributeurs ; alors même que chacun peut dire sans ambages son admiration pour l’œuvre d’Auerbach, on est très loin ici d’un volume d’hommages univoques ; il faut méditer d’emblée la belle image retenue pour l’illustration de couverture, de préférence à l’austère portrait du philologue épinglé au dos de l’ouvrage : ce sont bien les pilotis de l’œuvre et les perspectives qu’elle offre aujourd’hui encore à la recherche littéraire qui ont surtout retenu les auteurs ici réunis — il n’est pas de meilleure façon d’ouvrir une œuvre à son futur que d’en sonder tout à la fois le passé et les limites, comme il n’était sans doute pas de plus bel hommage à rendre au formidable lecteur que fut Auerbach que de donner une minutieuse lecture critique de ses patientes lectures de textes.

7Il n’y a pas eu, et il n’y aura sans doute pas davantage après la parution de ce volume, d’« école Auerbach » ; plusieurs contributions s’emploient à le montrer : son œuvre reste celle d’un individu, et n’a pas été à l’origine d’un courant critique, à la différence de celle d’un Bakhtine par exemple avec laquelle on pourrait légitimement tenter la comparaison ; et pourtant, il se pourrait que nous puissions tous trouver dans la méditation de la pensée d’Auerbach des raisons de poursuivre une tâche collective, précisément parce que cette pensée demeure singulière : « Mimésis », avouait Auerbach lui-même dans une formule plusieurs fois relevée au sein même du volume, « est de manière résolument consciente un livre écrit par un certain être humain, dans une certaine situation, au début des années 1940 ».

8Que l’œuvre et la pensée d’Auerbach puisse dire à notre présent quelque chose de notre futur commun, ou du destin de notre discipline, ne va pas toutefois sans paradoxe, s’agissant notamment, mais pas seulement, de Mimèsis : nombre des contributions ici réunies viennent régulièrement relever, après bien d’autres comptes rendus depuis la parution de l’ouvrage en 1946, les faiblesses épistémologiques de ce qui reste l’un des rares long sellers de la critique littéraire. La démarche d’Auerbach dans cette histoire de « la représentation de la réalité dans la littérature occidentale », selon la leçon du sous-titre, est très difficilement défendable en regard des exigences actuelles de la critique et de l’histoire littéraires. On a souvent relevé les absences criantes dans le corpus retenu par Auerbach : Dickens, Kafka, Milton, le Faust de Goethe, etc., la liste serait longue — tous « oublis » en quelque façon « réparés » dans The Western Canon de Harold Bloom, dont D. Berthezène rappelle (p. 289) qu’il a été l’un des introducteurs de l’œuvre du philologue allemand aux États-Unis. On peut tout aussi bien souligner la troublante instabilité des notions de « réalité » et de « réalisme » au long de l’enquête, comme le suggère ici Francesco Orlando, en isolant, non sans quelque provocation, pas moins de 21 acceptions de ce dernier terme ; ou faire valoir, avec Ph. Hamon, qu’Auerbach recourt à des critères rétrospectifs en jugeant du degré de réalisme chez Chrétien de Troyes, par exemple, à partir de prises de positions de certains écrivains et critiques du XIXe siècle ; ou encore, et toujours avec Ph. Hamon, mettre en évidence l’hétérogénéité des critères retenus dans cette histoire de la représentation littéraire — critères tour à tour sémantiques (les sujets retenus), pragmatiques (l’énonciation sérieuse), formels et structurels (la figure comme interrelation).

9Mais là n’est sans doute pas l’essentiel. L’un des mérites de ces actes est de présenter le vaisseau amiral de l’œuvre d’Auerbach comme le point d’aboutissement d’une tradition — la philologie romane — qui plonge ses pilotis dans un très long XIXe siècle. Auerbach n’en faisait d’ailleurs pas mystère dans ces « Epilegomena zu Mimesis » parus en 1953, où il tentait de répondre aux critiques essuyés depuis la parution de l’ouvrage : « le livre n’est pas concevable en dehors de la tradition du romantisme allemand et de Hegel ». Mimèsis est peut-être l’un des derniers livres du XIXe siècle, au sens où Auerbach cherche à y maintenir vivante une tradition dont le naufrage était déjà évident pour l’exilé stambouliote qu’il était alors, comme le révèle à la fois la Postface du livre et les lucides lettres à W. Benjamin dont Robert Kahn réveille ici le souvenir3, en faisant la belle hypothèse que W. Benjamin fut peut-être bien pour Auerbach le « lecteur idéal » tout au long de la rédaction de Mimèsis. Il reste qu’on peut lire Mimèsis jusqu’à la Postface exclusivement sans parvenir à éprouver quelque chose du drame historique dans lequel l’ouvrage a été produit, et tel n’est pas l’un des moindres mystères de l’œuvre.

10Marc de Launay et Guido Mazzoni font la démonstration de la force de cet héritage : le premier en interrogeant le privilège continûment accordé par Auerbach à la philosophie de l’histoire de Vico plutôt qu’à Schleiermacher ou Humboldt, le second en montrant que Mimèsis construit « une philosophie de l’histoire littéraire européenne qui se sert de la littérature pour dessiner une philosophie de l’histoire européenne en général », Auerbach répétant dans les années quarante, au mitan du XXe siècle, « un geste intellectuel qui appartient à l’esthétique de l’âge de Hegel » (p. 36) ; en témoigne l’emploi qu’Auerbach fait du concept d’« époque » pensé comme système de modifications et de possibilités. Alberto Varvaro met en lumière la très longue gestation de l’ouvrage (« Mimèsis avant Mimèsis ») : la question de la rupture des styles notamment remonte aux années vingt et aux recherches sur Dante. Publié en 1946, rédigé au début des années 40, mais élaboré dans les années 30 à partir d’intuitions qui datent de la fin des années 20, elles-mêmes en prise sur une philosophie de l’histoire forgée au siècle précédent, Mimèsis est bien le livre de toute une vie en même temps que le terme d’une tradition. Au fond, parmi les autres essais d’histoire et de théorie littéraire qui sont presque exactement ses contemporains, Mimèsis ne peut guère entretenir un possible dialogue qu’avec les entreprises de Bakhtine et Lukacs, ainsi que le fait valoir Alain Pagès (« E. Auerbach face à l’œuvre d’É. Zola ») : les trois auteurs nous offrent chacun à leur manière trois façons de « reconstruire l’histoire du roman à partir d’une origine lointaine située au delà de l’horizon chronologique constituée par la littérature du XVIIe siècle », selon « une évolution qui pose comme aboutissement le réalisme romanesque du XIXe siècle, en privilégiant l’exemple français, notamment celui de Balzac » (p. 150). Et si l’on peut comprendre que ces trois auteurs aient pu donner, dans les premières décennies du XXe siècle, de telles reconstructions adossées à l’héritage philosophique et théorique du siècle précédent, on le conçoit beaucoup moins au début du XXIe siècle, de la part d’un autre universitaire venu d’Europe centrale, contraint lui-même à l’exil et accueilli sur les campus américains : de la part donc de Thomas Pavel dans La Pensée du roman, paru en 2003…

11Il n’y a toutefois rien au terme de cette enquête généalogique qui puisse entamer la fascination que Mimèsis continue légitimement d’exercer sur des générations de lecteur, en France comme ailleurs (l’impressionnante bibliographie élaborée par Diane Berthezène et annexée au volume en donne un suffisant témoignage). De cette durable fascination, on peut avancer sans risque une raison majeure : Mimèsis est un livre de lecteur ; la mémoire que manifeste l’ouvrage, rédigé comme on sait à l’écart de toute bibliothèque, est peut-être au plus près de ce qu’est la mémoire vivante d’un amoureux de la littérature : une manière de bibliothèque intérieure tenant dans une série de pages isolées, issues de quelques grandes œuvres, reliées entre elles par un tout petit nombre de questions qui relèvent tout autant de préoccupations personnelles que de l’enquête scientifique.

12On regrettera que tous les livres d’Auerbach — tout au moins ceux disponibles en français — n’aient pas pu faire l’objet d’un semblable examen au sein du volume. Mais deux autres articles au moins viennent indiquer de quel usage la pensée d’Auerbach peut être à ceux qui savent quitter le vaisseau amiral que constitue Mimèsis pour de plus frêles mais tout aussi efficientes embarcations.

13Ainsi en va-t-il de l’étude d’Hélène Merlin-Kajman qui revient sur les analyses proposées par Auerbach du « public au XVIIe siècle » : si l’affirmation centrale de la constitution en France à l’âge classique d’un public comme élite sociale coupée du peuple et formé de l’alliance entre deux classes également « parasites » — la noblesse de cour, coupée de sa fonction militaire, et la bourgeoisie qui a répudié sa fonction de classe productive — peut paraître aujourd’hui dépassée au regard des acquis récents de la recherche, il reste loisible de mettre au jour dans les « interstices » de cette thèse quelques idées fortes « qui peuvent retrouver une sorte de nouveauté aujourd’hui » ; s’il a eu le tort d’accorder à ces termes collectifs que sont ceux de public, peuple, cour, ville une valeur référentielle trop fixe ou déjà stable, Auerbach a eu au moins l’intuition, trop régulièrement perdue depuis, que le public ne s’identifie pas à une communauté de destinataires mais se constitue dans un jeu de différences et de relations ; un public ne se fait jour au sein de la collectivité que « comme une série d’écarts qui ne sont ni des ruptures ni des frontières : écart entre peuple et public, entre société et subjectivité privée, entre hommes et femmes. « Et l’œuvre littéraire », poursuit Hélène Merlin-Kajman, « pourrait alors être définie comme ce qui ajuste ces écarts, fait communiquer, sans totalisation et selon de multiples modes, ces pôles » (p. 115).

14Il faut faire une place à part à la contribution de Michael Kohlhauer (l’une des plus longues du volume : au vrai, un véritable essai), la seule à aborder de front l’un des textes les plus importants que nous a légués Auerbach : l’extraordinaire article de 1952 intitulé « Philologie de la littérature mondiale », dont Diane Meur a donné une traduction, et Chr. Pradeau une très complète présentation, dans le volume Où est la littérature mondiale ? (PUV, 2005) ; Auerbach y revisite, comme on le sait peut-être, le concept de Weltliteratur forgé par Goethe dans les Conversations avec Eckermann (1827), « pour tenter de répondre à une inquiétude tacite, teintée de pessimisme culturel, concernant l’avenir de la littérature et de la culture en général » (p. 163) dans un monde en voie d’uniformisation ; Auerbach, à l’époque de Mimèsis, aura été l’un des premiers à comprendre quelle force d’acculturation recélaient les fascismes européens ; dans l’après-guerre et au contact d’une nouvelle terre d’émigration, il aura été aussi l’un des tout premiers à avoir cerné « les enjeux de ce défi que représente pour l’intelligibilité historique du fait littéraire le passage en régime mondial de la littérature » selon la formule de Chr. Pradeau dans sa présentation de la version française de l’article. Michael Kohlhauer peut montrer où passe la différence entre la Weltliteratur saluée par Goethe et la « culture mondialisée » qu’observe Auerbach ; pour le premier, la littérature mondiale s’enrichissait de la multiplication des littératures ; pour le second, en quoi il est exactement notre contemporain, elle risque d’année en année de s’appauvrir en s’uniformisant. Le titre donné à l’article dissimule mal une antinomie foncière, note M. Kohlhauer : philologie ou littérature mondiale ; la philologie « suppose un centre, une identité, fût-elle l’histoire, la culture, ou l’esprit d’un peuple dont la littérature ne serait qu’une des expressions » (p. 170). Or, la Weltliteratur, « par définition ou vocation, n’a pas de centre ni de passé, partant, pas de tradition ou de canon » (p. 171) : elle ne saurait être au fond que contemporaine. Il faut lire dans ce qui fut presque l’un des derniers textes d’Auerbach comme une révision sinon un désaveu de la philologie traditionnelle, et faire l’hypothèse avec M. Kohlhauer que le philologue a « cherché dans l’idéal d’une hypothétique Weltliteratur un peu de cette patrie que l’histoire lui refusa » (p. 173). Il faut aussi se rendre attentif à la question laissée en suspens dans ces étranges pages où Auerbach se refuse à tout exemple, comme à une véritable révolution de méthode : « à quoi peut ressembler une littérature mondiale, lorsqu’elle est autre chose, et davantage, que la somme des littératures du monde ? » (p. 166). Et ce qui est dit là de la philologie romane vaut peut-être aussi bien pour la discipline qui continue de s’appeler ici « littérature française ». La question au seuil de laquelle Auerbach s’est arrêtée est aussi la tâche collective à laquelle son œuvre nous invite.